Un an dans la vie d’une forêt

David G. Haskell, dans un « prélude » évoque la genèse de son projet, vivre et écrire une année passée dans une parcelle de forêt ; il décrit l’origine  de cette expérience : deux moines tibétains sont concentrés sur un entonnoir de cuivre d’où s’échappe du sable coloré dont les coulées dessinent sur une table les lignes d’un mandala qui sera ensuite dispersé au vent. Des étudiants nord américains observent la scène avant de commencer leur atelier d’écologie : ils créeront le lendemain leur propre mandala dans la forêt en jetant un cerceau à l’intérieur duquel ils étudieront une parcelle de forêt : « quête de l’universel dans l’infiniment petit »,  qui, pour l’auteur, fait écho à un poème de William Blake : « Dans chaque grain de sable voir un monde/et dans chaque fleur des champs le paradis ».

L’auteur, biologiste, professeur à l’Université du Sud, fait alors un pari : observer dans les collines d’une forêt primaire une parcelle d’un peu plus d’un mètre de diamètre, équivalent à la taille du mandala balayé par les moines. Il a choisi sa parcelle, marchant au hasard jusqu’à trouver un rocher où s’asseoir. Il s’agit d’une pente boisée dans le sud-est du Tennessee. La règle qu’il se fixe est de venir là aussi souvent que possible, plusieurs fois par semaine pendant un an, observer dans le silence le déroulement d’un cycle annuel  sans jamais faire intrusion dans ce qui s’y déroule. Il ne s’autorisera jamais rien de plus qu’un rapide effleurement des doigts.

 

L’auteur est biologiste et son approche est souvent scientifique. Ainsi, quand il observe dans le chapitre « 16 février »  les mousses à l’aide d’une loupe, montre-t-il que le ménisque, sorte de lèvre aqueuse, fait remonter par capillarité l’eau qui prend la forme de lunules argentées dans les angles entre les feuilles et les tiges. Donc, dès qu’il pleut, les mousses stockent et retiennent l’eau dans une réticulation interne complexe. L’approche scientifique a parfois dérouté ma lecture profane mais m’a aussi apporté quelques renseignements sur la vie animale et végétale dans ce cercle d’une forêt primaire. Dans le chapitre « 25 mars », par exemple, j’ai fait la connaissance de plantes qui poussent là en cette saison, appelées « synusies vernales, ou, en anglais ‘’éphémères printanières ‘’ » et se développant sous forme «  soit de tiges souterraines à croissance horizontale qu’on nomme rhizomes, soit de bulbes ou de tubercules ». Après avoir mis des feuilles puis fleuri, elles retournent « à leur dormance clandestine ». L’éclosion des fleurs est alimentée par la nourriture emmagasinée l’année précédente. Dans le chapitre « 2 février », j’ai appris « sur les traces du cerf », que les jeunes pousses mâchées puis avalées par l’animal, pénètrent, à leur arrivée dans le rumen, dans une sorte de « grande baratte à microbes » avant de passer dans les autres estomacs puis dans les intestins. L’association avec les microbes « permet aux gros animaux  de puiser dans les vastes réserves d’énergie que renferment les tissus végétaux ». Il s’agit, comme l’indique l’auteur, d’un « partenariat » avec des microbes « collaborateurs ». Les précisions scientifiques, dans cet ouvrage ne constituent pas des considérations à part. Elles s’intègrent, comme ce devrait toujours être le cas, dans un climat vivant global  où sont vécues des expériences personnelles parfois intenses. Le regard sur le monde extérieur ainsi que ce qui s’en ressent de façon intime, fait naître des considérations philosophiques et écologiques inscrites dans une écriture poétique nourrie de spiritualité.

 

Deux des expériences  singulières que vit ou auxquelles se trouve confronté l’auteur, se détachent avec un relief particulier. Le « 21janvier », par – 20°C,  David G. Haskell, éprouve l’envie  de « sentir le froid comme le font les habitants de la forêt ». Il se dévêt et après deux secondes d’illusion d’une fraîcheur agréable, « la douleur se répand comme un brouillard » dans sa tête. Alors que le voilà nu dans la forêt, au bout d’une minute, son corps flanche : battements dans la tête, oppression asphyxiante, paralysie des membres. Il risque l’hypothermie. « Nu face à des vents pareils […] privé  de mes ingénieuses adaptations artificielles au froid, je révèle ma nature de grand singe tropical, totalement inadapté à la forêt hivernale. L’insouciance avec laquelle les mésanges maîtrisent les conditions climatiques du lieu a quelque chose d’humiliant ». Il s’enveloppe  à nouveau dans ses vêtements, encore tremblant mais rassuré, tape des pieds, agite les bras. L’expérience n’a duré qu’une minute mais c’est suffisant pour avoir diminué ses réserves énergétiques, leur baisse étant liée aux frissonnements qui les consomment.  Lui, contrairement aux mésanges affrontées à la pénurie de vivres en hiver, pourra refaire ses réserves dès son retour au chaud dans sa cuisine. En ce qui concerne une autre expérience relatée le « 21septembre »,  celle d’un événement navrant,  je me suis sentie particulièrement en sympathie avec l’auteur. Se dirigeant deux jours auparavant vers son mandala, il a trouvé le ruisseau qu’il croisait chaque fois en chemin « saccagé, toutes pierres retournées », pillé par des braconniers en quête de salamandres à utiliser comme appâts au bout de leurs hameçons. Dans un état de colère intense, au terme de son ascension, il a été pris de fibrillation battant en rafales. Il a dû revenir péniblement en bicyclette, séjourner plusieurs heures à l’hôpital. De retour dans son espace après un jour de repos, il admire les ébats des passereaux dans le ruisseau et fait l’éloge des plantes qui ont contribué à le soigner : aspirine à base d’écorce de saule et de feuilles de reines des prés pour fluidifier le sang, digitaline extraite de la digitale pour se diriger vers ses cellules cardiaques et calmer les battements du cœur. Il évoque la richesse de cette pharmacopée que représentent les plantes, et l’affinité de leurs molécules avec les nôtres : « Mon expérience de la phytothérapie m’a appris que ma parenté avec les habitants du mandala s’étendait jusqu’à l’échelle moléculaire. Auparavant, cette parenté se limitait pour moi à une origine commune dans l’arbre de l’évolution et à un réseau de relations écologiques. Je comprends maintenant à quel point mon être physique est lié à la communauté du vivant. Par le biais de l’antique lutte entre les plantes et les animaux, je suis rattaché à la forêt par mon architecture moléculaire. »

 

Il y a, dans l’ouvrage bien d’autres considérations scientifiques ouvrant sur des perspectives philosophiques. Elles forment des motifs variés pris dans la trame d’un tissage intime poétique et spiritualiste. Ainsi dans le chapitre « 13 juillet » consacré aux lucioles : « Au-dessus de moi, l’obscurité de la nuit est complète. Mais lorsque je me lève pour m’en aller, je m’aperçois que la forêt est pleine de lumières. Les lucioles restent à cinquante centimètres ou un mètre du sol et, debout comme je le suis maintenant, j’ai sous les yeux une surface animée d’oscillations, une mer de bouées lumineuses. J’éclaire mon chemin au milieu de vipères cuivrées imaginaires avec ma propre lanterne en méditant sur le contraste entre la conception industrielle de ma torche électrique et les merveilles biologiques qui dansent autour de moi. » Il nuance ce point de vue en faisant remarquer que nos lampes électriques ont à peine deux cents ans alors que « la conception des lucioles est le fruit de millions d’années de tâtonnements ».

Le thème des lucioles m’est d’une grande importance, d’abord parce que j’en ai vu beaucoup dans mon enfance et plus jamais au bout de quelques années. Et je ne peux m’empêcher de penser, au sujet de leur disparition à ce qu’en a fait symboliquement Pasolini, en 1975 dans un article du « Corriere de la Sierra ». Selon lui Dans les années 60, les ouvriers, paysans, intellectuels qui appelaient en Italie un avenir différent, ne se sont pas aperçu que les lucioles étaient en train de disparaître.

Après leur disparition, s’est installé un nouveau totalitarisme – celui de la consommation, et d’une trop pleine lumière – renforcé par un vide politique tandis que les dignitaires démocrates chrétiens continuaient à faire les mêmes grimaces, occultant ce vide symbolisé par la disparition des lucioles.

Georges Didi Hüberman lui a répondu en 2009 dans son ouvrage « Survivance des lucioles »

Pour lui les lucioles existent encore symboliquement et témoignent d’une persistance de l’espoir en notre période surexposée dans d’infinis excès de lumières, d’images, de sons.  Elles allument des contrepoints,  des contrefeux discrets quand nous savons saisir leurs intermittences.  Il écrit : « Et d’abord, les lucioles ont-elles vraiment disparu ? Ont-elles toutes disparu ? Emettent-elles encore- mais d’où ?- leurs merveilleux signaux intermittents ? Se cherchent-elles encore quelque part, se parlent-elles malgré tout, malgré le tout de la machine, malgré la nuit obscure, malgré les projecteurs féroces ? » Et, pour l’auteur, ces projecteurs sont à la fois le totalitarisme du contrôle et la surbrillance médiatique. A l’opposé de la lumière vive et continue des temps modernes, et je fais mienne cette pensée, l’éclat fugace des lucioles, éphémère, est à saisir au vol, aussi bien dans la beauté fugitive d’instants vécus que dans celle de l’art, ou dans les élans de notre imaginaire comme dans nos éclats poétiques. Pressentir les lucioles élucide notre pensée politique en laquelle l’espoir se conserve.

C’est pourquoi j’ai tant aimé rencontrer, au- delà de leur luisance symbolique, l’évocation de leur existence réelle dans cette forêt du Tenessee avec laquelle, une année durant, David G. Haskell a partagé une intimité et où, cette soirée du 13 juillet, une luciole l’a accueilli au moment où il s’asseyait avant qu’une multitude, dans son envol, ne s’élève au-dessus de lui alors qu’il partait.

 

La scientificité de l’ouvrage, ses considérations philosophiques, sa sensibilité, sa poésie, sont baignées d’une atmosphère de spiritualité essentiellement en lien avec le taoïsme que suggère, dès l’introduction, l’évocation des moines créant un mandala, et auquel l’auteur se réfère à plusieurs reprises et particulièrement dans le chapitre « 1er janvier ». C’est à ce moment là qu’il utilise l’image du « nœud gordien » après avoir décrit le pillage d’un escargot puis d’un grillon, par des larves de ménatomorphes, espèces de vers parasites, caractéristiques du mandala. Il écrit : « Union taoïste […] La ligne de   démarcation entre le bandit et l’honnête citoyen n’est pas aussi facile à tracer qu’il y paraît. Toute vie combine pillage et solidarité. Les brigands parasites sont nourris par les mitochondries coopératives qu’ils hébergent. Les algues diffusent un vert émeraude hérité d’anciennes bactéries et abdiquent leur liberté à l’intérieur de parois fongiques grises. Même le fondement chimique de la vie, l’ADN, est un mât enrubanné de couleurs variées, un nœud gordien de relations ».

Dans le même chapitre, il évoque un récit de Tchouang Tseu : un vieil homme, emporté par une chute d’eau, s’en relève, frais dispos et serein. Il répond à ceux qui s’en étonnent : « je n’ai pas résisté. Je me suis adapté à l’eau sans attendre qu’elle s’adapte à moi ». David G. Haskell compare à cette souplesse celle des lichens qui « supportent les frimas en capitulant  ». Se gorgeant d’eau par temps humide, ils se recroquevillent quand l’air  devient sec. «  Les lichens, écrit-il, ont adopté cette stratégie quatre cent millions d’années avant les taoïstes. Dans l’allégorie de Tchouang Tseu, les vrais maîtres de la victoire sont les lichens accrochés aux parois de la chute d’eau ».

 

Même si je me suis sentie souvent dépassée par  des passages scientifiques que je ne parvenais pas à retenir, et encore plus lorsque l’auteur, que je ressentais comme si savant, évoquait sa connaissance limitée des phénomènes qu’il observait, cet ouvrage a exercé sur moi une sorte d’enchantement. Que l’approche scientifique puisse ainsi coexister, en une unité réalisée, avec le récit d’une expérience personnelle nourrie de considérations philosophiques, de poésie et de spiritualité, m’a paru magique de sorte que que je n’ai pas lâché l’ouvrage avant la dernière page, convaincue de tenir là, entre mes mains, un concentré d’humanité. L’adieu au mandala m’a particulièrement émue, comme s’il se prononçait en moi tout en me donnant à penser : « Le sentiment de séparation que j’éprouve n’est pas seulement la conscience accrue de mon ignorance. J’ai compris dans les profondeurs de mon être que ma présence ici, comme celle de toute l’humanité n’était pas nécessaire. Cette prise de conscience engendre un sentiment de solitude : ne plus avoir de raison d’être a quelque chose de poignant. Cependant l’indépendance de la vie du mandala me procure une joie ineffable mais intense. […] Les humains n’ont participé en rien  à la formation du centre causal de la nature. La vie nous dépasse. Elle dirige notre regard vers l’extérieur.
N.C.

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Claude Corman : Le grand œil (extrait) – peinture – huile sur toile – 250x220cm