République-laïque : une union irreprésentable ?

L’onde de choc de l’assassinat de Samuel Paty, à qui nous rendons gravement hommage, porte encore le retentissement de la teneur symbolique de ce meurtre. Qui après d’autres aussi inacceptables, semble avoir daté et marqué pour une large opinion publique un point limite collectif, une rupture, face à  l’horreur.

Pour l’heure en France, deux rapports au monde, le chrétien et le musulman, bien qu’ils aient en commun l’universalisme, sont pris dans un affrontement dur, irrésoluble. Rappelons que la minorité musulmane compte ici plus de cinq millions de personnes.

Sur son site dédié[1], le gouvernement français annonce des dispositions dont la mise au vote parlementaire est imminente, afin de lutter contre ce qui a été nommé « séparatisme », qu’on peut aussi appeler bafouement de la laïcité. On y découvre que : « Le projet de loi sera présenté en Conseil des Ministres le 9 décembre, pour renforcer la laïcité et consolider les principes républicains. Une stratégie déclinée par le Président de la République en six axes : la neutralité du service public, les associations, assurer la dignité et l’égalité de tous, l’école, la structuration de l’islam en France et la démonstration d’une république qui tient ses promesses d’égalité des chances et d’émancipation. Il s’agit de faire échec aux actes qui sapent les principes formant notre tradition constitutionnelle : la liberté, l’égalité, la fraternité, mais aussi la laïcité, l’égalité entre la femme et l’homme, l’indivisibilité de la République et l’unicité du peuple français. L’enjeu n’est pas l’islam, mais l’islam politique qui est une doctrine politique qui vise à instaurer un contrôle de la société avec une restriction des libertés et qui vise à installer la charia au-dessus des lois de la République ».


Une laïcité trop chrétienne ?

La laïcité, partie intégrante de notre Constitution, traverse une période délicate. Rappelons juste ceci: la laïcité n’est pas sortie de terre comme par enchantement. L’identification progressive de la République et de la laïcité est le résultat d’un long combat. Et ce combat s’est fait contre l’Eglise catholique, les congrégations, les richesses foncières du Clergé, mettant en cause la religion intime et naturelle des Français. 

Qui n’a jamais écouté la Marseillaise anticléricale[2] composée par Léo Taxil en 1881 ne sait pas quelle énorme capacité blasphématoire possédait déjà alors la conscience laïque en formation.

Il nous semble que la lame de fond irréligieuse qui a soulevé la France et lui a durablement conféré une Constitution où le principe de la laïcité est inscrit[3], que cette lame de fond, donc, était liée à deux phénomènes conjoints : 

– d’abord la poussée des idées socialistes, alors fortement marquées par la pensée marxiste aux yeux de laquelle la religion était l’opium du peuple ; 

– et d’autre part la conviction majoritaire à l’époque que la science et le progrès allaient inonder l’humanité de bienfaits matériels, de santé, d’éducation, de culture, de divertissements, toutes choses qui dévitaliseraient à la longue le sentiment religieux ou son simple besoin.

Quand bien même on peut juger que ces deux éléments moteurs sont à des degrés différents en crise, il n’en est pas moins essentiel de savoir faire la part de l’autre et veiller à rester intransigeants sur le respect de la vie ! 

En écoutant bien les propos des musulmans qui réprouvent les attentats et exactions, nous ne pouvons que dégager le clivage net dans les façons d’envisager la laïcité, la structure de l’Etat, les principes constitutionnels. On aurait pu penser (on a longtemps pensé), que la laïcité constituait justement un outil légal de régulation formidable…

Or si les musulmans modérés ont une manière de nettement blâmer les exactions islamistes, il semble bien que ces mêmes modérés évitent d’employer le mot et l’argument de la Laïcité. Au fond comme si elle n’était pas si fondamentale… Resterait-il des traces liées dans un paradoxe à la figure de Jules Ferry, qui à la fois prônait pour la France une politique de colonisation, et a instauré « l’enseignement primaire gratuit laïque et obligatoire » ? Cette mesure pour indication s’est instaurée exactement la même année que la signature du traité du Bardo installant le protectorat de la France sur la Tunisie (1881).

Quand un interlocuteur évoque auprès d’eux la laïcité, ils ne rebondissent pas dessus comme un argument majeur qui joue pour tous. Nous avons en effet été frappés cette fois par la quasi absence d’utilisation du mot « laïcité », dans les discours des autorités musulmanes qui condamnent les attentats. 

Collusion de mots…

Nous pouvons nous interroger sur ce que donnerait une recherche finement effectuée dans les mots arabes. Nous avons en effet l’impression que ce n’est pas très clair… Un flou qui pourrait laisser penser par exemple que la langue ferait amalgame entre laïcité et athéisme, et de nombreux débats et travaux autours de la notion d’ « Etat Civil » en place d’un « Etat Laïc » dans les courants de « printemps arabe », nous confortent. 

Et d’ailleurs, la langue française n’a pas de leçon à donner, tant les termes « laïc » et « laïque » indiquent eux-mêmes des notions différentes, voire contradictoires de la laïcité. En effet, « Laïc » vient du latin laïcus qui désigne la séparation entre le religieux et le profane (entre les prêtres et les laïcs ; entre la Cité de Dieu et la Cité des Hommes). « Laïque » vient quant à lui du grec laos et désigne le peuple tout entier, sans distinction, notamment de religion. Et de plus, le terme masculin Laïc devient Laïque lorsqu’il est accordé au féminin, comme pour la République ! Cette ambiguïté d’écriture conduit en effet à ce que « République-laïque » ne marque pas nettement qu’il s’agit bien de la séparation « de l’Eglise et de l’Etat », du religieux et du politique. 

La conscience du brouillage aussi bien en langue arabe qu’en langue française, permettrait de comprendre que certains musulmans y voient de l’athéisme. Ils pourraient alors en induire que si la République, l’Etat, sont laïcs, l’athéisme du coup ne serait pas illicite, il constituerait une position citoyenne pouvant même être majoritaire – c’est peut-être ce qu’ils refusent consciemment ou non de prendre en compte, évitant d’employer le mot ou le concept laïcité. Mais même si la langue a des substantifs différents, dans l’idéologie et les représentations ils semblent bien être proches. C’est notre hypothèse…

Il s’opèrerait donc peut-être chez certains de nos concitoyens musulmans, une sorte de retranchement dans la conception structurelle de l’Etat que nous n’aurions pas perçue, tant celle-ci est à la fois démocratique et laïque dans une intégration pour nous osmotique des deux concepts et leur fonction. 

Aussi il semble que beaucoup de penseurs au sens honnête du terme, dans la communauté musulmane n’ont pas opéré cette union organique française entre République et Laïcité, comme si cela leur était inconcevable. Et au fond, est-ce si absurde que cela ? Devons-nous capter que la communauté musulmane intégrée et désirant l’être a effectué, consciemment ou non, par là une sorte de « fente » dans son rapport à la démocratie et à la Constitution : coupure qu’il nous serait difficile de discerner, et que nous voudrions ici éclairer. 

Si pour ces concitoyens il est fondamental de respecter la République et la Démocratie, ils ne considéreraient pas comme socle « constitutif » ce qu’est pour nous l’arcane « laïcité », perçu par eux comme « athéisme », mais pour nous indissociable de notre démocratie et du jeu démocratique concernant le Religieux. 

Cette « fente » demeurerait dans l’insu ou non, ou dans l’irreprésentable, ou encore dans l’accessoire, ou même le rejet. Alors que la laïcité est pour nous si indissociable de l’Etat, que nous l’avons intégrée en 1946 à la Constitution (reprise en 1958). 

Quant à la Loi 1905, sa rédaction[4] n’est certes pas excluante pour l’Islam et les musulmans, même si le terme « mosquée » n’y apparait pas (pour la simple raison que la première mosquée en France (La Grande Mosquée de Paris), a été construite en 1926). 

Une question de liberté de conscience…

Pour nous en profondeur, la laïcité constitutionnelle est donc « constitutive » de l’Etat. Non seulement toutes les religions y ont droit de cité, mais aussi, les citoyens ont le droit de les ignorer, de les critiquer, les ridiculiser, les renier, les caricaturer, et même de s’en passer. C’est cela la liberté de conscience. Dans l’affaire des caricatures, ce qui peut-être n’a pas été compris, c’est que les dessins satiriques émanaient d’une autre communauté que la communauté musulmane. Les juifs sont passés maîtres en autodérision mais s’insurgent, à juste titre, dès lors qu’il y a antisémitisme. 

Mais également, n’oublions pas la longue liste de musulmans faisant l’objet de fatwas les condamnant pour blasphème, et qui survivent dans la peur ou la fuite, s’ils n’ont pas encore été éliminés. Notre compassion ne suffit pas, comme le dit Fethi Benslama à propos du « long rouleau des traqués, des apostasiés, des condamnés, des assassinés… » : « Non, ce n’est pas de ce genre de soutien dont ils ont besoin aujourd’hui, mais de votre résistance au piège auquel collaborent tant de démocrates et hommes de gauche européens qui, dans leur lutte contre le racisme, en sont venus à oublier la censure qui tue. Car une nouvelle machine a été inventée depuis, celle du « musulman humilié »[5] ».

La machination du musulman humilié change profondément l’atmosphère de la laïcité. Si on admet que dans nos démocraties européennes, une sorte d’ancien esprit colonial survit à la fin des colonies et continue d’humilier les musulmans, alors il peut devenir légitime aux yeux de certains d’entre eux de réduire les « Lumières » à une fraude impérialiste et la laïcité à une escroquerie culturelle de l’Occident. Dans cette perspective, rien ne s’oppose plus à ce que le sentiment religieux, sous toutes ses expressions, soit perçu comme une forme de résistance à l’injustice et à l’humiliation qui continuent de frapper prioritairement les musulmans.

Nous espérons que les débats à venir contribueront à amortir en conscience les tensions, pour une pacification citoyenne et Républicaine. Voyons ce qui ressortira des navettes parlementaires, en souhaitant voir émerger une « Loi de séparation des Religions et de l’Etat », dans une trame de « laïcité non chrétienne ». 
P.P. et C.C.

Cet article est paru dans UP’Magazine, le 8 décembre 2020 : https://up-magazine.info/decryptages/analyses/75840-republique-laique-une-union-irrepresentable/


[1] https://www.cipdr.gouv.fr/islamisme-et-separatisme/

[2] https://youtu.be/Y6K3DOvOlyA

[3] Constitution (extraits) :

Le Gouvernement de la République, conformément à la loi constitutionnelle du 3 juin 1958, a proposé, Le Peuple français a adopté, Le Président de la République promulgue la loi constitutionnelle dont la teneur suit :

Article PREAMBULE

Modifié par Loi constitutionnelle n°2005-205 du 1 mars 2005 – art. 1

Le Peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’Homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004.

En vertu de ces principes et de celui de la libre détermination des peuples, la République offre aux territoires d’outre-mer qui manifestent la volonté d’y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l’idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité et conçues en vue de leur évolution démocratique.

Article 1

Modifié par LOI constitutionnelle n°2008-724 du 23 juillet … – art. 1

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.

[4] Loi 1905 (extrait) :

Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat.

(Dernière mise à jour des données de ce texte : 01 janvier 2020. Version en vigueur au 02 novembre 2020)

Article 1

La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

Article 2

La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons. Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l’article 3.   

[5] Benslama Fethi, « L’outrage global », Lignes, 2006/3 (n° 21), p. 102-113. DOI : 10.3917/lignes.021.0102. URL : https://www.cairn-int.info/revue-lignes-2006-3-page-102.htm