Le grand œil

Huile sur toile – 220 x 180 cm – 2018

Nous avons découvert l’étendue des écoutes de nos conversations téléphoniques, de nos mails, de nos SMS par les révélations d’Edward Snowden. La NSA enregistre à leur insu des milliards de données sur les citoyens du monde, sans négliger celles des propres alliés de l’Amérique. Cela nous a offensés et irrités : être ainsi l’objet d’une inquisition monumentale qui agit en secret, comme une tentaculaire mafia, sans aucun identifiant idéologique ou politique. Cela nous a mis en colère et les dirigeants de nos pays aussi qui ont vivement protesté auprès de Monsieur Obama, la figure dominante du monde libre. Cependant, comment ne pas se sentir fier d’être élevé par ces écoutes secrètes à la dignité d’un agent trouble, d’un potentiel détenteur d’informations explosives capables de mettre en danger l’Occident. La phrase très banale : « Chéri, monte-moi les bigoudis, je les ai laissés dans la grande boîte du salon » se charge d’une menace inattendue et excitante contre les puissants . La blague sur un copain que l’on a très innocemment surnommé Geronimo fait vibrer la grande oreille de la NSA, car Geronimo était le nom de code de Ben Laden. Ou un SMS de footeux du type : l’Atletico va battre le Real, je répète, l’Atletico va battre le Real, sonne comme un dangereux slogan anti-américain.

Au fond, la NSA nous a tous renvoyés à l’époque de la guerre froide. En ce temps là, il était vraiment difficile, contrairement à aujourd’hui d’être un non aligné, du moins en Europe. On était soit du côté du monde libre et de la bannière étoilée, soit du côté des cocos de la faucille et du marteau. Ou du moins, si l’on ne l’était pas entièrement, on l’était en proportion variable, on avait plus ou moins de sympathie pour l’un ou l’autre champion, enfin on ne pouvait pas être neutre comme un Helvète ou indifférent comme un Papou. Si l’on avouait notre préférence, on tombait en disgrâce définitive chez les concurrents, on devenait un ennemi de classe ou de la liberté, et si on restait coi, notre silence était la preuve d’une inavouable inclination pour l’un ou l’autre. Et on était alors un suspect. Le monde avait la simplicité spatiale d’un ring de boxe. Tout de rouge vêtu, venu de la lointaine Georgie, mesdames et messieurs, veuillez ovationner Marcus Leninus Stalino, le plus extraordinaire bouffeur de capitalistes de la planète ! En face, dans son peignoir en satin couvert d’étoiles blanches sur fond bleu, faites un triomphe à Sam Mac Arthy I, le boxeur qui a mis KO tant de cocos ! Quel match, mesdames et messieurs et nous vous promettons pour demain soir un autre événement extraordinaire : USA-URSS en hockey sur glace.

Pendant la guerre froide, l’espionnage était infiniment plus pertinent que la philosophie politique, il fallait avoir un coup d’avance aux échecs et ce coup d’avance, on le devait à un travail ardu, intense, rigoureux, obsessionnel de taupe. On infiltrait et on exfiltrait à tours de bras, continûment ; les agents doubles, triples et même quadruples, buvaient des quantités astronomiques de vodka et de coca-cola. Et on écoutait tout, on écoutait, on écoutait… Un concept administratif aussi inoffensif que celui de « Communauté de communes » évoquant clairement une Assemblée de soviets aurait valu derechef à la France la réputation délicate d’une nation tentée de basculer dans le Camp communiste. 

Eh bien aujourd’hui, nous ne sommes plus dans la guerre froide, tout a changé, l’Europe s’est réunifiée, une bonne partie des anciens pays frères de la Russie soviétique a rejoint l’Union.

Mais les grandes oreilles, les grands yeux ne sont pas au chômage. Comme plus personne n’est clairement identifiable en ami du monde libre ou des communistes,  cela fait de chacun de nous un traître virtuel, un conspirateur ou peut-être un déserteur …

Un traître à quoi, à qui, un conspirateur contre quoi, contre qui, un déserteur de quoi, de qui ?

On n’en sait foutrement rien, mais en écoutant, on saura peut-être un jour. Et du coup, on enregistre tout le monde. La NSA n’est pas comme Sauron de Mordor dont l’œil de flamme captait le plus infime déplacement de l’anneau de pouvoir sur les Terres du Milieu. Car elle ne sait pas quel anneau la menacerait ou la fortifierait, mais elle possède ses orques et ses uruh-hai informatiques par milliers et milliers, surveillant les bigoudis de madame Marcelle ou les supporters de l’Atletico. Le monde a encore la simplicité spatiale d’un ring de boxe ou de catch, mais ce ne sont pas deux champions qui s’y affrontent, ce sont des dizaines, des centaines, des milliers d’équipes. Comment les cordes du ring ne vibreraient-elles pas en permanence ?…
C.C.

La grande fresque

Huile sur toile et matériaux divers – 210 x 280 cm – 2016

Ce tableau de grand format est traité comme une construction kabalistique. En fait il prend appui sur l’arbre séfirotique de la mystique juive. Selon cette dernière, Dieu se manifeste dans le monde et crée toutes choses à partir de rayonnements, d’émanations qui se condensent en dix sphères ou séfirot. Il existe des séfirot supérieures, des séfirot intermédiaires, des séfirot inférieures, ces séfirot sont rangées dans des colonnes droites, gauches ou centrales, mais toutes interagissent entre elles, selon une force qui n’est pas hiérarchique ou pyramidale, car aucune séfira n’est pensable en elle-même. L’énergie divine circule dans chacune d’entre elles mais aussi et surtout dans des colonnes que par commodité on appelle centrales. Ces colonnes ne sont pas issues de la résolution dialectique d’attributs antagonistes, rangés sur les colonnes de droite et de gauche, elles sont plutôt des forces de soutènement des contraires, des forces qui maintiennent la coexistence des contraires sans que tout l’échafaudage séfirotique s’effondre dans le chaos ou la folie.

Ainsi, la hokmah, la sagesse est-elle contre balancée par la binah, l’intelligence analytique, le hessed, la miséricorde, l’amour, par le din ou guevourah, la rigueur, la droiture, la justice mais il ne faut pas imaginer les séfirot centrales, daat pour les premières,  tiferet pour les secondes comme une solution intermédiaire où les qualités de droite et de gauche se mélangeraient en proportions équivalentes, produisant un breuvage plus fade. Car les contrariétés, les dualités des séfirot de droite et de gauche demeurent inchangées. L’amour est toujours aussi expansif et inconditionnel, la rigueur toujours aussi impitoyable. Mais hessed et din s’auto-limitent par la dynamique de la rencontre. Les séfirot ne trouvent pas leur apaisement dialectique dans une séfira hybride, mixte. Il faut concevoir la colonne centrale de l’arbre séfirotique comme la colonne de l’emtsa et cette emtsa comme l’invisible, fugitive, mais essentielle zone de collision des colonnes opposées, à la manière dont les faisceaux de particules accélérées entrant en collision produisent des formes éphémères de matière, les bosons, indispensables à la vie et aux échanges de la nature.

La colonne centrale est une colonne de diagonales tendues entre toutes les séfirot, ce n’est pas une colonne tiède ! De la séfira « supérieure », Keter, la couronne, à la séfira « inférieure », Malkhout, le royaume, l’énergie divine aura parcouru un trajet qui apparaît relativement court quand on représente l’arbre des dix séfirot selon un modèle géométrique, mais infiniment long et tortueux quand on songe aux innombrables aimantations et changements de vitesse du faisceau initial, quand il passe et zigzague dans le champs des tensions séfirotiques.

Etait-il possible d’imaginer le communisme sous cette forme?

Comment traversait-on l’Histoire, les diversités culturelles, les cristallisations nationales, les tempéraments, mœurs, caractères, psychologies vertigineusement innombrables des hommes, pour faire éclore, à partir de sa pure abstraction initiale, le royaume final du communisme, cette société sans classes, sans Etats, sans nations, qui avait toute l’allure d’un paradis terrestre. Un royaume qu’il est si difficile de concevoir que quand je tente de me le représenter, me vient en tête l’image de la paix de Picasso dans la chapelle de Vallauris, une joyeuse sérénade champêtre avec ses fifres, ses enfants jouant avec des cerfs-volants, ses déjeuners sur l’herbe, ses femmes dansant dans le ciel d’un bleu immaculé.

Keter, la couronne, la première émanation de l’idée communiste, d’où avait-elle germé ? Sans doute pas de l’observation de la nature ! La nature n’a créé aucune matrice communiste. Les loups dévorent les agneaux, les lions se repaissent de la chair des antilopes, les chats ne font pas de cadeaux aux oiseaux ou aux souris qu’ils ont capturés, la foudre calcine les arbres vénérables, la sècheresse anéantit les récoltes…

Peut-être la première ébauche communiste est-elle à rechercher dans la Genèse, au septième jour de la Création, quand Dieu se repose en son shabbat et que l’homme et la femme nouvellement créés n’ont pas encore franchi la porte du jardin. Mais de suite après, survient l’épisode de Caïn et Abel : la rivalité fraternelle, la terrible incapacité à partager équitablement les troupeaux et les champs, la discorde et la haine qui précèdent le meurtre !

Ou est-elle le lointain écho de la promesse messianique du chambardement inouï de la condition des créatures terrestres que décrit le prophète Isaïe ? Ou du tikkun des mystiques juifs qui voulaient assister Dieu dans la réparation du monde, après la brisure des vases et la dispersion des étincelles de sainteté ? Trop marginal, trop ignoré, trop hébraïque…

Ou bien encore du renversement matérialiste du paradis chrétien, le royaume de Dieu placé non plus dans le Ciel, mais sur terre. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu (XIV, 28,1) écrit : «  Deux amours ont donc bâti deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité de la Terre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité de Dieu. »

La proto-pensée communiste aurait reformulé les mots de Saint Augustin ainsi : Deux amours ont donc bâti deux cités : l’amour de l’humanité jusqu’à l’oubli de Dieu, la cité de la Terre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de l’humanité, la Cité de Dieu.

Ou bien non, rien de l’antique fermentation des religions monothéistes, rien du messianisme apocalyptique juif ou du grand amour chrétien n’aurait servi de prélude à l’idée communiste ! Peut-être qu’au fond, comme Marx l’avance, cette dernière n’est-elle qu’une idée très tardive de l’Histoire humaine, quand dans le sillage des révolutions bourgeoises qui ont détrôné de concert les rois et les dieux, des masses de prolétaires sont enrôlées dans l’industrie, arrachées à leurs pays, à leurs familles et ne peuvent désormais survivre qu’en vendant leur force de travail aux propriétaires du Capital.

Ou peut-être encore, la matrice du communisme est-elle à chercher au fond du cerveau primitif de l’homme, dans ces zones neuronales non sélectives qui forgent nos instincts primordiaux et nos reconnaissances fondamentales : l’instinct ultime d’appartenance à une espèce commune ?

Bref, Keter, la couronne !  La matrice.

Mais après, comment distinguer la hokmah et la binah communiste, la sagesse et l’intelligence ?

Passe pour l’intelligence ! On a du matériau, beaucoup de matériaux. Et des montagnes de textes : de l’Ethique de Spinoza au Capital de Marx, de la Critique sociale de Blanqui à Que faire de Lénine, des thèses sur le concept d’Histoire de Benjamin au Contrat social de Rousseau ou aux Chiens de garde de Nizan, chacun de nous peut apporter sa liste personnelle d’œuvres théoriques qui ont forgé de près ou de loin l’idée communiste, dès lors que l’on ne la confond pas avec sa dimension exclusivement bolchevique.

Et puis, dans la binah, on peut aussi compter sur l’apport de toutes les sciences humaines, de la psychologie, de l’anthropologie, de la sociologie… comme précieux auxiliaires analytiques.

Mais la sagesse ? Qu’est-ce que peut être la sagesse communiste ? Où faut-il la rechercher ?

Dans la littérature et l’art ? Combien d’œuvres communistes échappèrent-elles à la logique propagandiste ? Les fresques murales de Diego Rivera et les poèmes de Maiakovski ? Sans doute. Mais tout le reste, le Guernica de Picasso ou l’Affiche rouge d’Aragon, l’hymne à la liberté d’Eluard ou les Piliers de la société de Georges Grosz, ne sont-ils pas davantage les fruits de la résistance aux fascismes ou à la mesquinerie bourgeoise que l’illustration originale et absolument singulière d’un esprit communiste ?

Dans le respect des cultures mineures ou marginales, des minorités ? Ce n’est pas chez Kautsky, dont on a oublié l’influence idéologique considérable sur le communisme après la mort de Marx, qu’on peut trouver une telle disposition d’esprit. Kautsky rejeta catégoriquement toute forme de statut des apatrides ou des minorités sans Etat. Il bafouera la demande du Bund, le mouvement ouvrier juif en Europe de l’Est, d’incarner un véritable peuple, avec sa langue et sa culture, dans l’Internationale communiste. A quelques rares exceptions, Benjamin par exemple ou Derrida, esquissant le portrait très tardif d’une Nouvelle Internationale, la pensée « communiste » salua davantage la révolution industrielle bourgeoise et les puissants Etats que les cultures mineures ou traditionnelles, et fit plus confiance aux avant-gardes éclairées nourries de philosophie politique européenne qu’aux sagesses locales et forcément disparates des peuples.

De sorte que la balance intelligence-sagesse communiste nous apparaît, du moins a posteriori profondément déséquilibrée.

Si l’on « descend » les branches de l’arbre séfirotique, le hessed  communiste, l’amour de l’humanité enchaînée, des pauvres, des exploités, des proscrits, des humbles, des « petites gens » fut sans doute prodigieuse. Mais par une approche sectaire, partiale, obtuse du din, l’esprit bureaucratique, sacrifiant la subtilité et la nuance à son sommaire programme bureaucratique, sidéra le hessed.  La terreur, de Staline à Pol Pot, déferla sur le monde communiste. Les camps de concentration poussèrent partout, la liquidation des ennemis de classe, des artistes bourgeois, des « impérialistes » créa un univers de suspects et de délateurs, à tel point que la séfira médiane, Tiferet, l’harmonie, en fut pulvérisée. Une déesse en charpie !

Et quand l’avant-dernière sefira, Yesod, le fondement, la séfira majeure de la transmission, celle qui conduit à Malkhout, au royaume communiste, se fut remplie d’autant de désastres, de crimes, d’absurdités et de mensonges, elle fut prise de folie et tourna sur elle même comme une toupie, ne sachant plus quoi transmettre, plus quoi léguer aux générations futures. La transmission saccagée s’interrompit. Et Malkhout redevint un rêve vide, inaccessible…
C.C.

Le triptyque d’Unamuno

Huile sur papier et bois – 2015

Le 12 Octobre 1936, dans l’université de Salamanque, dont Unamuno est le recteur, on fête le « dia de la hispanidad », le jour de l’hispanité qui est aussi le jour de la fête nationale espagnole et « el dia de la raza » dans certains pays hispano-américains. La femme de Franco, le général Millan Astray, borgne et manchot, et considéré comme un héros de guerre en raison de ses infirmités, des évêques, des soldats, des phalangistes sont présents dans le grand patio de l’Université. De nombreux auteurs comme l’écrivain italien Leonardo Sciascia dans son livre « Heures d’Espagne » ou des cinéastes comme Fernando Arrabal dans son film « Viva la muerte » ont croqué cette scène où un homme seul avec son indépendance et son courage d’esprit affronte la foule franquiste. Dans l’une des plus anciennes universités d’Europe où l’on peut encore visiter la salle de cours de Fray Luis de Leon, la foule ce jour là exulte, se presse, pavoise, elle s’imagine être l’unique légataire du génie espagnol. C’est elle et elle seule qui incarne l’âme de la nation et de la sainte Eglise, c’est elle qui a en dépôt et en garantie l’esprit aventurier des conquistadors ou la création littéraire et picturale des grands artistes du Siècle d’or, c’est elle qui se bat contre la vile engeance de républicains, d’anarchistes, de mécréants, et de communistes qui ont souillé le pays.

Et tout à coup, Unamuno se met à parler. Il parle seul contre cette joie frénétique et unanime. Un homme seul, puisant dans sa conscience de philosophe et de poète des paradoxes le courage de braver le sentiment hégémonique d’un choeur d’hommes et de femmes  enchanté par la célébration de la fête et l’appétit de victoires. Et face au  slogan monstrueux de Millan Astray, Vive la mort !, repris à l’unisson par la foule du patio, il délivre la leçon la plus courageuse, la plus lucide de sa vie.

«  Je viens d’entendre un cri nécrophile et insensé : Vive la mort ! Et moi, qui ai passé ma vie à façonner des paradoxes qui soulevaient l’irritation de ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire en ma qualité d’expert que ce paradoxe barbare est pour moi répugnant… » Malgré les slogans qui fusent, « A bas les intellectuels, à bas l’intelligence », Unamuno poursuit :
« Vous vaincrez parce que vous avez plus de force brutale qu’il n’en faut, mais vous ne convaincrez pas … » Unamuno doit à l’intervention de la femme de Franco le fait de ne pas avoir été lynché sur place par cette foule à qui il a interdit de communier dans la vérité ultime recherchée par tous les fanatiques, la vérité de la conversion générale et le silence définitif des voix dissonantes…
C.C.

La création des malakhim et des qelipot (guerre et guerre)

Huiles sur toiles – 2016

La plupart du temps, comme dans le chef d’œuvre de Tolstoï, on oppose la guerre et la paix, comme deux états extrêmes et antithétiques de l’histoire humaine.

En peinture, de nombreux tableaux concentrent les figures symboliques, abstraites ou naturalistes de la paix. La quiétude, la sérénité, l’insouciance, la clarté des horizons et des paysages, le vol des oiseaux diurnes représentent la paix ou du moins un climat de paix et généralement les scènes qui l’illustrent excluent la figuration, fût-elle marginale ou anecdotique de la mort. La mort est absente, en tout cas introuvable. La paix est en ce sens proche du paradis ou de la vie éternelle.

La guerre, en revanche, met en scène les passions humaines, les destructions, les sentiments extrêmes, la haine, le dégoût, le mépris. Les êtres humains rivalisent en barbarie, en gloutonnerie criminelle, les cieux sont chargés de lividités spectrales, de nuages noirs d’orages, de traînées de sang. Le défilé triomphal des vainqueurs coupe toute relation bienveillante entre le ciel et la terre. Les hommes ne sont plus égaux devant Dieu car ils sont avant tout  et sous la forme la plus brutale, inégaux entre eux. Les vainqueurs et les vaincus ne sont plus soumis à la loi des égalités théologiques. Les chars de la mort circulent dans un univers mécanique, inflexible. Dans le halo de lumière des lanternes du Tres de Mayo de Goya ou sous la terreur semée d’en haut par les bombardiers allemands dans Guernica, on exécute, on mutile, on fusille, on brise la vie enfantine. La grande faucheuse de Brueghel coupe les têtes sans lassitude. C’est aussi en ce sens, que la guerre est apparentée à l’enfer.

Le célèbre diptyque de Picasso résume magistralement l’opposition de la guerre et de la paix.

Dans la création des malakhim et des quelipot, que l’on pourrait sous-titrer Guerre et guerre, la polarité tranchée et comme absolue de la paix céleste et de la guerre infernale n’est plus présente. Ce sont deux aspects de la guerre, mais si distincts que leur parenté ne se manifeste plus clairement. Bien plus, leur contraste est tout aussi radical que dans l’opposition immédiatement compréhensible de la paix et de la guerre.

Dans la Kabale juive, les malakhim sont des substances, des émanations, des êtres unidimensionnels dont la durée de vie excède largement le temps de leur création dans le monde  de l’action, le « olam » des causalités et des déterminismes. Les malakhim sont des anges ou des lumières bienveillantes qui pourront éclairer beaucoup plus tard l’histoire humaine, ils ont une existence locale, circonstanciée mais aussi une vie rémanente et différée. Les qelipot sont des substances assez voisines, mais qui ont une nature inverse. Au lieu de dégager les humains des culpabilités, des remords, des ressassements, des haines, de les alléger en quelque sorte, les qelipot enferment, enserrent, captivent. Ce sont des écorces qui piègent les étincelles de vie, les sources de vie et leur pouvoir de nuisance, fait de découragement, de cynisme ou de morbidité, reste actif au long cours.

Mais pourquoi représenter les malakhim et les quelipot dans deux tableaux qui se font face et qui sont tous deux des représentations de la guerre ?

Je vais tenter d’éclaircir ce choix par des exemples.

Les bombardements qu’ont souffert les populations des villes allemandes de Dresde, de Berlin, de Cologne  à la fin de la seconde guerre mondiale ne sont pas moins monstrueux que le bombardement du village basque de Guernica en 1936, mais personne ne met sur le même plan ces deux évènements, fût-ce cinquante après, alors que la critique historique est passée par là, avec son lot de relativisations… Le terrassement de l’Allemagne nazie ne bouleverse pas davantage la conscience des humains de 2015 qu’en 1945. Syriza peut continuer à exiger de l’Allemagne des dédommagements de guerre pour la Grèce sans choquer grand monde, sans paraître anachronique. Et jamais Cologne ou Dresde n’auront leur Picasso.

D’une certaine manière, le « rasage » des villes allemandes est la conséquence logique, unanimement acceptée des crimes hitlériens. Et en dépit des violences infligées parfois contre des innocents, les libérateurs de l’Europe asservie par le troisième Reich sont pour la majorité d’entre nous des héros.

L’insurrection du ghetto de Varsovie en 1943, la Commune de Paris en 1871, l’engagement brigadiste en Espagne pendant la guerre civile sont inversement des exemples célèbres de guerre juste, de résistance armée à l’oppression, de violence légitime.

Et quand s’est épuisée depuis longtemps l’histoire vécue par les protagonistes de ces guerres, les images, les récits, les textes qui parlent d’eux ne jaunissent pas, ils survivent comme des moments phares du courage collectif des parias, des dominés, des vaincus.

 Et peut-être peut-on dire de ces communards, de ces insurgés de Varsovie, de ces brigadistes partis défendre la République espagnole, de ces bundistes russes de 1905 que, malgré tout, malgré la peur, la colère et la furie des armes, ils ont créé des malakhim …

Le tableau montre une troupe de soldats, hommes et femmes, brandissant des carabines. Des vieillards discutent, un homme lit, l’atmosphère générale est paradoxalement douce, presque clémente. Les couleurs dominantes du tableau sont le violet et le mauve. On voit des petits anges voler au dessus des têtes des combattants. Ce sont les malakhim.

Dans la genèse des qelipot, se pose avec acuité la question du Mal, ce Mal dont on sait bien que les facultés de régénération sont infinies, comme l’avait entrevu Brecht avec sa bête immonde.

Or, le Mal, depuis qu’Hannah Arendt a écrit son rapport sur Eichmann à Jérusalem n’est pas aussi aisé à saisir et à identifier. Autrefois apparenté au diabolique, au monstrueux, au pervers, à l’horrible, le Mal a reçu avec Arendt une autre épithète qui a déconcerté et irrité tant de monde : la banalité. Même en ses heures les plus intenses, dans l’abomination du système hitlérien d’extermination, le mal pouvait être exécuté par des êtres banals. Kafka n’avait au fond pas dit autre chose dans son aphorisme: « Les chaînes de l’humanité torturée sont en papier de bureau. »

De sorte que coexistent dans le Mal l’abomination qu’incarne par exemple le boucher ukrainien Demjanjuk, surnommé Ivan le terrible qui commettait des atrocités sur les juifs qui arrivaient à Treblinka ou à Sobibor et la banalité des serviteurs froids, anonymes, stupides de la machine génocidaire. Dans le tableau, la création des qelipot, la couleur dominante est le jaune. De nombreuse silhouettes sont aussi peintes en vert. On voit des figures énormes, menaçantes, cruelles, des hybrides de Vador et du calife de l’EI, des visages flous, incertains mais dévorés par la soif de tuer. A côté de ces figures diaboliques, certains exécuteurs, comme ceux qui écartèlent le long corps rouge au centre de la toile ou le personnage du bas qui tend la tête coupée d’un otage sont soit banals soit grotesques et d’aspect inoffensif. Mais quoi qu’il en soit, le Mal répand à pleines brassées des écorces maléfiques, les qelipot qui se nourrissent et se fortifient des bassesses et des cruautés humaines, et gagnent partout du terrain.  Ces qelipot fonctionnent en définitive comme des métastases, à peine visibles au début, terriblement destructrices par la suite…Car ce qu’elles détruisent n’est pas immédiatement saisissable dans les buts avoués, les slogans, les meurtres de ceux qui les alimentent, ce qu’elles anéantissent,  c’est notre plus précieux bien, notre confiance fraîche, naïve, et pourtant nécessaire en l’humanité…
C.C.

Danse au dessus de l’abîme

Huile sur toile – 210 x 285 cm – 2017

On voit une falaise rongée par une mer noire, une mer qui dissout toute forme, toute vie dans ses entrailles opaques. Et au dessus de la falaise, jouant sur la ligne de crête, des hommes dansent et jouent de la musique. La joyeuse sarabande marche de bon cœur vers le précipice, ignorant la mort et la décomposition qui se rapprochent. Malcom Lowry disait que l’on marchait sur des volcans, qu’à tout moment, de la terre que l’on croyait ferme, pouvaient jaillir la lave ou les nuées ardentes qui allaient nous anéantir. Tous les humains marchent au bord du précipice, mais notre temps est passé maître dans l’art de l’illusion et de la méconnaissance. On a beau lancer des alertes sur le climat, les désastres des mégapoles, la jobardise de l’économie livrée à elle-même, une sorte d’aveugle confiance dans le génie humain nous fouette et nous fait aller de l’avant. La monture peut rechigner, le fouet est vif et cinglant. Il fait taire les récalcitrants. Ce n’est plus Sisyphe qui incarne l’absurdité de la condition humaine, l’harassant travail voué à la perte et à l’inutilité, qu’il nous faut reprendre chaque jour. C’est plutôt le selfie de l’humanité contemporaine qui se regarde dans ses mille écrans et affiche sa rupture avec l’ancien monde naturel et tragique…La danse au dessus de l’abîme est son ultime provocation ou son dernier aveuglement …
C.C.