Le Principe Espérance

Slogans meurtriers et formules salutaires

On se souvient de l’imprécation proférée en 1936 en Espagne par un général franquiste qui vouait ses concitoyens républicains aux enfers :”Viva la muerte”, slogan funeste d’un totalitarisme, appel univoque à la destruction de toute différence, de tout écart, de la  démocratie. D’autant qu’il fut répété et amplifié quelques semaines plus tard dans l’invective insultante au poète Miguel de Unamuno, certes conservateur très catholique, mais surtout penseur et érudit : “A mort l’Intelligence”.

Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 - Huile sur toile 3* 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 – Huile sur toile 3* 80 x 86 cm

“Viva la muerte”, “A mort l’Intelligence”, comment dans  une  secousse  ne  pas  y entendre l’écho tonitruant  des “Allah akbar”,  aux images  sanglantes des attentats de 2015, son synonyme et son équivalent logique.

En d’autres temps,  années 60 Wladimir Jankélévitch, balançant par-dessus les moulins la supposée sagesse doctorale, à la pensée du silence des disparus de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah,  hurlait dans son amphithéâtre à la Sorbonne : “Plus jamais ça”. Ca, l’arbitraire, le fanatisme, l’horreur, l’appel au meurtre de l’autre parce qu’il est autre. Cinquante ans plus tard sa stridence résonne comme l’appel à respecter la vie parce  qu’elle est la vie…

Certains s’engagent dans une grande ambition, projettent  de changer le monde, sauver des espèces, innover.

« La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même.» écrit Ernst Bloch dans son œuvre magistrale  sur l’Utopie qu’il considère  comme un  facteur puissant. A  l’utopie Ernst Bloch accrochait comme son nécessaire vecteur, “Le principe espérance”.

Aucune  de nos aspirations, qui nous lient à l’instinct de vie  ne saurait se manifester sans cette perception subtile qui nous soutient presqu’à notre insu, faisant que nous nous tenons chaque jour pour que le matin advienne et renouvelle en chacun notre potentiel d’agir, de sentir, penser, créer, rêver, notre vouloir être, le conatus de Spinoza, l’instinct de vie ou l’Eros de Freud, l’élan vital chez Bergson, le désir chez tant d’autres…Nul besoin de religieux qui est le choix de chacun, nous parlons et en appelons à une espérance toute laïque.

Ceux qui sont sortis d’un coma ont ce savoir inscrit en eux. De même les peuples de tant de pays qui ont survécu à des tragédies d’anéantissement. Et parmi eux souvent d’autres  encore souhaitent plus simplement avoir une vie paisible. Naïve ou calculée, ambitieuse ou modeste, à chacun son utopie.

Face aux  “Viva la muerte” de tous ordres, nous sommes convaincus que ce principe espérance nous est inaliénable. Pour Bloch,  « je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie ».


Et certains se souviennent aussi de ce grand maître talmudiste qui après les pogroms les plus incendiaires et meurtriers affichait à l’entrée de sa maison d’étude : “Interdit aux désespérés”.

P.P.

Cet article est paru dans Temps Marranes numéro 27 en décembre 2015.

Editorial – Pensée critique et rite de passage

par Paule Pérez

Dans le Judaïsme, l’initiation et l’initialisation précoces via la lecture et l’interprétation du Texte fondateur dans la cérémonie de la Bar-Mitzva ou Bat-Mitzva, ont renforcé, au fil des siècles, la notion de l’Alliance avec Dieu, autant que l’inscription de la personne dans le champ social et collectif.

« Bar-Mitzva » au masculin ou « Bat-Mitzva » au féminin : le terme signifie littéralement « fils – ou fille » – de la mitzva, des Commandements ou de l’action bonne.

On appelle aussi « majorité religieuse » cette cérémonie à la Synagogue, qui est un rite de passage à l’âge de douze-treize ans, devant l’Assemblée humaine réunie, famille et tout-venant des fidèles habitués d’un lieu de culte. Il est vrai que par le passé, les jeunes gens de treize ans pouvaient avoir des responsabilités familiales, certains ont même pu être de vrais soutiens de famille.

C’est la première pose des téfilines, petits cubes comportant du texte liés à des lanières de cuir sur la tête et le bras gauche, qui scellent alliance, lien et allégeance à Dieu. On dit que selon les courants, les jeunes filles peuvent en être dispensées. Les téfilines sont posés à la fois sur le « siège de la pensée », la tête, dirigés vers le cœur, comme lieu des sentiments, et posés sur le symbole de l’action concrète (le bras). Représentant ainsi trois fonctions humaines fondamentales.

Le, ou la, jeune «monte au sefer tora» (au Livre), pour lire une partie de la paracha (péricope ou section de la Tora) de la semaine, et pour la commenter, comme les adultes. L’usage est parfois légèrement différent pour les filles, selon les associations d’appartenance, plus ou moins libérales. Le texte nommé drasha qu’il ou elle présente n’est pas un récitatif, mais un commentaire, une interprétation, une sorte d’appropriation, une intériorisation du texte : un « exposé » qui les expose.

Certes leur rabbin les guide au début, mais ils doivent poursuivre par eux-mêmes leur parcours.

Ainsi comme les adultes le ou la jeune entre à part entière dans l’Assemblée.

Le (ou la) jeune prend donc désormais part à la communauté et il (ou elle) devient adulte au regard du Judaïsme, autour de ses treize ans, un peu avant pour les filles.

En-dehors des considérations proprement religieuses, on a le droit de penser que cette tradition peut constituer un socle et un vecteur précoces pour les générations montantes. Par commodité cette cérémonie a longtemps été appelée « communion », de sorte que l’ensemble des concitoyens y entendent un rite de passage.

Nous avons été impressionnés par le degré de profondeur et d’analyse des textes de bar-mitzvot qui nous ont été adressés. Certes, ces jeunes ont été accompagnés par leurs rabbins, mais il est clair cependant que leurs textes portent leur singularité et leur originalité propres.

Nous présentons donc à nos lecteurs dans ce numéro TM39, les drashas : de Léo Benchetrit : « Béréchit » ; de Emmanuel L. : « Noa’h » ; et de Dina L. : « Tsav ».

On y constate bien en effet, que loin d’être envisagée comme une froide contrainte, la Loi peut se vivre dans l’inspiration et n’exclut pas la grâce.

P.P.

La question du masque

Au tout début du confinement nous faisions « le tour des quatre rues » dont la mieux nommée est le boulevard de l’Hôpital, celui de la Pitié, où les sirènes des ambulances semblent, en effet un petit peu moins fréquentes depuis hier… Chacune d’elles me serre le cœur : nous connaissons tous aujourd’hui des personnes qui y ont perdu quelqu’un.

Au bout de cinq jours de ce confinement je me suis sentie, malgré la gentillesse des agents des forces de l’ordre (notamment avec les sans-abris), enfermée dehors.

Depuis je ne suis plus ressortie, moi la marcheuse, qui avais repéré dans mes promenades solitaires à mon arrivée en France, d’innombrables trésors dans les cours de Paris : ici un grand arbre caché à deux pas du boulevard St-Germain, là un puits dans le Marais, des parcelles de potagers près du Père Lachaise, un minuscule cimetière oublié du XVIIIe siècle avenue de Flandres… On pouvait pousser les porches avant l’usage des codes.

Mon chien-guide, étonnamment résilient, s’est habitué à des micro-sorties. Rester chez moi, cela me dispense justement du « masque », « chirurgical », ou non, au propre comme au figuré. 

Les patients ont demandé des séances par téléphone, autre masque matériel vite oublié dans la profonde véracité de leur parole. Ils font, comme beaucoup d’entre nous, des cauchemars qu’on n’a pas de mal à décrypter ensemble tant la violence primaire, vie et mort, en est limpide.

Le port du masque me fait penser à ce proverbe espagnol : « En boca cerrada non entran moscas », dans une bouche fermée, les mouches n’entrent pas. Version, comme vulgarisée, de celui plus distingué selon lequel « le silence est d’or ». Mais est-ce l’or que nous cherchons, ou bien plutôt, avec Paul Valéry devant son cimetière marin au lever du jour, juste à « tenter de vivre » ? Car ici nous ne voulons sûrement pas dire, après Cocteau : « puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les instigateurs ». Ce que nous sommes bel et bien, pourtant.

Je reste perplexe sur la manière dont s’introduit en nous le virus, nous rappelant en un surgissement les fonctions de la bouche, liée au monde, aux éléments : Terre par ce que nous mangeons, Eau des « gouttelettes » à éviter et des pollutions dispersées sur le globe, Air de la respiration qui nous fait songer aux alvéoles pulmonaires que cible le virus, et à la parole, Feu de la fièvre, et métaphoriquement, de nos cris de chagrin et de peur primaires… C’est bien cette bouche, porte d’entrée que le virus a « trouvée ». Mais que signifie ici « trouvée » ? Cela nous renvoie à la force de ce qu’on ne sait pas bien nommer : selon les références de chacun, Nature, instinct, hasard, nécessité, destin, ou tout « simplement », processus de vie. 

Il y a aussi que « la psychanalyste » rêve de l’après : que la vie, surtout en ville, trouve une vraie sociabilité. Que perdure celle qui n’existe que fugacement dans les situations limites et disparaît le jour d’après, dans une sorte d’oubli de l’autre.

Et il y a aussi, paradoxalement, que je suis perplexe face à cette adaptabilité au confinement. Cela me fait songer aux expériences de Milgram qui plaçait les sujets dans des situations inconfortables ou douloureuses, situations auxquelles ils se soumettaient à mesure qu’elles se faisaient extrêmes, repoussant la frontière de l’insupportable…, Montrant la résistance de l’homme autant que son étrange capacité à accepter sur ordre, désagrément, contrainte, voire servitude : plasticité psychique souhaitable ou aboulie misérable ? Bien qu’ici nous nous interrogions au nom de la vie et non pas pour la destruction, je songe à la compliance d’un Eichmann à s’être soumis sans faille à l’autorité nazie, pas même traversé du moindre questionnement. Exempt de toute forme de « penser ». J’y entends juste ce qui nous fait prendre la « mesure » d’une situation, car penser vient du latin peser.

Il demeure fondamental, tout en nous conformant aux injonctions sanitaires, que nous restions attentifs à ce qui se joue dans ces contraintes et privations de l’élémentaire liberté de nos mouvements : juste rester éveillés sur la singularité de la circonstance du moment, cet éveil étant notre unique résistance au nom de l’instinct de vie.  

Ce qui nous reste aussi, c’est de « rêver » à une forme de « réparation du monde » comme disent les kabbalistes, afin que par nos actes et nos paroles, elle puisse avoir lieu.

Le monde s’est là comme retourné. En extrayant le pangolin, la chauve-souris, le serpent et le moustique, de leur « milieu », pour les amener sur un marché chinois, on a juste renversé un ordre. Un peu comme une Apocalypse, mais pas avec la même intention. Les virus des steppes ou des montagnes sont venus en ville avec leurs hôtes.

Il nous faut imaginer autre chose. Dans cette déréliction nous pouvons relever que, même si les erreurs humaines sont de flagrantes atteintes à l’environnement, nous pouvons rêver à un monde meilleur en somme. Que nous invoquons, chacun à sa manière en cette attente de l’après. Justice sociale, solidarités respect des éléments naturels des Pôles aux Equateurs…

J’ai pourtant entendu il y a trois jours un politique déclarer qu’il fallait « se réunir pour anticiper l’après » en évoquant l’économie, les places boursières, la relance, sans la moindre différence avec l’avant épidémie, sans une modification minime du langage technocratique. Avant c’était source d’agacement pour moi, maintenant cela me fait l’effet bizarre du discours plutôt psychotique d’acteurs que la tourmente de la planète n’aurait pas traversés, au point que leurs cadres, à défaut de voler en éclat, soient réfractaires au moindre ébranlement intérieur…

J’espère que tout en veillant aux réalités, les politiques dans leur ensemble auront compris que ce qui s’est passé, quoiqu’il en soit, aura comme l’ont dit certains commentateurs, « un avant et un après ». Le masque nous cache la bouche et le nez mais « néanmoins » ne nous les obture pas.

Paule Pérez

Cet article a été publié le 9 avril 2020 dans UP’Magazine.

La question des “Instit’s”

Les questions d’actualité voici quelques années, comme le harcèlement, concernaient le secteur privé. Aujourd’hui, malgré la « modernisation » de certains services publics, on s’aperçoit que pour une bonne part c’est là que se trouve un comportement autoritaire de principe, dépassé, qui malmène les fonctionnaires – qu’on appelle d’ailleurs « les agents », un peu comme des « agents » chimiques…

Dans ce secteur du service public qu’est l’Education Nationale, j’ai découvert que les règlements (qui jouent le rôle de quasi convention collective) n’ont pas fait instaurer la « clause de conscience ». Or le Président en appelle à la solidarité, après avoir déclaré que « nous sommes en guerre ». Justement, et on peut en être surpris, s’il est une institution où cette clause existe depuis longtemps, c’est bien l’Armée française. Notre président, Chef des Armées, aurait-il oublié ce « détail » ?

Davantage qu’une bizarrerie, c’est pour moi un « point aveugle », bien paradoxal en Démocratie. Cet archaïsme, on a tendance à l’oublier, répond à la règle de l’obéissance due à l’institution. Le terme est écrasant, il ne s’agit pas seulement d’une autorité hiérarchique mais d’un principe bien plus puissant, proche du « sacré ». En cela il ne supporte pas l’exception et encore moins les aménagements. Dans l’Education Nationale, le terme d’obéissance est justement utilisé assez couramment comme si c’était banal. On pourrait qualifier certains enseignants d’opposants, voire à la rigueur de « rebelles », mais certains d’entre eux, pourtant ni réfractaires à tout pouvoir, ni extrémistes, sont ou se sont qualifiés de « désobéisseurs ». Ce qui a quelque chose d’ambivalent en dépit du sens frondeur de la situation. Cela ne les met-il pas vis-à-vis de leur ministère de « tutelle » en position-miroir de celle de leurs élèves ?

Dans une société qui n’aime pas le risque, qui nous masque, nous confine, nous assigne à résidence, nous faisant songer à la Boëtie qui au XVIe siècle pointait notre propension à la « servitude volontaire», comment se fait-il qu’on n’ait pas même pris en compte tout l’aléatoire des mouvements des élèves très jeunes de CP, CE1, peut-être CE2, qui sont à haut risque et naturellement imprévisibles, même à quinze par classe ? D’autant plus qu’il ne leur serait pas imposé de porter des masques. A six-huit ans, peut-on vraiment tenir en place ?

Dans les injonctions ministérielles toutes récentes sur la supposée reprise du travail des enseignants, il n’y a pas, par exemple, un « droit de retrait » pour les enseignants les plus âgés à partir de 55 ans et X années de services.

Brassant des kilos d’octets à la verticale, avec quantités d’ordres descendants, la machine n’a appliqué aucun des deux dictons cousins bien français : le Politique « gouverner c’est prévoir » et son homologue médical, « mieux vaut prévenir que guérir ». On espère très fort que le modèle idéal inconscient des décisions n’est pas encore celui d’un certain haut fonctionnaire, qui dédia son action à la conformité aux procédures voici huit décennies…

Après des débuts erratiques, il semble que l’Etat essaie de se rattraper maintenant, et c’est bien. Dans ce cas, il pourrait donc a minima appliquer le « principe de précaution » vis-à-vis d’un corps de métier qui lui est directement relié (pour mémoire, le principe de précaution est entré dans notre Constitution en 1995). Car si ce corps lui doit obéissance, alors l’institution, elle, lui doit protection. Mais, si dans les jours qui viennent, un enseignant décide de ne pas reprendre son poste, en exerçant « le droit de retrait », ce droit présente des contraintes : il lui faudra des raisons médicales sérieuses, cataloguées et certifiées (comme si l’Etat était certain que cette liste était exhaustive. De surcroît, il y a vraisemblablement des enseignants qui ne connaissent pas toutes les pathologies dont ils sont porteurs). Pour les pouvoirs publics, fatigue et fragilité inhérentes à l’âge n’y suffisent pas. Ou alors, ils doivent justifier cela par exemple par des manquements concrets, tels que, trivialement, le manque de savon, de gel, etc…

On est bien là dans une machine, par définition, rigide qui, même en cette épidémie, n’a pas trouvé d’acteurs pour y prendre aussi en compte l’essentiel : le vivant. Un enseignant aimant ouvertement son métier et se sentant intimement fragile devrait donc produire des certificats médicaux précis… Dans les commentaires autours de la reprise de l’école, je n’ai pas entendu faire cas du risque de contagion qu’ils encourent.

On ne parle de risques que pour les élèves. Ces enseignants n’ont pourtant pas chômé pendant le confinement ; ils ont déployé en temps record un talent à faire travailler à distance même des petits de CP…et peuvent continuer sur ce mode. La parole d’un fonctionnaire correct, estimé, bien noté au fil de dizaines d’années, mais fatigué…ne serait donc rien ? Un serment sur l’honneur n’y suffit pas ? La confiance ? Les loyaux services ? Pour l’institution, chose aveugle, face à des personnes, ce qui prime même en cette cruelle épidémie… c’est le règlementaire, donc ?

Le Syndicat Sud Education semble être le tout premier à avoir réagi fermement, par un appel aux personnels de l’Education Nationale, à ne pas reprendre les cours le 11 mai, dans le cadre de leur droit de retrait ou de leur droit de grève, au détriment de leur santé. Et en effet, le « calcul » bénéfice-risque ici n’a pas lieu d’être, s’agissant d’un risque sérieux pour certains enseignants, même s’ils n’ont pas de pathologie avérée à prouver.

Paule Pérez

Cet article a été publié le 27 avril 2020 dans UP’Magazine.

Désarrois

« J’en atteste sur vous, en ce jour, le Ciel et la Terre :
j’ai placé devant toi la vie et la mort le bonheur et la calamité ;
Choisis la vie ! Et tu vivras alors, toi et ta postérité. » 
Deutéronome, 30, 19.

« Sois avare de tes paroles,
et les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. »
Lao Tseu

Prologue

Je commencerai par un détour historique où l’on pourrait voir une sorte de prémices archaïques des circonstances actuelles. En 1973, Alain Peyrefitte avait eu un exceptionnel succès de librairie avec son livre « Quand la Chine s’éveillera », qui avait, pour sous-titre, « le monde tremblera ».

Le bruit a couru alors que le titre de Peyrefitte avait été inspiré par une réplique du film-culte de Nicholas Ray, « Les 55 jours de Pékin », sorti dix ans plus tôt, évoquant la Ville impériale au tournant du XXe siècle, avec une distribution brillante autour de la splendide Ava Gardner. Le film retraçait l’épisode de la Révolte des Boxers, symbole d’un précédent réveil national de la Chine, contre les influences des nations occidentales qui avaient installé des légations diplomatiques dans la ville du Palais d’Eté. Film paradoxal, tout en contrepoints, entre fastes de la production hollywoodienne et sens politique anticonformiste du réalisateur du premier western subtilement féministe, « Johnny Guitar » et du film culte sur la jeunesse qu’est encore « La Fureur de Vivre ». J’ai eu la chance de rencontrer Nicholas Ray, comme assistante et interprète de son premier biographe, François Truchaud, peu après la sortie des « 55 jours », ce qui m’a doublement marquée.

La Chine s’est-elle « éveillée »? Elle a en tout cas depuis, changé de régime en un bouleversement considérable, contribuant en acteur majeur à ce que désormais l’épicentre du monde semble s’être déplacé vers l’Est, s’éloignant de l’Europe, ébranlant l’hégémonie américaine.

En ce sens la Chine s’est bien éveillée et le décor y a bien changé : qui aurait oublié ces films des années 2000 sur la transformation des villes, comme Pékin, éventrée par les travaux qui ont reconfiguré l’ancienne Cité impériale puis révolutionnaire, passée à vue d’œil de l’horizontalité de ses vieilles maisons à la verticalité contemporaine ?

Wu Han

Récemment, c’est d’une autre grande agglomération chinoise qu’ont pris source les événements qui scellent pour l’humanité un avant et un après, une catastrophe. Wu Han, traversée par le fleuve Yang-Tsé, se trouve en Chine centrale, dans une large plaine alluviale. Le climat y est humide, plutôt maussade. C’est un centre économique, allant de l’Industrie à la Recherche dite de pointe.

Je me réfère ici au remarquable travail, très documenté, du Monde du 25 avril, réalisé par Raphaëlle Bacqué et Brice Pedroletti, et qui fait un peu froid dans le dos. On y relève que nombre de sociétés françaises s’y sont implantées ou se sont employées à y transférer des savoirs faire. Telle l’entreprise Mérieux, qui s’est retirée « dès la remise du labo aux autorités chinoises », ainsi que Alain Mérieux l’a déclaré à la Presse.

Diverses gloses ont été émises à ce sujet : s’agissait-il d’une éviction ou d’un départ volontaire des Français face à des pratiques qu’ils réprouvent, d’une incompréhension venant de divergences culturelles, éthiques ou stratégiques irréductibles sur les finalités du projet et modalités de la coopération ? Et en tout cas presqu’à l’évidence, divergence sur le positionnement, la conception et les finalités de la « Recherche ». Notons aussi qu’on compte dans la même aire, des installations militaires. Voilà pour le portrait de Wu Han en métropole « moderne ».

On avait appris aussi aux débuts de l’histoire que dans ses marchés perdurent des usages anciens. Ainsi trouve-t-on alentour des animaux sauvages, tel le pangolin – qui serait un mets de choix. Ces animaux vivent dans le biotope de la campagne et des roches, avec d’autres espèces, et en particulier des chauve-souris, hébergeuses de quantités d’hôtes parasites, tels des virus, qui sont justement objet d’études au sein des centres de recherche…

C’est par là que semblent s’interpénétrer hypermodernité et vie sauvage. Voisinage insolite et, cependant, scientifiquement compréhensible. Au fil des événements et de l’invasion pandémique, le couple dissociatif du début de l’histoire – recherche en pointe et gastronomie ancestrale -, a donc réapparu grâce à cette enquête du Monde sous un autre éclairage. On peut à l’aune de cette ambigüité situer l’épidémie planétaire. Pour peu qu’on s’y attarde, en soubassement de la catastrophe, on voit se nouer serrés des éléments de pointe à caractère diplomatique international avec de profonds éléments de tradition.

Ce qui a eu de quoi m’inciter à aller plus loin. Ainsi, le psychanalyste Alain Julienne qui connaît bien la Chine pour y avoir travaillé et vécu, m’a fourni une information majeure, selon laquelle la chauve-souris que nous, Occidentaux, n’aimons pas et dont nous avons peur, est vénérée en Chine. Vue comme un symbole taoïste « porte bonheur », en lien avec l’immortalité.

Justement parce qu’elle charrie ce que nous réprouvons, des notions de mystère, d’inconnu, choses cachées, d’une aptitude à vivre dans des biotopes arides…

Il me paraît important d’aborder aussi ces questions, qui probablement ne sont marginales que pour nous ! Elles sont un apport métaphorique renversant. Ainsi dans cette si forte teneur symbolique et traditionnelle se dévoilerait un pan très heuristique en cet accident. La chauve-souris peut alors ne plus être regardée seulement comme un animal détesté mais comme un vivant recelant mystères et « pouvoirs ».

On peut donc faire l’hypothèse que la chercheuse elle-même ait été traversée, par cette dimension de sacré. Et de fait, la chauve-souris, à la différence de l’espèce humaine reste une « porteuse saine ». Il devient alors plausible d’imaginer que cette grande chercheuse ait choisi d’aller elle-même, comme en respect ancestrale, faire des prélèvements dans les anfractuosités des roches alentour, se chargeant ainsi du travail au niveau de la vénération de cet étrange mammifère volant.

Et de là, on peut supposer qu’une erreur due à un impondérable absolu ait pu se produire, avec cet animal « magique » et qui a pu du coup en sidérer la Chine elle-même. Ce qui rendrait compte de l’étrangeté de la situation au niveau de la planète !

Made in China

En français, on appelle la Chine l’Empire du milieu, elle-même se nomme « pays du milieu », on pourrait donc prendre en considération que la position de Wu Han, au « Centre-du-Milieu » est particulièrement stratégique, comme au point de croisement des tensions… Sachant aussi que Wu, selon A. Julienne, connote un caractère « guerrier » et comme on le sait, Han rappelle la dynastie fondatrice. Certes en 1900 on pouvait comprendre la Révolte des Boxers contre un Occident décadent, sûr de lui et dominateur. Mais aujourd’hui, c’est d’une Chine ultra-souveraine et en plein essor que nous est venue la meurtrière pandémie, Covid 19. Et, à l’aéroport de Pékin, dans les débuts de l’épidémie aux Etats-Unis, des témoins ahuris ont vu des mandataires américains surpayer en cash et détourner des quantités de masques destinés à un pays européen, tant est vive la détresse occidentale.

La Chine a drainé ce dont nous ne voulions plus, les activités de trop faible rentabilité. De produits dérisoires, elle a institué des marchés… Ainsi pour l’heure, la Chine revêt une partie de notre visage d’un vital petit « masque », autant qu’elle nous habille depuis des années en total look portant les « marques » des géants européens de l’habillement bon marché, qui ont trouvé là sous-traitants raisonnables et main-d’œuvre diligente. Si ce n’étaient les deuils et la gravité sanitaire, il y aurait de quoi sourire ou en être déroutés. Voire, pour beaucoup d’entre nous, en être admiratifs, fût-ce à contre-cœur.

On se demande quelles seront les suites internationales, après l’urgence et la gravité que connote l’objet indispensable, tandis qu’Outre-Atlantique on entend rugir un président imprécateur qui ne cesse de pointer la « nationalité » du virus.

Espèce humaine

Pour l’heure, dans d’étranges basculements, voici la France de Charlemagne, Montesquieu, Pasteur, les Curie, Charles Nicolle, Yersin à la merci d’un immense pays, d’où nous vient un microscopique agent tueur. Pays qui de la bouche de ses dirigeants, n’a pas, sauf erreur de ma part, exprimé ouvertement, verbalisé un minimum d’empathie. Que peut-on en penser ? Quand on croise dans la Littérature ou au Cinéma chinois des histoires d’humaine sensibilité, on ne peut pas décréter unilatéralement que les Chinois ne sont qu’affairistes cyniques, comme les qualifient certains Occidentaux… N’y aurait-il pas encore en dépit des facilités actuelles de rapprochement, un malentendu sur les différences de nos représentations et nos formulations de ce que nous appelons : don, civilité, sens de l’humain, et même politesse ? Malentendu de notre part ? Des deux parties ? S’il faut travailler à la « réparation du monde » au cœur de la globalisation, sommes-nous aptes à partager nos arcanes à ces sujets dans la vie concrète ? Je parle de solidarité au sein de notre espèce plongée dans le deuil, l’impuissance et la déréliction. 

Peut-être que tout simplement, à partir des nombreux dons de masques faits en Europe par des personnalités chinoises et par l’Etat chinois, pourrions-nous repérer un langage : l’expression chinoise d’une humanité solidaire, après la sidération ? Ainsi pour n’évoquer qu’un exemple, et il y a bien plus, les récents dons de masques aux villes françaises de Dijon et Chamonix. Or, sur toutes les informations relatant ces contributions, les commentaires français sont presque grinçants, insinuant plus ou moins finement que ces démarches chinoises ne sont qu’ « intéressée ». Ils donneraient « pour leur projet Route de la Soie, où pour faciliter leurs divers investissements ». Soit. Mais on ne présente pas toujours ainsi les dons des nababs occidentaux : on leur accorde un certain quantum de goût et de charisme, on leur attribue le qualificatif prestigieux de « mécènes ».

Certes on a tant dit que la notion de « personne » différait entre Occident et Extrême-Orient. Celui-ci est tout sauf individualiste. Mais qu’en est-il depuis la mondialisation elle-même, et depuis les nombreux mouvements de population, où tant de descendants de migrants chinois vivent en Occident dont un bon nombre aux Etats-Unis ? Même s’ils restent attachés à leurs racines comme la plupart des immigrés, ils n’en sont pas moins désormais avec leur descendance des citoyens occidentaux. N’en serions-nous restés qu’aux « 55 jours de Pékin » ? Et la Chine, où existe encore la peine de mort, se posent-elle la question, ou n’est-ce encore ici qu’une question typiquement occidentale ?

Egarements

Quoi qu’il en soit, en Occident, plus précisément en France, les personnes impliquées à quelque titre que ce soit, se trouvent ballottées entre avis / contre-avis, consignes / annulations, protocole / anti-protocole, et ressentent les ambivalences pesantes propres aux doubles discours.

Qui parmi les personnes d’âge adulte aujourd’hui aurait oublié que lorsque nous allions dans les pays chauds, en Afrique par exemple, dans les années 80, nous prenions à titre préventif des comprimés de quinine ? Il y en avait dans le placard de nombreuses familles dans les années 50 ou 60, en Afrique du Nord qui était une des résidences des moustique porteurs du paludisme. On sait depuis longtemps qu’il n’est pas bénéfique à des personnes souffrant de certaines affections chroniques. Les gens atteints savent se gérer. Pourquoi tout d’un coup ce vénérable médicament, passé dans le domaine public qui était aussi en vente libre, se voit désormais réservé à l’Hôpital ? Sommes-nous devenus aussi infantiles qu’il faille prendre une telle mesure ? Est-ce pour cela qu’a été inventé le principe de précaution ? Et quel médicament, par définition, ne présenterait à coup sûr aucun danger ? Le paracétamol, l’aspirine seront-ils bientôt « confinés » à l’hôpital ?

« Nous sommes en guerre », a dit le Président français. On peut y adjoindre une autre des expressions qui ont marqué notre Histoire : nous nous sentons aussi dans une « étrange défaite », ainsi sans doute que nos voisins d’Italie, de Grande-Bretagne et d’ailleurs.

Nous formons tous les vœux pour que ce temps de guerre, où des proches disparaissent au nom d’aucune cause, cesse rapidement. Que cela ne nous empêche pas de nous poser pour réfléchir.

La part traditionnelle de la Chine, qui mange des animaux sauvages, la Chine post-maoïste dont, malgré les transformations considérables, le parti unique du pouvoir s’appelle toujours depuis 1949, Parti Communiste Chinois, la Chine des hautes technologies, a souffert la première du Covid 19. Celui-ci nous a envahi à notre tour dans une pandémie. « Nous sommes en guerre », mais de quelle guerre cela est-il le nom ?

Des masques de quinze centimètres de côté devenus comme la nouvelle image du monde. Que dire de cette surface de non-réparation tandis que certains de nos aînés ont disparu sans même revoir leurs proches ?

Comment penser en cette déréliction ? Nous voici confinés, c’est-à-dire, autre paradoxe, enfermés chez nous et pour notre survie. Après avoir été assistés pour notre bien, version flicage, voici le « déconfinement » partiel, sachant que peu de gens respectent les consignes, raisonnables ou déraisonnables, nous serons peut-être désormais contaminés. Mais en toute responsabilité, « comme des grands ».

Qu’est-ce qui nous aura promu du citoyen infantilisé à l’adulte, sinon la nécessité de retour au travail pour une économie défaillante ?

Epilogue

Les pouvoirs publics semblent jouer sur une société traumatisée, assistée, endeuillée pour certains, glissant ainsi sur du velours pour jouer du chaud et du froid entre trois outils que les éducateurs d’enfants ont abandonné depuis longtemps : peur, flatterie, sanction. On a beaucoup parlé à très juste titre des personnes âgées exposées, à qui le confinement est encore recommandé. Et peu des enfants nés en cette période, qui, comme Olga, n’ont pas encore pu entrer pleinement dans la communauté familiale et sociale.

Il est bien dommage que tous ces éléments, qui concourent à une déliaison invalidante, aient convergé en ces temps déjà difficiles. Dans ce désarroi aux motifs multiples, on attendrait bien une petite lueur…

A Olga, née en mars, et aux nouveaux nés de ce printemps.

Paule Pérez

Cet article a été publié le 10 mai 2020 dans UP’Magazine.

Les peintures politiques de Claude Corman

Cardiologue et homme du cœur, Claude Corman conjugue les talents de peintre, de médecin, d’écrivain, et de penseur politique, dans la lignée de certaines figures du passé européen.

Dans son roman tout récemment paru « Les Frères de Kichinev », Claude Corman présente une fresque sur les cinq années qui séparent la formation du Bund jusqu’à son retrait de la social-démocratie russe, en 1903, après le massacre de Kichinev, en Bessarabie. Outre qu’on peut y découvrir des liens à l’histoire familiale de l’auteur, c’est à partir de ces évènements, tragiques et décisifs du 20ème siècle, que Claude Corman a réalisé ces « Peintures politiques » qu’il accompagne de textes.

Traversée par les grands courants de la peinture pour se métaboliser sous une forme singulière, la sienne propre, la peinture de Corman nous fait forcément y associer d’autres temps troublés et tragiques. Comment ne pas songer aux dangers, aux déchirements consécutifs à d’autres violences, aux  traversées et aux exils du peuple juif et d’autres aux quatre points cardinaux.

Pour la revue que nous avons fondée ensemble en 2005, l’écho est criant, avec les fanatismes, les exils, la nécessité, mais aussi les multiples formes d’espérances et d’adaptation du Peuple juif pour la perpétuation d’une alliance et la possibilité d’une descendance. Outre la fidélité, quelque chose s’y grave en chacun. Car la trace demeure et se transforme en des suites diverses, qui sont autant de formes de survivance, dans des combinatoires aléatoires, telle celle que nous avons appelée « marranité », mouvement pendulaire des interstices, des conjonctions, des ambivalences, des conflits dans l’identité et du spectre dans les positions intermédiaires.

Positions, qui dans leur diversité témoignent cependant d’une motion commune : la tentative de vie de l’humanité dans l’épreuve venant d’une part même de cette humanité.

P.P.

Editorial – Autour d’une invention oubliée du politique

Autour d’une invention oubliée du Politique

Cela se passe pas mal de siècles avant qu’Aristote puis Platon nous parlent de la vie de la Cité grecque.

La scène est au désert du Sinaï, des années après la sortie d’Egypte. On y voit un Moïse épuisé par les querelles incessantes des Hébreux, auquel son beau-père, Jethro vient en aide.

Pentateuque – Exode – Jethro – Ch.18 – V.13 à 27 :

«13 Le lendemain, Moïse s’assit pour rendre la justice au peuple et le peuple se tint debout autour de Moïse, du matin jusqu’au soir. 14 Le beau-père de Moïse, voyant comme il procédait à l’égard du peuple, lui dit: “Que signifie ta façon d’agir envers ce peuple? Pourquoi sièges-tu seul et tout le peuple stationne-t-il autour de toi du matin au soir?” 15 Moïse répondit à son beau-père: “C’est que le peuple vient à moi pour consulter le Seigneur. 16 Lorsqu’ils ont une affaire, elle m’est soumise; alors je prononce entre les parties et je fais connaître les décrets du Seigneur et ses instructions.” 17 Le beau-père de Moïse lui répliqua: “Le procédé que tu emploies n’est pas bon. 18 Tu succomberas certainement et toi-même et ce peuple qui t’entoure; car la tâche est trop lourde pour toi, tu ne saurais l’accomplir seul. 19 Or, écoute ma voix, ce que je veux te conseiller et que Dieu te soit en aide! Représente, toi seul, le peuple vis-à-vis de Dieu, en exposant les litiges au Seigneur; 20 notifie-leur également les lois et les doctrines, instruis-les de la voie qu’ils ont à suivre et de la conduite qu’ils doivent tenir. 21 Mais, de ton côté, choisis entre tout le peuple des hommes éminents, craignant Dieu, amis de la vérité, ennemis du lucre et place-les à leur tête comme chiliarques, centurions, cinquanteniers et décurions. 22 Ils jugeront le peuple en permanence; et alors, toute affaire grave ils te la soumettront, tandis qu’ils décideront eux-mêmes les questions peu importantes. Ils te soulageront ainsi en partageant ton fardeau. 23 Si tu adoptes cette conduite, Dieu te donnera ses ordres et tu pourras suffire à l’œuvre; et de son côté, tout ce peuple se rendra tranquillement où il doit se rendre.” 24 Moïse écouta l’avis de son beau-père et effectua tout ce qu’il avait dit. 25 Il choisit des hommes de mérite entre tout Israël et les créa magistrats du peuple: chiliarques, centurions, cinquanteniers et décurions. 26 Ils jugeaient le peuple en permanence; les cas difficiles, ils les rapportaient à Moïse et les causes simples, ils les décidaient eux-mêmes. 27 Moïse reconduisit son beau-père, qui s’en retourna dans son pays.».

On n’est certes pas encore ici dans le suffrage universel, ni en Démocratie, Jethro conseille à Moïse de déléguer ses pouvoirs d’arbitrage et de jugements à des hommes avisés dans les Tribus.

On y voit cependant l’émergence dans notre tradition monothéiste, du système de représentation, de la délégation, avec pour visée l’établissement d’un fonctionnement social viable et vivable, relevant d’un instinct de vie. De surcroît, il apparaît là que la mission de ces représentants portera sur des affaires courantes, civiles, bien plus que sur des questions cultuelles. Embryon, donc, d’une mise à part du religieux.

Déjà au Désert, un homme qui paraît avisé comprend la nocivité d’un groupe social qui pourrait revenir à la horde, et cet homme instaure la parole comme alternative à la violence et l’invective. Premiers pas du socius, tension ou émergence d’un fait civilisateur avant même la fondation de toute Cité.

On assiste ces derniers temps à une étrange tendance oublieuse de l’Histoire, à savoir que des mouvements « à visée sociale » peuvent aussi bien masquer une mentalité totalitaire.

Dès les années 1920, Mussolini conduisit un programme social avancé et à la charnière des années 1930, il fit assécher les marais Pontins, éradiquant la malaria. Le premier programme d’Hitler comporta en 1933, un fort volet social et de développement.

C’est aussi par-là, que ces totalitarismes se sont imposés dans les populations.

Chacun aurait tort de ne pas s’attarder sur les théories politiques passées et leurs associations confuses voire perverses.  Il s’est trouvé tant d’Allemands et d’Italiens « défavorisés » auxquels nazisme et fascisme ont donné de pauvres gages matériels pour gagner leur confiance.

Mais c’étaient aussi des mouvements pleins de haine, animés d’un esprit primaire et d’ostracisme.  

Un mouvement dit « social »  n’est pas forcément humanitaire, on l’a vu en certaines « révolutions ».

Il convient donc de voir que  tout mouvement de revendication  « sociale » si légitime soit-elle, n’est pas forcément aux constantes de l’ « humanisme ».

En revanche, l’antisémitisme constitua en toute circonstance une aiguille de boussole en ces mouvements. L’affaire marrane que nous reconvoquons depuis si longtemps en est une des plus puissantes illustrations. Qui l’oublierait ?

En ont-ils conscience, ceux qui n’ont pas distinctement enrayé, réprimé, renié, les « quenelles », ni par geste, ni en paroles, « ni en action, ni en intention », à proximité de leurs manifestations dites populaires ?

Nous ne les en remercions pas.

P.P.

Question de genre chez le champignon

L’histoire un peu juive des champignons

Les passionnés de l’environnement savent peut-être que les lichens sont considérés comme des végétaux intermédiaires entre deux espèces botaniques, l’algue et le champignon.

C’est peut-être cette trans-spécificité qui leur confère une fragilité native : la pollution citadine leur est fatale. De ce fait ils en constituent un marqueur majeur.

Les piétons allumés des villes, dont je suis, n’auront peut-être pas oublié justement que, dans le début des années 2000, les lichens avaient réapparu sur les arbres du jardin du Luxembourg !

Et c’était bien là un effet réjouissant de la politique environnemental de la Ville de Paris. Les lichens donc, étaient de retour !

Allons plus loin.

Ces dernières années, le public a découvert que les chercheurs avaient requalifié une autre espèce, celle des champignons.

En effet, voilà qu’ils nous apprennent qu’il convient de ne plus les considérer comme de simples végétaux.

Aux temps de la société transculturelle et de l’Information, voici qu’on met en lumière, que le mycélium des champignons, constitue un réseau souterrain considérable et qu’il opère un travail de médiation, lien informationnel entre les arbres de nos forêts.

Les chercheurs ont posé là une hybridité qui a de quoi nous décontenancer bien davantage : voici que l’appartenance des champignons est bousculée et requalifiée par la Communauté scientifique. Les champignons ne sont plus tout à fait partie du seul « règne » végétal. Les voici en passe d’être classifiés entre le règne animal et le règne végétal.

Et jusqu’à quel point la tradition tellurique de type saxon est-elle juste

Naturaliste, dénotée du lien qui est un composant fondamental du symbolique ?

Lorsque ces découvertes ont paru, une bouffée mémorielle m’est revenue, en la figure de ma grand-mère Emilie Lumbroso à qui je demandais  si j’avais le droit de manger les champignons, si appétissants que j’avais vus chez mes amies catholiques. Emilie m’a répondu : « oui, à condition que tu les prépares comme la viande, que tu les sales un bon moment, que tu les laves, etc. ».

Jusqu’à quel point, donc, peut-on prétendre que la pensée juive est spirituelle, qu’elle n’est pas branchée nature ?

Ainsi donc la tradition juive s’était posé la question : Ce qui se reproduit aussi vite qu’un champignon peut-il n’être qu’un simple végétal ?

Ou alors le champignon nous aurait-il caché durant des siècles, son hybridité. Y aurait-il là une marranité mycélienne ?

P.P.

Editorial : Radicalisme – Mal nommer les choses…

“Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde”
Albert Camus.

L’assertion de Camus n’a peut-être jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui, à propos d’un terme employé tous les jours.
Et le dévoiement de son sens, en effet, “ajoute au malheur du monde”.
Il s’agit du mot “radical” ou “radicalité”.
Son étymologie est “racine”, les dictionnaires précisant qu’il renvoie à l’origine et à l’essence d’une chose.
Ce qui dans notre actualité est dénommé “Islamisme radical” n’est ni objectivement ni univoquement un retour à la racine et/ou à l’essence de son texte sacré, le Coran. Si pour certains celà en est devenu une lecture, celle-ci alors serait bien restreinte et superficielle, comme tout niveau littéral de lecture, qui ratatine un texte et ramène la passion ou la soumission envers Dieu, à la simple violence et cruauté “fanatique’’. Rabattement de l’esprit sur la lettre, équivalant à une autorisation à transgresser l’interdit du meurtre et équivalant à une jouissance qui se métabolise en suicide actif ou passif.

On a vu ça au cours des siècles, et les peuples en ont payé le prix fort. Devrait-on y assister encore?

Comme tous les textes fondateurs, voire sacrés, le Coran fait bien l’objet de commentaires éclairés, interprétations polysémiques donc polémiques et divergentes. L’exemple le plus éminent est peut-être celui du pilier qu’en est le “djihad”, guerre sainte qui pour certains est métaphoriquement l’effort que chaque fidèle fait sur soi-même, tandis que pour les autres il serait au sens littéral la conversion imposée au monde par la guerre. Lectures opposées que j’ai apprises au cours d’arabe lorsque j’étais enfant dans mon pays natal, la Tunisie : Chaque enfant peut donc comprendre. De surcroît, il est clair que tout retour à l’origine proprement dite est impossible, voire qu’une telle tentative serait déraison.

C’est là juste une opinion, de ceux qui s’en réclament, c’est-à-dire un point de vue a minima réfutable, et au pire, erroné. Et de toute façon, mortifère. De quel retour à une interprétation unique des textes et à l’application littérale d’injonctions édictées à la racine, d’un djihad originel, nous parlerait-on, quand sont utilisées des armes déflagratrices contemporaines?
On a assez parlé de ces errances et autres anachronismes.

De surcroît l’Islam, comme toutes les grandes religions, n’est pas monolithique. Il est “divisé” entre courants spirituels, entre sunnisme et chiisme. Et quasiment “à ses racines” il ne peut être vu comme univoque et uni dans la totalité de ses rapports à la religion et de ses organisations. Et si les branches peuvent s’accorder plus ou moins sur le projet de convertir le monde, on ne voit pas comment elles s’accorderaient sur celui de tuer et d’assassiner à l’aveugle, risquant de tuer par là leurs propres fidèles.

Aussi nous en induirons que si certains qui se disent non pas musulmans, mais islamistes radicaux, persuadés qu’ils sont de détenir une vérité sur l’origine, la racine de l’Islam, nous ne pouvons qu’en faire le constat: qu’ils se désignent eux-mêmes comme islamistes radicaux. “Radicaux” sans nous. Car pour nous ce sont juste des extrêmistes. Pourquoi devrions-nous adopter leur vocable, leur autodénomination, qui dans une déformation abusive de la langue, confèrerait un certain lustre à des assassins?

Il est grave que par un curieux mimétisme similaire à de “l’identification – langagière – à l’agresseur” nous ayons avalé et avalisé sans recul ce vocable, sans le traverser par un minimum de réflexion critique.
Un terme est apparu, “Islam radical”, et il a été répété sans donner lieu à beaucoup de commentaires terminologiques, alors qu’on se souvient, par exemple, de tous les commentaires, en son temps, autour du terme “gauchiste”, ou d’autres…
Adopter cette dénomination des extrêmistes a, on le voit, un effet “performatif”, aussi le risque est grand qu’on finisse par penser collectivement que cette religiosité tueuse aurait un caractère, disons, sympathique, moral, voire romantique – et voila, les mots fabriquent des jeunes en quête de sens…

La mémoire politique de l’Europe y est qu’on le veuille ou non, sollicitée, suscitée, dans un écho lointain. En effet, “radical” résonne avec la dénomination d’entités politiques qui se sont imposées des remaniements, tel justement le Parti radical, qui a effectué au fil des décennies un certain nombre d’aggiornamentos. Aujourd’hui, le Parti radical est un parti modéré. Même s’il s’est éloigné de ses racines nettement à gauche, il conserve sa marque démocratique qui maintien le mot “radical” dans une connotation respectable. Par un amalgame plutôt inconscient, le risque est grand que ces acteurs en se réclamant d’un Islamisme “radical”, se parent d’une image quand même un peu de gauche, sympatique comme la jeunesse… qui aurait droit à l’erreur. Mais ce n’est pas Mai 68, qui n’a produit ni Ozar ha Tora, ni Charlie hebdo, ni le Bataclan, ni l’Hyper casher, etc.

De plus n’est-ce pas faire insulte à des concitoyens musulmans qui sont a minima désolés par cette image d’une religion qui présente comme les autres monothéismes que nous connaissons, tant d’aspects théologiques, historiques et culturels de tolérance, d’humanisme et de fraternité? Toutes les religions, jeunes ou moins jeunes ont connu ou connaissent des phases de dérapages et d’extrêmisme. L’Islamisme radical n’est pas un parti politique constitué, ni un terme déposé. La généralisation de l’emploi de l’expression en est donc d’autant plus étrange et les linguistes en feront peut-être avec les sociologues un objet d’étude approfondie. Ce qui est mal nommé Islamisme radical est bien un extrêmisme.

Nous en appelons donc à ce que cette appellation “Islamisme radical” cesse d’être employée benoitement, qu’on en mesure le risque sous-jacent. Qu’on arrête d’ajouter ainsi au malheur du monde. Et que chaque commentateur, chaque organe politique, chaque témoin, le dénomme à sa manière selon sa perception.

P.P.

Mémoire et Psychanalyse

Mémoire et Psychanalyse
Entretien Paule Pérez et Daniel Gostain

Daniel Gostain est professeur des écoles, qui se définit comme instituteur, militant en pédagogie Freinet et clown de théâtre. Auteur de plusieurs livres, il œuvre à « enseigner autrement » sur scène, comme sur son blog : http://pedagost.over-blog.com/

Il interroge Paule Pérez sur la fonction « mémoire » au travers de la psychanalyse…