L’inévitable banalité de l’extraordinaire

De quoi sommes-nous contemporains ? Depuis près d’un an, nous vivons au rythme d’une pandémie qui nous a rendus en masse contemporains d’une menace sanitaire réputée homogène. Or, ce n’est pas le propre de la maladie d’être contemporaine et homogène, c’est tout le contraire en général. La maladie frappe au hasard, si l’on peut dire, sans se préoccuper de son entrée en scène. Tel fait aujourd’hui un infarctus du myocarde, tel autre une dissection aortique, un troisième un accident vasculaire, un quatrième une septicémie à colibacille ou une méningite, celle-là un cancer du sein ou du pancréas, ainsi de suite… Une multitude de cas différents, certes datables dans leur apparition mais qui ne créent aucune actualité de la maladie, prise au sens large.

Comme médecin, c’est la seule vérité que j’ai connue, parfois avec amertume et peine tout au long de ma vie professionnelle : la très grande variabilité des maladies, de leur annonce, de leur évolution et de leur gravité. Plus encore : comme cardiologue, j’ai connu l’extrême inactualité de la maladie (c’est hélas toujours le cas de nos jours) : la mort subite ! La mort subite survient (tout est dit dans le nom) en dehors de toute temporalité « logique », de toute attente, de toute prévision. Elle résume à elle seule la désarmante vulnérabilité de la vie humaine. Elle prend en défaut tous nos instruments statistiques et reste pour l’heure l’objection la plus radicale à l’intelligence artificielle et aux big data.

Et plus on s’acharne sur les facteurs de risque et la génétique, et moins on y voit clair ! Dans la mort subite, la suprême injustice, si tant est qu’il y ait une justice et une injustice dans la maladie, quelle qu’elle soit, c’est de foudroyer tel ou tel sans aucune raison apparente.

En deux mots, et j’insiste, l’expérience que chaque médecin a de la maladie est certes particulière à sa spécialité ou à son exercice, mais tout de même, dans chacune de ces spécialités, dans chacun de ces exercices, le médecin sait que se loge dans ses décisions une forte part d’imprévoyance, et qu’il lui faudra compter pour son malade avec ce que nous nommons faute de mieux la chance, la malchance ou la destinée. Certes, des évidences demeurent : le buveur qui avale ses deux bouteilles de tord-boyau a plus de raisons de faire une cirrhose du foie que l’abstinent et le fumeur qui vit confiné dans l’épais brouillard d’une tabagie incessante expose ses poumons aux pires déconvenues !  Mais cela n’est plus la règle, du moins dans nos sociétés modernes, dans lesquelles le principe de précaution semble avoir pénétré l’esprit de la majorité des habitants.

Ce sont là des réflexions banales, dira-t-on ! Oui, absolument banales.

Mais alors qu’est-ce qui différencie la situation ordinaire, banale donc, de la maladie qui frappe au hasard les gens, les arrachant brutalement à la supposée bonne santé qui était la leur le jour d’avant pour les jeter le jour d’après dans le monde des cancéreux, des vasculaires, des handicapés, de la situation extraordinaire qui est la nôtre aujourd’hui en temps de pandémie, où toute forme de hasard, d’accident semble avoir été retirée, au point de rendre la maladie familière à tous jusque dans nos songes ?

Quoi donc ? Eh bien, ni plus ni moins que le caractère contemporain, absolument contemporain de la menace !

Pour des raisons largement liées à la diffusion permanente et addictive de nouvelles, nous avons tous été enrôlés dans l’actualité du Covid (désolé, je n’arrive pas à féminiser le virus), certes pas uniformément mais tous en même temps !

Je ne m’attarderai pas sur les revirements, contradictions, discordes et polémiques qui ont touché la communauté médicale et scientifique sommée (ou se croyant obligée) de réagir avec un temps d’avance. Chacun, selon son caractère, son humeur, ses connaissances s’est autorisé à livrer des jugements intempestifs sur la virémie. Mais après tout, leur seul tort a été de parler pour ne rien dire, du moins la plupart du temps, car c’est l’actualité du virus, sa progression inattendue, son adaptation, ses mutations (prévisibles, tout de même), bref, c’est la vie même du virus qui a imposé aux médecins, aux virologues, aux épidémiologistes, aux gouvernants son tempo, bien plus que les hommes n’ont imposé un tempo à la particule virale, malgré toute leur agitation et leur bonne volonté. Nous avons créé des vaccins, il est vrai, en temps record, et qui ne s’en féliciterait ? Mais même sur les vaccins, les doutes, les désaccords ont surgi. Qu’ils soient de conception classique ou résolument novateurs, les vaccins restent des vaccins, remarquables sur les agents microbiens stables, pas aussi souverains sur les virus trouble-fête qui se jouent parfois de l’immunité en adoptant le programme de Rimbaud : Je est un autre. Qui plus est, nous ne voulons pas nous contenter de victoires, nous voulons gagner la guerre, clament les partisans de l’éradication totale du Covid.

Je ne dirai pas non plus grand-chose d’original sur la très grande variété des avis des médecins et des experts sur le « cantonnement » du virus et les méthodes choisies pour freiner sa circulation, chacun s’en en est fait le juge.

En revanche, le « constat » qui s’impose à tous, c’est que le virus a fait à peu près jusqu’ici tout ce qu’il a voulu et s’est en revanche peu soumis à ce que nous voulions lui faire faire. Quand les petites villes et la campagne avaient été globalement épargnées lors de la première vague, au point d’avoir fait penser que le coronavirus était un virus métropolitain, ou plus exactement un virus de la concentration humaine, celui-ci a démenti toutes ces considérations en s’attaquant lors de sa deuxième flambée, et avec force, à tous les territoires humains, y compris ceux de très faible densité démographique. Et sans posséder toutes les données épidémiologiques européennes, on en connaît tout de même quelques-unes, en nombre suffisant, pour avancer que toutes les politiques des nations européennes, malgré leurs appréciables différences, ont produit des résultats sensiblement équivalents. Bien sûr, chacun défend son pré carré et l’on verra sans surprise des norvégiens, maîtres incontestés des gestes barrière, railler leurs voisins suédois, coupables d’avoir renoncé dès le départ à des politiques de confinement adoptées par la majorité des pays. On ne sera pas non plus étonné de voir certains allemands, après le « miraculeux » printemps de l’année passée, et brutalement réveillés de leurs rêves de premiers de classe par une contamination hivernale explosive, fermer leurs frontières aux pays sudistes. (On se souvient du concombre andalou accusé d’être responsable d’une épidémie de colibacilles, alors que c’était du soja écolo allemand qui en était la source). Bref, nous laisserons de côté ces zizanies patriotiques, pour retenir une leçon instructive et qui s’impose à tous : Quelles qu’aient été les mesures de prévention, le  pourcentage des contaminations, des hospitalisations et des morts a été globalement uniforme.

La situation était au fond si semblable sur le front de la circulation virale que ce qui a distingué les pays entre eux tenait pour l’essentiel à l’état de leur système de santé, plus ou moins riche, solide, et respecté. Et il n’est pas abusif de dire que depuis un an, les politiques publiques ont été largement dictées par la crainte de la saturation des hôpitaux, entendue d’abord comme une saturation démographique des lits disponibles, ensuite comme une lassitude « morale » croissante des personnels de soins, brassés dans la tourmente.

Mais les autres, tous les autres, tous les humains qui ont des activités prohibées ou limitées par les couvre-feu, les confinements, les restrictions de toute nature, qui se retrouvent d’une certaine manière en surnombre dans l’économie nationale comme dans les temps de malheur, qu’ont-ils à dire ? Ils peuvent protester, faire quelques émeutes, mais ils ne peuvent rien faire, car ils doivent respecter les enjeux collectifs de la « démocratie » virale.

La maladie a perdu, je le répète, son caractère inactuel, accidentel, aléatoire, elle est devenue actuelle, nécessaire, presque indissociable de son temps. Chacun se lève et s’endort dans une atmosphère de Covid. Chacun se lève et s’endort comme s’il vivait dans un régime d’occupation virale. Et comme dans tout régime d’occupation ( n’est-ce pas l’attitude même du pouvoir, qui parlant de guerre, imposant des attestations et des sauf-conduits, planifiant des couvre-feu et vantant l’héroïsme de Mauricette en a forgé le sentiment ?) les gens commencent à s’invectiver sur tout et sur rien, on s’accuse d’irresponsabilité, d’incivisme, de légèreté, de jeunesse, d’autres au contraire veulent assigner les gens âgés à résidence, ils admonestent leur égoïsme, moquent leurs peurs, les accusent symétriquement de vieillesse. Petits cons de la dernière averse, vieux cons des jeunes d’antan…

Rien n‘est plus bête que la maladie, mais rien ne peut se comparer à la bêtise partagée d’une maladie totalitairement contemporaine et c’est la raison pour laquelle la société ne tiendra pas longtemps le coup, sans se déchirer violemment, irrationnellement. Le Covid ayant été chargé par beaucoup des attributs de la peste (certes d’une peste moderne, plus convenable et civilisée que celle du Moyen Age, mais tout de même…) on ne s’étonnera pas de voir revenir le temps des boucs émissaires. Quand on parle de peste, les puits empoisonnés ne sont jamais loin.

Dès le début de cette crise qui a fait de chacun d’entre nous un malade potentiellement atteint d’une pneumonie hypoxémiante grave, la protection contre l’expansion virale, par la privation de libertés, s’est largement imposée sur une approche médicale plus classique, réputée incapable d’affronter l’extraordinaire. Mais pourquoi ?

Pourquoi ne pas avoir depuis des années que les offensives des virus respiratoires se répètent en Asie, construit des unités de réanimation respiratoire et de soins « épidémiques » et formé le personnel médical et paramédical adapté à ces taches ? Pourquoi ?  Parce que ces unités hospitalières ne fonctionneraient pas à bâtons rompus dans les temps plus cléments ?

La même logique qui a fait fermer des petites maternités très utiles, sous prétexte qu’elles ne pouvaient s’adosser à un service de néo-natalogie moderne a fait prématurément disparaître ces petites unités de soins intensifs, avant même qu’elles aient vu le jour, sous prétexte que n’ayant aucun cahier de charges conséquent pour les temps communs (c’est-à-dire les temps où mille fléaux ne sont pas éclipsés par un seul), elles verseraient nécessairement dans la médiocrité, la routine et la paresse. Elles n’avaient pas lieu d’être. Les Chinois eux en ont fait surgir assez vite du néant, mais ce sont des Chinois, dit-on, des gens serviles soumis à la dictature du parti communiste.

Nous, nous sommes des êtres libres, et en êtres libres, nous avons préféré nous en remettre prioritairement à la police, et plus accessoirement à la biologie à qui l’on demande tout sans savoir exactement ce que l’on attend d’elle. Car enfin, des variants et des mutants, dans les espèces virales instables, comme les myxovirus et les coronavirus, nous en avons tous entendu parler sur les bancs de l’université, voilà fort, fort longtemps…

Personne ne sait quand nous sortirons des temps du Covid, peut-être, certainement même, faudra-t-il apprendre à vivre avec ce virus comme nous vivons avec les myxovirus influenzae ou d’autres microbes.  C’est même le plus probable, le zéro virus comme le zéro mort dans la guerre étant des slogans ou des chimères. Et nous n’allons pas nous épuiser à courir derrière des chimères. Que diable, instruits enfin de l’inévitable banalité de l’extraordinaire, soyons pour une fois intelligemment modérés !       
C.C.

Editorial : Veillée d’armes

Nous pressentons déjà que nous allons tous perdre quelque chose que nous aimions. Je ne parle pas ici des malheurs personnels, des chagrins, des pertes inconsolables que vivent ou vivront de nombreux êtres humains en ces temps épidémiques. Je songe à autre chose de beaucoup moins brutal mais de tout aussi irrémédiable que la mort, un sentiment insidieux, tenace de fin de civilisation. Et dans ce sentiment étrange de la perte d’un monde, il en va aussi de notre complicité plus ou moins grande avec lui, avec quelque chose ou des choses, plus ou moins nombreuses que nous aimions par lui et en lui. Nous pressentons déjà que ce qui s’est ruiné en quelques semaines, c’est notre présence insouciante au monde et l’ensemble des appuis et des harnachements par lesquels nous rendions cette présence plus complice qu’étrangère. Nous avons tous perdu une part de notre complicité avec la civilisation.

O bien sûr, nous ne pleurons pas l’effondrement de la société spectaculaire-marchande, mettant en scène par tous les moyens techniques possibles, son narcissisme, sa frénétique boulimie de neuf, son rêve infantile de village planétaire. Cette société-là avait, si l’on y regarde bien, sombré depuis bien des années. Plus personne ne rêvait d’Amérique, ou du moins de cette Amérique façonnée par une certaine idée de la démocratie et du progrès, forgée après la défaite des fascismes européens. A l’instant même où le mur de Berlin s’était effondré en 1989, emportant dans ses gravats le communisme soviétique, la société américaine désormais sans rivale, sans ennemie, n’avait pas tardé à se mutiler et à renier ses ferments d’utopie. Mais avons-nous fait mieux en Europe, après 89 ? Avons-nous pensé une autre civilisation, un autre rapport au progrès, aux sciences, à la richesse, à la justice sociale ? Non. Nous avons suivi, en traînant parfois les pieds, mais nous avons suivi. Quelque chose que nous aimions dans notre monde, indissociable de ce que nous détestions en lui, nous y faisait prendre appui. Ce n’est pas le plus petit effet apocalyptique de cette pandémie virale : Nous retrouvant brutalement sans nos plus chers étais, sans nos plus intimes appuis, il devient au-dessus de nos forces d’accorder encore un appui amical, ne serait-ce que lointain, à ce monde.  Comment prendrions-nous une fois de plus au sérieux la triomphale marche du progrès dont on nous martèle sur tous les écrans, sur toutes les ondes, que s’il n’est pas interdit d’en contester certaines injustices marginales, il est absolument déraisonnable d’en nier l’impérieuse nécessité ?

En si peu de temps que cela nous suffoque, le sentiment de la présence insouciante au monde s’est volatilisé et pas seulement sous l’effet contagieux de la peur. Nos modes de pensée, nos échelles d’évaluation de ce qui compte, notre plus ou moins grande clairvoyance dialectique ont été affectés tout uniment. Nous avons perdu dans la tourmente nos guides et nos experts, ceux en petit nombre qui bornaient la pensée à la philosophie et ceux qui, en bien plus grande quantité étaient convaincus de pouvoir s’en passer par les seuls miracles de la technologie. D’une certaine manière, l’humanité ordinaire pressent qu’elle est livrée à elle-même.

Aussi bien, le monde n’est pas devenu seulement plus dangereux, il s’est entièrement révélé en quelques semaines comme un monde authentiquement kafkaïen. Et dans un tel monde, comme l’a dit Kafka, il va nous falloir apprendre à penser et à agir, sans appuis, sans ces appuis que nous aimions et dont nous commençons tout juste à pressentir la perte. Et d’abord et en premier lieu, ce que nous avons découvert et dont nous confessons avec trouble, avec tristesse l’impact dévastateur, c’est une certaine forme de paralysie ou d’impuissance de la science médicale. La mise en sécurité de l’humanité globale par la médecine qui était un des piliers de notre civilisation a failli. Cette pandémie mortelle succède à trois lourdes alertes virales, heureusement avortées, qui se sont succédées en une dizaine d’années. Et on ne peut pas ne pas songer aux prochaines. Soyons clairs ! Pour l’heure, et avant qu’un collège international de chercheurs, de médecins, de virologues ne jette de véritables lumières sur les épidémies virales ou sur leur traitement, il n’est pas excessif de dire que l’appui médical serein à ce monde a sauté !

Il est aujourd’hui une autre évidence que nous osons à peine formuler, tant elle est écrasante, tant elle pèse sur nos vies, tant elle nous fait ressentir la perte de ce que nous aimions si naïvement hier : la proximité du monde lointain est ajournée pour une durée indéfinie. La distance s’éprouve à nouveau dans toute sa rigueur, et pas seulement sous l’espèce des mesures de distanciation entre les hommes conçues à titre prophylactique contre la propagation virale.

Ce qui a été brisé, plus essentiellement, c’est l’articulation prolifique de la science, de la technique et de l’économie qui a gouverné la pensée politique et la vie du plus grand nombre depuis l’après-guerre. Ce qui a été enseveli en un rien de temps, c’est le fantasme d’une économie-monde unifiant à grande vitesse l’humanité tout en la soumettant à un frénétique mouvement de délocalisation des hommes et des productions.

Et nous commençons à pressentir vraiment certaines choses qui restaient jusque-là des hypothèses marginales :

– Plus hautes seront demain nos exigences scientifiques, et plus modeste devra être notre « train de vie ».

– Plus ardentes seront nos recherches dans tous les domaines du savoir, plus partageables le seront-elles grâce aux satellites et aux fibres, et plus nous aurons à réapprendre à vivre dans des économies proches.

– Plus excentriques et puissants seront nos échanges intellectuels par-delà les frontières, et plus nous aurons à penser dans toutes ses conséquences humaines et politiques l’enracinement.

Il nous faut considérer que le repos forcé qui est le nôtre, pour cause de confinement, n’est pas une simple parenthèse ou un avant-goût de retraite, mais une veillée d’armes !

Claude Corman  le 04/04/2020

Projet d’exposition sur le communisme et l’idée européenne

Congrès international  des écrivains, pour la défense de la Culture. Paris du 21 au 25  Juin 1935.

A l’exception de Julien Benda, tous les écrivains occidentaux présents (Guéhenno, Gide, Malraux, Nizan…) imaginent  et saluent la naissance d’une nouvelle littérature en URSS.

Pour Benda, il y a cependant une différence radicale entre la conception occidentale  de l’art littéraire et la conception communiste. La première est l’héritière d’une longue et disparate tradition qui intègre à des degrés variables la philosophie grecque, la théologie chrétienne, les jésuites, l’université, l’humanisme européen, elle en est comme l’élargissement et l’approfondissement. Cette littérature, au sens large, puisqu’elle implique de nombreuses œuvres de l’esprit, du roman à l’essai, de la poésie au théâtre, n’est pas le reflet de l’activité économique des hommes, elle en est même radicalement indépendante et cette liberté de création situe l’art occidental en opposition à l’art communiste qui doit servir l’objectif révolutionnaire du prolétariat et liquider le formalisme esthétique bourgeois.

En Juin 1935, toutefois, et malgré quelques réserves liées au poids de la bureaucratie bolchevique dans l’expérience révolutionnaire russe, cette opposition d’essence entre la culture occidentale et la culture communiste passe au second plan derrière l’urgence du combat antifasciste et antinationaliste. Stefan Zweig, dans son  Monde d’hier, écrit quelques années après ce Congrès, placera la folie nationaliste au cœur des Ténèbres qui recouvrent l’Europe. Le communisme soviétique est alors encore un allié, un puissant allié contre la Terreur hitlérienne.

Guehenno, dans sa réponse à Benda réfute la coupure entre la culture humaniste occidentale et la culture marxiste. « Il n’est question que d’humanisme, la révolution russe n’est qu’un cas d’une immense, longue et patiente révolution humaniste qui est en route depuis que l’histoire de l’homme a commencé. Je ne pense pas le moins du monde qu’il y ait lieu d’opposer le marxisme soviétique à l’humanisme…»

André Gide commence son discours en enjambant la controverse. Au lieu de rester captif d’un côté de la rivière, il décide de prendre de la hauteur. Il n’y a pas d’un côté la littérature individualiste, séparée du peuple, nourrie aux sources de l’érudition et de l’histoire occidentales et de l’autre une littérature propagandiste, utilitaire, collectiviste, obscurément matérialiste. « Tout comme je prétends rester profondément individualiste, en plein assentiment communiste et à l’aide même du communisme. Car la thèse a toujours été celle ci : c’est en étant le plus particulier que chaque être sert le mieux la communauté. Il s’y ajoute aujourd’hui cette autre thèse, pendant ou corollaire de la première : c’est dans une société communiste que chaque individu, que la particularité de chaque individu, peut le plus parfaitement s’épanouir ; ou comme le dit Malraux, dans une préface toute récente et déjà célèbre : «  Le communisme restitue à l’individu sa fertilité. »

A son retour d’URSS, on sait que Gide se fera beaucoup plus critique sur le régime communiste et ses mensonges. Mais dans son discours de Juin 1935, il n’a pas encore foulé  le sol de la Russie soviétique. Répondant à un chroniqueur de l’Action française qui concluait qu’ : « entre la civilisation et la sincérité, il faut choisir », Gide s’emporte : « Et bien, non! Je n’admets pas que la civilisation soit nécessairement insincère… Cette notion de sincérité me paraît d’une extrême importance, car je me refuse à la cantonner à l’individu. Je dis que la société même est insincère, lorsqu’elle prétend étouffer la voix du peuple, lui enlever l’occasion, la possibilité même de parler ; lorsqu’elle maintient le peuple dans un tel état d’abêtissement et d’ignorance qu’il ne sache même plus ce qu’il aurait à nous dire, ce que la culture aurait si grand profit à entendre de lui…. L’URSS nous offre actuellement un spectacle sans précédent, d’une importance immense, inespérée et j’ose ajouter : exemplaire. Celui d’un pays où l’écrivain peut entrer en communion directe avec ses lecteurs. »

Autrement dit, ancêtre de Castoriadis et de Lefort, anticipant aussi la pensée de Debord sur le prolétariat dialecticien, Gide imagine un peuple pensant, un peuple de lecteurs, nourri d’art et de littérature ; non pas une masse amorphe, servile, engraissée de slogans, mais un peuple fait d’individus pensants,  mettant en commun non pas une réflexion minimale et sommaire, celle là même qui forge l’univers insincère de la bureaucratie, mais ce qu’ils ont chacun, en propre, de caractère, de particularité, de désirs, de pensée.

Un an plus tard, Gide, après sa confrontation à la réalité soviétique, n’aura pas de mots assez forts pour condamner une société qui a trahi et défiguré les idéaux communistes, ses propres idéaux en quelque sorte : « Du haut en bas de l’échelle sociale reformée, les mieux notés sont les plus serviles, les plus lâches, les plus inclinés, les plus vils. Tous ceux dont le front se redresse sont fauchés ou déportés l’un après l’autre. Peut-être l’armée rouge reste-t-elle un peu à l’abri ? Espérons-le ; car bientôt, de cet héroïque et admirable peuple qui méritait si bien notre amour, il ne restera plus que des bourreaux, des profiteurs et des victimes. »

Le pressentiment de l’écrivain deviendra hélas si réel, si palpable, si vrai en définitive que les archives du communisme léguées aux enfants du 21e siècle seront pour l’essentiel celles du Goulag. La dissidence russe, dans le sillage de Soljenitsyne, n’en finira pas de commenter, de Pliouchtch à Zinoviev, l’ampleur du désastre bureaucratique et le caractère illusoire et funeste du rêve communiste.

Mais la parole de Gide, fût-elle brutalement et amèrement déniaisée par son voyage en URSS, garde toute son actualité. C’est quand la civilisation cultive en son sein l’insincérité que le peuple s’abandonne aux imposteurs et aux trafiquants d’idéologie, aux derniers maîtres du mensonge. Là les secrets despotes de la bureaucratie, ici, les orchestrateurs zélés du spectacle, de la transe.  Le peuple dans les deux cas est renvoyé à l’ignorance et soumis à des cures répétées d’abêtissement.

Aldous Huxley, analysant les rapports entre écrivains et public, et distinguant à cette fin la littérature propagandiste qui tente d’influencer politiquement la conscience commune des citoyens et la littérature d’imagination qui essaie de toucher directement les individus, livre dans ce Congrès une opinion personnelle qui vaut, je crois pour toutes les formes de constructions idéologiques totalitaires : « Dans la propagande totalitaire, le facteur décisif n’est pas constitué par ce qui est écrit, mais par ce qui ne l’est pas. L’opinion publique est moins affectée par les discours, les articles et les livres des propagandistes officiels que par le silence complet fait autour de catégories entières de faits et d’idées. »

Ce qui veut dire que les Maîtres de l’insincérité, pour reprendre le mot de Gide, partout où ils exercent ou prétendent exercer une fonction souveraine sélectionnent les faits et les idées à leur convenance, en adéquation à leurs thèmes et solutions favorites. Ce n’est pas tant qu’ils usent et abusent de la censure car si celle ci soustrait tel ou tel texte à la connaissance publique, elle demeure encore une forme de lecture. Que l’on songe aux mises à l’index de milliers d’ouvrages scientifiques et philosophiques par l’Inquisition ou les Jésuites au 17e et 18e siècle! Une telle censure ne visait nullement à installer un ordre nouveau, une humanité nouvelle, mais bien au contraire à préserver la cohésion et l’harmonie spirituelle et sociale de l’ancien Régime. La rétractation de Galilée en 1632 devant le Tribunal du Saint Office en est la plus manifeste illustration. 

La censure totalitaire est d’une autre espèce. Le silence complet fait autour de catégories entières de faits et d’idées  est le silence qui s’est lui même fortement établi dans les consciences des propagandistes. C’est parce que de telles consciences ont éliminé de leur horizon ces choses multiples à penser, ces objecteurs du réel, qu’elles peuvent élaborer une charte des littératures et arts constructifs et serviles. Les Jésuites dissimulaient les objecteurs du réel à la connaissance du public, les esprits totalitaires se bornent à les ignorer et à les mépriser, à les méconnaître…

Les écrivains soviétiques entrèrent alors dans le concert des échanges.

Michel Koltsov, Ilya Ehrenburg, Boris Pasternak et Nikolaï Tikhonov confirmèrent, chacun dans un style plus ou moins militant, la naissance d’une autre littérature en URSS, une littérature faite enfin pour le peuple et sur le peuple, ajoutant au souffle épique de la saga prolétarienne l’exigence révolutionnaire de l’éducation.

Ilya Ehrenburg :
« Il n’y a pas de cloison chez nous entre le travail et le loisir. Le travail n’est pas la répétition automatique de certains gestes et le loisir n’est pas le désœuvrement. Quand dans nos kolkhozes des acteurs jouent Shakespeare, les kolkhoziens, le rideau tombé, promettent d’augmenter la récolte. N’ont-ils pas compris Othello, ou les acteurs ont-ils introduit au cours de la tragédie un couplet de propagande ? Non : les spectateurs ont été remués par le spectacle, ils se sont senti croître miraculeusement. Reconnaissants envers les acteurs, ils parlent avec pudeur de cette croissance. Ils offrent en échange leur création, car ce sont des créateurs, eux aussi ; leur création, c’est le blé ou le seigle. »

Michel Koltsov :
« L’écrivain satirique de la société nouvelle par sa création même change de thème et de ton… Les thèmes et les objets du rire changent, son ton aussi devient nouveau. La supériorité morale a cessé d’être un privilège d’hommes physiquement faibles et peu nombreux. Ce n’est pas le désespoir, c’est la fierté qui inspire la satire, son rire n’est pas fielleux , mais sain et joyeux »

Nicolas Tikhonov :
« La poésie soviétique a d’abord apporté au monde en premier lieu des forces nouvelles, des voix nouvelles, de nouveaux genres, de nouveaux mots. Maïakovsky !  Le Maître de l’ode soviétique, de la satire, du théâtre bouffon, de la comédie en vers ! Pour la première fois, la voix d’un poète prolétarien a rivalisé avec les voix ancestrales des vieux écrivains d’odes, et elle les a vaincus…
Nos lecteurs n’ont pas assez de livres. Nous venons de commencer, mais nous avons déjà fait beaucoup. Nous tenons notre poudre lyrique au sec. Nous ne craignons aucun ennemi. »

Boris Pasternak :
« … et plus il y aura d’hommes heureux, plus il sera facile d’être artiste. »

De ces quatre écrivains soviétiques d’avant la Grande Terreur, trois ont connu des destinées mouvementées et l’un d’eux une fin tragique. Michel Koltsov fut exécuté par les sbires de Beria, on ne sait pas trop quand, en 1940 ou 1942, à l’époque des grandes Purges. Les chefs d’accusation se cumulèrent dans une consternante incohérence : intellectuel juif, espion allemand (du fait de son mariage avec une allemande), ami d’André Malraux…

Pourtant Michel Koltsov incarnait plus que tout autre le metteur en scène stalinien des devoirs de la littérature révolutionnaire. Fils d’un pauvre cordonnier juif, il devint rapidement une figure du journalisme de propagande des Izvestia à la Pravda. Il fut un si bon apologète du régime communiste qu’on le nomma  directeur du service culturel du ministère des affaires étrangères. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il dirigea la délégation soviétique au Congrès international pour la défense de la Culture qui se tint à Paris en 1935 et à Barcelone  en 1937.

Entièrement dévoué à la politique stalinienne pendant la guerre d’Espagne, il combattit le POUM et les anarchistes avec la même vigueur que les franquistes.

Et, bien qu’en cette année 1935, il se fit l’avocat parfaitement docile d’une satire joyeuse, saine et fière, et fustigea ces littérateurs aux physiques malingres, ceux là même de sa propre race, grâce au  génie révolutionnaire qui lui avait fait accomplir sa mue intime, sa métamorphose en héros de la geste communiste, Michel Koltsov fut exécuté sur ordre de Staline quelques années plus tard.

André Malraux se chargea du premier discours de clôture : « Camarades soviétiques…. Mille différences jouent sous notre volonté commune. Mais cette volonté est, et lorsque nous ne serons plus qu’un des aspects de notre temps, lorsque toutes ces différences seront conciliées au fond fraternel de la mort, nous voulons que ce soit ce qui nous a réunis ici, malgré toutes les faiblesses et les combats de notre réunion, qui impose une fois de plus à la figure du passé sa métamorphose. »

C’est en feuilletant les interventions des écrivains à ce Congrès de 1935 (et je n’ai pas évoqué ici les plus acquises à la pensée marxiste du Parti Communiste français,  celles de Nizan, d’Aragon ou de Vaillant-Couturier, en attendant la germination de la pensée sartrienne sur l’engagement) que l’on mesure la toute puissance des idées communistes à la veille de la seconde guerre mondiale. Les autres ! Ils avaient basculé dans le camp honni de la Réaction, Maurras, Drieu, s’étaient empêtré dans les marécages chrétiens ou humanistes, Bernanos, Rolland,  d’autres allaient dans un  proche futur trahir l’idéal révolutionnaire, faute de pouvoir se hisser à une vision dialectique et prolétarienne de l’Histoire en cours, Camus !

Soixante dix ans après, c’est comme si l’idée communiste avait été ensevelie, recouverte de gravats par les pelleteuses de l’Histoire.

 Et c’est ce recouvrement, à la fois légitime et absurde qu’il s’agit aujourd’hui de questionner, alors que l’idée européenne, elle même, qui s’était largement fondée sur la résistance à la division politique de l’Europe, est aujourd’hui tout aussi menacée de sidération et d’impuissance que l’idée communiste, hier…

Parler de nos jours de l’idée communiste est un défi, et presque une provocation pour la pensée, tant le communisme, qui hantait autrefois la planète est lui-même hanté de nos jours par ces milliers et milliers de spectres qui s’accrochent à ses vêtements et lui demandent justice.

Et du coup, les témoins à charge ne manquent pas.  Certains, toutefois, ont eu, dans les temps où l’éloge l’emportait sur l’opprobre, des considérations très « inactuelles » sur l’absurdité du régime soviétique, à l’instar de Joseph Roth, qui liait la nazification de l’Allemagne à la trahison de l’idée communiste.

Dans sa correspondance avec Stefan Zweig qui court sur une dizaine d’années, de 1927 à 1938, il écrit le 30 Novembre 1933 :  « Le communisme n’a pas du tout « transformé toute une partie du monde ». Rien du tout ! Il a engendré le fascisme et le national-socialisme et la haine contre la liberté de l’esprit . Qui approuve la Russie approuve de ce fait le IIIe Reich »

Ce jugement, grosso modo contemporain du Congrès des intellectuels pour la défense de la Culture contredit totalement les points de vue de la majorité des écrivains présents. C’est un jugement sombre autant qu’expéditif.

Roth est un juif autrichien et allemand, il écrit dans des journaux viennois et berlinois, il tente à sa manière d’être un écrivain européen de langue allemande, jusqu’à ce que l’Allemagne s’abandonne à la barbarie du troisième Reich.

« L’Allemagne est morte. Pour nous, elle est morte. On ne peut plus compter sur elle. Ni sur sa bassesse ni sur sa grandeur. Ce fut un rêve. » (lettre à Zweig du 29 Novembre 1933).

On comprend que Roth, exaspéré par l’impudique bêtise des patriotes allemands, en soit venu à rejeter tous les nationalismes, dont celui qui séduit son propre peuple, dans la fosse commune des conneries humaines, mais il pousse plus loin sa fureur. Il confond  nazisme et communisme, et rend  même ce dernier en partie responsable de la croissance du premier. C’est qu’à ses yeux, les deux régimes partagent une haine semblable contre la liberté de l’esprit, malgré des idéologies radicalement inverses, l’assomption des mythologies raciales ici, la victoire universelle de la classe opprimée là. Ce fut aussi, plus tardivement il est vrai, le sentiment exprimé par Vassili Grossman dans son livre « Vie et Destin ».

Mais quelle est donc la nature profonde de cette parenté, une fois écarté l’argument de l’opportunisme géopolitique, que le pacte Ribbentrop-Molotov illustra spectaculairement quelques années plus tard ?

Il nous serait aisé de répondre en héritiers d’Hannah Arendt : le système totalitaire. Mais outre que le stalinisme en 1933, n’a pas encore développé à une échelle de masse son archipel du Goulag, nous ferions fausse route. Le livre d’Hannah Arendt « Les origines du totalitarisme » date de 1951. Certes, un certain nombre d’éléments sont communs aux deux dictatures : les camps de concentration, le goût de la propagande, le règne de l’intimidation, le mépris de la démocratie, mais les logiques économiques sont très différentes tout autant que leurs conceptions de la race ou de la fraternité des peuples. Le marxisme léninisme force encore le respect des consciences modernes déboussolées par la grande guerre de 14-18, ne serait-ce qu’en entretenant l’idée d’une solidarité transnationale des opprimés quand le nazisme débite ses hallucinations aryennes sur les races supérieures et inférieures.

En vérité, j’aurais été incapable de comprendre en profondeur ce que voulait dire Roth, son histoire d’équivalence des nazis et des communistes, si je n’avais pas lu ce petit passage d’un livre de Imre Kertész : « En revanche, nous avons connu des empires fondés sur des idéologies qui se sont avérées dans la pratique n’être que de simples jeux de mots, et c’est justement leur nature de jeu de mots qui les rendait si utilisables, c’est-à-dire en faisait des instruments de terreur efficaces. Nous savons par expérience que l’assassin et la victime avaient pertinemment conscience du fait que ces ordres idéologiques étaient vides et dépourvus de sens : et c’est cette conscience qui a conféré leur bassesse particulière et unique aux horreurs commises au nom de ces idéologies, c’est cela qui a causé la perversion radicale des sociétés qui leur étaient soumises.[1]»

La parenté indicible découlerait de l’usage massif et massivement criminel d’un jeu de mots !

Cela semble stupéfiant, à prime abord, mais comment comprendre autrement, sans la puissance formidablement perverse du jeu de mots, que les grandes purges staliniennes aient été, malgré leurs ignominies et leur méchanceté, et sans que la société entière piaffe de rire, de la base au sommet, exposées comme des étapes nécessaires dans la construction d’une société sans classes et sans Etat, une étape indispensable dans la marche vers le paradis communiste ?

Kafka a dit quelque chose d’assez voisin des mots de Kertész : Les chaînes de l’humanité torturée sont en papier de bureau ! Pas en fer, pas en acier inoxydable, pas en matériau incorruptible, non, du simple papier de bureau qui peut s’empiler ou s’envoler sans qu’en apparence le sort des hommes change. Sauf si l’on a décidé d’accorder foi à certaines feuilles en papier de bureau qui dès lors vont être répliquées, traduites, distribuées, honorées, fétichisées, placardées. Et c’est le sort que leur réserve l’humanité qui décide finalement de leur statut historique. Mais au départ, ce ne sont que jeux de mots et papier de bureau. Quoi de plus imbécile que les théories nazies sur les races supérieures et inférieures, mais aussi quoi de plus absurde que la dictature d’un parti exercée au nom du prolétariat ? Si le prolétariat, où qu’il se soit trouvé, dans quelque pays de ce vaste monde, avait pu réellement et directement exercer une dictature, il aurait sur le champ changé de nom, de rang et de classe !

Toutefois, quand Roth écrit à Zweig, dans les années 1934, 1935, les nazis mènent déjà le bal en Allemagne, ils poussent leurs pions en Autriche et sont de fait les inspirateurs de la nouvelle politique européenne occidentale. La révolution spartakiste a été balayée en Allemagne, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont morts en 1919, les communistes allemands sont cantonnés dans des actions de résistance à l’ « Adolferie ». Et en France, le Congrès international des écrivains pour la défense de la Culture qui se déroule en Juin 1935, à Paris, s’efforce par tous les moyens, en se bandant les yeux s’il le faut , de trouver dans la littérature soviétique le contrepoint nécessaire à la littérature nationaliste hystérique qui submerge par vagues croissantes la bonne pensée libérale, l’esprit cosmopolite européen, la pondération humaniste des passions chauvines.

Un parti, un régime, un mouvement sont forts, non pas parce qu’ils disposent d’atouts idéologiques en plus grand nombre, de disciples plus zélés ou féroces, de mensonges plus séduisants, de solutions politiques plus convaincantes, mais parce qu’ils parviennent à fixer les obsessions d’une époque, à saturer de leurs slogans l’atmosphère du temps, à tourner en leur faveur le champ des questionnements. Et ils ne peuvent préempter l’esprit politique d’un temps que dans la mesure où la vitalité, l’énergie, la véhémence de leurs multiples adversaires se sont peu à peu délitées dans l’ordinaire grisâtre des jours ou se sont fractionnées à l’infini.

En Europe, toujours en 1935, à Vienne, Husserl donne sa fameuse conférence sur la crise de l’humanité européenne et, on l’a sans doute oublié, sur le risque parallèle ou mieux, consubstantiel à cette crise, du « naturalisme » scientifique, c’est-à-dire de la spécialisation et de l’autonomisation croissante des différents savoirs humains. La crise de l’humanité européenne est aussi, peut-être avant tout une démission de l’esprit européen devant le gigantesque travail qui attend  la pensée au XXe siècle : créer le tissu interstitiel philosophique qui puisse maîtriser l’indépendance croissante des sciences et leur tendance à l’ultra spécialisation.  On sait ce qu’il en est advenu. La philosophie a été séduite par une dénonciation de la Technique travestie dans un lumineux projet de réhabilitation de l’Etre  ou s’est mise à courir derrière les sciences sans jamais être en mesure de les rattraper.

En 1935, malgré cet appel pressant à l’humanité européenne du réputé illisible Husserl au Kulturbund de Vienne, Heidegger a déjà triomphé de son maître, il a installé pour de nombreuses années au firmament de la philosophie européenne ses concepts et son style. L’adhésion d’Heidegger au parti nazi n’est pas un épisode malheureux, l’expression contingente d’une lâcheté, elle est très étroitement liée à son rejet des travaux colossaux dont Husserl charge la raison humaine : penser le tissu conjonctif de la pensée, à l’âge d’autonomisation accélérée et extrêmement efficace des sciences de la nature. Incorporer à la philosophie, à l’art, à la littérature, à la sagesse la multitude des concepts scientifiques novateurs, devait être le véritable enjeu de l’humanité européenne. En s’y dérobant, elle a laissé la place aux communicants, aux médiateurs, aux intermédiaires[2], qui font circuler les connaissances humaines selon un mode désormais publicitaire et anti- politique.  Dans les années d’avant-guerre, ce dérobement favorise la victoire des partis politiques aveugles à la dilapidation de la complexité européenne et ardents promoteurs d’une pensée sommaire mais fusionnelle. Loin d’interroger les risques de nihilisme liés à une technique libérée des contrariétés de la pensée, les partis fascistes vont assujettir et mobiliser la technique à la seule fin d’édifier des régimes entièrement stupides qui ont remplacé la pensée par la transe.

Cette mobilisation colossale, effrénée, exaltée par toutes les techniques de la propagande et de l’intimidation grossière deviendra le critère le plus distinctif des sociétés totalitaires. La bêtise exerçant toujours un effet de sidération sur les « âmes nobles », les grands intellectuels allemands et autrichiens, Thomas Mann ou Stefan Zweig réagirent au désastre quand il fut trop tard et en France, rares furent ceux qui flairèrent le parfum « totalitaire »[3] chez les staliniens. Le Congrès international des écrivains pour la défense de la Culture joue clairement Staline contre Hitler avec une bonne foi qui nous déconcerte aujourd’hui.

Joseph Roth ne parle pas en homme de lettres, en écrivain, en auteur, du communisme. Pas plus qu’il ne ferraille avec la médiocrité de la pensée petite bourgeoise, craintive et affairée qui l’entoure dans ses années d’exil en France ou en Belgique,  il ne cherche pas à se hisser à la hauteur de l’idéal communiste afin d’en capter quelques rayons de noblesse et de gloire. Non. Il a en tête cette « dictature du prolétariat » qui a amené au pouvoir une espèce d’hommes comme Staline faisant la fête au Kremlin quand la misère noie l’Ukraine, ce type nouveau et étrange de petit père des peuples, despote adulé, vénéré comme un Saint, comme un Starets (aurait dit Dostoïevski)  qui a chassé la barbarie des propriétaires et des banquiers, mais organise rudement, à la manière d’un tsar, les colonies pénitentiaires de la nouvelle Russie ! Et un type de régime dans lequel les mieux notés sont les plus serviles, les plus lâches, les plus inclinés, les plus vils !

De ce communisme marxiste léniniste brillant de l’éclat auroral de l’étoile rouge, mais enfoncé peu à peu dans les désastres de la paranoïa stalinienne, plantant symboliquement les masses sur le trône, mais amenant de fait une couche de bureaucrates serviles au pouvoir, oui , de cela , de ce communisme nationaliste, antisémite, chauvin, brutal, il ne reste que la parenté établie dans les livres d’Histoire entre stalinisme et nazisme, tous deux voués à ériger des règles d’obéissance générale à leur criminel despotisme de race ou de classe.[4]

Mais où est alors l’alternative politique en Europe ? En quel lieu, en quelle université, dans quel parti peut-on défendre la liberté et la Culture en 1935 ?

André Malraux, Aldous Huxley, André Gide, Jean Guehenno sont aujourd’hui connus pour tout autre chose que leur participation au Congrès de 1935 des intellectuels pour la défense de la Culture, il ne viendrait d’ailleurs à l’esprit de personne aujourd’hui de les considérer comme des proches de la troisième Internationale. Et si Pasternak est encore célèbre, il le doit à son roman « Le docteur Jivago » et pas du tout à sa défense d’une littérature soviétique rompant avec les canons de la littérature bourgeoise.

Et d’autre part, je me pose moi-même la question :

A quoi bon nourrir une réflexion contemporaine sur l’idée communiste à partir d’écrits et de correspondances datant des années trente ? N’est-ce pas là ressassement ou mélancolie ou impuissance à imaginer et à entendre le mouvement de notre temps, sa musicalité, ses drames, ses impasses, ses promesses, ses fureurs?

Par l’énumération des nombreuses analogies politiques et angoisses sociales qui en soulignent la similitude, n’établit-on pas au moindre frais la carte des correspondances de cette époque et de la nôtre et ne risque-t-on pas de s’octroyer le beau rôle, en expurgeant l’idée communiste de ses démons, de ses mensonges, de ses jeux de mots criminels, à la lumière de ce qui advint plus tard ?

La question se repose néanmoins en notre temps comme en 1935 : En quel lieu, en quelle université, dans quel parti, peut-on défendre la liberté et la culture en Europe ? Où et comment penser la crise multiforme de l’humanité européenne ? Peut-on rediscuter l’idée communiste ?

Certes, l’Europe, après la seconde guerre mondiale, s’est dotée d’instruments politiques et d’institutions communes qui, quoique souvent critiqués comme étant en définitive des outils technocratiques ne facilitant pas la vie des peuples, ont au moins contribué à fortifier un sentiment d’appartenance à un ensemble commun.

Mais, au lieu que l’effondrement du mur de Berlin en 1989 et l’entrée dans l’Union de nombreux pays de l’Europe de l’Est aient créé une nouvelle dynamique européenne, ce sont au contraire les partis nationalistes, populistes et souvent xénophobes, qui ont le vent en poupe. Leur volonté de rétablir les frontières, de renforcer les identités nationales au détriment des cultures hybrides et métissées, leur rejet du pouvoir « illégitime » de Bruxelles, leur mise en cause de la monnaie unique, emportent l’adhésion d’une fraction croissante des populations qui vivent de nos jours des déclassements de tous ordres.

Après tout, n’est-ce pas la conséquence tardive de ces innombrables déracinements techniques, économiques et culturels dont Simone Weil avait fait un inventaire tranchant et prophétique dans son plaidoyer pour une civilisation nouvelle, écrit à Londres en 1943[5]?

Et du coup, la résurgence de ces  partis nationalistes captant toute l’attention des défenseurs de l’Union européenne, marginalise comme désuètes ou archaïques les positions des gauches européennes héritières de la pensée communiste et en cela très opposées à la coloration fortement libérale du projet économique européen.

C’est comme si l’idée communiste était devenue l’impensé de la conscience politique européenne, qu’elle était désormais tout bonnement impensable ! Contrairement aux idées nationalistes, souverainistes ou xénophobes auxquelles ont consent une certaine forme de modernité (le FN pose souvent de vraies questions mais y apporte de mauvaises solutions, avait dit Laurent Fabius), toute attitude qui, de près ou de loin revendique une parenté avec les idées communistes est jugée ringarde, liberticide et affabulatrice…

Le constat semble manifeste : Depuis la décomposition de la troisième Internationale, jamais les idées communisantes ou révolutionnaires n’ont retrouvé la vigueur et la santé de leurs aînées. Des milliers de fantômes à la vie prématurément fauchée grignotent à chaque moisson le cœur de ces idées résurgentes, à la manière des noirs corbeaux picorant la céréale fraîchement coupée. Et ces idées du coup, ne pouvant se défaire de leurs spectres, ne font que participer à la ruine de la pensée communiste…

Recouverte et ensevelie par les salissures staliniennes, l’idée communiste repousse dans nos pays par misérables touffes, comme une mauvaise herbe. Même la Ligue communiste révolutionnaire a préféré s’appeler Nouveau Parti anticapitaliste, tant il semble aujourd’hui plus aisé et profitable d’exprimer sa grogne contre le Capital que de ressusciter un spectre, comme le moins « marxiste » des philosophes contemporains s’est efforcé, solitairement, d’y œuvrer.

Le schisme en Europe, comme l’avait dit Raymond Aron, c’était Berlin Ouest et Berlin Est. Dans la Berlin réunifiée, se sont envolées pour toujours les chimères communistes. Sans doute ! Mais n’est-ce pas ignorer le cœur du vrai schisme qui menace encore de nos jours l’Europe : la perte du lien (si tant est qu’il ait jamais existé !) entre les populations qui subissent le primat de l’économie de marché sur toutes les autres dimensions de l’activité humaine et le cosmopolitisme éclairé des élites artistiques, intellectuelles et savantes de l’Europe. Or, c’est bien la recherche d’un tel lien que le communisme, du moins sous la forme que lui prêtaient les écrivains du Congrès pour la défense de la Culture en 1935, s’était efforcé  sans y parvenir, d’animer, de rendre consistant. Ce n’est pas une mince chose, car, il en va, avec ce lien, de l’avenir de l’humanité européenne…

Si la dictature du prolétariat s’est éloignée de notre horizon politique, c’est pour avoir cédé aisément la place à une autre dictature, infiniment plus fluide, plus impalpable, la dictature de la contemporanéité.

Par cette dictature, sont congédiés aussi bien les pratiques, cultures, modes de vie du passé que les métamorphoses, révolutions, utopies qui pourraient advenir dans le futur.

La seule utopie façonnée par la soumission générale au temps présent est d’ordre technique : elle consiste à traduire en termes bio-médicaux ou marchands, toutes les insuffisances, faiblesses, manques, défaillances grâce auxquelles s’est construit pendant des siècles ce que l’on pourrait nommer l’esprit humaniste ; cet esprit qui sans avoir marginalisé les tensions philosophiques ou théologiques les plus vives, avait réussi néanmoins à façonner une idée de l’homme et de la société qui ne leur devait pas tout. On peut dire que Montaigne ou Spinoza incarnèrent en leur temps cet esprit humaniste, aussi étranger au mimétisme sublime et surhumain du christianisme qu’à ses multiples avatars politiques. On composait dorénavant avec l’humain, imparfait, malade et partiellement sociable.

Et il n’est pas insensé d’avancer que la civilisation techno-économique qui s’est déployée dans tout l’univers habitable a réalisé concrètement, de nos jours, le programme anti-humaniste le plus conséquent jamais entrevu. Tout ce qui aux yeux de Montaigne exprimait l’humanité infirme et boiteuse de l’homme, accablée des maux croissants que l’âge fait subir à l’individu autant que par l’ignorance des vérités ultimes qui lui sont à jamais soustraites, est en passe d’être surmonté :
« Dieu fait grâce à ceux, à qui il soustrait la vie par le menu. C’est le seul bénéfice de la vieillesse. La dernière mort en sera d’autant moins pleine et nuisible : elle ne tuera plus qu’un demi, ou un quart d’homme. Voilà une dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort : c’était le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon être, et plusieurs autres, sont déjà mortes, autres demi-mortes, des plus actives, et qui tenaient le premier rang pendant la vigueur de mon âge. C’est ainsi que je fonds et échappe à moi ».

Désormais, la chute d’une dent n’est plus un phénomène naturel, le signe d’une décrépitude qui nous mène à la mort en morceaux, en être pas complètement entier, en demi ou quart d’homme. Les dentistes comme les sexologues remédient à nos lacunes, à nos trous d’être dans lesquels s’engouffre la vie qui dure trop. Nous n’en sommes qu’à l’aube de ce vaste programme médical : les pace-makers et les dialyses rénales auront des enfants infiniment plus performants et efficaces. L’assistance aux vieillards dépendants sera confiée à des robots.

Et alors que Montaigne, s’interrogeant sur la nature du nouveau Monde dans son chapitre sur les cannibales, arbitrait en faveur de l’innocence des Indiens contre les mille hypocrisies, vanités, artifices et injustices de notre propre monde, la civilisation contemporaine a rendu tout le monde complice et témoin de ses développements et de ses fabrications. Les Inuits, les habitants des îles Salomon ou les Himalayens ont des portables et des télévisions satellitaires. Il sont enrôlés dans le grand théâtre planétaire, et furent-ils encore assis sur des strapontins, ils ont de toute manière perdu innocence, naïveté, autonomie.

Quand l’humanisme avançait des compensations à l’infortune physique du mal ou de l’âge, et pouvait encore conforter ses sagesses par l’ignorance des sociétés exotiques ou des planètes inconnues, notre monde ne jure à l’inverse que par la volonté de guérison de la plupart des maux et la connexion généralisée de tous les habitants du monde.

De sorte que l’humanisme de Montaigne, de Spinoza ou des philosophes des Lumières s’est dissous dans l’immense mer de la technologie qui propose non pas des compensations et des sagesses, mais des solutions, des thérapeutiques efficaces à l’usure du temps et à l’éloignement physique des humains. Le principe quelque peu sommaire de la réponse marchande à tout besoin ou désir s’exalte dans le mouvement unidimensionnel du dernier né. De sorte que mettant sur le même pied la fusée et le micro-ondes, l’ordinateur et la console de jeux, notre civilisation avance d’un seul tenant et ne sait plus, par cécité ou mauvaise évaluation des différents temps qui tissent tout à la fois le monde et l’humain, développer une véritable théorie de la richesse.

Incapable de concevoir une société où l’on fait les choses lentement et où l’on envoie des fusées vers les lointaines planètes, croyant que si l’on cuit la viande dans des fours d’ancienne facture, on propulse forcément dans l’espace des brouettes, la société marchande moderne crée un état de synchronie généralisée, source d’agitation inépuisable mais aussi de lassitude croissante. Car le Marché reste un niveleur-né !

Mais qu’on s’en attriste la plupart du temps ou que l’on s’en réjouisse, que l’on en tire d’avantageux dividendes ou que l’on s’emploie avec zèle et talent à en consolider coûte que coûte les multiples étais, la dictature de la contemporanéité comme fruit de notre civilisation techno-marchande post-humaniste est devenue l’horizon commun de l’humanité .

Nous sommes plus frères par tweeter, facebook, google ou fly emirates que par nos idées et nos rêves. Et pourtant, si nous sommes submergés par les abominations (toujours les mêmes) des guerres modernes, par les apathies ou les engagements pareillement discutables, pareillement ambigus des démocraties occidentales, nous ne pouvons nous résoudre à accepter l’état délabré du monde. C’est comme si nous gardions en nous la secrète espérance d’un Age d’or de l’avenir. Nous sommes incapables de fermer la porte à la peste.

C’est peut-être au fond ce sentiment accablant de la vanité du monde dès lors que l’on ne se préoccupe plus de bien commun, de commune humanité, de justice sociale qui a été le moteur de cette idée d’exposition. J’avais aussi en tête d’associer à mes toiles et aux textes qui les illustrent d’autres œuvres d’artistes, qu’ils soient graphistes, peintres, vidéastes ou musiciens. Je m’étais enfin imaginé que dans chaque ville qui accueillerait cette expo, les participants seraient en général différents, et que de cette masse de rencontres et de contributions artistiques ou littéraires, pourrait se former un regard vraiment original sur l’idée communiste et européenne.

Une dernière chose ! Il est toujours plus aisé de célébrer que de résister. Aussi bien, celui qui pense pouvoir faire l’économie des folies et des absurdités criminelles du collectivisme ancien afin de se propulser sans entraves dans la seule critique du libéralisme, celui-là, le même qui n’est pas ému par la résistance tragique des poètes russes comme Ossip Mandelstam à la logique bureaucratique, n’a à mon sens rien compris à l’idéal communiste et ne pourra jamais en dire quelque chose de sincère ou de créatif par les mots, les images ou les sons. C’est la seule limite que je fixerais à ce projet d’exposition.

Claude Corman

Septembre 2018


[1] Un autre , Imre Kertész, Actes Sud

[2] Il faut relire la Tradition du Nouveau de Harold Rosenberg.

[3] On a vu plus haut dans quel sens nous entendions la parenté totalitaire

[4] C’est peut-être la plus forte objection que l’on peut adresser à Joseph Roth et à toute forme de raisonnement sur la symétrie et l’équivalence des crimes fascistes et communistes. Car si les cadavres se valent bien sûr, si le sang versé est toujours celui des hommes, les criminels communistes comme Béria, Staline, Mao ou Pol Pot l’ont été doublement, par la terreur exercée sur leurs peuples et par la légitimation de leurs crimes au nom du service rendu à l’humanité.  On ne s’attend généralement pas à ce qu’une dictature militaire ouvre un horizon original et enthousiasmant au peuple qu’elle a mis sous sa coupe et encore moins aux peuples voisins. Tous les systèmes dictatoriaux classiques ne font qu’utiliser les ingrédients traditionnels de la domination : la torture, la peur, la délation, l’enfermement, la disparition. Et si la dictature survit grâce à la terreur, son idéologie, ses valeurs ne sont en revanche ni respectées ni magnifiées. Quand les vicissitudes de l’Histoire renvoient les militaires dans les casernes, les chefs fascistes dans leurs derniers bunkers, il ne reste plus rien ou presque de leur tintamarre, de leurs oriflammes, de leurs saluts à l’unisson, de leurs défilés. La dictature des colonels en Grèce de 1967 à 1974, celle de la junte en  Argentine de 1976 à 1983, de Pinochet au Chili, ou encore celle de Park Chung Hee en Corée du Sud font des milliers de morts, de disparus. Mais quand leur temps est passé, si la mémoire douloureuse de leurs crimes et abominations continue de hanter les victimes, les historiens et les hommes de lettres, aucune valeur transcendante n’est enterrée ou foulée aux pieds. La chute des dictatures fascistes n’entraîne pas dans sa tombe la chute d’une idée, d’une espérance de valeur universelle. Quand les régimes communistes s’effondrent,  ils emportent avec eux « une part de l’horizon indépassable de notre temps ». Autrement dit, ils nous laissent un monde sans horizon utopique.C

[5] « L’enracinement » ,

Retour au sommaire

Entrée galerie – Peintures politiques – Claude Corman

Visite vidéo…

 

 

Peintures et textes…

L’arche commune

Le signal d’alarme (La révolution selon W. Benjamin)

La pendaison de Zavis Kalandra

Le grand œil

La grande fresque

Le triptyque d’Unamuno

La création des malakhim et des qelipot______ (guerre et guerre)

Danse au dessus de l’abîme

Les eaux fortes sur le Bund

Le repas des vautours

Le gentleman de la quatrième cave

Huile sur toile - 90 x 130 cm - 2013

Huile sur toile – 90 x 130 cm – 2013

J’ai pensé à Paltiel Kossover dans le Testament d’un poète juif assassiné d’Elie Wiesel ou à la scène finale du Procès de Kafka avec les deux exécutants de la sentence de mort prononcée contre Joseph K. Dans le livre de Wiesel, les bureaucrates staliniens qui ont décidé la mise à mort du poète juif sont les serviteurs d’un système jugé aussi infaillible que bienveillant, ils acceptent de plein gré et presque avec bonne humeur les tâches les plus ingrates qui leur sont confiées. Comme si l’idée totalitaire au fond dissimulait son immense pouvoir criminel dans l’incontestable  expression de la « fraternité universelle ». Qui aurait la folie de s’opposer au bonheur collectif de l’humanité ? Le bourreau est le gentleman de la quatrième cave, le seul à ne pas avoir délibéré sur la condamnation à mort et qui permet de la sorte à l’illusion fraternelle de se recomposer, ailleurs ou plus tard. La Justice partage sans doute avec le communisme en guerre contre toutes les hérésies ce même souci de la main immaculée. Et c’est pourquoi le gentleman de la quatrième cave me semble le proche voisin des exécuteurs de K dans le Procès de Kafka. La sentence a été transmise à des bourreaux qui ignorent tout des fautes et des délits du condamné. D’une certaine manière, les tueurs qui exercent pourtant l’ultime violence, les gémeaux invertis chez Kafka, le gentleman qui pointe son arme sur le poète chez Wiesel, sont innocentés par leur ignorance. Innocentés et presque anoblis par la grande cause qui les arme, la Justice, le Procès d’un côté, la cause universelle de la classe ouvrière exploitée de l’autre. Le tortionnaire du tableau est un homme à la fois très visible et curieusement grotesque ou inconsistant, malgré l’arme qui scintille comme un jouet sur son ventre et son bizarre chapeau de cow-boy…
C.C.

L’arche commune

Huile sur toile – 210 x 120 cm – 2012

J’ai songé en faisant ce tableau aux magnifiques mots de Philip Roth qui concluent son roman « J’ai épousé un communiste » :

On voit l’inconcevable : l’absence d’antagonisme, spectacle colossal. On voit de ses propres yeux le vaste cerveau du temps, galaxie de feu qu’aucune main humaine jamais n’alluma.

On ne saurait se passer des étoiles. On ne saurait se passer des étoiles et le spectacle de la voûte céleste n’a pas pali parce que nous en savons plus sur la composition des étoiles, sur les amas de galaxies, sur la nature absolument fantaisiste des constellations. L’astrophysicien n’a pas éteint l’œil admiratif du petit homme. Tout comme l’on peut déshabiter le Ciel de ses  créatures ailées, de ses anges, de sa présence divine, sans entamer en quoi que ce soit l’inimaginable beauté de l’arche étoilée. Le bras du bon berger est coupé, et la terre est remplie d’ossements humains qui n’espèrent plus leur grand réveil, mais nous restons tous logés, à un moment ou à un autre de nos vies, à l’auberge de la Grande Ourse, le plus vaste et sublime abri que tous les hommes, comme le dit Roth, peuvent admirer sans l’avoir d’aucune manière conçu ou fabriqué.
C.C.

Le signal d’alarme

Huile sur toile – 136 x 90 cm – 2017

Quand Marx parle de révolution, il en donne l’image d’une locomotive tirant le train de l’histoire vers l’avant. A ses yeux, le grand renversement communiste est semblable à une énorme motrice qui conduit l’humanité sur la voie enfin libre et consciente du progrès. Une fois débarrassée de ses aliénations, de ses esclavages, de son immaturité technique, l’humanité parcourra à grande vitesse le chemin de l’émancipation, elle se libèrera de ses dernières chaînes spirituelles, elle sera, à l’instar de la locomotive lancée à vive allure sur les rails de la liberté, l’égale de Dieu. Quand Walter Benjamin écrit ses thèses sur le concept d’Histoire, sans doute peu avant sa mort à Port-Bou en 1940, par suicide ou crise cardiaque, sa vision de la révolution est radicalement antithétique de celle, optimiste et confiante, de Marx. L’alliance du prolétariat et de la technique qui fondait la conception marxiste du progrès est à l’aube de la seconde guerre mondiale anéantie. Dans ses thèses sur le concept d’Histoire, Benjamin nous parle de l’Angelus Novus de Klee : Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus.

Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées.Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. Aussi comprenons-nous mieux que dans un des multiples fragments épars de son œuvre inachevée, Benjamin, tout en reprenant la métaphore marxienne de la locomotive, imagine la révolution  comme le signal d’alarme que tire l’humanité embarquée dans un train roulant à grande vitesse.
C.C.