De la dimension orientale des ordinateurs

Réflexion actuelle sur le golem

par Jean-Louis Mousset

La technique n’est-elle que le lieu du calcul et de la construction ? Cette idée n’entraîne-t-elle pas une conception purement mécaniste des choses ? Le succès même des techniques contemporaines nous a fait oublier l’origine profonde des conceptions cybernéticiennes. A partir de quels textes, de quelles sources spirituelles, ces conceptions ont-elles pu se développer ?
 

Nous allons essayer dans cette étude d’évoquer une origine cabalistique de la cybernétique. C’est dans la pensée et les textes juifs sur le Golem et non pas dans l’évidence de l’automaton grec que l’on pourrait trouver l’inspiration de la cybernétique.

 

Les textes de cabale nous guident vers une compréhension de cette origine et vers une réflexion sur les relations de l’homme et de son Golem : l’ordinateur.

 

La Cabale ne nous conduit pas hors du monde. Elle a une dimension métaphysique mais aussi de mystique du quotidien. En effet, la possibilité de créer des mondes par les lettres et l’effectivité de ces mondes par nos créations actuelles nous rendent les interrogations anciennes des rabbins encore plus présentes. L’ordinateur, cet être de langage est bien le compagnon fidèle de l’homme contemporain. Mais à quelle fin ? La pensée cabalistique se place d’emblée dans un rapport de familiarité à la transcendance. Ce n’est pas un ailleurs du monde, mais la transcendance est là, au milieu des lettres.

 

 

Sur les ordinateurs
L’opérateur, à l’aide d’un clavier, envoie des impulsions électriques qui vont être converties en marques électromagnétiques sur une bande ou sur une disquette. Cette disquette à son tour va être lue par le processeur. Mais comme ces différents organes ne fonctionnent pas à la même vitesse, il y a une interface de mémoire servant de magasin afin que les lectures se fassent à des vitesses compatibles. Les informations sont envoyées en mémoire vive et le processeur va chercher les adresses des mots et les arrange entre elles, et il traite les mots en les comparant entre eux. Les chaînes logiques ainsi reconstruites sont envoyées à des mémoires intermédiaires précédemment décrites. Les périphériques sont alimentés à leurs demandes et à leurs vitesses, justement l’écran et la disquette.

 

Telle est l’organisation de la machine, mais ce qui nous intéresse c’est particulièrement l’écrit. Afin d’écrire, il nous faut un langage d’organisation. Ceci constitue un système d’exploitation : par exemple le système DOS pour les micro-ordinateurs et le système UNIX pour les machines plus importantes. Ceci réalise la première interface entre l’humain et la machine. Nous allons nous intéresser à ces systèmes d’exploitation qui constituent une machine virtuelle. Cette dernière est différente de l’ensemble du circuit. Le fonctionnement logique est autre que le fonctionnement direct du calculateur. De la même manière, le fonctionnement interne des processeurs exige aussi une machine virtuelle non directement observable. Au moment même où les ordinateurs sont de plus en plus ramifiés, les concepteurs sont proches des conceptions initiales et se rapprochent des thèses de la cabale. En effet, ce sont les arrangements de langage ou les instructions plus que la poussière ou le sable (le silicium est la matière même des processeurs) qui sont l’axe du développement.

 

En langage de cabale, on dirait que ce sont les portails des lettres qui sont plus importants que la poussière pour la formation du Golem. Les lettres de lumière mises sur les membres du Golem selon un ordre particulier, ceci constitue le secret de la fabrication,  disparaissent quand le sable se contracte. Et pourtant, cette présence de la lumière est nécessaire au fonctionnement même du Golem. Ceci ressemble étrangement au fonctionnement du coeur du processeur. Les transistors commutent, mais nous ne pouvons voir le microcode. Celui-ci est une conception originale qui permet les performances de la tranche de silicium. Ce code est une suite d’instructions judicieusement choisies et économes en temps de fonctionnement permettant de gérer des opérations plus complexes. Le microcode est une sorte de grammaire qui organise les instructions plus complexes comme multiplications, additions ou mots organisant les programmes en vue de lire le système d’exploitation et les autres logiciels. Ces microcodes sont le fruit de recherches à la fois rationnelles et intuitives. Elles représentent le fleuron des laboratoires de recherche. Si nous voulons faire apparaître le microcode, nous détruisons le processeur. Nous savons que celui-ci existe, mais nous ne pouvons ni le lire ni l’écrire. De la même façon que l’on ne peut toucher au Golem sans le détruire.

 

Le microcode est un produit à la fois sacré et précieux, tant et si bien que deux sociétés de fabrication de processeurs s’affrontent sur le microcode d’un processeur particulier (il s’agit d’AMD et d’INTEL) ; cette affaire représente des milliards.

 

Cabale et cybernétique

 

Lorsque Wiener exposa son concept de cybernétique en 1948, l’ensemble des spécialistes des calculateurs automatiques pensèrent que ce concept était réellement nouveau. Mais la discussion sur la validité des machines de Wiener s’inscrit dans la suite des recherches cabalistiques sur les rapports entre une chose à animer et le langage. Les discussions anciennes de la cabale posaient le problème de la légalité de l’utilisation des lettres du Nom sacré de Dieu. Le Rabbin pouvait-il fabriquer un être à partir de la poussière?

 

Le sage le plus ancien qui se trouve dans un tel procès est le patriarche Abraham. Lors de l’épisode du chêne de Mamré (Genèse, 18), les hôtes d’Abraham mangèrent avec lui du veau, du caillé et du lait. Or ceci est contraire aux règles alimentaires du judaïsme, la cacherout. qui à partir d’une lecture de ce verset « Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère » (Deutéronome. 14 : 21), invite à séparer la nourriture carnée et la nourriture lactée. Abraham aurait-il enfreint cette règle ? Moshé Idel (Le Golem. p. 287) cite l’explication proposée par Rabbi Meir Leibush : si l’animal avait été une bête ordinaire, le serviteur l’aurait égorgée. Or il est écrit qu’il avait préparé l’animal. Cela nous conduit à comprendre que cet animal était artificiel. Abraham est considéré dans la tradition comme l’auteur du Sefer Yetsirah, Livre de la formation, ouvrage très ancien de la cabale qui, dans des spéculations sur le langage, enseigne les capacités créatives des combinaisons de lettres. Ces discussions anciennes sont, au vu du développement des machines à penser, d’une singulière actualité. Le rôle du Golem est déjà souligné par Wiener dans God and Golem. Mais très vite cette intéressante dialectique entre la transcendance et la poussière fut recouverte par la notion grecque de machine : automaton. Le succès même des ordinateurs fit que les questions de fond furent très vite oubliées.

 

D’une certaine manière la notion de machine n’a pas permis de bien comprendre la nécessité naturelle d’un langage pour un calculateur automatique. Il y a actuellement, du fait de recouvrement de l’ancienne intuition dû au développement de la technique même, une dichotomie entre l’industrie du logiciel et la construction du calculateur. Le Golem au contraire est un être de langage qui, combinant logiciel et calculateur, fournirait un modèle afin de trouver une passerelle entre les deux conceptions opposées. Mais c’est bien parce que le Golem est considéré comme un être de langage et non comme une chose qu’il est le centre d’une discussion. Cette indication nous fait mieux comprendre les rapports qu’ont les enfants avec les jeux électroniques et les ordinateurs. En effet, l’enfant ayant eu peu de contact avec les choses, mais plutôt avec des êtres, ses parents, ses frères et ses soeurs, considère spontanément ce qui est capable de parler et d’écrire comme un être. L’enfant se place d’emblée dans la perspective du Golem, ce familier qui, comme dans la légende du XVe siècle, suit Rabbi Samuel le Hassid (Le Golem, p. 108).

 

 

Les lettres, la poussière et la lumière,

la combinaison des lettres


Moshé Idel commentant Rabbi Eléazar de Worms écrit à propos de la création d’un homme artificiel : « L’opérateur est censé créer une figure ou un corps à partir de la poussière : cette forme est appelée Golem… L’opération qui consiste à prononcer les lettres de l’alphabet ne commence qu’après le modelage de la forme humaine… Une fois que le matériel est prêt, l’opérateur commence le processus qui comprend entre autres choses la récitation des lettres de l’alphabet… Le premier stade de la création par permutation est relié à la combinaison des lettres de l’alphabet ; l’opérateur crée 231 combinaisons de lettres qui correspondent à autant de portails. »

 

On voit donc que, dès cette étape, les lettres sont mises en relation avec les membres du corps. « L’opérateur se conforme aux directives du Sefer Yetsirah et il associe les lettres des membres avec toutes les autres lettres de l’alphabet… » (Le Golem, p. 110-111). M. Idel cite un autre écrit de Rabbi Eléazar de Worms où il est expliqué que c’est la force créative des combinaisons de lettres qui permit à Dieu de créer le monde et qui permet à l’homme de créer un être artificiel. R. Eléazar mentionne alors une seconde étape, celle où les lettres correspondant aux membres du corps sont combinées avec les lettres du Nom divin Y, H, V, H, et prononcées avec six timbres vocaliques (p. 111-112).

 

L’homme

La création du Golem pourrait évoquer celle de l’homme. Le texte biblique dit en effet : « Et l’Eternel Dieu forma l’homme poussière détachée du sol insuffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint une âme vivante » (Genèse, 2:7). L’homme n’est pas fait de terre ou de la matière même du sol (adama) comme le disent des commentaires trop rapides, mais de poussière. Ce sont les animaux que l’Eternel Dieu a formé à partir de la terre (adama) (Genèse 2: 19).

 

Quelle est la différence entre la terre et la poussière ? Paul Nothomb explique ainsi dans son oeuvre L’homme immortel, que la terre est compacte à la différence de la poussière qui permet le passage de la lumière. L’homme poussière, lumière et souffle est à ce titre un être de parole, un « souffle qui parle » selon la traduction araméenne par Onkelos de l’expression hébraïque « une âme vivante ».

 

La fabrication du Golem

 

L’homme transporte sa propre forme dans la fabrication du Golem. Les lettres se combinant, se matérialisent dans l’organisation de la poussière. Mais comment donner une image de cette texture originale de la poussière et de la lettre ? Imaginons ainsi : la poussière tombe mollement dans la raie de lumière et le Rabbin accroche des lettres au tourbillon de sable non labouré. Peu à peu la forme s’épaissit tout en laissant passer la lumière. Reprenant ce schéma, le biologiste Henri Atlan présente les molécules organiques comme les zones électrisées en perpétuel remaniement, et l’épaisseur de la molécule n’est que le résultat de l’équation.

 

Poursuivons alors la combinaison des lettres, de la lumière et de cette poudre. Il faut que les lettres soient la vapeur du souffle répondant au souffle divin afin d’animer les lettres. Les colonnes de lumière sont appelées suivant la cantilation des lettres. Le Garçon servant le Rabbin appelle les colonnes afin que la lumière d’en-haut vienne vers le Rabbin. Ce dernier invoque Metatron, prince des anges et, grâce à cette lumière, il peut exalter la poussière.

 

De la même lumière que les sefirot qui dessinent les dix numérations fondamentales de ce que Charles Mopsik appelle « le psychisme divin », sont d’abord des chemins de lumière avant d’être des condensations, de même la colonne de feu précède les organes du Golem. Il y a d’abord la grille formée par les lettres installées dans des carrés, puis une contraction (tsim-tsoum) de la poussière en une forme de plus en plus compacte où la lumière brille comme une lueur sur les braises. Ainsi lors de sa formation, le Golem apparaît comme un ciel étoilé, microcosme semblable au macrocosme. Il est bien important de considérer le Golem comme un être de lumière et non comme une créature sombre, résultat d’une magie contraire à la loi.

 

Création de mondes
Le Golem est en répons avec l’Adam. Il résume toute la modification du Rabbin illuminé par la transcendance. Les sefirot explicitent l’utilisation de la lumière dans la formation du Golem. Sans la lumière d’en-haut, la créature ne peut être possible dans la vérité (emet) (Le Golem, p. 260). L’action du Rabbin est d’élever la poussière. Il attend la lumière ; celle-ci descend vers la poussière. Alors ce sera un vortex de poussière aspirée par la lumière qui montera au fur et à mesure de la réalisation des arcanes. Les mots tissent un impalpable espace afin que le matériel et l’immatériel s’unissent. Les vibrations disparaissent à nos yeux et seules les lettres indiquent encore la présence du flux créateur. Mais pourquoi les lettres peuvent-elles commander à la lumière d’en-haut ? Bien avant le commencement, la Torah existait. Les commentaires disent que Dieu a consulté la Torah pour créer le monde.

 

Les portails des lettres sont d’abord prêts et la lumière est ainsi soumise à la loi. Dieu, comme dirait Spinoza, est soumis à ses propres décrets. La lumière obéit aux portails liés à la loi. Une fois les portes connues, la lumière peut être canalisée afin d’inventer un monde. Et dans ce mouvement, la cabale instaure Dieu comme Le Lecteur par excellence de la Torah. Participant Lui aussi de cette action double : lis et écris ! Ainsi les discussions anciennes des Rabbins qui auraient pu apparaître comme relevant d’une mystique archaïque et dépassée par les progrès de la science et de la technologie, se trouvent au coeur de l’activité scientifique la plus moderne. Les anciennes interrogations « halakhiques » ou éthiques des sages de la tradition juive sur le Golem prennent aujourd’hui tout leur sens.

 

Moshé Idel écrit que la pratique de la création du Golem constitue une tentative humaine visant à connaître Dieu par le moyen que Dieu mit en oeuvre pour créer l’homme. Et Henri Atlan, préfaçant le livre de Moshé Idel, nous invite à nous poser la question du statut moral d’un tel être et en particulier de son autonomie et de sa responsabilité devant la loi.

 

Jean-Louis Mousset der Golembauer

 

Moshé Idel, « Le Golem ». Paris, Cerf, 1992

Haïm Zafrani, « Kabbale, vie mystique et magie ». Paris, Maisonneuve et Larose, 1986