Editorial : Veillée d’armes

Nous pressentons déjà que nous allons tous perdre quelque chose que nous aimions. Je ne parle pas ici des malheurs personnels, des chagrins, des pertes inconsolables que vivent ou vivront de nombreux êtres humains en ces temps épidémiques. Je songe à autre chose de beaucoup moins brutal mais de tout aussi irrémédiable que la mort, un sentiment insidieux, tenace de fin de civilisation. Et dans ce sentiment étrange de la perte d’un monde, il en va aussi de notre complicité plus ou moins grande avec lui, avec quelque chose ou des choses, plus ou moins nombreuses que nous aimions par lui et en lui. Nous pressentons déjà que ce qui s’est ruiné en quelques semaines, c’est notre présence insouciante au monde et l’ensemble des appuis et des harnachements par lesquels nous rendions cette présence plus complice qu’étrangère. Nous avons tous perdu une part de notre complicité avec la civilisation.

O bien sûr, nous ne pleurons pas l’effondrement de la société spectaculaire-marchande, mettant en scène par tous les moyens techniques possibles, son narcissisme, sa frénétique boulimie de neuf, son rêve infantile de village planétaire. Cette société-là avait, si l’on y regarde bien, sombré depuis bien des années. Plus personne ne rêvait d’Amérique, ou du moins de cette Amérique façonnée par une certaine idée de la démocratie et du progrès, forgée après la défaite des fascismes européens. A l’instant même où le mur de Berlin s’était effondré en 1989, emportant dans ses gravats le communisme soviétique, la société américaine désormais sans rivale, sans ennemie, n’avait pas tardé pas à se mutiler et à renier ses ferments d’utopie. Mais avons-nous fait mieux en Europe, après 89 ? Avons-nous pensé une autre civilisation, un autre rapport au progrès, aux sciences, à la richesse, à la justice sociale ? Non. Nous avons suivi, en traînant parfois les pieds, mais nous avons suivi. Quelque chose que nous aimions dans notre monde, indissociable de ce que nous détestions en lui, nous y faisait prendre appui. Ce n’est pas le plus petit effet apocalyptique de cette pandémie virale : Nous retrouvant brutalement sans nos plus chers étais, sans nos plus intimes appuis, il devient au-dessus de nos forces d’accorder encore un appui amical, ne serait-ce que lointain, à ce monde.  Comment prendrions-nous une fois de plus au sérieux la triomphale marche du progrès dont on nous martèle sur tous les écrans, sur toutes les ondes, que s’il n’est pas interdit d’en contester certaines injustices marginales, il est absolument déraisonnable d’en nier l’impérieuse nécessité ?

En si peu de temps que cela nous suffoque, le sentiment de la présence insouciante au monde s’est volatilisé et pas seulement sous l’effet contagieux de la peur. Nos modes de pensée, nos échelles d’évaluation de ce qui compte, notre plus ou moins grande clairvoyance dialectique ont été affectés tout uniment. Nous avons perdu dans la tourmente nos guides et nos experts, ceux en petit nombre qui bornaient la pensée à la philosophie et ceux qui, en bien plus grande quantité étaient convaincus de pouvoir s’en passer par les seuls miracles de la technologie. D’une certaine manière, l’humanité ordinaire pressent qu’elle est livrée à elle-même.

Aussi bien, le monde n’est pas devenu seulement plus dangereux, il s’est entièrement révélé en quelques semaines comme un monde authentiquement kafkaïen. Et dans un tel monde, comme l’a dit Kafka, il va nous falloir apprendre à penser et à agir, sans appuis, sans ces appuis que nous aimions et dont nous commençons tout juste à pressentir la perte. Et d’abord et en premier lieu, ce que nous avons découvert et dont nous confessons avec trouble, avec tristesse l’impact dévastateur, c’est une certaine forme de paralysie ou d’impuissance de la science médicale. La mise en sécurité de l’humanité globale par la médecine qui était un des piliers de notre civilisation a failli. Cette pandémie mortelle succède à trois lourdes alertes virales, heureusement avortées, qui se sont succédées en une dizaine d’années. Et on ne peut pas ne pas songer aux prochaines. Soyons clairs ! Pour l’heure, et avant qu’un collège international de chercheurs, de médecins, de virologues ne jette de véritables lumières sur les épidémies virales ou sur leur traitement, il n’est pas excessif de dire que l’appui médical serein à ce monde a sauté !

Il est aujourd’hui une autre évidence que nous osons à peine formuler, tant elle est écrasante, tant elle pèse sur nos vies, tant elle nous fait ressentir la perte de ce que nous aimions si naïvement hier : la proximité du monde lointain est ajournée pour une durée indéfinie. La distance s’éprouve à nouveau dans toute sa rigueur, et pas seulement sous l’espèce des mesures de distanciation entre les hommes conçues à titre prophylactique contre la propagation virale.

Ce qui a été brisé, plus essentiellement, c’est l’articulation prolifique de la science, de la technique et de l’économie qui a gouverné la pensée politique et la vie du plus grand nombre depuis l’après-guerre. Ce qui a été enseveli en un rien de temps, c’est le fantasme d’une économie-monde unifiant à grande vitesse l’humanité tout en la soumettant à un frénétique mouvement de délocalisation des hommes et des productions.

Et nous commençons à pressentir vraiment certaines choses qui restaient jusque-là des hypothèses marginales :

– Plus hautes seront demain nos exigences scientifiques, et plus modeste devra être notre « train de vie ».

– Plus ardentes seront nos recherches dans tous les domaines du savoir, plus partageables le seront-elles grâce aux satellites et aux fibres, et plus nous aurons à réapprendre à vivre dans des économies proches.

– Plus excentriques et puissants seront nos échanges intellectuels par-delà les frontières, et plus nous aurons à penser dans toutes ses conséquences humaines et politiques l’enracinement.

Il nous faut considérer que le repos forcé qui est le nôtre, pour cause de confinement, n’est pas une simple parenthèse ou un avant-goût de retraite, mais une veillée d’armes !

Claude Corman  le 04/04/2020

La question du masque

Au tout début du confinement nous faisions « le tour des quatre rues » dont la mieux nommée est le boulevard de l’Hôpital, celui de la Pitié, où les sirènes des ambulances semblent, en effet un petit peu moins fréquentes depuis hier… Chacune d’elles me serre le cœur : nous connaissons tous aujourd’hui des personnes qui y ont perdu quelqu’un.

Au bout de cinq jours de ce confinement je me suis sentie, malgré la gentillesse des agents des forces de l’ordre (notamment avec les sans-abris), enfermée dehors.

Depuis je ne suis plus ressortie, moi la marcheuse, qui avais repéré dans mes promenades solitaires à mon arrivée en France, d’innombrables trésors dans les cours de Paris : ici un grand arbre caché à deux pas du boulevard St-Germain, là un puits dans le Marais, des parcelles de potagers près du Père Lachaise, un minuscule cimetière oublié du XVIIIe siècle avenue de Flandres… On pouvait pousser les porches avant l’usage des codes.

Mon chien-guide, étonnamment résilient, s’est habitué à des micro-sorties. Rester chez moi, cela me dispense justement du « masque », « chirurgical », ou non, au propre comme au figuré. 

Les patients ont demandé des séances par téléphone, autre masque matériel vite oublié dans la profonde véracité de leur parole. Ils font, comme beaucoup d’entre nous, des cauchemars qu’on n’a pas de mal à décrypter ensemble tant la violence primaire, vie et mort, en est limpide.

Le port du masque me fait penser à ce proverbe espagnol : « En boca cerrada non entran moscas », dans une bouche fermée, les mouches n’entrent pas. Version, comme vulgarisée, de celui plus distingué selon lequel « le silence est d’or ». Mais est-ce l’or que nous cherchons, ou bien plutôt, avec Paul Valéry devant son cimetière marin au lever du jour, juste à « tenter de vivre » ? Car ici nous ne voulons sûrement pas dire, après Cocteau : « puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les instigateurs ». Ce que nous sommes bel et bien, pourtant.

Je reste perplexe sur la manière dont s’introduit en nous le virus, nous rappelant en un surgissement les fonctions de la bouche, liée au monde, aux éléments : Terre par ce que nous mangeons, Eau des « gouttelettes » à éviter et des pollutions dispersées sur le globe, Air de la respiration qui nous fait songer aux alvéoles pulmonaires que cible le virus, et à la parole, Feu de la fièvre, et métaphoriquement, de nos cris de chagrin et de peur primaires… C’est bien cette bouche, porte d’entrée que le virus a « trouvée ». Mais que signifie ici « trouvée » ? Cela nous renvoie à la force de ce qu’on ne sait pas bien nommer : selon les références de chacun, Nature, instinct, hasard, nécessité, destin, ou tout « simplement », processus de vie. 

Il y a aussi que « la psychanalyste » rêve de l’après : que la vie, surtout en ville, trouve une vraie sociabilité. Que perdure celle qui n’existe que fugacement dans les situations limites et disparaît le jour d’après, dans une sorte d’oubli de l’autre.

Et il y a aussi, paradoxalement, que je suis perplexe face à cette adaptabilité au confinement. Cela me fait songer aux expériences de Milgram qui plaçait les sujets dans des situations inconfortables ou douloureuses, situations auxquelles ils se soumettaient à mesure qu’elles se faisaient extrêmes, repoussant la frontière de l’insupportable…, Montrant la résistance de l’homme autant que son étrange capacité à accepter sur ordre, désagrément, contrainte, voire servitude : plasticité psychique souhaitable ou aboulie misérable ? Bien qu’ici nous nous interrogions au nom de la vie et non pas pour la destruction, je songe à la compliance d’un Eichmann à s’être soumis sans faille à l’autorité nazie, pas même traversé du moindre questionnement. Exempt de toute forme de « penser ». J’y entends juste ce qui nous fait prendre la « mesure » d’une situation, car penser vient du latin peser.

Il demeure fondamental, tout en nous conformant aux injonctions sanitaires, que nous restions attentifs à ce qui se joue dans ces contraintes et privations de l’élémentaire liberté de nos mouvements : juste rester éveillés sur la singularité de la circonstance du moment, cet éveil étant notre unique résistance au nom de l’instinct de vie.  

Ce qui nous reste aussi, c’est de « rêver » à une forme de « réparation du monde » comme disent les kabbalistes, afin que par nos actes et nos paroles, elle puisse avoir lieu.

Le monde s’est là comme retourné. En extrayant le pangolin, la chauve-souris, le serpent et le moustique, de leur « milieu », pour les amener sur un marché chinois, on a juste renversé un ordre. Un peu comme une Apocalypse, mais pas avec la même intention. Les virus des steppes ou des montagnes sont venus en ville avec leurs hôtes.

Il nous faut imaginer autre chose. Dans cette déréliction nous pouvons relever que, même si les erreurs humaines sont de flagrantes atteintes à l’environnement, nous pouvons rêver à un monde meilleur en somme. Que nous invoquons, chacun à sa manière en cette attente de l’après. Justice sociale, solidarités respect des éléments naturels des Pôles aux Equateurs…

J’ai pourtant entendu il y a trois jours un politique déclarer qu’il fallait « se réunir pour anticiper l’après » en évoquant l’économie, les places boursières, la relance, sans la moindre différence avec l’avant épidémie, sans une modification minime du langage technocratique. Avant c’était source d’agacement pour moi, maintenant cela me fait l’effet bizarre du discours plutôt psychotique d’acteurs que la tourmente de la planète n’aurait pas traversés, au point que leurs cadres, à défaut de voler en éclat, soient réfractaires au moindre ébranlement intérieur…

J’espère que tout en veillant aux réalités, les politiques dans leur ensemble auront compris que ce qui s’est passé, quoiqu’il en soit, aura comme l’ont dit certains commentateurs, « un avant et un après ». Le masque nous cache la bouche et le nez mais « néanmoins » ne nous les obture pas.

Paule Pérez

Cet article a été publié le 9 avril 2020 dans UP’Magazine.

La question des “Instit’s”

Les questions d’actualité voici quelques années, comme le harcèlement, concernaient le secteur privé. Aujourd’hui, malgré la « modernisation » de certains services publics, on s’aperçoit que pour une bonne part c’est là que se trouve un comportement autoritaire de principe, dépassé, qui malmène les fonctionnaires – qu’on appelle d’ailleurs « les agents », un peu comme des « agents » chimiques…

Dans ce secteur du service public qu’est l’Education Nationale, j’ai découvert que les règlements (qui jouent le rôle de quasi convention collective) n’ont pas fait instaurer la « clause de conscience ». Or le Président en appelle à la solidarité, après avoir déclaré que « nous sommes en guerre ». Justement, et on peut en être surpris, s’il est une institution où cette clause existe depuis longtemps, c’est bien l’Armée française. Notre président, Chef des Armées, aurait-il oublié ce « détail » ?

Davantage qu’une bizarrerie, c’est pour moi un « point aveugle », bien paradoxal en Démocratie. Cet archaïsme, on a tendance à l’oublier, répond à la règle de l’obéissance due à l’institution. Le terme est écrasant, il ne s’agit pas seulement d’une autorité hiérarchique mais d’un principe bien plus puissant, proche du « sacré ». En cela il ne supporte pas l’exception et encore moins les aménagements. Dans l’Education Nationale, le terme d’obéissance est justement utilisé assez couramment comme si c’était banal. On pourrait qualifier certains enseignants d’opposants, voire à la rigueur de « rebelles », mais certains d’entre eux, pourtant ni réfractaires à tout pouvoir, ni extrémistes, sont ou se sont qualifiés de « désobéisseurs ». Ce qui a quelque chose d’ambivalent en dépit du sens frondeur de la situation. Cela ne les met-il pas vis-à-vis de leur ministère de « tutelle » en position-miroir de celle de leurs élèves ?

Dans une société qui n’aime pas le risque, qui nous masque, nous confine, nous assigne à résidence, nous faisant songer à la Boëtie qui au XVIe siècle pointait notre propension à la « servitude volontaire», comment se fait-il qu’on n’ait pas même pris en compte tout l’aléatoire des mouvements des élèves très jeunes de CP, CE1, peut-être CE2, qui sont à haut risque et naturellement imprévisibles, même à quinze par classe ? D’autant plus qu’il ne leur serait pas imposé de porter des masques. A six-huit ans, peut-on vraiment tenir en place ?

Dans les injonctions ministérielles toutes récentes sur la supposée reprise du travail des enseignants, il n’y a pas, par exemple, un « droit de retrait » pour les enseignants les plus âgés à partir de 55 ans et X années de services.

Brassant des kilos d’octets à la verticale, avec quantités d’ordres descendants, la machine n’a appliqué aucun des deux dictons cousins bien français : le Politique « gouverner c’est prévoir » et son homologue médical, « mieux vaut prévenir que guérir ». On espère très fort que le modèle idéal inconscient des décisions n’est pas encore celui d’un certain haut fonctionnaire, qui dédia son action à la conformité aux procédures voici huit décennies…

Après des débuts erratiques, il semble que l’Etat essaie de se rattraper maintenant, et c’est bien. Dans ce cas, il pourrait donc a minima appliquer le « principe de précaution » vis-à-vis d’un corps de métier qui lui est directement relié (pour mémoire, le principe de précaution est entré dans notre Constitution en 1995). Car si ce corps lui doit obéissance, alors l’institution, elle, lui doit protection. Mais, si dans les jours qui viennent, un enseignant décide de ne pas reprendre son poste, en exerçant « le droit de retrait », ce droit présente des contraintes : il lui faudra des raisons médicales sérieuses, cataloguées et certifiées (comme si l’Etat était certain que cette liste était exhaustive. De surcroît, il y a vraisemblablement des enseignants qui ne connaissent pas toutes les pathologies dont ils sont porteurs). Pour les pouvoirs publics, fatigue et fragilité inhérentes à l’âge n’y suffisent pas. Ou alors, ils doivent justifier cela par exemple par des manquements concrets, tels que, trivialement, le manque de savon, de gel, etc…

On est bien là dans une machine, par définition, rigide qui, même en cette épidémie, n’a pas trouvé d’acteurs pour y prendre aussi en compte l’essentiel : le vivant. Un enseignant aimant ouvertement son métier et se sentant intimement fragile devrait donc produire des certificats médicaux précis… Dans les commentaires autours de la reprise de l’école, je n’ai pas entendu faire cas du risque de contagion qu’ils encourent.

On ne parle de risques que pour les élèves. Ces enseignants n’ont pourtant pas chômé pendant le confinement ; ils ont déployé en temps record un talent à faire travailler à distance même des petits de CP…et peuvent continuer sur ce mode. La parole d’un fonctionnaire correct, estimé, bien noté au fil de dizaines d’années, mais fatigué…ne serait donc rien ? Un serment sur l’honneur n’y suffit pas ? La confiance ? Les loyaux services ? Pour l’institution, chose aveugle, face à des personnes, ce qui prime même en cette cruelle épidémie… c’est le règlementaire, donc ?

Le Syndicat Sud Education semble être le tout premier à avoir réagi fermement, par un appel aux personnels de l’Education Nationale, à ne pas reprendre les cours le 11 mai, dans le cadre de leur droit de retrait ou de leur droit de grève, au détriment de leur santé. Et en effet, le « calcul » bénéfice-risque ici n’a pas lieu d’être, s’agissant d’un risque sérieux pour certains enseignants, même s’ils n’ont pas de pathologie avérée à prouver.

Paule Pérez

Cet article a été publié le 27 avril 2020 dans UP’Magazine.

Désarrois

« J’en atteste sur vous, en ce jour, le Ciel et la Terre :
j’ai placé devant toi la vie et la mort le bonheur et la calamité ;
Choisis la vie ! Et tu vivras alors, toi et ta postérité. » 
Deutéronome, 30, 19.

« Sois avare de tes paroles,
et les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. »
Lao Tseu

Prologue

Je commencerai par un détour historique où l’on pourrait voir une sorte de prémices archaïques des circonstances actuelles. En 1973, Alain Peyrefitte avait eu un exceptionnel succès de librairie avec son livre « Quand la Chine s’éveillera », qui avait, pour sous-titre, « le monde tremblera ».

Le bruit a couru alors que le titre de Peyrefitte avait été inspiré par une réplique du film-culte de Nicholas Ray, « Les 55 jours de Pékin », sorti dix ans plus tôt, évoquant la Ville impériale au tournant du XXe siècle, avec une distribution brillante autour de la splendide Ava Gardner. Le film retraçait l’épisode de la Révolte des Boxers, symbole d’un précédent réveil national de la Chine, contre les influences des nations occidentales qui avaient installé des légations diplomatiques dans la ville du Palais d’Eté. Film paradoxal, tout en contrepoints, entre fastes de la production hollywoodienne et sens politique anticonformiste du réalisateur du premier western subtilement féministe, « Johnny Guitar » et du film culte sur la jeunesse qu’est encore « La Fureur de Vivre ». J’ai eu la chance de rencontrer Nicholas Ray, comme assistante et interprète de son premier biographe, François Truchaud, peu après la sortie des « 55 jours », ce qui m’a doublement marquée.

La Chine s’est-elle « éveillée »? Elle a en tout cas depuis, changé de régime en un bouleversement considérable, contribuant en acteur majeur à ce que désormais l’épicentre du monde semble s’être déplacé vers l’Est, s’éloignant de l’Europe, ébranlant l’hégémonie américaine.

En ce sens la Chine s’est bien éveillée et le décor y a bien changé : qui aurait oublié ces films des années 2000 sur la transformation des villes, comme Pékin, éventrée par les travaux qui ont reconfiguré l’ancienne Cité impériale puis révolutionnaire, passée à vue d’œil de l’horizontalité de ses vieilles maisons à la verticalité contemporaine ?

Wu Han

Récemment, c’est d’une autre grande agglomération chinoise qu’ont pris source les événements qui scellent pour l’humanité un avant et un après, une catastrophe. Wu Han, traversée par le fleuve Yang-Tsé, se trouve en Chine centrale, dans une large plaine alluviale. Le climat y est humide, plutôt maussade. C’est un centre économique, allant de l’Industrie à la Recherche dite de pointe.

Je me réfère ici au remarquable travail, très documenté, du Monde du 25 avril, réalisé par Raphaëlle Bacqué et Brice Pedroletti, et qui fait un peu froid dans le dos. On y relève que nombre de sociétés françaises s’y sont implantées ou se sont employées à y transférer des savoirs faire. Telle l’entreprise Mérieux, qui s’est retirée « dès la remise du labo aux autorités chinoises », ainsi que Alain Mérieux l’a déclaré à la Presse.

Diverses gloses ont été émises à ce sujet : s’agissait-il d’une éviction ou d’un départ volontaire des Français face à des pratiques qu’ils réprouvent, d’une incompréhension venant de divergences culturelles, éthiques ou stratégiques irréductibles sur les finalités du projet et modalités de la coopération ? Et en tout cas presqu’à l’évidence, divergence sur le positionnement, la conception et les finalités de la « Recherche ». Notons aussi qu’on compte dans la même aire, des installations militaires. Voilà pour le portrait de Wu Han en métropole « moderne ».

On avait appris aussi aux débuts de l’histoire que dans ses marchés perdurent des usages anciens. Ainsi trouve-t-on alentour des animaux sauvages, tel le pangolin – qui serait un mets de choix. Ces animaux vivent dans le biotope de la campagne et des roches, avec d’autres espèces, et en particulier des chauve-souris, hébergeuses de quantités d’hôtes parasites, tels des virus, qui sont justement objet d’études au sein des centres de recherche…

C’est par là que semblent s’interpénétrer hypermodernité et vie sauvage. Voisinage insolite et, cependant, scientifiquement compréhensible. Au fil des événements et de l’invasion pandémique, le couple dissociatif du début de l’histoire – recherche en pointe et gastronomie ancestrale -, a donc réapparu grâce à cette enquête du Monde sous un autre éclairage. On peut à l’aune de cette ambigüité situer l’épidémie planétaire. Pour peu qu’on s’y attarde, en soubassement de la catastrophe, on voit se nouer serrés des éléments de pointe à caractère diplomatique international avec de profonds éléments de tradition.

Ce qui a eu de quoi m’inciter à aller plus loin. Ainsi, le psychanalyste Alain Julienne qui connaît bien la Chine pour y avoir travaillé et vécu, m’a fourni une information majeure, selon laquelle la chauve-souris que nous, Occidentaux, n’aimons pas et dont nous avons peur, est vénérée en Chine. Vue comme un symbole taoïste « porte bonheur », en lien avec l’immortalité.

Justement parce qu’elle charrie ce que nous réprouvons, des notions de mystère, d’inconnu, choses cachées, d’une aptitude à vivre dans des biotopes arides…

Il me paraît important d’aborder aussi ces questions, qui probablement ne sont marginales que pour nous ! Elles sont un apport métaphorique renversant. Ainsi dans cette si forte teneur symbolique et traditionnelle se dévoilerait un pan très heuristique en cet accident. La chauve-souris peut alors ne plus être regardée seulement comme un animal détesté mais comme un vivant recelant mystères et « pouvoirs ».

On peut donc faire l’hypothèse que la chercheuse elle-même ait été traversée, par cette dimension de sacré. Et de fait, la chauve-souris, à la différence de l’espèce humaine reste une « porteuse saine ». Il devient alors plausible d’imaginer que cette grande chercheuse ait choisi d’aller elle-même, comme en respect ancestrale, faire des prélèvements dans les anfractuosités des roches alentour, se chargeant ainsi du travail au niveau de la vénération de cet étrange mammifère volant.

Et de là, on peut supposer qu’une erreur due à un impondérable absolu ait pu se produire, avec cet animal « magique » et qui a pu du coup en sidérer la Chine elle-même. Ce qui rendrait compte de l’étrangeté de la situation au niveau de la planète !

Made in China

En français, on appelle la Chine l’Empire du milieu, elle-même se nomme « pays du milieu », on pourrait donc prendre en considération que la position de Wu Han, au « Centre-du-Milieu » est particulièrement stratégique, comme au point de croisement des tensions… Sachant aussi que Wu, selon A. Julienne, connote un caractère « guerrier » et comme on le sait, Han rappelle la dynastie fondatrice. Certes en 1900 on pouvait comprendre la Révolte des Boxers contre un Occident décadent, sûr de lui et dominateur. Mais aujourd’hui, c’est d’une Chine ultra-souveraine et en plein essor que nous est venue la meurtrière pandémie, Covid 19. Et, à l’aéroport de Pékin, dans les débuts de l’épidémie aux Etats-Unis, des témoins ahuris ont vu des mandataires américains surpayer en cash et détourner des quantités de masques destinés à un pays européen, tant est vive la détresse occidentale.

La Chine a drainé ce dont nous ne voulions plus, les activités de trop faible rentabilité. De produits dérisoires, elle a institué des marchés… Ainsi pour l’heure, la Chine revêt une partie de notre visage d’un vital petit « masque », autant qu’elle nous habille depuis des années en total look portant les « marques » des géants européens de l’habillement bon marché, qui ont trouvé là sous-traitants raisonnables et main-d’œuvre diligente. Si ce n’étaient les deuils et la gravité sanitaire, il y aurait de quoi sourire ou en être déroutés. Voire, pour beaucoup d’entre nous, en être admiratifs, fût-ce à contre-cœur.

On se demande quelles seront les suites internationales, après l’urgence et la gravité que connote l’objet indispensable, tandis qu’Outre-Atlantique on entend rugir un président imprécateur qui ne cesse de pointer la « nationalité » du virus.

Espèce humaine

Pour l’heure, dans d’étranges basculements, voici la France de Charlemagne, Montesquieu, Pasteur, les Curie, Charles Nicolle, Yersin à la merci d’un immense pays, d’où nous vient un microscopique agent tueur. Pays qui de la bouche de ses dirigeants, n’a pas, sauf erreur de ma part, exprimé ouvertement, verbalisé un minimum d’empathie. Que peut-on en penser ? Quand on croise dans la Littérature ou au Cinéma chinois des histoires d’humaine sensibilité, on ne peut pas décréter unilatéralement que les Chinois ne sont qu’affairistes cyniques, comme les qualifient certains Occidentaux… N’y aurait-il pas encore en dépit des facilités actuelles de rapprochement, un malentendu sur les différences de nos représentations et nos formulations de ce que nous appelons : don, civilité, sens de l’humain, et même politesse ? Malentendu de notre part ? Des deux parties ? S’il faut travailler à la « réparation du monde » au cœur de la globalisation, sommes-nous aptes à partager nos arcanes à ces sujets dans la vie concrète ? Je parle de solidarité au sein de notre espèce plongée dans le deuil, l’impuissance et la déréliction. 

Peut-être que tout simplement, à partir des nombreux dons de masques faits en Europe par des personnalités chinoises et par l’Etat chinois, pourrions-nous repérer un langage : l’expression chinoise d’une humanité solidaire, après la sidération ? Ainsi pour n’évoquer qu’un exemple, et il y a bien plus, les récents dons de masques aux villes françaises de Dijon et Chamonix. Or, sur toutes les informations relatant ces contributions, les commentaires français sont presque grinçants, insinuant plus ou moins finement que ces démarches chinoises ne sont qu’ « intéressée ». Ils donneraient « pour leur projet Route de la Soie, où pour faciliter leurs divers investissements ». Soit. Mais on ne présente pas toujours ainsi les dons des nababs occidentaux : on leur accorde un certain quantum de goût et de charisme, on leur attribue le qualificatif prestigieux de « mécènes ».

Certes on a tant dit que la notion de « personne » différait entre Occident et Extrême-Orient. Celui-ci est tout sauf individualiste. Mais qu’en est-il depuis la mondialisation elle-même, et depuis les nombreux mouvements de population, où tant de descendants de migrants chinois vivent en Occident dont un bon nombre aux Etats-Unis ? Même s’ils restent attachés à leurs racines comme la plupart des immigrés, ils n’en sont pas moins désormais avec leur descendance des citoyens occidentaux. N’en serions-nous restés qu’aux « 55 jours de Pékin » ? Et la Chine, où existe encore la peine de mort, se posent-elle la question, ou n’est-ce encore ici qu’une question typiquement occidentale ?

Egarements

Quoi qu’il en soit, en Occident, plus précisément en France, les personnes impliquées à quelque titre que ce soit, se trouvent ballottées entre avis / contre-avis, consignes / annulations, protocole / anti-protocole, et ressentent les ambivalences pesantes propres aux doubles discours.

Qui parmi les personnes d’âge adulte aujourd’hui aurait oublié que lorsque nous allions dans les pays chauds, en Afrique par exemple, dans les années 80, nous prenions à titre préventif des comprimés de quinine ? Il y en avait dans le placard de nombreuses familles dans les années 50 ou 60, en Afrique du Nord qui était une des résidences des moustique porteurs du paludisme. On sait depuis longtemps qu’il n’est pas bénéfique à des personnes souffrant de certaines affections chroniques. Les gens atteints savent se gérer. Pourquoi tout d’un coup ce vénérable médicament, passé dans le domaine public qui était aussi en vente libre, se voit désormais réservé à l’Hôpital ? Sommes-nous devenus aussi infantiles qu’il faille prendre une telle mesure ? Est-ce pour cela qu’a été inventé le principe de précaution ? Et quel médicament, par définition, ne présenterait à coup sûr aucun danger ? Le paracétamol, l’aspirine seront-ils bientôt « confinés » à l’hôpital ?

« Nous sommes en guerre », a dit le Président français. On peut y adjoindre une autre des expressions qui ont marqué notre Histoire : nous nous sentons aussi dans une « étrange défaite », ainsi sans doute que nos voisins d’Italie, de Grande-Bretagne et d’ailleurs.

Nous formons tous les vœux pour que ce temps de guerre, où des proches disparaissent au nom d’aucune cause, cesse rapidement. Que cela ne nous empêche pas de nous poser pour réfléchir.

La part traditionnelle de la Chine, qui mange des animaux sauvages, la Chine post-maoïste dont, malgré les transformations considérables, le parti unique du pouvoir s’appelle toujours depuis 1949, Parti Communiste Chinois, la Chine des hautes technologies, a souffert la première du Covid 19. Celui-ci nous a envahi à notre tour dans une pandémie. « Nous sommes en guerre », mais de quelle guerre cela est-il le nom ?

Des masques de quinze centimètres de côté devenus comme la nouvelle image du monde. Que dire de cette surface de non-réparation tandis que certains de nos aînés ont disparu sans même revoir leurs proches ?

Comment penser en cette déréliction ? Nous voici confinés, c’est-à-dire, autre paradoxe, enfermés chez nous et pour notre survie. Après avoir été assistés pour notre bien, version flicage, voici le « déconfinement » partiel, sachant que peu de gens respectent les consignes, raisonnables ou déraisonnables, nous serons peut-être désormais contaminés. Mais en toute responsabilité, « comme des grands ».

Qu’est-ce qui nous aura promu du citoyen infantilisé à l’adulte, sinon la nécessité de retour au travail pour une économie défaillante ?

Epilogue

Les pouvoirs publics semblent jouer sur une société traumatisée, assistée, endeuillée pour certains, glissant ainsi sur du velours pour jouer du chaud et du froid entre trois outils que les éducateurs d’enfants ont abandonné depuis longtemps : peur, flatterie, sanction. On a beaucoup parlé à très juste titre des personnes âgées exposées, à qui le confinement est encore recommandé. Et peu des enfants nés en cette période, qui, comme Olga, n’ont pas encore pu entrer pleinement dans la communauté familiale et sociale.

Il est bien dommage que tous ces éléments, qui concourent à une déliaison invalidante, aient convergé en ces temps déjà difficiles. Dans ce désarroi aux motifs multiples, on attendrait bien une petite lueur…

A Olga, née en mars, et aux nouveaux nés de ce printemps.

Paule Pérez

Cet article a été publié le 10 mai 2020 dans UP’Magazine.

Un sachant sachant chasser les autres sachants

Plongée dans le système Didier Raoult

Avec les quelques mois de recul dont nous disposons maintenant et les nombreux rebondissements auxquels nous avons assisté sur l’hydroxychloroquine (HCQ), le temps semble venu d’entreprendre une analyse de ce qui s’est passé. Nous ne disposons certes toujours pas d’un dénouement sur cette controverse publique qui permettrait de reprendre toute l’histoire à la lumière d’une réponse claire à la question « Est-ce que, oui ou non, l’HCQ est un traitement au Covid-19 ? », mais c’est justement une bonne chose pour l’analyse. Il serait en effet difficile, si nous disposions d’une telle réponse ferme, de reprendre les contributions des uns et des autres autrement qu’en attribuant bons et mauvais points en fonction du résultat désormais connu. Dans le cas présent, l’incertitude planant toujours, c’est à une analyse plus circonspecte qu’il convient encore de se livrer, ignorante de l’issue d’une controverse encore en cours, mais par là-même plus réceptive aux arguments des uns et des autres qui doivent encore être considérés sur un pied d’égalité.

Pour aborder les problèmes soulevés par cette controverse publique, c’est-à-dire cette dispute scientifique qui a été largement suivie, commentée et influencée par le public, le terme même de controverse ne peut être prononcé sans évoquer son personnage principal, celui dont on peut dire qu’il a le plus contribué à faire d’une question scientifique une controverse, le professeur Didier Raoult.

Figure dominante du domaine des maladies infectieuses en France, spécialiste mondialement reconnu, directeur de l’IHU Méditerranée, le professeur Raoult allie à cette reconnaissance et ce pouvoir institutionnel une facilité déconcertante à prendre la parole pour exposer ses vues d’une manière qui a beaucoup séduit et en tout cas laissé peu indifférent.
Le ton est généralement posé, un mélange de sérieux, de badinage et d’âpreté parfois ; les arguments scientifiques sont la plupart du temps compréhensibles et le décryptage des jeux de pouvoir et d’argent, des dynamiques institutionnelles ou des travaux faits par d’autres équipes apporte une touche de nouveauté par rapport aux communications scientifiques souvent plus austères et centrées sur une seule et même question. Mais ce qui domine et qui fait vraiment le succès de ses interventions, c’est la liberté de ton, l’absence totale de concessions par rapport à ses convictions qui semblent pouvoir être exposées sans aucun filtre. Il peut quitter un plateau quand il veut, accabler les plus hauts décisionnaires scientifiques, se saisir pleinement de la liberté académique qu’il revendique pour s’exprimer en restant toujours au plus près de qui il est et ce en quoi il croit. Les résultats sont assez prévisibles : tout le monde n’est pas derrière lui, notamment dans sa propre communauté scientifique, mais le soutien populaire, dans les médias et chez bon nombre de personnalités ne se dément pas, faisant du professeur Raoult la star incontestée de la crise en France.

Or de cet état de chose découle une question un peu embarrassante. Puisque nous avons affaire à un homme qui jouit à la fois d’une position scientifique, institutionnelle et médiatique ultradominante, et que cet homme a pris fait et cause pour l’HCQ, comment se fait-il que la question ne soit pas tranchée ? Comment se fait-il que les travaux menés par l’IHU Méditerranée qui, selon les dires du professeur Raoult, démontrent une claire utilité de l’HCQ dans la prise en charge des patients atteints de Covid-19, ne closent pas la question ?
Tous les ingrédients sont pourtant réunis : un leader et leader d’opinion doté d’une véritable aura, qui pilote le fleuron français des instituts de recherche en maladies infectieuses, animé d’une conviction forte et ayant agi en conséquence, traitant plusieurs milliers de personnes et publiant plusieurs articles. Et pourtant, après plusieurs mois, et sans présumer de ce qu’il adviendra lorsque de nouveaux éléments paraîtront encore sur la question, l’HCQ est toujours loin de faire l’unanimité et la tendance est même plutôt défavorable dans le milieu scientifique.

D’où cette situation inconfortable dans laquelle nous nous trouvons, entre la parole d’autorité et qui semble pleine de bon sens du professeur Raoult et l’image plus large que propose la science : comment nous situer et en vertu de quoi ? Le public, forcément touché par une question des traitements au Covid-19 qui le concerne, et obligé depuis le début de faire son chemin au milieu de sources discordantes, n’a d’autre choix que de soupeser à la fois les arguments des uns et des autres, mais aussi leur crédibilité, celle de leurs commentateurs, etc. Chacun est ainsi amené à appréhender cet épisode en épistémologue, s’interrogeant sur le chemin qui mène à la connaissance, dont on redécouvre avec cette controverse combien il est semé d’embûches !

L’ambition de ce texte est donc d’accompagner une réflexion épistémologique populaire et de mettre au jour les éléments qui expliquent pourquoi, en dépit d’une situation hyper-favorable au professeur Raoult, celui-ci peine à convaincre sur le plan scientifique.

Le sachant de Marseille

Un terme s’est graduellement imposé dans les interventions du professeur Raoult : celui de « sachant ». Préféré à celui de spécialiste ou d’expert, il désigne évidemment une personne qualifiée pour se prononcer sur un domaine particulier en vertu d’un savoir. Mais contrairement au « savant », terme éculé, à l’étymologie semblable, mais qui désignerait un scientifique doté d’une culture vaste et d’une grande sagacité, le sachant semble beaucoup plus directement en prise avec le savoir.

Le terme ne renvoie ainsi plus tellement à une capacité à acquérir le savoir, mais plutôt à un savoir qui, chez le sachant, serait déjà là. L’importance de ce terme chez le professeur Raoult (lors de son audition à l’Assemblée nationale par exemple, à 1:04:25 ou 1:07:15) serait anecdotique si le mot ne donnait pas l’impression qu’une connaissance possible, potentielle, est, chez le sachant, présente dès le départ.

Ce mot semble ainsi synthétiser toute une manière de concevoir la science, une véritable philosophie des sciences propre à Didier Raoult, qu’il nous est désormais possible de reconstruire, et qui pourrait bien jeter un éclairage nouveau sur notre manière de comprendre la controverse de l’HCQ.

Rembobinons jusqu’au début de l’affaire, soit la publication qui a lancé la controverse : une étude menée à l’IHU Méditerranée [1] qui prétendait mettre en évidence des effets bénéfiques de l’HCQ et surtout de la combinaison HCQ + Azithromycine contre le Covid-19.

Beaucoup de choses ont été reprochées à cette étude. Scientifiquement tout d’abord, sa méthodologie laissait à désirer selon de nombreux spécialistes puisqu’une cohorte d’une vingtaine de patients servait de base pour tirer ces conclusions, ce qui est statistiquement très faible, mais aussi parce que les patients n’ayant pas pu suivre le traitement (dont un mort) n’avaient pas été pris en compte.

D’autres réserves étaient également exprimées sur un processus de publication ayant lieu du jour au lendemain, qui laissait entendre qu’il n’y avait pas eu de véritable processus d’évaluation par des pairs, dans un journal dont l’éditeur en chef, Jean-Marc Rolain, est aussi co-auteur de l’étude [2].

La première question que chacun doit se poser est donc celle-ci : cette première étude de l’IHU Méditerranée a-t-elle permis de poser les bases d’une connaissance scientifique en faveur de l’HCQ ? Au vu des critiques qui ont véritablement plu sur cette étude, la réponse est non.

Il ne s’agit pas ici de soulever les problèmes de cette étude, ni de donner un avis sur les problèmes les plus sérieux ou ceux qui n’en sont pas. Il faut simplement observer que la réception de cette étude a été pour le moins glaciale et que le monde scientifique, à quelque niveau qu’on le considère (la science en général, ses journalistes, ses commentateurs, la science de la virologie et des maladies infectieuses, en France ou à l’international…) ne s’est pas déclaré convaincu par cette étude.

Or la connaissance scientifique se distingue de la conviction personnelle en ceci qu’elle exige une validation par les autres. Ce qui fait le caractère véritablement scientifique d’une connaissance, c’est un certain nombre de mécanismes (peer-reviewing, communications lors de colloques, reproduction d’expériences par d’autres équipes, etc.) par lesquels d’autres que vous peuvent s’emparer de ce que vous affirmez et se convaincre à leur tour, à l’aide de ce que vous leur fournissez comme preuves et explications, de ce dont vous étiez convaincu.

Ce qui s’est enrayé dès ce premier essai rapporté par l’IHU Méditerranée, c’est le mécanisme d’adhésion aux croyances partagées au sein de cet institut. Que l’on trouve les critiques sur ce travail justifiées ou pas est une autre affaire, que je ne traite pas ici. Il s’agit seulement pour nous tous qui ne sommes ni micro-biologistes, ni virologues, ni spécialistes de maladies infectieuses, de reconnaître au moins cette chose qui me semble indiscutable : les scientifiques n’ont, pour une large majorité, pas été convaincus par ce travail.

Pour couper court à un possible malentendu, insistons bien sur la distinction entre soin et recherche et précisons que la controverse qui nous préoccupe ne porte aucunement sur la manière de soigner les gens. Personne n’a rien trouvé à redire aux actions menées à l’IHU Méditerranée pour tester puis soigner les gens, y compris avec le protocole HCQ + Azithromycine et même en étant dans l’incertitude quant aux effets de ces médicaments.

Les actions menées sur place ont dans l’ensemble été plutôt saluées ; donc le problème qui est soulevé ici ne porte pas sur le « faire », mais sur le « dire ». Qu’il ait fallu prendre des risques pour soigner comme on peut, sans pouvoir s’assurer qu’on fait le meilleur choix de médicament, c’est une évidence, vécue par tous les soignants. Ce qui est contesté, c’est cette idée qui a été cultivée par le professeur Raoult, selon laquelle on était d’ores et déjà sûr de faire au mieux avec le fameux protocole puisqu’on disposait de preuves que ça marchait.

En somme, tout le monde s’accordait pour prendre des risques face à l’incertitude, mais pas pour dire en même temps qu’on n’en prenait pas et qu’on avait déjà toute la connaissance nécessaire. C’est donc là le point sur lequel se concentre la polémique : peut-on parler d’une véritable connaissance scientifique sur laquelle pourraient s’appuyer les autres scientifiques et soignants, ou bien les efforts menés à Marseille du côté de la recherche (le versant du soin étant, je le répète une dernière fois, applaudi) n’ont-ils pas abouti ?


L’épistémologie du sachant

Il n’y a évidemment pas eu qu’une première et courte étude issue des travaux de recherche de l’IHU Méditerranée mais il est important d’admettre, comme point de départ, que cette étude était nulle et non avenue sur le plan de la connaissance scientifique, à en juger par la reconnaissance qu’elle a reçue des pairs. Comme un inspecteur qui, après collecte d’indices et de témoignages sur la scène d’un crime, se fait sa propre opinion et soumet cet ensemble d’indices et la mise en récit qu’il en fait à un tribunal, le scientifique doit se mettre en devoir de convaincre, sans garantie que cela fonctionne, mais en mettant toutes les chances de son côté pour que les preuves apportées soient aussi percutantes que possible. En dernière instance, c’est bien au jury de se déclarer convaincu par cet ensemble et ce n’est que dans ces conditions que le verdict s’aligne sur l’hypothèse de l’inspecteur, la transformant en vérité judiciaire. Un scientifique doit donc jouer le jeu de la même manière et tenter d’apporter une preuve qui facilite autant que possible la conviction des autres scientifiques, leur ralliement à l’hypothèse proposée (ici : « l’HCQ + Azythromycine fonctionne comme médicament contre le Covid-19 »), condition nécessaire à l’établissement d’une connaissance scientifique. La question porte donc ici sur la qualité de la preuve apportée par le professeur Raoult.
Or, ici, intervient l’élément qui va à l’encontre de tous les avantages que possède Didier Raoult (son prestige académique, son charisme et le pouvoir qu’il détient déjà) : il se comporte en « sachant », se qualifie de « sachant » et à cause de cela, parle et agit en homme qui a déjà fait ses preuves, et qui ne doit donc plus apporter tellement de soin à en fournir. Ce registre de la preuve des données, de l’argumentation, de la justification, est au fondement de l’épistémologie classique. Mais ce n’est pas exactement de cette manière que le professeur Raoult envisage l’établissement de la connaissance.

Revenons donc sur le rôle-clé de cette étude initiale dont la qualité a été décriée. Cette étude se distingue de celles qui ont suivi, en ce que le professeur Raoult entend s’appuyer sur ce qu’elle révèle d’effets positifs de l’HCQ pour considérer comme acquis le bénéfice associé au fameux protocole. Dès cette première étude, il est donc entendu du côté de l’IHU Méditerranée que, sur le plan de la connaissance, les lignes ont bougé dans le bon sens. Dans cette logique, si l’on sait que l’HCQ est bénéfique, il n’est plus question de ne pas traiter tout le monde ainsi. Les études suivantes seront donc purement observationnelles, sans l’élément de comparaison du groupe-témoin.
Comment voulez-vous dire à quelqu’un qu’on dispose d’un traitement mais qu’on ne va pas le lui administrer pour que cette personne puisse servir de point de comparaison ? La rhétorique est imparable, mais elle rendra difficile l’exploitation des études de taille plus importante (80, puis 1061 et enfin 3737 patients) puisqu’avec des effets bénéfiques de l’HCQ qui, au mieux, sont très faibles (d’autres études l’auraient détecté sinon, il y en a des dizaines de par le monde), l’absence de groupe-témoin donne peu d’espoir pour pouvoir y lire quelque chose de concluant.

Cette première étude sur une vingtaine de patients, qui a servi de point de bascule pour soutenir la stratégie de soin et de recherche de l’IHU Méditerranée, et joue donc un rôle crucial dans la conception raoultienne de la connaissance sur les traitements au Covid-19, ne peut-on pourtant pas dire qu’elle est suffisante pour initier la connaissance sur le sujet ? Comment le professeur Raoult la défend-il ?

Interrogé en fin d’audition de la commission d’enquête à l’Assemblée nationale par le député Philippe Berta (3:02:20) qui soulève précisément la question d’une réception de cette étude par les scientifiques qui ne pouvait être que mauvaise, Didier Raoult répond : « C’est de l’éthique basale […] quand on a la preuve que quelque chose marche, on arrête l’essai. Et donc, je suis désolé que vous n’aimiez pas mon essai, moi je l’aime beaucoup, et je trouve qu’il a toutes les bases d’un essai, de la seule manière de faire des essais qui est de faire des essais comparatifs et d’avoir une différence significative. »

La mauvaise réception globale de cet essai est donc reportée sur le seul Philippe Berta à qui cet essai ne plairait pas, et un mouvement argumentatif est mis en marche : quand on a la preuve que quelque chose marche, on n’est plus dans l’essai. Mais justement, la question est que cette première étude n’a pas été reçue comme démontrant que quelque chose marche !

Après quelques phrases visant à défendre l’idée que cette première étude tient la route méthodologiquement (un argumentaire dont la bizarrerie est discutée ici ), l’argument se conclut par un mouvement que l’on retrouve souvent chez le professeur Raoult : « Je vous assure que je suis un très grand méthodologiste » avant de poursuivre :  « Je suis un grand scientifique, je sais ce qu’est un essai, et je peux vous dire, il y a une dizaine des traitements que j’ai inventés qui sont dans tous les livres de référence médicaux. Et celui-là y sera aussi » et de conclure « J’étais avant un grand scientifique et je suis resté un grand scientifique après avoir publié ça. »

C’est une chose rare, en science, de voir quelqu’un s’appuyer à ce point sur les succès passés pour justifier de la fiabilité des travaux présents. Le prestige acquis d’une personne dit bien sûr quelque chose de ce dont cette personne est capable et cela compte pour apprécier sa crédibilité, mais ce que nous voyons ici, c’est le développement d’une épistémologie du prestige, puisque c’est le premier geste qui est accompli pour venir en soutien aux études décriées : réaffirmer sa propre grandeur scientifique.

On trouve d’innombrables cas de ce même schéma, par exemple sur BFM-TV le 30 avril [3] « Moi je suis un vrai scientifique et en plus je suis un épistémologiste, j’étudie l’histoire des sciences et je fais des cours d’épistémologie depuis 25 ans » (7:30).

Mais le meilleur témoignage de l’établissement de cette stratégie consciente ou inconsciente est sans doute procuré par une autre vidéo, datée du 28 février [4], dans laquelle le Pr. Raoult répond à la question qui lui est posée sur les débats entre scientifiques et médecins quant à l’utilité et l’efficacité de l’HCQ de la manière suivante. Se dirigeant vers son ordinateur, il pointe la difficulté pour les non-initiés à s’y retrouver parmi les avis d’experts mais présente un outil de recherche en ligne très simple, qui va nous permettre de mieux comprendre ce qu’est un expert : expertscape.com. Vous rentrez le domaine d’expertise (par exemple ici « maladies infectieuses » c’est-à-dire « communicable diseases »), vous appuyez sur « show experts » et vous voyez : « Je suis le premier expert (mondial) et non seulement ça mais si vous regardez les endroits dans lesquels ça se passe […] vous trouvez que les seuls experts mondiaux qui soient lisibles en France […] sont ceux de Marseille ». Voici donc réaffirmée par une source externe, internationale, objective (la séquence s’achève sur quelques secondes de plan fixe sur le site expertscape.com avec le slogan Fast. Easy. Free. Objective) l’autorité scientifique du Pr. Raoult, qui sera donc le mécanisme fondamental qui nous sera offert pour adhérer à ses thèses.

On pourrait parler d’une « épistémologie du sachant », de celui qui sait, dès le départ. Ce sachant, lorsqu’il pense quelque chose, sa qualité de sachant agit comme un coup de tampon qui valide sa pensée et la transmute en connaissance scientifique. Dès lors, aussi médiocre soit la forme donnée à la preuve, on comprend que ce registre de la preuve telle qu’on l’exige habituellement en science ou au tribunal n’est pas central. La preuve ici est accessoire, comme le vestige d’une tradition à laquelle on consent encore à participer par sens du protocole, mais dont la valeur épistémologique est tout à fait symbolique. Ce qui fait preuve ici, c’est bien la qualité de sachant qui est régulièrement rappelée par le principal intéressé.


L’enfer, c’est les autres

Le schéma d’établissement de la connaissance raoultienne, après quelques mois de mise en œuvre, aboutit très clairement à deux types de populations. D’un côté, ses soutiens, ceux qui s’inclinent devant son autorité et reçoivent la parole du professeur dans un rapport parfaitement vertical.

Et puis de l’autre, sans être forcément hostiles au professeur ni au traitement ou aux stratégies qu’il prône, il y a ceux pour qui la parole de Didier Raoult est considérée avec attention, mais comme une parole scientifique qu’il est possible de critiquer, à laquelle on peut répondre ou dont on peut douter, cette fois dans un rapport horizontal. C’est dans cette deuxième catégorie que l’on trouve une altérité, c’est-à-dire de véritables consciences avec lesquelles il s’agit de composer : les convaincre, débattre avec eux, échanger idées et arguments, etc.

Or force est de constater que si la première catégorie de personnes ne pose pas de problème à Didier Raoult – les collaborateurs, les soutiens et tous ceux qui l’écoutent – il n’en est pas de même avec les seconds, les autres, ceux qui ne sont pas blottis sous son aile. Pour ceux qui n’ont pas été convaincus pas l’épistémologie du sachant, c’est-à-dire par le ton assuré, les titres honorifiques et les rappels de sa grandeur scientifique, et qui donc demandent de meilleurs arguments scientifiques, le professeur Raoult a une réponse toute faite : « Je m’en fous », « Ça m’indiffère ».

L’une des choses tout à fait frappantes d’ailleurs, étant donné l’importance qu’a pris le personnage et les avis qu’il peut donner sur à peu près tous les aspects de la crise, est qu’on ne l’a jamais vu se mettre en situation d’horizontalité et participer à un quelconque conseil dans lequel il figurerait au même titre que d’autres.

Le récit de son bref passage dans le conseil scientifique de la crise Covid-19 est éloquent. Se qualifiant lui-même d’OVNI ou d’extra-terrestre dans ce conseil lors de son audition à l’Assemblée nationale (1:11:00), on se demande ce qui a rendu la situation intenable. Il répond : « C’était pas possible. C’était un groupe qui se connaissait entre eux, qui travaillait depuis des années ensemble, c’était le groupe REACTing de l’INSERM et donc je suis arrivé là-dedans – je pense que c’est le Président qui a souhaité que je fasse partie de ce groupe – donc je suis arrivé secondairement dans un groupe de gens qui avaient l’habitude de travailler ensemble, qui avaient des idées très précises, qui avaient déterminé ce qu’il fallait faire avant que j’arrive et j’étais pas d’accord ».

Est-ce là tout ce dont ce groupe s’est rendu coupable ? D’avoir l’habitude de travailler ensemble, d’avoir des idées précises (on n’imagine pas tellement Didier Raoult arriver là en ayant les idées floues) et d’avoir probablement attendu pour en bouger d’être convaincu par autre chose qu’une note d’autorité de la part du professeur Raoult ? L’idée de siéger avec des pairs et de participer à l’élaboration d’une stratégie discutée était à ce point insupportable ? Un peu plus tôt, déjà interrogé sur ce conseil scientifique, il répond (49:10) : « C’est pas un conseil scientifique ! Je sais pas ce que c’est. Moi, le premier conseil scientifique que j’ai dirigé c’était en 1989, je m’excuse, hein, ça fait longtemps. Et j’en ai dirigé dans ma fac, au ministère de la recherche en 1993, donc je sais ce que c’est… C’est pas ça. » Et l’on comprend mieux alors qu’un conseil scientifique digne de ce nom, c’est un conseil qui a l’immense mérite d’être dirigé par le professeur Raoult, c’est-à-dire où l’on retrouve la verticalité qui lui est indispensable.


Les autres, donc.

Les scientifiques qui ne sont pas convaincus par les travaux de l’IHU Méditerranée ? Tous en conflit d’intérêt avec Gilead. Les journalistes ? Incapables de prendre la mesure d’un champ trop compliqué pour eux, déformant toujours la connaissance, le professeur Raoult leur préfère le canal direct, la chaîne YouTube de l’IHU dont une série s’intitule « On a le droit d’être intelligents » face au crétinisme qui règne en dehors de l’IHU. Les politiques ? Mal entourés quand il n’est pas là.

Les autres, c’est aussi la folie qui s’est emparée d’une société apeurée, la déraison qui, selon lui, pousse certains à considérer que l’HCQ est « un poison mortel » (BFM-TV Apolline 12:50 et 13:25) ou à s’en détourner parce que Trump ou Bolsonaro l’ont soutenue. L’IHU Méditerranée comme havre de paix, de rationalité, un lieu raisonnable face à la démesure, la démence et l’obscurité. Tous les ingrédients sont désormais là pour relire la controverse de l’HCQ à la lumière de ce paysage épistémologique pittoresque.


Le savoir sur l’hydroxychloroquine

On l’a vu, les scientifiques dans leur ensemble donnent des avis qui ne permettent pas de conclure sur le fait que l’HCQ est un traitement efficace du Covid-19. Nous étions donc et demeurons dans l’incertitude, ce qui n’est au fond pas si grave, aussi bien pour nous, le public, qui n’est pas obligé de prendre parti, que pour les soignants qui peuvent administrer un médicament sans certitude, en fonction de leur expérience, savoir ou intuition. Seulement, l’incertitude se mêle aussi à une autre impression, celle que cette incertitude est elle-même incertaine… Il y a un sentiment qui plane au-dessus de nous et qui nous donne l’impression que le stade de l’incertitude est dépassé. Et pourtant, à ce sujet, nous avons vu :

– qu’au niveau purement scientifique, celui des publications, preprints et communications de l’IHU Méditerranée, le monde scientifique n’était pas convaincu ;

– que les arguments d’autorité régulièrement distillés par le professeur Raoult dans le cadre de son épistémologie du sachant convenaient bien pour remporter la bataille médiatique, beaucoup moins pour s’imposer sur la scène scientifique.

Restent alors à considérer les chiffres de l’IHU Méditerranée qui témoignent, eux, d’une réussite certaine. Mais c’est une réussite qui porte sur une stratégie beaucoup plus large que la stratégie thérapeutique puisqu’elle inclut des tests systématiques et une prise en charge à un niveau qui n’a peut-être pas été celui de la plupart des autres centres. De quoi témoigne alors la faible mortalité ? D’une réussite d’ensemble, mais dont on ne peut pas exclure qu’elle soit indépendante des effets bénéfiques du fameux protocole. Quant à l’usage massif qui a été fait de l’HCQ, en France et dans le monde, ce n’est malheureusement pas non plus un indicateur fiable de ses effets bénéfiques. Il fallait bien traiter les gens avec ce qui était disponible, mais puisque le professeur Raoult tente de renforcer son argumentaire en parlant de cet usage massif, tandis que cet usage massif a eu lieu en raison du buzz engendré par le professeur Raoult sur l’HCQ, et non de preuves, on ne fait que tourner en rond.

Au final, dans un plaidoyer qui relève désormais plus d’une mise en accusation systématique des autres, de leur incompétence, de leur mauvaise foi ou carrément de leurs conflits d’intérêt, le professeur Raoult n’a réussi qu’une chose : faire en sorte qu’on s’embrouille.

À qui profite alors la confusion, le conflit sans grande volonté de résolution, la fragmentation d’un paysage de la connaissance auquel on ne comprend plus rien ? À celui qui passe son temps à dire : « Je m’en fous, j’ai pas besoin d’être d’accord avec vous », c’est-à-dire celui qui peut jouir de sa position de leader à la fois scientifique et médiatique. En définitive, le public se trouvera au moins devant une option lisible, et saura toujours vers qui se tourner.


Deux modèles de science

Cet épisode de l’HCQ nous incite à penser la science sous l’angle politique, et plus précisément à nous poser la question du rôle que joue autrui dans l’établissement d’une connaissance à caractère scientifique. Alors que dans la conception habituelle de la science, autrui intervient de manière déterminante comme une réceptivité différente qu’il faut être capable de rallier, et dont le ralliement va participer d’une validation qui donne son caractère scientifique à la connaissance, le mécanisme mis en œuvre chez Didier Raoult est bien distinct. Il renvoie autrui au rôle de pur récipiendaire d’une connaissance dont la validité scientifique est déjà acquise puisque seule compte l’origine de la connaissance : le sachant.

À quoi servent alors les autres, ceux qui sur expertscape.com ne pointent qu’à la 10e, la 100e ou la 1000e place ? Dans le modèle classique de la science, les travaux qu’ils mènent, leurs communications et leurs retours critiques sur les travaux des autres contribuent à une science qui, parce qu’elle s’est ouverte à ces altérités, peut finir (et finit souvent) par faire consensus, c’est-à-dire par créer du commun. C’est l’un des enjeux majeurs, pour la science, que de prétendre à l’établissement d’une culture, d’une rationalité et de valeurs communes et cela n’empêche en rien certains scientifiques de sortir du lot par des contributions originales et fécondes, voire révolutionnaires. C’est ainsi d’ailleurs que les contenus scientifiques valides sont passés de génération en génération et que nous pouvons encore nous les approprier aujourd’hui.

 À l’inverse, lorsqu’une contribution auto-proclamée renversante n’est pas reçue comme telle, mais que les sachants de 2e, 3e et Ne ordres (selon des critères qu’un autre article devrait être réservé à tailler en pièces) sont renvoyés à une illégitimité pour intervenir dans ce qu’est la connaissance scientifique, il ne faut pas donner cher de la pérennité de cette contribution. À chacun alors de se saisir de cette controverse publique et de ses enjeux pour mener une réflexion salutaire autour de ces problématiques fondamentales qui mêlent science et démocratie.

Vincent Israël-Jost

Cet article a été publié le 23 juillet 2020 dans UP’Magazine.