Editorial : L’embarras

Claude Corman avance ici l’hypothèse que la paresse intellectuelle déjà ancienne sur le dessein européen, qui a favorisé partout l’éclosion du tribunicien national, a fait infiniment plus de mal à la gauche que les « nouveaux réactionnaires » dont ce dernier décortique la moindre expression publique comme s’il était la voix autorisée de l’ennemi…
Si la bête immonde n’est plus féconde, si le lepénisme, toutes tendances confondues est un fascisme pour bébés, la symétrie prévaut et on avancera que le marxisme des Insoumis est un marxisme d’opérette, infantile, dont seuls quelques patrons imbéciles et avaricieux peuvent aujourd’hui avoir peur. Le glissement sémantique est lourd de sous-entendus. Finie la citoyenneté, envolée l’appartenance commune à une République. Les tenants des extrêmes de droite et de gauche parlent de gens, de petits, de peuple, de grands, de mondialistes et de patriotes, mais plus de citoyens. Macron n’est pas le président de la République mais le chef des riches, Marine le Pen ou Mélenchon acceptent volontiers d’être les candidats du peuple, des petits, des gens d’en bas, des gens de la « vraie vie »!
D’immenses chantiers de l’imagination politique sont à mettre en œuvre pour contester l’hégémonie écrasante de la société du spectacle, mais cela ne se peut que si l’ensemble d’une société se hisse à un niveau de conscience suffisamment élevé pour déjouer d’emblée les ruses démagogiques, les offres populistes, identitaires, racistes, autoritaires et haineuses qui ont fait main basse sur une partie des peuples européens depuis plus de trente ans et préemptent ses colères ou ses désarrois…

 

L’embarras

La progressive transformation du statut de l’intellectuel, législateur au temps des Lumières, simple interprète dans la modernité, dont Zygmunt Bauman a remarquablement retracé l’évolution historique n’est pas sans conséquences. Car, si l’intellectuel contemporain a fait son deuil de l’encyclopédisme et accepte vaille que vaille un statut plus excentré de spécialiste d’un champ de savoir, il n’a pas abdiqué sa prétention de peser sur les choses publiques. Tout au contraire. C’est comme si la nostalgie de ce qu’il fut au temps de Voltaire, de Rousseau ou de Montesquieu le taraudait sans cesse et l’obligeait à sortir de son enclos théorique borné. Aussi n’hésite-t-il plus à quitter souvent l’Université et s’essayer à une fonction plus exaltante de tribunicien. Il y a bien sûr un monde entre les législateurs et les tribuniciens, mais enfin c’est tout de même mieux que de rester confiné dans sa spécialité universitaire, à produire des écrits pertinents et documentés, mais peu efficients. Le tribunicien d’aujourd’hui peut se nourrir de prestigieux exemples. Il fera ainsi valoir que Marx tout en élaborant dans son coin les outils théoriques du matérialisme dialectique n’hésitait pas à devenir à l’occasion le plus perspicace des analystes politiques de son temps. «Les luttes de classes en France entre 1848 et 1850 » en est un éloquent exemple. Certains aujourd’hui rêvent de l’imiter, en feignant d’ignorer que Marx n’était pas un universitaire et que le mouvement communiste auquel il espérait fournir sa théorisation la plus accomplie en était encore à l’état d’ébauche. Staline, Mao ou Pol Pot n’existaient pas. La Stasi ou le KGB ne figuraient pas dans ses cauchemars les plus sombres. En se prévalant d’une sorte d’héritage révolutionnaire amputé de ses pages les plus sombres, l’expert métamorphosé en tribunicien public avoue en coulisse que sa pensée politique sera affectée en profondeur par la question de la trahison. Que Staline ne soit pas le principal responsable de la défiguration de l’idée communiste, et c’en est fini de la possible ressuscitation de cette dernière dans les temps actuels. On peut partager ce point de vue. L’idée communiste excède heureusement la sinistre expérience stalinienne qui a emprisonné, déporté et assassiné des millions de gens en les accusant d’être des saboteurs, des ennemis de classe, ou simplement des gens au mauvais pedigree. Mais on ne peut pas la nier ou la passer sous silence, en criminalisant exclusivement le libéralisme, sauf à fournir au parti adverse qui met symétriquement en lumière les exactions communistes une légitimité supérieure. Cela me rappelle le musée de la pensée arrêtée à Shiget, dans les Maramures, la ville natale d’Elie Wiesel. Ce musée porte un beau nom mais quand on le visite, cellule après cellule, on découvre seulement les crimes communistes contre les minorités, l’église orthodoxe, les artistes, les poètes, les paysans… Pas un seul mot n’est dit sur l’alliance de l’Etat roumain avec les nazis pendant la période d’Antonescu et des gardes de fer, ni sur la liquidation des juifs à laquelle la Roumanie s’est complaisamment associée pendant la guerre. La pensée arrêtée débute à l’époque communiste et avant c’était une pensée en mouvement ? C’est le risque pris par toute lecture sélective, cyclopéenne de l’Histoire, qui trouve son symétrique reflet dans la relative exonération des crimes communistes en Europe occidentale. Et c’est notre embarras à tous, européens ! Nous ne contemplons plus des pyramides mais des ruines, partout, aussi loin que portent nos yeux. Faut-il pour autant relever ces ruines comme si rien ne s’était passé ? C’est parfois ce que fait le philosophe ou l‘économiste quand il piaffe d’impatience dans son coin et qu’il jette un coup d’œil au monde décomposé et inintelligible qui est le notre.
C’est ce qui, je crois s’est passé pendant cette étrange élection présidentielle qui a révélé la fragmentation politique de la République. Sans doute n’y a-t-il nulle étrangeté dans le populisme néofasciste du Front national, dont la double composante sociale et nationaliste est la marque de fabrique de toutes les extrêmes droites en Europe. Sous la seule condition que le social soit puissamment hybridé à la préférence nationale, on peut faire sans hésiter du social.
Ce qui fut beaucoup plus déroutant est la porosité inquiétante des thématiques frontistes et de gauche, dans tout ce qui a concerné l’encerclement stratégique du camp libéral démocrate dont Macron est devenu la figure de proue honnie.
On peut réfuter, et je suis de ceux là, l’équivalence trompeuse et malhonnête des populismes de droite et de gauche. C’est s’exonérer à la va vite de toute réflexion solide que d’appliquer l’infâmante étiquette populiste à tout programme économique qui place l’exigence sociale, écologique et humaine devant l’affairisme fébrile du Marché. Cette désignation sommaire et humiliante de populisme de gauche méconnaît la plupart des idées généreuses et des colères fondées d’une grande partie de la jeunesse instruite française. On peut aussi regretter l’usage délibérément paresseux de ce vocable dans les milieux des décideurs et des grands médias qui façonnent l’opinion des nations européennes depuis que l’Europe d’après 1989 s’est inventé un avenir presque exclusivement centré sur le commerce, l’économie et la prospérité. L’Europe, pour paraphraser Canetti vient de trop loin et se porte vers trop peu. Le traitement arrogant de la question grecque n’a pas arrangé les choses.
Néanmoins, on est en droit de s’interroger sur la ou les raisons qui ont transformé une approche socio-politique et écologique soucieuse de l’intérêt des employés, des ouvriers et des paysans, en une expression politique foncièrement ambiguë et proche d’une atmosphère de pensée nationaliste, avec comme seule ligne claire de fracture, la question de l’immigration et singulièrement de l’Islam en Europe, plus ou moins apparenté à la religion des déshérités et des pauvres pour les uns, à celle des fanatiques et des terroristes pour les autres. Qu’il y ait eu ici ou là et même en grand nombre beaucoup de gens qui se soient assez malignement réjouis de confondre l’attitude embarrassée, pour ne pas dire stupide des leaders de la France insoumise, dans l’entre-deux tours des élections présidentielles avec l’ensemble des préoccupations sociales et « humanistes » portées par ce mouvement n’est pas une grande victoire de la liberté d’esprit. Le fardeau était trop lourd à porter et du coup, on se sent plus léger quand tout ce qui émane désormais des « Insoumis » apparaît naturellement de nature infâme, à jeter à la poubelle : ce n’est qu’un bouillon de propositions antidémocratiques, un dégoûtant brouet où flotte l’odeur amère des épices démagogiques et autoritaristes que l’on trouve en égales proportions dans les cuisines frontistes.
L’accusation relève elle aussi de la pensée arrêtée. Mais enfin, il demeure ceci qui est très préoccupant : c’est le consentement de certains chefs de la France insoumise et de nombre de ses inspirateurs de pensée à tolérer cette porosité, cette exécrable parenté avec certaines idées sociales du FN, du seul fait que leur électorat populaire est partiellement commun. Dans les années trente, auxquelles on se réfère aujourd’hui partout, la proximité stratégique du communisme et du fascisme résultait pour l’essentiel de leur haine partagée de la démocratie parlementaire bourgeoise. Que cette hostilité au parlementarisme ait nourri, à certains moments clé du vingtième siècle, des alliances contre-nature ne saurait être nié. Dans l’expérience marxiste léniniste tout comme dans celle des fascismes en Europe, s’est élaborée une philosophie politique totalitaire qui a soutenu la généralisation des camps de déportation et de concentration, l’éradication expéditive de l’ennemi de classe ou de race chargé de toutes les ignominies, la destruction des libertés publiques, l’asservissement des esprits, la peur, la culpabilité, la délation. La servilité et l’intimidation ont été dans les deux cas poussées à un point extrême. Et pourtant au départ, la rage paranoïaque et nationaliste du parti hitlérien semblait vertigineusement éloignée du soulèvement révolutionnaire d’Octobre 17. Ce n’est donc pas l’idéologie qui a servi de ciment commun. La passion antisémite hitlérienne ou le culte de la race aryenne n’ont pas de territoire culturel commun avec le marxisme léninisme. Mais quelque chose dominait alors les esprits qui a forgé l’expérience totalitaire à partir de racines politiques radicalement opposées et qu’on peut formuler ainsi : la rhétorique flamboyante, hallucinée, intarissable de l’ennemi. On n’imaginait pouvoir construire quelque chose que si l’on avait préalablement anéanti les œuvres, la pensée et jusqu’à la vie des hommes et des femmes considérés dans leur ensemble comme les ennemis du grand œuvre en gestation. Et du coup, la rhétorique obsessionnelle de l’ennemi s’est imposée comme le cœur de toute la pensée politique « non politicienne », son noyau central à partir duquel s’opéraient les fusions et les incorporations ou les fissions et les culpabilités hérétiques. Les sociétés étaient alors entièrement mobilisées par la recherche, la dénonciation, l’élimination de l’ennemi. La mollesse ou la compassion étaient considérée comme des ébauches de dissidence méritant le plus exemplaire châtiment. Toute une arborescence des inimitiés s’est construite avec une minutie bureaucratique extrême dans l’univers totalitaire. Ici, le juif ou l’enjuivé, l’ennemi de race dans le fascisme hitlérien et là le koulak ou le propriétaire, l’ennemi de classe dans le stalinisme, avec toutes les déclinaisons possibles.
Il n’est pas raisonnable de pousser plus loin les analogies avec notre époque. Mais c’est le ni-ni de Mélenchon au soir du premier tour ou du moins cet appel embarrassant au vote en conscience des Insoumis qui a malencontreusement ramené les années trente sur notre scène publique. On a rapproché l’attitude de Mélenchon de celle de Staline traitant les sociaux démocrates allemands de hyènes puantes et de social-fascistes et barrant la voie à une alliance antinazie de ces derniers et des communistes. L’embarras ne faisant que croître, l’accusation d’irresponsabilité à l’encontre du leader des Insoumis se répandant comme la poudre, s’est théorisée dans l’ombre, grâce à l’appui de quelques intellectuels tribuniciens, une incitation à l’abstention intelligente, féconde, « créatrice » et une réfutation outrée des correspondances historiques abusives. On peut juger le parallèle excessif et un tantinet ridicule, je l’admets. Mais qui a nourri dans l’imaginaire populaire européen la parenté avec la période noire qui a suivi la crise de 29, qui a annoncé de dramatiques tempêtes sur notre vieux monde, ne devrait pas s’étonner de voir les raccourcis historiques lui retomber dessus comme des boomerangs ! On dégonfle d’ailleurs l’argument d’une curieuse manière. Allons, braves gens, ne soyez pas niais ni pleutres, l’époque n’a rien de commun avec celle des années noires. Madame Le Pen n’est pas Hitler, le Front National n’est pas le parti national-socialiste, c’est un parti saturé d’édulcorants. Mais alors, si c’est vraiment le cas, si l’Europe n’est pas hantée par de nouveaux spectres fascistes, si la bête immonde n’est plus féconde, si le lepénisme, toutes tendances confondues est un fascisme pour bébés, alors la situation n’est pas aussi grave que celle que l’on commentait la veille dans des termes aussi dramatiques. Dès lors, la symétrie prévaut et on avancera que le marxisme des Insoumis est un marxisme d’opérette, infantile, dont seuls quelques patrons imbéciles et avaricieux peuvent aujourd’hui avoir peur. On ne sort pas de la contradiction en adoucissant le visage de l’extrême droite. Une faute politique ne l’est pas moins après plusieurs séances de maquillage. Car enfin faudrait-il voter vingt fois contre les idées et les méthodes de l’extrême droite, les menaces qu’elle fait peser, très concrètes et à vrai dire rapidement efficaces sur les libertés publiques, l’indépendance de la justice, la protection élémentaire des immigrés, la construction européenne, que nous devrions le faire sans renâcler, sans traîner les pieds. Au lieu de cela, nous avons eu droit à une frénétique propagande contre Macron, le Satan des Satan, le candidat providentiel adoubé par le Capital, un pur produit du marketing médiatique et de la banque, en deux mots la quintessence de l’ennemi de classe. Si les patriotes frontistes font preuve de fausse conscience, mais restent tout de même des gens du peuple, Macron incarne l’affairisme le plus exécrable, celui qui mène une guerre impitoyable contre les petits. Et ce fut là aussi un glissement sémantique lourd de sous-entendus. Finie la citoyenneté, envolée l’appartenance commune à une République. On parle de gens, de petits, de peuple, de grands, de mondialistes et de patriotes, mais plus de citoyens. Macron n’est pas le président de la République mais le chef des riches, Marine le Pen ou Mélenchon acceptent volontiers d’être les candidats du peuple, des petits, des gens d’en bas, des gens de la « vraie vie »!
D’immenses chantiers de l’imagination politique sont à mettre en œuvre pour contester l’hégémonie écrasante de la société du spectacle, sa mobilisation effrénée des forces productives, sa décomposition corollaire des métiers durables, son consumérisme absurde devenu indispensable à la survie des économies, sa déprimante logorrhée médiatique, mais enfin cela ne se peut que si l’ensemble d’une société se hisse à un niveau de conscience suffisamment élevé pour déjouer d’emblée les ruses démagogiques, les offres populistes, identitaires, racistes, autoritaires et haineuses qui ont fait main basse sur une partie des peuples européens depuis plus de trente ans et préemptent ses colères ou ses désarrois.
Et cela doit nous préoccuper d’autant plus que nous vivons sur une planète de plus de six milliards d’humains qui a besoin plus que jamais de coopération, d’entente, de dialogue sur les questions explosives des ressources naturelles, de l’eau, de la nourriture, de l’énergie, des savoirs, des héritages théologo-politiques. Et comment pourrait-on accorder ces préoccupations majeures de l’humanité commune avec une surenchère pathétique des inimitiés radicales à l’intérieur de nos nations respectives ? De ce point de vue, la civilisation européenne est à un carrefour. Elle a pour le moment vaincu la guerre entre les nations et elle n’est plus coupée entre deux blocs antagonistes. Mais partout bourgeonnent en son sein des impatiences, des méfiances, des colères, que l’on peut mobiliser sans grande peine dans une logique d’affrontement « vertueux » des gens simples contre les gens du système. J’avancerai ici l’hypothèse que la paresse intellectuelle déjà ancienne sur le dessein européen, qui a favorisé partout l’éclosion du tribunicien national, a fait infiniment plus de mal à la gauche que les « nouveaux réactionnaires » dont ce dernier décortique la moindre expression publique comme s’il était la voix autorisée de l’ennemi…
C.C.

La psychanalyse était enclose dans la Tora

Les liens entre la psychanalyse et le judaïsme ont été largement étudiés. Certes Freud est juif et même s’il a eu recours aussi fondamentalement à des figures du monde grec, son œuvre ne s’en situe pas moins entre Œdipe et Moïse.

Ce n’est pas de religion que nous parlons ici, car Freud était athée, mais d’un état d’esprit. Certes dans le déploiement de son œuvre essentiellement de décryptage et d’interprétation, Freud a écouté et analysé les paroles des patients comme un corpus à étudier largement et finement, à la lettre, dans la parole patente et latente de chacun. Mais en-deçà ou au-delà, Freud ne s’est pas contenté d’écouter l’implicite, le caché. Dans et avec sa découverte de l’Inconscient, il en est venu à donner un statut majeur à ce qui dans le discours ne comptait pas ou n’avait pas de sérieuse valeur de sens : la répétition, le rêve, mais aussi, le lapsus, l’acte manqué, le mot d’esprit. Autant d’éléments qui jusque là étaient considérés si on peut dire, comme des « déchets » du discours médical, philosophique, littéraire, psychologique… Autant d’éléments écartés du sens. Des erreurs, des « poubelles » (l’expression est de P.H. Castel) du discours, il a démontré la mine de signification, à l’image éloquente de l’iceberg.
Celui qui s’aventure dans l’étude de la Tora et de la Mystique juive de la Kabbale, s’engage dans les découvertes des niveaux d’écriture, mais aussi dans celle des petits détails à peine visibles parfois qui font de grosses différences : permutations de lettres, allitérations, déformations, répétitions de récits qui n’en sont pas tout à fait, accentuations suggérées dans la prononciation, surnoms ou changements de noms, récits répétés d’événements, qui sont autant de préfigurations du lapsus, de l’acte manqué, du mot d’esprit. Jeux de mots et plaisanteries… Et bien sûr la place majeure donnée au rêve.
On lit dans un passage fondamental du Zohar (tome 1 – Préliminaires 2B page 36 de la traduction Mopsik chez Verdier) où on apprend que le Créateur veut créer son Monde, que c’est avec des lettres qu’il va opérer son Œuvre : « …En effet, quand le Saint, béni soit-Il, voulu créer le monde, les lettres étaient encloses. Et pendant les deux mille ans qui précédèrent la création, Il les contemplait et jouait avec elles ». A la lecture de ce passage, s’est éclairé pour moi à quel point en créant la Psychanalyse Freud était en écho : « la psychanalyse était enclose dans la Tora », et il se trouve que Freud a trouvé une clé pour la faire apparaître ! Freud serait comme porteur d’une double imprégnation qui le rendrait d’une part sensible et conscient de l’importance du caché et de l’invisible, et d’autre part apte à interpréter un corpus à la manière de ceux qui étudient la Tora. Ce serait là l’impalpable d’une transmission…
P.P.   (photo P.G. : “Traités des Pères” illustré par Alain Kleinmann éditions A.M.I. 2008).

Entretiens avec Juliette Wolf, que je remercie d’avoir prêté attention à mon propos, et d’avoir accepté de contribuer au tournage des vidéos ci-dessous…

Versions courtes (extraits)

La psychanalyse était enclose dans la Tora 1 – extraits


La psychanalyse était enclose dans la Tora 2 – extraits

Versions longues (intégrales)

La psychanalyse était enclose dans la Tora 1 – intégral


La psychanalyse était enclose dans la Tora 2 – intégral

Ce qui ne s’intitulera pas: “Intermède M: marasme”

Ce blog, jusqu’à il y a peu s’est orienté dans deux directions essentielles : la lecture/écriture de textes de fond et l’écriture poétique, les deux pouvant s’interpénétrer. Des pauses intitulées « intermèdes », sont venues y introduire, outre les interventions des co-auteurs qui se sont manifestés au début de l’expérience mais se sont ensuite lassés, des ruptures, fragments inspirés d’expériences personnelles appelant le plus souvent une réflexion. Le dernier en date : « Intermède L : lucioles » aurait dû être suivi par : « Intermède M : marasme ».Mais voilà ! C’était sans compter avec le fait s’imposant progressivement, que les textes de fond allaient moins m’inspirer et que ce qui relevait jusque là des intermèdes, allait, avec la poésie, prendre toute la place. Ce qui, de fait, quand je regarde mes derniers textes, devient l’évidence.
Lorsque j’avais envisagé l’intermède « marasme », je voulais souligner sa place dans le dictionnaire entre « marais » et « marathon » et le fait que marasme désigne aussi le « mousseron d’automne », petit champignon têtu, au pied coriace, qui recèle en ses spores de nombreux filaments mycéliens.
Je me suis interrogée : patauger dans un marais était-il évitable après un marathon de bientôt dix années (l’âge de ce blog) ?
Pourquoi mon appétit de lire/écrire s’était-il émoussé ? Je pris conscience que tout ce que je lisais de nouveau me donnait l’impression de l’avoir déjà lu, que la plupart des romans produisaient en moi, à quelques exceptions près, un sentiment de banalité. La psychanalyse qui pourtant m’intéresse toujours dans ses possibilités d’ouverture, d’autant plus que je connais son efficacité, ayant exercé une activité de psychanalyste pendant 23 ans, me paraît, le plus souvent, en ce qui concerne son aspect théorique enfermée dans des chapelles et/ou des bulles. Pas de philosophe qui me semble digne de ce nom à l’horizon. Adieu Derrida ! Les sociologues se veulent des experts et font de leur matériau une science qui enferme l’humain dans des grilles. Ils sont tristes. Les écrivains humanistes étouffent l’humain de leurs écrits bien pensants comme si leur « humanisme », détaché de la simple humanité, voulait l’assigner à une morale d’où l’éthique s’absente… Autre tristesse. Le marasme quoi ! Et en moi l’alternance de la colère et de la désolation, d’autant plus que l’état du monde n’oriente qu’exceptionnellement vers l’espoir et me renvoie, le plus souvent à mon impuissance même si mon caractère, généralement optimiste jusqu’à la naïveté, m’invite à espérer des alternatives en lesquelles je crois, mais à si longue échéance que je ne les verrai pas.
Et puis, tout à coup, peut-être un mousseron d’automne, aperçu sur les berges me fit sortir du marais. C’était un livre : « L’Homme sans qualités » de Robert Musil, dont j’ai, au début de l’été, entrepris la lecture avec beaucoup de circonspection, m’en étant méfiée jusque là. Il ne s’agit pas d’un ouvrage philosophique ni sociologique mais d’essai, d’expérience selon les termes de Musil lui-même, plutôt que de roman, expérience qui a duré autant que la vie de l’auteur et est restée, toujours sur le métier, inachevée. Je me dis que ma lecture restera aussi inachevée, tant l’œuvre donne à penser, car je compte la reprendre souvent comme Musil l’a fait de l’écriture, de sorte que le livre s’achève sur des inédits, des variantes et des fragments posthumes. Cette éventuelle relecture sera stimulée par l’écriture fragmentaire qui rend possible le retour à chaque chapitre, à chaque variante séparément. Friandise sur le gâteau, l’ouvrage est traduit par Philippe Jaccottet dont j’apprécie particulièrement la poésie.
J’ai donc pu déjà faire mon miel de ce qu’a cherché à élaborer Musil sa vie durant, ce qui apparaît tout d’abord comme la question d’une synthèse possible, entre l’esprit scientifique ou empirique et ce qui pourrait être l’âme, bien qu’il n’utilise pas ce terme sans d’infinies précautions… On pourrait penser à l’inconscient, Musil étant très averti de la recherche freudienne, mais cet « autre état » qu’il explore progressivement en particulier dans le deuxième tome, est beaucoup plus large tout en étant approché rationnellement, ce qui en fait le prix, cet « autre état » étant resté jusqu’ici marginalisé, même par Lacan qui l’a effleuré à travers la « jouissance féminine » mais sans jamais écarter radicalement cette dernière du domaine pathologique ou religieux.
Je me suis souvenue qu’en 1913, date à laquelle débute le roman, Jung, à travers les visions qu’il transcrit dans son « livre rouge » que Musil ne pouvait pas connaître puisqu’il n’a été édité que récemment, était en quête de la même sorte de synthèse entre ce qu’il nomme « l’esprit du temps » (la science, la rationalité ) et « l’esprit des profondeurs » ( les plus fantastiques, comme les plus scientifiques images qui proviennent des abimes de notre psychisme). Cet « esprit des profondeurs » le guide vers l’âme. Tous ses travaux théoriques ultérieurs et sa pratique se fondent sur cette quête première de la synthèse et la poursuivent. Pas d’individuation, selon lui, sans cette synthèse. Il écrit dans le « Liber primus » : « Je réfléchissais et parlais beaucoup de l’âme, je connaissais beaucoup de mots savants la concernant. Je l’ai jugée et en ai fait un objet de science. Je n’ai pas songé que mon âme ne pouvait pas être l’objet de mon jugement, de mon savoir ; mon jugement et mon savoir sont bien plus l’objet de mon âme. C’est pourquoi l’esprit des profondeurs m’obligea à parler à mon âme en tant qu’être vivant et existant par lui-même. Il fallait que je comprenne que j’avais perdu mon âme » Et l’on voit plus loin que pour rencontrer son âme, qui se révèle être le féminin en lui, il lui faudra très douloureusement tuer Siegfried (le masculin exclusif ?)
A la même époque, Thomas Mann, qui a beaucoup apprécié l’ouvrage de Musil, réalise dans son œuvre une analyse très rationnelle de la société bourgeoise, des rapports entre l’individu et la société ; et, comme il était passionné de médecine, il a recours, par exemple dans « La Montagne magique » à des descriptions symptomatologiques précises. Mais par ailleurs, il est fasciné par la figure d’Hermès, celui de l’Antiquité mais aussi l’Hermès Trismégiste de l’alchimie. Il écrivait : « Le bonheur de l’écrivain, c’est la pensée qui peut se muer toute en sentiment ou le sentiment qui peut se muer tout en pensée » Ces hommes qui ont été poursuivis par deux guerres posent une question ensuite fermée par la violence des temps, qui, à mes yeux est à ouvrir à nouveau et, à ce titre, m’intéresse, celle d’une approche empirique de ce que Musil nomme « l’autre état », lié à la mystique, qu’on pourrait, qu’on devrait vivre tout en restant arrimé à la réalité et à la rationalité.
Question brûlante à notre époque où, de plus en plus, la science et la technique prennent les devants, développant l’intelligence artificielle et déniant, ce faisant, la fonction du rêve, de l’imaginaire, de la poésie, du lien étroit avec la nature la plupart du temps non reconnue dès lors qu’elle n’est pas source de profit.
C’est, à mes yeux, Musil qui va le plus loin dans la revendication d’un lien en frayant des passages entre « l’autre état » et celui-ci, que nous vivons ordinairement. Il donne à cet « autre état », dans le second tome, le nom de « mystique diurne » et c’est dans un lien à fleur d’inceste et dans son dépassement, entre Ulrich, le personnage principal de l’œuvre et sa sœur Agathe, qu’il s’élabore et se précise progressivement. Ulrich et Agathe se considèrent comme jumeaux mystiques et « l’autre état », quand ils cherchent à le nommer, se dessine peu à peu. Agathe joue dans cette élaboration un rôle essentiel. Comme le prénom Diotime, autre personnage de cette œuvre, fait écho au « Banquet » de Platon, il m’a semblé qu’Agathe pouvait bien être en lien avec Agathon, personnage essentiel du même dialogue platonicien. Agathon, dans son célèbre discours, fait l’éloge du dieu Eros, en insistant sur son aspect tendre, ondoyant, son amour des parfums et des fleurs. Ces traits caractérisent aussi Agathe dans l’œuvre de Musil. D’autre part, une sœur aînée de Musil, Elsa, est morte à l’âge de un an et son image a beaucoup compté dans la vie de Musil et il parle de « cette sœur morte avant ma naissance, pour qui j’avais une sorte de culte. », Agathe, dans son lien avec son frère Ulrich joue un rôle fondamental dans la réflexion sur « l’autre état ». Une variante est très précise sur ce point dans le chapitre intitulé : « La constellation du frère et de la sœur. Ou ni séparés ni réunis ». Ce « ni séparés ni réunis, a fait en moi écho à une sentence du Lao Tseu que François Jullien traduit par « ni quitter, ni coller ». Et il est vrai que Musil fait parfois référence au Lao Tseu. Dans ce chapitre, « La constellation du frère et de la sœur », l’auteur écrit : « Dans plus d’une existence, la sœur irréelle, imaginaire, n’est rien d’autre que la forme juvénile, insaisissable, d’un besoin d’amour qui plus tard, les rêves refroidis, se contente d’un oiseau, d’un animal quelconque, ou se tourne vers l’humanité et le prochain »
Cette élaboration se dessine en plusieurs étapes au fil des deux tomes : synthèse, exploration de la sensibilité dans ses formes extrêmes, états amoureux, amour gémellaire où se dépasse le désir incestueux, Ulrich et Agathe se déclarant « jumeaux mystiques », et où s’élargit corollairement l’amour entre deux êtres par rapport à ce qui pourrait en être la forme purement sexuelle. Se produit alors un érotisme large, amour sans objet particulier et quasi cosmique parce qu’associé souvent à des paysages évoqués dans un climat de poésie pure : « Agathe n’avait qu’à laisser aller ses regards pour éprouver, tout enveloppée de soleil, le sentiment d’être entrée dans un domaine surnaturel ; pendant un très court instant, il lui était facile de croire qu’elle avait heurté une vérité et une réalité supérieures ou, du moins, qu’elle avait atteint ce point de l’existence où une porte dérobée mène du jardin terrestre au monde supraterrestre »
Un article de Florence Vatan sur le site https://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2007-1-page-73.htm précise bien le projet de Musil en évoquant d’abord ce qu’écrit Philippe Jaccottet : « Les conversations sacrées, série de chapitres de la seconde partie du roman, font suite aux retrouvailles entre le héros Ulrich, l’homme sans qualités, et sa sœur Agathe après la mort de leur père. Dans ces chapitres, le frère et la sœur s’entretiennent longuement de l’amour et de l’expérience mystique. Le trouble résultant de ces conversations et du plaisir d’être ensemble incitent Ulrich et Agathe à abandonner leurs préoccupations mondaines pour emménager ensemble et former ce qu’ils appellent une « famille à deux »
L’article souligne ensuite l’aspect paradoxal de l’œuvre de Musil, celui-ci étant surtout connu en tant qu’ironiste exceptionnel et écrivain féru d’analyses intellectuelles, ce qui est évident dans le premier tome auquel je reviendrai peut-être. Pourtant l’expérience extatique l’intéresse avant tout ainsi que le précise l’article et son approche atteint « un point culminant avec l’aventure d’Ulrich et d’Agathe que Musil décrit comme un « voyage aux confins du possible, qui leur faisait frôler les dangers de l’impossible, de l’anormal, du scandaleux même » Cette aventure qui est le cœur même du roman porte en même temps sa limite et explique les difficultés de conception et de rédaction qui ont contribué à l’inachèvement de son œuvre. Ces difficultés, ont partie liée avec la nature même de l’extase : comment en effet rendre compte d’une expérience placée sous le signe de l’illimité et qui donc ne peut avoir un terme, pas même celui que représenterait le langage, l’indicible lui échappant en partie même si, dans ses marges, il peut, intuitivement l’approcher ? « Par quelles voies et par quels détours effleurer ce registre d’expérience sans le dénaturer ? Musil relève ce défi dans une démarche à la fois critique et exploratoire qui reste hautement paradoxale ». A mes yeux, c’est de ce paradoxe même que procède une sorte de sagesse. Et l’article précise bien qu’ici « l’extase est indissociable d’une réflexion critique sur les discours et les rhétoriques de l’extase. Ce n’est pas de la néomystique en vogue en Allemagne au début du XXème siècle qu’il se rapproche. Il s’en démarque au contraire dans la mesure où cette néomystique se définit dans une opposition avec la science. Musil revendique une « mystique diurne » – ou mystique clairvoyante – qui s’appuie sur la pensée rationnelle. Il fait de l’écriture non pas le théâtre d’une fusion mystique ni d’un culte fasciné de l’ineffable, mais plutôt le site d’une réflexion expérimentale sur l’extase […] L’expérimentation musilienne aboutit à l’utopie d’une société extatique dont Musil explore le potentiel et les limites dans le cadre d’une réflexion plus générale sur les sentiments »
Cette idée d’une « société extatique » apparaît comme l’une des plus intéressantes et ouvrantes du livre. Elle s’y esquisse en diverses occurrences mais apparaît surtout dans une variante, à la fin de l’œuvre : « J’ai donc entrepris d’établir aujourd’hui par écrit quelque chose que je voudrais appeler l’utopie de l’état social. On pourrait aussi l’appeler l’utopie de la pensée sociale, l’utopie de la vie en société ou même l’extase de la socialité ».
L’extase, non plus seulement une expérience personnelle où un va et vient pourrait s’inscrire entre « l’autre état » et notre ordinaire, mais encore une expérience sociale ? Serait-ce une voie pour sortir des impasses de notre modernité dans la mesure où chacun pouvant avoir accès à l’« autre état » en deviendrait moins attaché à un objet précis, fût-il un autre être, et pourrait en conséquence déplacer le sentiment amoureux en direction de l’humanité ? Il y faudrait une sorte d’ascèse et tout ce qui caractérise notre époque en démontre l’aspect utopique. Peut-on attendre le renoncement qu’il y faudrait, à la possession d’argent, de pouvoir, de sexe auquel, malgré ses impasses, l’amour reste le plus souvent attaché au prix d’un effacement de l’érotisme ? Atteindre l’érotisme au-delà de l’amour ?
Je reste dubitative mais convaincue de la réalité de cette expérience de mystique diurne que d’autres, des poètes, des penseurs comme Romain Rolland ont aussi décrite. Simplement, elle reste, pour l’heure des plus limitées. C’est d’elle pourtant que parlait déjà Spinoza, d’une sorte d’amour infini, quand il écrivait dans l’ « Ethique » : « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » Notre humanité en paraît loin, n’y accède qu’exceptionnellement.
Il n’empêche…Ce parfum mystique déjà plusieurs fois humé, je l’ai retrouvé comme un espoir, le respirant à nouveau dans ce « mousseron d’automne », « autre état » du marasme qu’a représenté pour moi la lecture de « L’homme sans qualités »
N.C.

 

Fixité

Il était peu avant minuit. J’étais dans la salle de bains. La lumière d’un halogène antique diffusait une teinte jaune ambré, rassurante. Diouck dormait déjà dans la chambre à côté. Je me brossais les dents quand j’entendis de loin, à peine articulées, les premières invectives. On aurait dit que ce n’était pas une voix humaine qui s’exprimait ou grondait, mais une sommation préalablement enregistrée. La voix dont je percevais l’écho affaibli avait abandonné toute trace organique d’incertitude, de vibration. Je me tournai vers la fenêtre de la salle de bains située à environ un mètre cinquante du carrelage en damiers du sol. Je distinguai dans la faible lumière que diffusaient les lointains lampadaires en bronze de la place une sorte de mouvement humain assez confus, comme une empoignade débutante, ou, et je notais ce fait avec soulagement, comme une farandole joyeuse à la Rubens. En tout cas, je ne vis pas d’agresseurs et d’agressés. Pourtant, les sommations de la voix mécanique se faisaient de plus en plus brutales et continues de sorte qu’elles semblaient saturer l’espace dehors. Mais précisément occupant toute la scène extérieure, sans rupture, sans silence, la voix inhumaine paraissait étrangement solitaire. Personne ne semblait ainsi réellement menacé ou bien alors tous les habitants du dehors, de la place, dans leur ensemble et il y avait dans ce tous comme une indifférence apaisante. C’est du moins ce que je m’efforçais de croire tout en continuant à me brosser les dents. Mais soudain, surgit dans le champ de la fenêtre, en plein milieu de celle ci, c’est-à-dire à une distance parfaitement égale des battants droit et gauche du chambranle, un homme planté dans l’immobilité glaçante d’un soldat en faction. C’était un homme de taille moyenne, d’âge moyen, la quarantaine environ. Il ne regardait pas du tout la scène qui se déroulait tout près de lui et dont j’entendais, filtrée par les vitres, la croissante violence. Il fixait l’intérieur de la salle de bains par la fenêtre qui se situait comme je l’ai déjà dit à un mètre cinquante de hauteur, et comme l’appartement où nous logions était au deuxième étage, l’angle de vision de l’homme était des plus réduits. Et pourtant, l’homme semblait avoir une vue plus étendue de la salle de bains. Il avait un visage ovale, lisse, très bien rasé, une chevelure noire coupée à ras et d’une symétrie sans défauts. La peau du visage était étrangement juvénile et je n’y aperçus aucune cicatrice qui me l’aurait rendu sinon moins inoffensif, en tout cas plus humain. Il n’avait pas de lunettes et ainsi je pouvais distinguer, malgré la pénombre qui épargnait énigmatiquement sa face, son regard incolore et pénétrant. Ses deux yeux me fixaient, immobiles, ils n’avaient pas de teinte ou du moins, je ne la remarquais pas. Ils me scrutaient attentivement, mais leur fixité n’était pas de la même nature que celle, cireuse, déshabitée des morts. Je découvris que cette impression de fixité étrange était liée au fait que jamais son regard n’était interrompu par un clignement ni ne faiblissait dans son intensité. Dehors, pourtant, les choses bougeaient et auraient du interpeller cet homme d’âge moyen et au regard incolore. Mais rien de ce qui se passait à ses côtés ne le perturbait. J’entendais maintenant des admonestations plus précises, des injures et des menaces sans équivoque et qui gagnaient en méchanceté. On pressentait que la violence physique allait d’un moment à l’autre éclater et broyer peut-être un ou plusieurs individus, car de là où je me tenais, je ne pouvais pas accéder directement à la scène qui se déroulait en contrebas, à quelques mètres de l’entrée de l’immeuble où nous logions. du fait de l’angle mort de la fenêtre. Il aurait fallu pour me faire une idée exacte de la situation ouvrir largement les battants de la fenêtre et me pencher bien en avant de son entablement afin de tenter d’apercevoir les hommes qui se faisaient face en bas. Mais au lieu de me diriger vers la fenêtre, de faire des gestes même ineptes, de héler les acteurs du pugilat, peut-être même du crime à venir, je ne pouvais pas bouger. J’étais terrifié, comme assujetti à ce regard affreusement fixe, désincarné, de l’homme d’âge moyen qui se tenait toujours au milieu de la place et continuait de fixer la fenêtre de ma salle de bains, sans sourciller, comme si sa vocation unique dans l’existence avait été d’épier ma fenêtre prise au hasard dans toutes celles de la rue qui en comptait, j’en fis rapidement le calcul, plus d’une centaine. Sans doute était-ce l’une des rares fenêtres éclairées à cette heure et la chaude couleur jaune ambré qui en émanait pouvait capter un court instant le regard d’un passant mais pas plus. L’homme ne bougeait pas du tout, il n’oscillait pas sur ses jambes, et c’est comme si de son corps happé par l’obscurité environnante ne se détachait plus que la figure ovale et lisse, éclairée par un invisible projecteur. On entendait désormais les agresseurs qui s’en donnaient à cœur joie d’intimider leurs cibles, de les rabougrir dans leurs peurs, de les acculer contre les murs des immeubles de la rue, pareils à des fauves reniflant leurs proies et s’amusant de leur inertie. Mais encore une fois, au lieu de réagir, j’étais sidéré, incapable de me détourner de la cruelle domination de ce regard fixe, presque idiot, et de cette silhouette statique au milieu de la place. Et alors, je remarquai quelque chose qui m’effraya davantage, si cela se pouvait. La fenêtre qui, l’instant d’avant se tenait à un mètre cinquante du sol et constituait une forme de protection contre le regard de l’homme en contrebas, arrivait maintenant jusqu’au sol, de sorte que l’intérieur de la salle de bains était dorénavant accessible dans sa totalité à son regard. J’étais nu et je ne cherchais qu’une chose sur l’instant, non pas à sauver les hommes acculés contre les murs, mais à dissimuler ma nudité. J’enfilais un peignoir en considérant que c’était presque un exploit, tant la fixité inaltérable du regard de l’homme du dehors semblait pénétrer toute l’intimité de notre appartement, jusqu’à la chambre à coucher. Diouck avait été réveillée par les cris du dehors, les invectives, les jurons. Elle me dit : Il faut faire quelque chose ! Ils vont les frapper ! Et aussitôt après, on entendit un choc sourd, puis un second et un troisième, comme des détonations de faible intensité. En tout cas, ce n’était pas des coups de poing ou de pied, et puis après les chocs sourds, ce fut à nouveau le silence. C’est comme si la scène de violence dehors, suffocante par sa dramatique conclusion, s’était volatilisée, que tout était redevenu calme, habituel. L’homme en bas n’avait pas été dérangé par le probable crime qui s’était déroulé à côté de lui et il n’était pas davantage troublé par le silence qui lui avait succédé. Il s’entêtait à regarder avec ses yeux incolores, par la fenêtre qui s’était abaissée au niveau du sol, mes gestes, mes affolements, mes indécisions. Il scrutait exclusivement ma peur. Il était satisfait. Il avait, je crus le distinguer nettement, un petit sourire en coin, qui soulevait à peine sa commissure labiale supérieure droite. Il semblait fier de son rôle, de sa présence, de son immobilité. Sans jamais avoir à intervenir, à montrer ses poings, à proférer des menaces dans ma direction, il m’avait tenu sous son emprise. Et encore maintenant, je n’osais pas regarder par la large baie vitrée qui avait remplacé la fenêtre située à un mètre cinquante du sol, s’il y avait des corps effondrés à la base de l’immeuble voisin. Je n’avais pas réagi, pas hurlé. Et cette absence de réaction face à un homme qui n’avait fait au fond que me regarder, que m’épier curieusement, sans recourir à aucune forme de violence et comme indifférent à celle qui s’était déroulée à deux pas de lui, était sa plus grande victoire.
Le regard de cet homme, c’est l’âme de tous les régimes totalitaires….
C.C.

Le coq à Esculape

Il m’arrive, dans les rues de ma ville, de croiser l’un de ceux que l’on a nommés « clochards », comme si chacun de nous ne « clochait » nullement, jamais, comme s’ « ils » n’étaient pas « nous ». On les a ensuite, goût moderne des sigles, désignés en tant que SDF, ce qui les rend anonymes, les prive de leur condition marginale en la remplaçant par une marque.
Il se trouve qu’irrépressiblement, chaque fois que je vois cet homme, je pense à Socrate. Est-ce à cause du bronze du 1er siècle censé le représenter, visage carré, massif, cheveux et barbe blancs et abondants, frisés. Socrate, dit-on, était laid. Celui qui le représente pour moi en ces lieux ne l’est pas à mes yeux. Je lui trouve une beauté sculpturale. Bien sûr, il pue, il marmonne, mais avec tant de conviction ! Et quelle allure dans ses guenilles superposées ! Je me demande toujours combien il en porte, les unes par-dessus les autres. Au moins cinq, peut-être six ? Sept ? Ces haillons sont bigarrés, de longueurs différentes. Il va dans des spartiates usées, mal ficelées à ses pieds qui les retiennent à grand peine. Ce qui me fascine le plus, ce sont ses sacs ; il en a cinq ou six, tressés ou en chiffon, de toutes les couleurs. L’un d’eux, sur son épaule, tire vers le rouge. Son daimon, me dis-je chaque fois. Ainsi va le vieil homme chargé d’expérience et d’un savoir que je ne sais pas.

Socrate parcourt les rues d’Athènes, pieds nus, vêtu d’un manteau grossier. Nous sommes en -399, à la fin du Vème siècle, au tout début du quatrième ; il a soixante dix ans, marche avec quelque difficulté en direction du lieu de son procès ; il va, préoccupé par la mauvaise santé de la cité. La ville va mal, encore marquée par sa défaite face à Sparte et la révolution oligarchique qui a troublé la démocratie. En de telles occurrences, il faut des responsables et il se sait contesté : on lui reproche une pensée provocatrice qui influence ses élèves, ceux qui ont suivi son enseignement le long des rues et sur l’Agora. Il a voulu, en effet, les initier au doute et se rappelle que c’est la Pythie rendant son oracle à Delphes, qui l’y a décidé. Elle avait proféré : « il n’y a pas d’homme plus sage, plus libre, plus avisé que Socrate ». Persuadé qu’il ne savait rien pourtant, il avait interrogé, pratiquant l’elencos, méthode rationnelle de réfutation, les hommes apparemment les plus avisés de son entourage, poètes, politiques, artisans et il s’était rendu compte de la différence : lui savait qu’il ne savait rien ; eux croyaient savoir et ne discernaient pas que tout simplement, ils « savaient » ce qu’ils « croyaient ». Il avait alors enseigné pour faire tomber les œillères de ses concitoyens tant en ce qui concerne la sphère politique que la sphère religieuse. C’est pourquoi, on l’accusait d’impiété, ses convictions le portant à l’athéisme. On l’accusait aussi d’introduire dans la cité de nouvelles divinités : on visait son « daimon », cette voix intérieure généralement dissuasive. Des recherches savantes montrent que, en effet, le daimon n’indique jamais à Socrate le chemin à suivre, mais celui à éviter. Je n’ai pas vérifié, me souviens seulement que lui-même a insisté sur le fait que le daimon était là pour le mettre en garde et que dans le dialogue « Phèdre », alors qu’il a prononcé un discours rationnel en faveur d’Eros, son daimon l’a poussé à revenir en arrière et à faire du dieu un éloge plus authentique, moins rhétorique et donc moins vide :« Le signal dont j’ai l’habitude, s’est manifesté à moi », a-t-il répondu à Phèdre pour récuser le discours sur l’amour de Lysias que Phèdre venait de lui rapporter et le premier discours que lui, Socrate, avait construit. Il a donc improvisé un deuxième discours et en est revenu, comme dans « Le Banquet » à la nécessité de la transe érotique pour accéder au beau et à la connaissance. Ce sont des aèdes et des prêtresses, dévoués à Perséphone à Eleusis, qui ouvrent cet accès. Leur art de la divination serait en même temps un art de la folie, qui, dit Socrate, doit l’emporter sur le bon sens pour donner accès à la connaissance.
On ne le comprend pas, on le moque et il pense en particulier à Aristophane qui le présente dans « Les Nuées » en train de rechercher le genre du nombre de fois qu’une puce peut sauter sur ses pattes. Il se sent blessé par cette ironie.

Le voici maintenant, dans l’enceinte de l’Agora, devant l’Heliee, le tribunal populaire qui va le juger. Il voit nettement les deux tribunes installées, l’une pour la défense, l’autre pour l’accusation. Les héliastes siègent déjà sur les bancs en bois recouverts de nattes de jonc. Le président de séance se trouve sur sa haute estrade. Au centre, la table avec ses deux urnes où seront introduits les jetons de l’accusation pour l’une, de la défense pour l’autre. Il voit aussi, sur un côté la clepsydre qui mesurera les temps de parole. Il prend place et attend que la séance commence. Après quelques derniers mouvements, le silence se fait et Mélétos le plaignant, prononce l’acte d’accusation qui comporte trois chefs d’inculpation : corruption de la jeunesse, impiété, introduction de divinités nouvelles, c’est à dire du daimon. Le châtiment que réclame Meletos est la peine de mort.
Socrate a décidé de se défendre lui-même. Mais est-ce une défense ? En fait, dans un premier temps de son intervention, il évoque sa vie au service d’un enseignement, dans un second, il parvient à ce que Meletos se contredise, dans un troisième, il fait référence son daimon en ces termes selon Platon : « Mais peut-être qu’il paraîtra absurde que je me sois mêlé de donner à chacun de vous des avis en particulier, et que je n’aie jamais eu le courage de me trouver dans vos assemblées du peuple, pour donner mes conseils à la patrie. Ce qui m’en a empêché, Athéniens, c’est ce démon familier, cette voix divine dont vous m’avez si souvent entendu parler, et dont Méletos a fait plaisamment un chef d’accusation. Ce démon s’est attaché à moi dès mon enfance ; c’est une voix qui ne se fait entendre que lorsqu’elle veut me détourner de ce que j’ai résolu, car jamais elle ne m’exhorte à rien entreprendre. C’est elle qui s’est toujours opposée à moi quand j’ai voulu me mêler des affaires de la république, et elle s’y est opposée fort à propos ; car il y a bien longtemps, croyez-le bien, Athéniens, que je ne serais plus en vie si je m’étais mêlé des affaires, et je n’aurais rien avancé ni pour vous, ni pour moi. Ne vous fâchez point, je vous en prie, si je ne vous déguise rien : tout homme qui voudra s’opposer franchement et généreusement à tout un peuple, soit à vous, soit à d’autres, et qui se mettra en tête d’empêcher qu’il ne se commette des iniquités dans la république, ne le fera jamais impunément. »
Déjà, il pressent qu’il sera condamné et en effet, lorsque le verdict tombe après la délibération du jury, c’est bien la peine de mort qui est votée à 30 voix sur 501 et Socrate qui pourrait faire appel de plus de clémence, obéit à son daimon qui le dissuade. Il ne dira plus rien.
La suite est connue. Socrate est incarcéré, reste un mois en prison, refuse la fuite qui lui est offerte, et au moment de mourir, ayant bu la cigüe, lorsque le froid s’empare de la partie inférieure de son corps, il prononce ces derniers mots : « Criton, nous devons un coq à Esculape ; payez cette dette ; ne soyez pas négligent ».

Je me suis souvent demandé pourquoi Socrate n’avait pas fui. Je pense à Spinoza qui écrit dans l’ « Ethique » (IV prop.69 ; coroll.) : « Dans un homme libre, donc, la fuite et le combat témoignent d’une égale fermeté d’âme ». On peut rêver : notre modernité eût été tout autre si Socrate s’était exilé. S’il avait continué à penser et enseigner, Platon aurait-il pu, comme il l’a fait, le ventriloquant, le phagocyter ? En effet, dans « Phèdre », c’est encore, semble-t-il, le Socrate authentique qui dialogue, celui qui enseigne la nécessité de s’initier à Eleusis, aux Mystères grâce au culte rendu à Perséphone, celui pour qui amour, poésie, transe, sont primordiaux. Dans les « Dialogues » suivants, il sera, travesti par Platon, transformé en philosophe gardien de la cité. Peut-on un instant imaginer, comme il est préconisé dans « La République » que Socrate ait pu être en accord avec le projet d’expulser les poètes hors de la cité ? Derrida commente le 6 juin 1977 Dans « La Carte Postale » cette assimilation de Socrate par Platon. Ce qui s’en transmet est de l’ordre d’un déterminisme originaire catastrophique selon le philosophe qui écrit le 6 juin 1977 dans « La Carte Postale »: « Cette catastrophe tout près du commencement, ce renversement que je n’arrive pas encore à penser, fut la condition de tout, n’est-ce pas, la nôtre, notre condition même, la condition de tout ce qui nous fut donné […] » Cette « catastrophe », ce « renversement », selon les termes utilisés par Derrida, nous conditionnant, enferment notre pensée dans une origine platonicienne d’où émanera la primauté du concept, nous dictent nos points de vue, nos théories, nos comportements en faisant fi de la pensée présocratique, celle d’Héraclite, d’Anaxagore, de Socrate lui-même tel que le présentent les premiers « Dialogues » platoniciens.
Socrate a-t-il voulu poser de façon ultime, un acte politique, influencer la démocratie ? On peut se le demander si l’on pense que les philosophes, souvent, ont cherché à jouer un rôle auprès des puissants, quitte à se laisser ensuite subjuguer : Voltaire et Frédéric de Prusse, Diderot et Catherine de Russie, Hegel et Napoléon, Heidegger et Hitler. Il en est ainsi en Occident, de façon générale. Pourtant Héraclite, auparavant, avait quitté Ephèse, refusant d’être roi. Sous d’autres latitudes, la question, à la même époque que celle de la vie de Socrate, a fait débat. Alors que pour Confucius considéré comme l’ équivalent asiatique de Socrate au VIème siècle, la vertu du sage doit être mise au service du souverain, Tchouang Tseu , à peine un siècle plus tard, préfère, se dégageant de Confucius, ne jouer aucun rôle politique afin de suivre les élans de son cœur ainsi que l’illustre une anecdote connue : « Comme Tchouang-tseu pêchait à la ligne au bord de la rivière P’ou, le roi de Tch’ou lui envoya deux de ses grands officiers, pour lui offrir la charge de ministre. Sans relever sa ligne, sans détourner les yeux de son flotteur, Tchouang-tseu leur dit : J’ai ouï raconter que le roi de Tch’ou conserve précieusement, dans le temple de ses ancêtres, la carapace d’une tortue transcendante sacrifiée pour servir à la divination, il y a trois mille ans. Dites-moi, si on lui avait laissé le choix, cette tortue aurait-elle préféré mourir pour qu’on honorât sa carapace, aurait-elle préféré vivre en traînant sa queue dans la boue des marais ? — Elle aurait préféré vivre en traînant sa queue dans la boue des marais, dirent les deux grands officiers, à l’unisson. — Alors, dit Tchouang-tseu, retournez d’où vous êtes venus ; moi aussi je préfère traîner ma queue dans la boue des marais.”

Mais voilà, quoiqu’il en soit de ses motifs, Socrate n’a pas choisi de se dégager et nous laisse en héritage une énigme, sous la forme d’un coq à offrir à Esculape
Platon, fidèle à l’image qu’à travers les « Dialogues » il souhaite donner de Socrate, en fait la preuve de l’injustice du procès : Socrate n’est pas impie : il respecte les rituels ; il va sacrifier à un dieu de la cité l’animal qui est son emblème, un coq, symbole de la guérison et du renouvellement.
Quelques siècles plus tard, Pic de La Mirandole, puis Nietzsche, ont interrogé ce « coq à Esculape », se demandant si Socrate n’avait pas voulu ainsi présenter sa mort comme une guérison, celle de son âme enfin débarrassée de son corps. Nietzsche se montre très violent, et voilà un second travestissement de Socrate qui se produit. On sait que Nietzsche considérait le « ressentiment » comme une arme des faibles, caractérisant en particulier la religion dont la promesse du paradis au-delà, devenait justification à l’injonction de ne pas jouir de la vie, à renoncer ici-bas au plaisir. Le voilà donc qui charge Socrate de ce « ressentiment ». Voici ce qu’il écrit de ces derniers mots : « Terrible et risible parole d’un sage qui aurait dû garder le silence jusqu’au bout. […] Socrate a donc souffert de la vie et s’en est encore vengé au moyen de ce mot obscur, pieux et blasphématoire ! Fallait-il encore qu’il en vînt à se venger ? » Donc, après avoir été recouvert d’oripeaux platoniciens, voilà que Socrate est habillé de guenilles chrétiennes.

J’aime Socrate pour sa part présocratique, si l’on peut dire, celle d’avant l’évolution platonicienne vers la philosophie et la politique, j’aime un Socrate qui recommande de ne pas perdre l’accès à la transe érotique, poétique, d’aller à Eleusis pour s’initier à la folie des « Mystères » et aux mystères de la folie. Platon ne l’a suivi qu’un certain temps sur ce chemin.
C’est pourquoi j’ai tendance à mettre en doute la version platonicienne comme la version nietzschéenne du « coq à Esculape ». Je ne peux m’empêcher d’y voir, une provocation ironique qui dirait « je peux aussi faire, pour vous défier, pour vous démentir, un acte tel que ceux que vous exigez, je peux le faire même contre mon gré » : reprise de liberté de l’opprimé, cédant à l’oppresseur de façon si extrême que le pouvoir de ce dernier en devient absurde : on ne peut vaincre qui ne résiste pas. Dans la formulation populaire, « sacrifier un coq à Esculape » a d’ailleurs signifié, avant de tomber en désuétude, accomplir un acte contre son gré, ce qui évoque aussi pour moi le sort de la population marrane obligée de se convertir pour durer et dont l’ « emtsa », l’ « entre » reste comme un lieu qu’il m’est éthiquement important d’habiter, ou du moins de visiter souvent, un lieu de prédilection pour sentir et penser, celui des « diagonales du milieu » selon le philosophe André Néher cité par Paule Pérez dans son bel article http://www.temps-marranes.info/article_1213_02.html

Mais il y a plus : Socrate ne choisit pas n’importe quel dieu. Et il ne dit pas, contrairement à ce que rapporte Nietzsche : « Je dois un coq à Esculape » mais « Nous devons un coq »… Dans une cité malade, il en appelle à une médecine, à une thérapie, au « soin » comme il est convenu de dire dans notre démocratie tout aussi malade que la démocratie athénienne au temps de Socrate. Beaucoup de penseurs, depuis Foucault, ont placé, le « soin », Esculape, au centre de leurs recherches, actualisant avec le concept de pharmakon cette réalité du remède qui peut devenir poison, mais aussi l’inverse. Je pense à Bernard Stiegler, à Frédéric Worms pour qui ces approches pharmacologiques seraient un moyen de bifurquer de l’entropie vers la néguentropie, ce qui devient indispensable dans notre humanité en déroute. Je résiste à me dire que le mal est si avancé que l’on peut douter du remède.

Mes textes- pour la plupart- mes poèmes, (là où ma chair consent à la folie des « Mystères d’Eleusis »), chacun de mes écrits, je les ressens comme « un coq à Esculape »… Une sorte d’exorcisation pour me garder et mettre en garde contre les maux qui nous assiègent … un geste dicté par le désir que se retourne en salubrité la toxicité, celle que je pourrais produire, fût-ce à mon insu et celle qui me cerne du dehors, surtout en cette période incertaine et angoissante, où la souffrance infligée par des hommes à d’autres hommes comme aux vivants non humains pousse aux extrêmes. Ce texte-ci, particulièrement, est dicté par cette intention et je le dédie au mendiant que je continuerai à croiser, qui ne le saura pas mais aussi le saura… quand nos regards se rencontreront et que je verrai le daimon rouge, dissuasif, s’agiter au vent sur son épaule.
N.C.

 

Du battant et du caché

Le cœur est le seul organe rythmique du corps humain, le seul que l’on sente battre d’une vie propre, comme indépendante. Alors que l’on ressent le moindre de ses faux pas, la plus infime de ses accélérations incongrues, on ne peut rien dire de la vie propre de l’hépatocyte, du néphron ou même du neurone. On sait que quand on calcule, quand on lit, quand on parle, des milliers de neurones échangent au niveau de leurs synapses des médiateurs chimiques, mais on ne perçoit jamais cette activité neuronale. Les opérations de l’esprit sont en quelque sorte déconnectées de leur substrat organique et chimique. On a pu prêter au cœur des fonctions imaginaires depuis la nuit des temps car chacun a fait l’expérience simple de la liaison directe entre l’émotion, le sentiment, l’inquiétude et les battements cardiaques. Avant de parler en public, ce n’est pas l’embouteillage synaptique qui nous submerge, mais la perception bizarre, parfois ravageuse de la vitesse des battements cardiaques. L’âme dont on ne sait rien mais que l’on se figure comme une chose essentielle de la singularité de tout être vivant ne s’entend pas, ne se ressent pas.
Toutes les cellules que nous avons citées, du foie, du rein ou du cerveau ne sont pas moins indispensables à la vie que les cellules cardiaques (qui a dévoré par mégarde un plat d’amanites phalloïdes ou fait une méningo-encéphalite foudroyante ne le sait que trop) mais aucun de ces organes ne possède une rythmicité accessible à la conscience. Leur travail nécessaire reste dans l’ombre.
C’est évidemment tout le contraire avec le cœur. La plus bénigne des extrasystoles peut perturber le bien être d’un individu comme si un alien avait pénétré son cœur. Quand le phénomène se répète ou s’amplifie, le cerveau se tourne obsessionnellement vers le cœur comme l’œil du Mordor vers le porteur de l’anneau. Quand on a un malaise, un stress, une angoisse, la perception immédiate des variations du rythme cardiaque s’impose au devant de la scène sensorielle. La moiteur des mains, la colique passagère sont des phénomènes tout aussi fréquents mais moins perturbants.
Il n’en est pas moins vrai que le caché, le non perceptible, peut avoir infiniment plus d’impacts sur l’organisme que le trouble rythmique mineur qui sidère l’individu et fait mine de suspendre sa vie à un fil. Ainsi ne ressent-on jamais la conversation intime de cette poignée de cellules scélérates qui se coalisent dans un clone tumoral minuscule et se mettent à l’abri des défenses immunitaires avant de proliférer pour leur compte et de ravager le corps humain aussi affreusement que la famine ou la peste des anciens temps. De sorte qu’il n’est pas faux de dire que l’insu, le dissimulé dans la vie organique est souvent bien plus important que le manifeste, tout comme l’inconscient dans la complexion personnelle. Et cela nous perturbe en profondeur, car il nous faut avancer dans l’existence avec une écrasante incertitude. Nous ne maîtrisons pas les choses les plus graves, les plus décisives qui se passent dans nos corps, pire, nous les ignorons, alors que nous hissons des drapeaux d’alerte pour des tracasseries mineures. Cette déconcertante incertitude, dans la perception consciente de ce qui importe vraiment, déconstruit au moins en partie la morale satisfaite des hygiénistes qui veut tant nous convaincre que l’on tient à distance le mal par quelques énergiques mesures d’évitement des tentations ou des conduites à risques. L’article de Bert Volgenstein dans « Science » qui conclut à la part irréductible du hasard ( la mutation génétique aléatoire de certaines cellules- souche) dans la formation des tumeurs, concédant aux facteurs oncogènes environnementaux seulement trente pour cent de responsabilité directe n’aura pas contribué au confort intellectuel des préventionnistes. Cela les aura même choqués. Car quand on se figure la santé comme un bien patrimonial impeccable, qu’un peu de bonne gestion, économe et prudente, préserverait de la banqueroute, l’incertitude dans la connaissance du mal est tout simplement scandaleuse. Or, cette incertitude, je me répète, est majeure et pour l’instant invincible parce que la reconnaissance précoce des dérèglements cellulaires initiaux qui aboutissent à la formation d’un cancer nous fait défaut. Le cancer ne bat pas ! Le « nous dansons sur des volcans » de Malcom Lowry est exactement la traduction littéraire de ce que nous vivons dans nos corps humains : une insondable ignorance du mal réel, une perception accablante, anxiogène des minimes perturbations de l’organisme. Et nous revenons à nos affaires de cœur !
Les palpitations, les extrasystoles, les ralentissements du cœur sont les éléments les plus accessibles à la conscience et probablement leurs plus évidentes sources de confusion. Le cerveau est pris dans les mailles du cœur, de ce qui bouge, remue, crée du rythme, de la discontinuité, de la variation et qui atteste tout simplement de la vie.
L’algue alors serait-elle moins vivante que le primate supérieur qui a un cœur ? Non, évidemment ! Si l’Evolution a favorisé l’apparition d’un système cardio-vasculaire, c’est qu’il y avait sans doute un substantiel avantage sélectif dans l’histoire, pour parler comme Darwin. Mais cet avantage aurait été nul si le cœur était animé d’une vie monotone et d’une régularité bornée. Un cœur qui taperait en permanence à soixante dix satisferait notre goût de l’ordre, mais pas nos capacités de vie. C’est bien parce que le spectre des fréquences cardiaques s’étend de 30 à 200 que l’on peut tour à tour se prendre pour Booz endormi dans son champ et un chasseur d’antilopes au Kenya. Et ce qui vaut pour le cœur l’est tout autant pour la tension artérielle (qui dépend du débit cardiaque) alors que la moindre de ses variations à la hausse ou à la baisse nous plonge dans l’expectative et la crainte d’une syncope ou d’un accident vasculaire.
Le cœur est un organe rythmique et en cela même un organe troublant, car on ne va pas tout de même s’imaginer qu’un cœur, si subtiles soient ses adaptations à nos siestes et à nos chasses, à nos méditations et à nos fureurs, affiche en toutes circonstances la perfection musicale d’un orchestre symphonique qui pour parvenir au sublime s’est farci une tonne de répétitions et de corrections. Car le cœur n’a pas droit à la répétition. Aussi nous faut-il souffrir ses inexactitudes, ses ratés, ses perturbations. Les nombreuses influences chimiques, métaboliques, thermiques, vago-sympathiques, neurologiques qui modulent continûment l’activité électrique du cœur nous font comprendre que la rayonnante harmonie d’un sonate de Mozart n’est pas son objectif. Le rythme cardiaque est naturellement désordonné, chaotique, irrégulier, au point que la parfaite homogénéité de ses cycles diastoliques, c’est-à-dire la perte de sa variabilité sinusale signe non pas l’entrée dans la béatitude du bien-être, mais dans le vestibule de l’agonie. Le cœur du nouveau né qui a toute une vie devant lui bat en rafales.
Encore pourrait-on se réjouir de sentir notre cœur battre avec ses inconfortables arythmies, si nous pouvions pressentir et donc anticiper la survenue d’une fibrillation ventriculaire qui en l’absence de ressuscitation immédiate, nous fait périr. Hélas, nous devons là aussi déchanter et en revenir au principe d’incertitude. Car la mort subite ne s’annonce pas, sauf dans le contexte d’une maladie cardiaque déjà connue et où elle n’est donc pas si inattendue que cela. La plupart du temps, la fibrillation ventriculaire arrive à l’improviste et clôt l’histoire d’une maladie qui n’a pas eu le temps de débuter! « La belle mort, il n’a rien senti ! » disait-on autrefois…
Il y a aussi du caché dans le battant.
C.C.

 

La lecture vide et images de l’espace potentiel

Il y a quelque temps, j’ai refait une expérience sans doute banale mais qui a pris à mes yeux ce jour-là, étant donné son acuité, une importance particulière et décisive. Nous étions trois à avoir vu ensemble le film « La poesia sin fin » de Alejandro Jodorowski et, à la sortie, il est apparu qu’aucun de nous trois n’avait vu le même film. Et ça allait bien au-delà de quelques nuances d’interprétation. Nous avions chacun inventé un nouveau film, substituant nos projections à celle qui nous avait été proposée sur l’écran. C’était si saisissant que mes pensées concernant la lecture s’en sont trouvées remises « en branle ».

Comme la « vision » d’un film, une lecture appelle une interprétation. Interpréter a pour origine le latin interpres qui signifie inter-médiaire, média-teur, mais aussi messager, de Mercure en particulier ; ce sont les premières définitions. Ensuite, il désigne celui qui explique et il est alors associé aux astres, aux lois, aux prodiges. Le mot a aussi le sens d’entre-mise. Une lecture se met entre un auteur et un lecteur dessinant un partage, un espace diagonal allant de l’un à l’autre.
A partir de cette étymologie, impossible de penser la lecture comme objective contrairement à ce que voudraient les commentateurs les mieux intentionnés : Roger Laporte dans « Ecarts » sur Derrida, écrit que le commentateur en dépit de son désir de s’effacer au profit de l’œuvre, « intervient beaucoup plus qu’il ne le dit ou qu’il ne le croit lui-même ». En effet, si le lecteur est inter-essé au texte, c’est que sa sensorialité, ses affects sont d’emblée impliqués dans le sens qu’il lui attribue. Son horizon personnel y est déterminant dans la mesure où ce que, de lui, il met en jeu en lisant, produit une appropriation et, plus encore, une invention. Modifiant le texte, dès lors qu’il le fait sien, il en est modifié. Com-prenant le texte (au sens de « prenant » avec soi, en soi), il s’y intègre, tout en sachant que cette com-préhension est provisoire et que, relu, ou simplement remémoré, le texte pourra et devra être com-pris autrement, dirigeant le « devenir soi » vers un « devenir autre ». Le corollaire du devenir texte en tant que devenir soi, est l’apparition de bifurcations qui interviendront dans la réflexion, dans le partage et dans de nouvelles lectures. Ainsi comprise, la lecture ne reste pas seulement interprétative ; elle se fait herméneutique selon ce que propose Paul Ricoeur dans « Du texte à l’action ». Selon lui, la lecture est une projection du texte comme monde. Le « lisant » invente, raconte, réécrit la réalité selon un désir, un vouloir, une intention qui le fait lire entre les lignes extraire du texte un sens caché, qui est son propre sens caché et le conduit au-delà. Une lecture dé –couvre dans le récit, non pas seulement une histoire ou une théorie, mais, dans un premier temps, une fiction, d’où naîtra, dans un second temps, une création, interne ou externe, structurée par un désir. Ainsi, le « devenir texte » produit au-delà d’un « devenir soi » un « devenir monde ».
J’ai retrouvé là ce point de vue qui m’est familier : devenant soi, on devient monde dans la mesure où le simple fait d’exister et d’évoluer est déjà un acte qui produit un « à venir » dans le mouvement ou son absence, tout aussi bien, le simple « être là » pouvant, comme le geste modificateur, se révéler créateur, tandis que, sans cesse, se tisse entre chacun et son contexte, une influence réciproque. De même que nous modifions le livre qui nous modifie, de même nous inter-agissons avec le monde et la lecture y contribue. Sur ce point, un lien se dessine avec les découvertes de la physique quantique.

En physique quantique, le résultat d’une expérience inclut l’expérimentateur. Les expériences réalisées, mettent à jour la dualité du photon qui peut se révéler être soit un corpuscule, soit une onde et l’observateur modifie, dès qu’il intervient, le résultat de l’expérience en fonction de l’instrument qu’il utilise. En 1998, des expériences sur la dualité du photon, réalisées à l’institut Wiezmann tendent à démontrer que plus l’intensité de l’observation est grande, plus l’influence de l’observateur sur ce qui se produit est importante. Il y a plus encore : en 1957, le physicien et mathématicien Hugh Everett de l’Université américaine de Princeton a conçu pour sa part sur la base de ses travaux, une théorie des « mondes multiples » selon laquelle l’attention focalisée de notre conscience crée nos choix, en ceci que l’on peut littéralement « sauter » d’une réalité à l’autre en franchissant d’un bond la passerelle quantique tendue entre possibilités existant simultanément. Une bifurcation se produit alors. Ces deux points sur lesquels j’avais déjà souvent réfléchi me sont revenus à l’esprit, s’associant avec l’acte de lire : l’inter-prétation, d’un texte, comme d’une expérience, non seulement génère une inter influence, mais encore crée des possibilités multiples où peuvent s’inscrire des choix dans un désir de vie et de création.

Je travaillais ces questions qui me travaillaient, quand je suis tombée sur un livre, ou quand il m’est tombé dessus, celui de Dominique Brenet : « Je fantasme. Averroès et l’espace potentiel » Le titre m’a fait immédiatement l’effet d’un double clin d’œil, d’abord parce que j’y ai pressenti une réhabilitation du fantasme à l’endroit duquel j’ai toujours trouvé injuste le point de vue le plus partagé. Le considérant comme néfaste, associé au faux et faisant obstacle au rationnel, on néglige qu’il puisse être un agent bénéfique à la pensée. L’aspect éventuellement mortifère du fantasme, Jean-Baptiste Brenet l’envisage aussi mais comme chacun en sait quelque chose, c’est à l’aspect dynamique, générateur d’énergie, qu’il s’attache davantage et c’est cette dynamique qui m’a happée dans la mesure où le rôle du fantasme appliqué à l’expérience de la lecture venait en étayer le caractère herméneutique Dans un second clin d’œil, « l’espace potentiel » venait rejoindre « l’infini potentiel », espace de l’incréé, qui m’avait fait signe dans la physique quantique. Et il faisait aussi écho psychanalytique, mais autrement que dans la théorie lacanienne qui fait du fantasme traversé l’indice de la fin d’une cure, comme s’il ne pouvait y avoir pour chacun qu’une seule traversée et qu’un seul fantasme à l’achèvement duquel conduirait l’expérience.
Pour faire court, bien trop court, voici quelques éléments de ce que Jean-Baptiste Brenet extrait de l’œuvre d’Averroès s’appuyant sur des citations précises où des mots grecs comme des mots arabes viennent étayer la pensée.
Pensée ? Jean-Baptiste Brenet, montre que le « cogito » reste encore, pour Descartes, en lien avec des conceptions antérieures souples et complexes, mais que la polyvalence en a ensuite été malencontreusement refoulée dans les travaux consacrés à ce philosophe. Il trouve le mot « cogitation » et le verbe « cogiter » plus adéquats que celui de « penser ». Le plus efficace en chacun est la cogitation montre-t-il. La cogitation appartient à notre intellect intime au moment où il s’efforce d’agripper quelque chose de l’intellectuel séparé tel que je l’évoquais déjà dans le texte « Des qualités sans homme ». En effet, il y a selon Averroès un intellect détaché, un intellect extrinsèque à l’homme, que les Arabes nommaient intellect cosmique, (donc en lien avec la physique) et dont peut s’emparer l’intellect intrinsèque propre à chacun, intellect matériel selon Averroès, et que l’on peut envisager comme inscrit dans le corps de chacun. L’intellect extérieur, séparé, que j’avais rapproché du flux quantique avec ses « bancs de particules pouvant interférer entre eux » ne reste pas étranger à l’homme, peut l’informer, à condition que l’homme, selon Musil que je « fantasmais » alors, s’accepte et constitué et constituant, donc tout d’abord informe avant d’être informé. Il peut alors évoluer, pour citer Musil, de « l’homme sans qualités » vers « l’homme du possible »
On peut peut-être traduire cela ainsi : tout à coup, dans cette image en provenance d’un objet, dans cette lecture, il y aurait « quelque chose plutôt que rien ». Pour cela, il faut que tout d’abord il y ait « rien », c’est-à-dire de l’informe. Mais qu’est « ce quelque chose qu’il pourrait y avoir plutôt que rien » ? C’est une forme en puissance qui exige l’informe, pour s’implanter, informe qu’Averroès désigne par l’intellect matériel, et dont la jonction avec l’intellect extrinsèque se ferait par la médiation du fantasme. Le génie de Jean-Baptiste Brenet est d’avoir montré comment Winnicott théorisant l’espace potentiel s’inscrit dans la filiation de cette pensée évoquant en particulier une femme qui a le sentiment de « rater tous les trains » et dont il apparaît peu à peu que jamais « sa vie ne fut vide, sans qualité » (Comment ne pas penser ici à Musil !) « Personne, écrit Winnicott cité par Jean- Baptiste Brenet n’avait compris qu’elle devait commencer par être informe ». L’informe, C’est ce qu’Averroès nomme « préparation pure », caractérisant « un être qui n’a pas d’être ». Donc, intellect matériel et espace potentiel, voire infini potentiel, définissent la même région et c’est là que le fantasme intervient, liant l’intellect matériel et l’intellect séparé. Selon Averroès, c’est par l’intermédiaire de la faculté imaginative, celle qui génère les phantasma que l’homme pourra prélever quelque chose de cet intellect séparé en y puisant ce qui constituera son élaboration subjective ultérieure et son évolution. C’est là qu’intervient la cogitation qui, dans le fouillis du fantasme, se focalisera sur ce que l’arabe nomme ma’nâ et le latin intentio, l’intention, c’est-à-dire le trait qui a donné à l’image fantasmée une valeur iconique ; disons que l’on aura été « touché » ce qui implique une rencontre « peau à peau » entre celui qui contemple et ce qu’il contemple ; ensuite, cogitant, il dégage peu à peu ce trait, le reconnait comme un « vouloir dire ». C’est ce qui pour lui, dans l’image, représentant son « être signe » a fait sens et s’inscrit ensuite dans sa remémoration. Sans le fantasme l’intellect matériel ne concevrait rien. La cogitation, que l’on peut aussi penser en termes de méditation, débroussaille ensuite le fantasme.
Donc plusieurs niveaux : l’informe (ou intellect matériel selon Averroès, espace potentiel selon Winnicott) ; en cette région se loge le fantasme, image en provenance d’un objet sensible, qui a aimanté la perception par l’intermédiaire des sens ; la cogitation décortique le fantasme pour en extraire l’intention ; viendra ensuite une rétention mémorielle et, à partir de là, se constitueront nos élaborations, ce que Winnicott nomme « l’expérience culturelle », notre capacité conceptuelle, c’est-à-dire, peut-on penser, notre aptitude à accueillir ce qui est conçu ( conceptus latin donc tout d’abord embryonnaire, puis en gestation, puis naissant, prenant vie dans le corps). C’est si ce processus dysfonctionne que le fantasme, non cogité, demeuré forme brute, explosive ou pathologique, conduit à un gâchis.
Ce processus concerne tout objet duquel nous avons reçu comme une impulsion, une aimantation, en quelque sorte, et dont nous formerons l’image fantasmée.

En ce qui concerne la lecture, tout commence par le choix du livre. Un titre, un nom d’auteur, peuvent nous, orienter fantasmatiquement comme ce qui m’a fait signe dans le titre de Jean Baptiste Brenet : Averroès…fantasme…Espace potentiel… Par contre quand notre cogitation ne parvient à détecter aucune intention, aucune visée, le livre peut nous plaire mais ne nous implique pas vraiment. Nous en restons éloignés, ou bien il nous déçoit et, à la limite, nous l’abandonnons. Quoi qu’il en soit, nous restons à l’affût, aux aguets, et dès qu’une intention, une visée nous concerne, alors, elle nous travaille et nous la travaillons tout du long, nous en extrayons le sens caché et c’est bien pourquoi la lecture est une herméneutique si nous nous sentons attirés à plonger au- dessous de la surface.
On peut, bien sûr rester à la surface et sur ce point, Jean Baptiste Brenet rappelle Aristote dont Averroès s’est nourri pour aller au-delà. Pour Aristote, le fantasme peut avoir un simple intérêt en tant que « chose valant pour soi et dont, sans renvoi, on fait l’objet même de notre regard intérieur », et nous restons sensibles à la beauté et au charme de l’image. Nous nous en imprégnons simplement. Mais, dans une attitude contemplative, on peut aussi vouloir approfondir l’impression et se demander à quoi d’autre renvoie cet objet. Averroès reprend ce point et le pousse plus loin dans « Compendium » du « De memoria et reminiscentia » : « Il y a cinq étapes <dans la perception> : la première est corporelle, d’une écorce épaisse, c’est la forme sensible <de la chose> en dehors de l’âme. La deuxième étape est l’existence de cette chose dans le sens commun : c’est la première des étapes spirituelles. La troisième est son existence dans la faculté imaginative (le fantasme ; c’est moi qui précise) et elle est plus spirituelle que la première. La quatrième étape est<le passage par>la faculté discriminatoire <c’est-à-dire>la cogitative. La cinquième est l’existence<de la forme> dans la faculté remémorative et elle est la plus spirituelle<de toutes>car elle reçoit la pulpe de ce que les trois facultés ont distingué et purifié de l’écorce. ». Donc, selon Jean Baptiste Brenet commentant cette métaphore, il y a, de la chose sensible à l’intention, au ma’nâ particulier dégagé à l’intérieur du fantasme par la cogitation, un effeuillement progressif. « Des couches d’écorce ceignent [dans la chose sensible] ce que le texte appelle son lubb (medulla en latin), son « cœur », sa moelle, l’équivalent chez elle de la pulpe pour le fruit […]. Cogiter consiste à distinguer dans l’image d’une réalité sensible son ma’nâ, c’est-à-dire à discerner sous les strates inessentielles le noyau correspondant au fond du senti ». « Qu’est-ce qu’à dire ça veut ? », si l’on pense à Lacan pour qui l’inconscient est du non réalisé qui veut se réaliser. Cependant, l’inconscient lacanien, en tant que « structuré » (comme un langage), est à distinguer de l’informe averroèsien.

Il me semble que la cogitation averroèsienne, telle que Jean Baptiste Brenet l’interprète, peut se déployer, entre autres, dans l’acte de lire. Comment y sommes-nous intéressés à atteindre dans le texte, par la cogitation, ce noyau qui, intrinsèque au fantasme, nous fait signe et monde ? Comment partagerons- nous ce dé-voilement ? Comment et à qui nous prêterons-nous, dans une inter-prétation devenue « inter- prêt » par l’intermédiaire de notre conceptualisation, c’est à dire de ce par quoi nous aurons été conçus et qui, en même temps, se sera, en nous, conçu ? Et quel plaisir alors, né de cette lecture qui ayant fait signe pour nous, nous aura fait corps et sens, nous aura fait monde partagé au même titre que toute œuvre d’art, tout événement humain dont, au-delà de l’apparaître, nous aurons cherché, cogitant aveuglément, ce « trait » nucléaire que représente l’intention ? C’est ce « trait », intrinsèque au fantasme et recouvert par lui, qui peut nous inviter à faire danser des figures dans l’espace potentiel, les voir évoluer en formes inachevées, sans cesse reprises et poursuivies en interruptions, silences, vides, en des riens, détours, retours, spirales, sans aucune conclusion qui viendrait les achever.
N.C.

 

Peu après, j’ai rencontré une autre approche de la cogitation, qu’il nomme aussi « co-agitatio », dans l’œuvre de Pascal Quignard :

« La res cogitans est une substance sans objet comme l’était le premier monde. Comme la faim est vide, dont elle dérive par le rêve, cet élan est sans fin. Laisse le vent, l’haleine, l’air, la transparence, entrer et sortir à sa guise dans le vide. Ne ferme pas la porte ou la fenêtre si tu as pour dessein que le chat reste avec toi. Tu le rendras furieux. Laisse le vantail de la fenêtre perpétuellement entr’ouvert afin qu’il puisse le pousser du bout de sa patte et alors il restera au pied de ton lit, ou sur le bout de couverture de ton lit, et il posera doucement sa joue sur le bord de ses doigts fourrés et repliés et il s’endormira sans inquiétude auprès de l’âme qui pense et qui tremble. »
Pascal Quignard. « Mourir de penser »