Brève rencontre avec le philosophe Imré Toth

par Caterina Rea
« La capacité du langage à formuler des récits sur des objets qui n’existent pas »…

 Le philosophe Imre Toth, est né en 1921 dans la Transylvanie hongroise attribuée à la Roumanie par le Traité de Versailles[1]. Il vit actuellement en France. Sa carrière académique préfigure celle des universitaires et chercheurs d’aujourd’hui : il a enseigné dans de nombreux pays d’Europe ainsi qu’aux Etats-Unis[2]. Imré Toth est plutôt connu aujourd’hui comme tenant et ardent défenseur de la « philosophie continentale » face à celui de la « philosophie analytique ». Mais cet auteur, infatigable érudit, en connaît autant sur chacun de ces courants philosophiques, et davantage. Ma rencontre avec lui a été l’occasion de mieux situer son riche parcours dans le paysage philosophique contemporain, et d’explorer sa relation, profonde et quelque peu cachée, à ses sources juives.

Une multiple non-appartenance

Esprit libertaire et réfractaire à tout communautarisme et à toute revendication identitaire, il a toujours recherché cette richesse propre à la culture, la différence et la plurivocité de l’humain, à travers la littérature et tout mouvement de la vie de l’esprit. Etre juif, pour Toth, « ce n’est pas avoir un particulier lien de sang, ni même appartenir à une religion ». Le judaïsme et « particulièrement celui de la Diaspora », marque pour lui une « modalité de vie, la possibilité d’une transgression permanente de ses propres frontières ». Une forme de déracinement ? Pas vraiment, le philosophe ne semble pas adopter ce terme, il déclare ne jamais avoir eu de problème de déracinement, en dépit de ses installations en des lieux divers et variés – peut-être même que la facilité avec laquelle il a pu bouger en est la preuve.

« Etre juif ce n’est pas se sentir étranger », nous dit-il, mais plutôt « reconnaître une forme d’appartenance à la vie de la culture ». Il rappelle combien les juifs de l’Est se caractérisaient par leur attachement à la lecture, par leur lien à la vie culturelle en général : de Thomas Mann à Marinetti, de Montaigne à Dante, « la lecture comme facteur unificateur », la vraie valeur de la culture juive. C’est-à-dire que, remarque Toth avec un langage qui ne masque pas bien longtemps son héritage hégélien, l’appartenance passe davantage ici par la vie spirituelle. Sa  manière de confirmer le refus de tout lien de sang, de tout « enracinement qui clôture et ferme à l’intérieur d’une prétendue pureté du propre ».

Une telle richesse d’expériences, de rencontres et de brassage de cultures a marqué, au fond, pour Toth, la vie de la Diaspora, qu’il ne faut dès lors pas confondre avec une simple panne de l’histoire, ou bien encore un épisode tragique que viendrait à réparer le retour en Israël. La Diaspora a incarné plutôt « une modalité unique de l’histoire qui a produit une contribution unique à la culture ». Toth rappelle le cas des juifs allemands et hongrois dont l’effort d’intégration a énormément contribué au développement culturel et social de l’Europe. Kafka et Freud, Hannah Arendt et Einstein, sont des exemples remarquables de cette « symbiose spirituelle, de ce brassage de cultures » – sans doute  incomplet et précaire, mais combien fécond.

La formation et l’Histoire

C’est ainsi que notre civilisation occidentale s’est formée comme un climat, avec beaucoup d’éléments qui gardent pourtant une certaine unité, celle qui en fait une atmosphère, un monde… une civilisation. Le mélange, la pluralité sont donc quelque part « originaires dans l’histoire. Il s’agit de les reconnaître et de les valoriser comme ce facteur premier et positif qui permet au changement et au dynamisme de se produire ».

Quels sont alors les philosophes qui ont d’avantage marqué la réflexion et le travail de Imre Toth ? Héraclite et Platon, Nicolas de Cues et surtout Hegel et Marx. Mais aussi les classiques de la littérature française, italienne et russe. Husserl et le mouvement phénoménologique n’y figurent pas. Ils ne sont pas partie du noyau, du « fond » de ses lectures et de ses interrogations au cours de ses années de formation.

Sa rencontre avec Husserl, Heidegger et le courant phénoménologique est plus tardive. Ayant d’abord baigné dans un monde philosophique largement dominé par l’empirisme logique[3], Toth s’en éloigne assez rapidement, « sans perdre pour autant la passion qui depuis le début l’attire vers le domaine des mathématiques ». Dans les moments les plus durs, notamment lorsqu’il était prisonnier pendant la deuxième guerre mondiale, il s’était consacré à l’étude des mathématiques d’Archimède. Mais « peut-on se concentrer sur de telles problématiques tandis que autant de gens sont tués? » Cette question le traverse encore et néanmoins il mesure que « ce travail lui a psychologiquement sauvé la vie ».

Ainsi il aime à dire que sa biographie, sa vie d’intellectuel, couvrent désormais presque un siècle. Oui, car il se sent « héritier direct de la vie de son père qui a traversé et vécu la Grande Guerre en tant qu’officier de la Division 12 d’Artillerie à Cheval de l’Armée Impériale et Royale de la Monarchie austro-hongroise ». Un père qui lui a transmis « toute son expérience de la guerre », avec une telle profondeur et vivacité que, depuis son enfance, il a eu la « sensation intense d’avoir participé et vécu personnellement les mêmes événements », de même qu’il s’en est «  approprié sans hésitation et sans réserves la profonde conviction antimilitariste et pacifiste ».

Son effort a été de réaliser « une conjonction entre la lecture, assidue et constante, l’élaboration culturelle et le vécu d’un homme de son temps ». Il répète, non sans une pointe de fierté, qu’il a été le « contemporain de son époque », « participant à tout ce qui s’est passé », a vécu, assumé ce moment historique avec ses luttes émancipatrices, mais aussi avec ses contradictions.

L’Europe

Toth a adhéré au marxisme, dans lequel il voit « le courant spirituel de notre temps, incarnant l’espoir, les luttes sociales, qui durant presque cent cinquante ans ont permis à l’Europe moderne de se constituer ». Marx et Hegel forment la base et la référence de la réflexion de Toth, autant quand il s’en approche que quand il s’en éloigne, et ce, simultanément. De Marx , il reprend l’idée que l’histoire européenne (Toth souligne cette précision par rapport à l’expression marxienne) a été depuis toujours « histoire de luttes de classes », de conflits et d’oppositions sociales qui ont donné lieu au visage de notre monde occidental, le seul à développer le pouvoir auto-critique de la conscience.

La particularité que Toth attribue à l’Europe et à la culture occidentale n’est que le fruit des rencontres et de mélanges qui l’ont marqué jusqu’au tréfonds. D’ailleurs, pour lui, « toute notre histoire, l’histoire humaine incarne le processus d’émergence de l’esprit, de la subjectivité. Elle comporte le développement d’une nature domestiquée, d’une nature qui se connaît soi-même ». Entre nature et histoire, le rapport serait à la fois de continuité et de discontinuité. L’apparition du moi, marque une discontinuité, une rupture au sein même de la nature, à savoir celle de l’apparition, dans le monde, d’un sujet, capable de conscience, de revenir à son passé, domaine d’être autonome du savoir.

L’aventure philosophique

Ce qui fait la spécificité de l’humain c’est précisément, pour Toth, « l’autonomisation de son langage, dans sa capacité à formuler des expressions, des récits, qui portent sur des objets qui n’existent pas ». Et de fait, qu’est ce que ce qui imprime à l’organe de la vue la spécificité d’œil humain? Du point de vue de ses capacités optiques, l’œil de l’homme est de loin inférieur à celui de l’aigle, du chat, du lynx ou de la mouche. Certes, mais l’œil humain voit l’invisible, tandis que l’œil animal ne voit que ce qui est visible ». La poésie, le mythe, la littérature, mais même la philosophie ou les mathématiques, relèvent de cette capacité. Sur une tonalité ici presque merleau-pontienne, il affirme que « l’œil humain est donc l’organe de la vue de l’invisible. L’être humain est ainsi capable de réflexion et de liberté ». Pour conclure, j’aimerais souligner que s’il existe bien un « esprit marrane », et si celui-ci constitue une forme d’existence, modalité d’être, qui consisterait à assumer, de manière consciente et responsable, les contrastes et la richesse de la condition humaine, alors l’expérience de Imré Toth pourrait en être une éloquente illustration.
Caterina Rea

Eléments biographiques

Imré Toth a enseigné en Roumanie (Bucarest) de 1949 à 1968 et en Allemagne (Frankfort, Bochum et Regensburg) de 1969 à 1972.

Il a été professeur invité en Italie, et notamment à l’Istituto di Studi Filosofici de Naples où il donne des cours depuis 1984. En 1975 il a donné des cours à Paris au séminaire de Philosophie et d’Histoire des Mathématiques sous la direction de Maurice Loi, Jean Dieudonné et René Thom à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. En 1976-77 il a été invité comme visiting fellow à l’Université de Princeton, N.J., en 1980-81 il était Member de l’Institute for Advanced Study, Princeton N.J. En 1984 il est visiting professor à l’Université de Enschede, P.-B.

Bibliographie (très) abrégée

Revue Diogène n°216 (octobre 2006), où nous signalons en particulier l’article : La philosophie et son lieu dans l’espace de la spiritualité occidentale. Une apologie. Nous remercions Luca Maria Scarantino directeur de la rédaction, qui nous a mis en contact avec Imré Toth.

Essere ebreo dopo l’olocausto, trad. Maria-Bianca d’Ippolito, Cadmo, 2002

I paradossi di Zenone nel Parmenide di Platone, Bibliopolis, Napoli, 2006.

Le problème de la mesure dans la perspective de l’être et du non-être. Zénon et Platon, Eudoxe et Dedekind, in Mathématiques et philosophie de l’Antiquité à l’âge classique. Hommage à Jules Vuillemin, éd. Roshi Rashed, p. 21-99, Éditions du CNRS, Paris, 1997.

La philosophie mathématique de Frege et la « moderne Mathematik » de Dedekind, Cantor e Hilbert, in : Logic and Philosophy in Italy, ed. Edoardo Ballo, Miriam Franchella, p. 267-308, Polimetrica, Milano, 2006.

La révolution non euclidienne, in : La Recherche en histoire des sciences, p. 240-292, Seuil, Paris, 1983.

 

[1] en 1919
[2] voir quelques éléments biographiques et bibliographiques à la fin de cet article

[3] courant philosophique qui s’est développé au début du vingtième siècle en Allemagne, illustrée entre autres par le Cercle de Vienne (Carnap, Ayer, Schlick, etc.).