Brèves infos familiales

Mon père et mon oncle Aron, les deux aînés d’une fratrie de quatre garçons, Aron, Lazar, Lev et Abraham sont partis en France en 1926, faire  des études de médecine, mais aussi pour « échapper » à l’antisémitisme de la société roumaine de l’entre-deux guerres. Mais c’est de l’obsession stalinienne de transfert (ou de « neutralisation ») des populations suspectes que ma famille eut à souffrir le plus. Mon grand père Gabriel et mon oncle Abraham ont été déportés dans le Caucase, sous un « triple » chef d’accusation : juifs, koulaks et moldaves.

Abraham, le plus jeune frère étant épileptique, ne fit pas d’études supérieures. Ses trois frères lui cédèrent chacun leur part personnelle de la propriété familiale, ce qui eut pour fâcheuse conséquence de le transformer en koulak !

D’après ma tante Marguerite, l’épouse de Lev qui vécut en Roumanie jusqu’au milieu des années cinquante, Gabriel, mon grand père ayant donné sa pelisse et ses bottes à son jeune fils Abraham est mort de froid dans le train. Personne ne sait où, précisément s’est arrêtée sa vie. In memoriam, son nom est gravé sur la tombe de sa femme, Sarah, dans le carré israélite d’un cimetière de Vienne, en Autriche, où elle est morte en 1937 d’un cancer du pancréas. 

Abraham fut déporté dans une république soviétique caucasienne, au Tadjikistan ou en Ouzbékistan, je ne saurais le dire avec exactitude. Il y passa le reste de sa vie jusqu’à son départ pour Israël.

Assez bizarrement, il y eut des gens de ma famille paternelle haut placés dans le PCUS. Un jour, bien avant la chute du rideau de fer, ce devait être en 1973, une femme austère, froide, sèche (c’est mon souvenir) vêtue sans la moindre fantaisie et parlant uniquement le russe, a rendu visite à mon père à Saint-Gaudens pendant ses vacances françaises. Je me souviens très bien qu’elle a fait  reproche à son cousin de lui servir une bouteille de vin poussiéreuse, comme si mon père n’avait aucun égard pour une dirigeante communiste et la traitait en « prolétaire ». Ce vin était un Haut Brion.

Pour le reste, hélas, il ne me reste rien de cette visite surprenante. Je ne parlais pas du tout le russe et mon père faisait des efforts pour en baragouiner quelques miettes. Sa langue maternelle avait quitté son esprit et il ne me serait pas venu à l’esprit d’en faire mon interprète. Mais je garde de cette rencontre un souvenir dépité. J’aurais aimé poser des questions à cette lointaine parente. Comment avait-elle fait pour devenir une dirigeante du PCUS ? Supportait-elle sans état d’âme d’œuvrer chaque jour en faveur d’une dictature bureaucratique ? Imaginait-elle encore écrire les pages vivantes du socialisme ?

Ou avait-elle simplement pris son parti d’une situation politique qui lui ménageait quelques faveurs, quelques plaisirs comme celui de visiter l’Europe occidentale ? Je n’en ai aucune idée.

En tout cas, Papa n’apprit rien de nouveau sur la disparition de son père. Il revit son frère Abraham une première fois en Russie soviétique, à Moscou dans la seconde partie des années soixante dix puis une seconde et dernière fois en Israël, où Abraham avait émigré en 1980 grâce à la filière roumaine de transfert des juifs russes qui valut un temps à Ceausescu une aura de leader éclairé en Occident.

 Abraham mourut dans l’année qui suivit son arrivée en Israël. Il vivait dans un camp de réfugiés russes à Haïfa, dans l’attente d’un appartement plus confortable. A son frère Lev, médecin angiologue vivant à Philadelphie et qui résidait pendant son séjour israélien à l’Hôtel King David de Jerusalem, Abraham fit part de son irritation, de sa déception, dans des termes sans ambiguïté. Lui et sa femme Nourit vivaient mieux dans leur petit appartement caucasien, ils avaient une télé, une vie sans histoires, on ne leur demandait rien. Ici, à Haïfa, on voulait lui apprendre l’hébreu, cette langue si difficile et somme toute si étrangère à sa vie. Comment pouvait-il apprendre l’hébreu, lui, ce pauvre homme brisé par la maladie, la déportation, l’éloignement de la famille ? Et puis, ce pays d’Israël, tout y va si vite, tout y est si important… Comment un homme de faible importance pourrait-il s’y sentir à l’aise, en devenir familier ?

Les communistes russes n’avaient pas enchanté sa vie, mais au bout du tunnel, ils s’étaient rachetés, ils lui avaient offert un cadre de vie acceptable, une modeste manière d’oublier les malheurs passés.

Le frère américain se fâcha. Il traita Abraham d’incapable, d’ennemi de la liberté, d’esprit servile qui ne comprenait rien à la chance de sa nouvelle destinée ! Abraham n’eut pas le temps d’enrichir la controverse fraternelle. Il  mourut quelques mois plus tard d’un mélanosarcome métastasié au cerveau, sans avoir pu gagner la France, comme il l’espérait, afin de retrouver Aron et Lazar, mon père.

Je n’ai aucune idée de ce qu’est devenue la maison familiale à Baltì. Dans quelles mains est-elle « tombée » après la déportation de Gabriel et d’Abraham ? A-t-elle été simplement occupée ?

Je sais seulement que nous avions reçu un courrier administratif de la République indépendante de Moldavie ( donc, ça devait être au milieu des années 90) nous proposant de récupérer « nos biens ». En vérité, quand  nous y sommes allés et pour autant que les indications  topographiques de ma tante Marguerie aient été justes, nous n’avons pas découvert la maison familiale. Tout avait été rasé.

C.C.