Editorial : Pilate et l’Europe

par Claude Corman

Je ne sais pas pourquoi Giorgio Agamben a écrit un opuscule sur Jésus et Pilate. Est-ce la tentation de faire preuve d’érudition inspirée, cette sorte d’herméneutique moderne qui consiste à tirer de quelques formules grecques, latines ou allemandes des jugements et des opinions que l’on croit d’autant plus personnels que le commun des lecteurs ne se hasarde pas à d’autres types de traductions ? Est-il raisonnable et opportun de commenter les loufoques versets de quelques évangiles apocryphes ou de tardives et délirantes légendes traitant du rôle ambigu mais décisif de Pilate dans l’économie chrétienne du salut ? Pilate : un personnage dense, contradictoire, à la psychologie bien trempée, hésitant et perplexe face aux Juifs et aux sanhédristes qui, comme un seul homme et sans la moindre division d’opinions, réclame la mort de l’usurpateur, du faux messie, du prétendu Roi des Juifs ? Vraiment qu’est-ce qui peut piquer un philosophe moderne d’écrire un livret sur la responsabilité tourmentée et mineure du représentant local de l’empereur Tibère dans le procès de Jésus et par ricochet, sur l’écrasante nocivité des Juifs qui ont réclamé en chœur la crucifixion.

On dirait que tout le travail de Jean XXIII sur l’enseignement du mépris s’est volatilisé, que toute l’œuvre de Jules Isaac a été rangée au magasin des littératures démodées et insignifiantes. Se délecterait-on davantage à lire l’Evangile de Nicodème que le « Jésus et Israël » d’Isaac ! On ne s’étonnera donc pas qu’Agamben traite Barrabas d’émeutier homicide, tout en concédant mais sans témoigner aucun trouble que le nom de l’émeutier dont les Juifs réclament la grâce signifie en hébreu le fils du Père, soit le nom même sous lequel Jésus s’est fait connaître en Judée. Ce patronyme sidère Jules Isaac, cela le pousse à se demander si après tout, le petit peuple juif qui a salué l’arrivée de Jésus à Jérusalem d’un « Hosannah, Ben David » n’a pas réclamé plus tard sa grâce sur le parvis du tribunal. Ce nom taraude, étouffe littéralement Isaac dont la famille a été détruite par les Nazis parce qu’elle s’appelait Isaac et qu’à ses yeux, les noms propres comptent forcément ; ils comptent terriblement et bien plus que les éloquences et les dissertations.

Mais peut-être ai-je mal lu le traité d’Agamben, peut-être n’y ai-je rien compris ?

Je m’en vais donc de ce pas à la conclusion  de l’ouvrage que je vous livre : « Le caractère implicitement insoluble de la rencontre entre les deux mondes et entre Pilate et Jésus se vérifie dans deux idées clefs de la modernité : que l’histoire est un « procès » et que ce procès, puisqu’il ne se conclut pas par un jugement, est en état de crise permanente. En ce sens, le procès de Jésus est une allégorie de notre temps, qui comme toute époque historique qui se respecte, devrait avoir la forme eschatologique d’un novissima dies, mais en a été privée par le progressif et tacite effacement du dogme du Jugement universel, dont l’Eglise ne veut plus entendre parler. »

Je me rends à ces lignes de « conclusion » parce qu’il semble s’y exprimer un point de vue actuel, disons une sorte de vision contemporaine, peut-être un indice de ce faisceau de ténèbres qui a requis le philosophe dans sa tâche d’interprète du procès.

Ne chipotons pas sur la disjonction du monde temporel, de la politique, des humains et du monde céleste, au surplomb spirituel écrasant qu’incarnent les deux personnes de Pilate et de Jésus. Leur dialogue est voué à l’incompréhension radicale, faute d’appartenir à un univers commun. C’est aussi difficile et vain que de faire dialoguer un terrien et un habitant de la galaxie d’Andromède.

Mais tout de même, si Pilate est le représentant d’une époque, d’un empire, d’un César et que Jésus est le Roi d’un Royaume céleste qui n’est pas de ce monde, où sont donc passés les Juifs ? Où sont donc passés ces pasteurs de Dieu, ces opiniâtres commentateurs de la Torah qui leur a été révélée au Sinaï, ces Juifs rebelles qui se battront à Massada et mèneront une insurrection « messianique » derrière Bar Kokhba un siècle plus tard, au temps d’Hadrien ? Sont-ce des zombies avant l’heure, des gens qui n’appartiennent ni à l’histoire en cours (c’est celle de Rome) ni à celle du Ciel (c’est désormais l’affaire de Jésus) ?

Et en quoi le procès sans jugement de Jésus serait-il une allégorie de notre temps ? Je butais sur Pilate, voilà que mon esprit s’effondre devant la radicale actualité de la Passion de Jésus.

Je pensais à autre chose, je l’avoue, à un autre banquet, à d’autres tréteaux, et somme toute, à une autre histoire. A ma grande naïveté, je considérais que le procès sans jugement final qui nous regarde aujourd’hui est celui de la construction européenne.

Et bien non, l’élection du dimanche 25 Mai 2014 n’est pas une allégorie de notre temps, elle fait à peine partie du procès.

Et le jugement que les peuples européens ou une faible fraction d’entre eux s’apprête à livrer n’est pas grand-chose au regard de la grande tragédie de Pilate et Jésus,  s’affrontant devant le Chœur juif tétanisé par la haine et l’imminence du verdict.

Et pourtant, on peut imaginer la scène : Des roses fanées et sans épines ornent en vrac des tables. Tout autour de ces tables, sont assis des mangeurs affamés, qui ne sont pas encore repus de la chair aux trois quart dévorée de leur principal sinon unique adversaire de la soirée. Ces mangeurs infatigables se rengorgent, se rehaussent, se vitupèrent un moment puis reviennent arracher un bout de chair à l’animal offert en holocauste à leurs mépris et à leurs menaces.

Au bout de la grande table, à son bord droit, les ripailleurs s’en donnent à cœur joie. Ils dévorent de bonne humeur la chair gouvernementale, mais un peu enivrés par la piquette du banquet et leur bonne place dans l’élection, ils soufflent aussi leurs flammèches sur la communauté européenne, les technocrates de Bruxelles et de Berlin, les financiers sans âme de la Banque centrale, les affameurs de peuples, sans oublier de postillonner de temps à autre sur leurs voisins situés immédiatement à leur gauche, coupables d’avoir un trop gros appétit et d’oublier que l’on en est là aussi à cause d’eux. Au centre de la table, les convives font grise mine, ils sont les uns mutiques ou désarçonnés, les autres logorrhéiques sans que personne n’écoute leurs fleuves de mots. Le clan de la rose en particulier est sonné, abattu, et ne peut sans dégoût se mettre au cannibalisme.

Un peu plus à gauche de la tablée, le petit parti  qui a choisi le titre le plus long au point de devoir le contracter en un acronyme abscons se réjouit de son honnête score et du coup reprend quelques boulettes de viande. Ses dirigeants expliquent leur stratégie ! Enfin à l’extrémité gauche de la table, on fait feu de tous bois, contre les animateurs de la rose, les libéraux, les horribles patriotes de la flamme, on en appelle au printemps des peuples, à l’insurrection de l’intelligence, à la déferlante des grands mouvements sociaux, puis on attaque les financiers sans âme de la banque centrale, les technocrates à courte vue de Bruxelles, l’imbécillité suicidaire de la construction européenne, les arrogances germaniques. On feint d’ignorer que le mur de Berlin n’a pas sauté en 1989, du moins à ce que l’on sache, sous la pression des Berlinois de l’Ouest, qui auraient été furieusement impatients d’adopter le mode de vie de leurs frères de l’Est et d’en déguster les mœurs politiques. On s’enflamme un dernier moment en faveur de la France, de sa souveraineté lumineuse, comme au grand temps de la révolution de 89,  de son génie politique nécessairement contagieux qui nous épargnera la mise au ban, et puis , on se ressert encore une fois mais moins gloutonnement du plat de viande dont la chair refroidie et tailladée est  désormais moins succulente.

A table, on oublie les désastres de la guerre, personne ne songe au Tres de mayo de Goya, ni aux eaux fortes du maître espagnol sur les gibets, les amoncellements de cadavres, les noirs corbeaux qui picorent la chair putréfiée des charniers, la folie des enfants livrés à la solitude, on croit que c’est de la peinture, du musée, du patrimoine artistique, on fait de l’an 1 de la paix européenne (la déclaration du 9 Mai 1950 de Robert Schuman)  une date définitive et ouvrant une nouvelle ère, comme celle de la naissance de Jésus. Ainsi, chacun fait à ce banquet profession d’être un véritable européen, et jure ses grands dieux que la paix entre les nations de l’Europe est une évidence qui ne se discute tout bonnement pas. Mais la gouvernance européenne, l’élargissement à l’Est, l’entrebâillement de la porte à la Turquie, tous les traités qui régissent la vie communautaire depuis une trentaine d’années et le diabolique euro qui étrangle les peuples, tout ça, c’est du bullshit !

Et à ce banquet, les penseurs font silence. Cela fait plus de vingt ans, depuis la destruction du mur de Berlin, depuis que les fusées soviétiques ne sont plus pointées sur les capitales occidentales, que les penseurs européens font silence sur l’être de l’Europe, sur ce qu’elle peut devenir ou incarner, sur la singularité qui la nomme, sur la grande université européenne qu’il serait si urgent, si essentiel de bâtir…

Je ne conclus pas.

C.C.

24 Avril 2014

 

Editorial

Surveiller l’ennui ?

par Claude Corman

On se demande bien pourquoi la NSA américaine surveille les bureaux de l’Union européenne ou de l’un de ses Etats membres. Car l’électroencéphalogramme européen est plat ou presque. Quel éclair pourrait-il surgir des dossiers de la Commission, quel diable songerait-il à habiter le cerveau de Barroso, comment Mr Van Rompuy et madame Ashton sortiraient-ils soudainement de la froide et triste pénombre de la gouvernance européenne ? On peut essayer de pénétrer par tous les modes inquisiteurs disponibles un rêve, en mesurer la force réformatrice, peut-être subversive, mais est-il rationnel d’espionner une communauté anesthésiée qui n’en finit pas de déconstruire ses grandeurs passées, à la seule fin, commente-t-on à d’autres endroits de la planète, de planifier le moins d’avenir possible. Car qui fuit les lumières du passé, le faisceau de ténèbres et de génie surgissant du cœur de la vieille Europe aura bien du mal  à secouer la torpeur, la mollesse, la mélancolie de nos temps, ici ou chez nos voisins. Et nous fuyons ! C’est comme si nous n’avions plus d’autres envies, d’autres passions que de survivre longtemps, le plus longtemps possible dans les retraites d’une modeste prospérité, en tenant les démons de la mémoire en laisse par les commémorations officielles et en veillant, en bons et prudents pompiers à éteindre le plus vite possible le moindre feu de broussailles.

Pourquoi donc la NSA est-elle à ce point stupide, aveugle ou effrontée à écouter clandestinement ce que l’Europe s’emploie à clamer ouvertement et en vrac: son néant politique, sa sidération culturelle, les mille culpabilités de son glorieux passé, sa paralysie économique, son amour infracassable de la bureaucratie, sa vertigineuse impuissance à conjuguer ses restes d’esprit chrétien et la dissémination multiculturelle …

Il est très peu probable que la NSA ait branché ses micros sur la ligne très périphérique et à peine audible des disciples de Husserl qui arpentent fidèlement les conclusions de sa conférence de Vienne sur la crise de l’humanité européenne et qui pourraient bien en appeler au réveil héroïque de l’esprit européen contre l’immense lassitude qui corsète et étouffe nos instincts, nos colères, nos imaginations, nos recherches.

Car, la NSA tient certainement Husserl pour un vieux professeur, en redingote d’un autre siècle, aux idées poussiéreuses et vaines, incapable d’enflammer et d’illuminer les esprits du vieux continent. Sans doute lorgne-t-elle davantage vers ces nouveaux coursiers du nationalisme qui prétendent en finir avec l’ennui mille fois sondé des opinions publiques, et qui réveillent dans l’Europe assoupie et tétanisée les érotiques attraits de la barbarie !

Car de quoi notre temps se préoccupe-t-il, et d’abord ici, dans cette France qui, à choisir un Front, préfère de plus en plus, si l’on en croit les résultats des récentes élections, celui de la Nation à ceux de la République ou de la Gauche ? Peut-être l’Amérique veille-t-elle encore sur nos  folies populistes ! Se prépare-t-elle à un nouveau débarquement sur la terre du Milieu ?

Ou bien n’est-ce au fond que de la surveillance à basse tension exercée par un Empire militaro-industriel dont l’exemplarité et la modernité contagieuses ont chuté au tournant du siècle, mais qui n’ayant pas renoncé à être le guide et le tuteur de la planète, observe anxieusement le moral sombre et atone de ses alliés occidentaux.

Laissons donc la NSA, écho post-moderne de Big Brother, affronter le discrédit et l’absurdité de sa politique de surveillance !

Et tentons de questionner l’atmosphère de désenchantement, d’ennui, de discorde, généralisée et triviale, que nous sentons communément dans la société française et l’adhésion numériquement importante d’une fraction du peuple aux idées d’un parti nationaliste et colérique, dont la puissance de persuasion tient à la fois du goût populacier du désastre, selon la fameuse apostrophe de Théophile Gautier : « Plutôt la barbarie que l’ennui !» et du néant intellectuel et spirituel de ses rivaux .

Un parti dont l’essence politique est le ressentiment, ressentiment multiforme et éclectique :

  • contre le vaste monde incontrôlé de la mondialisation dans lequel s’agitent, on s’en doute, requins et pieuvres, énorme bestiaire affamé, dévorant ou étouffant l’âme innocente des peuples.
  • contre l’Europe de Bruxelles, tractée par un collège de bourgeois libéraux et séniles, affolés par les exigences des princes du capitalisme mais leur offrant tout de même, comme dans les antiques sacrifices, la portion la plus faible, la plus tendre de sa chair.
  •  contre la France elle même devenue par la faute de ses élites indifférentes une société multiculturelle et brouillonne, sur laquelle flotte l’étendard de l’Islam, aux sommets des tours-minarets des banlieues…

Contre le visage de l’étranger, en somme, qu’il soit le rapace cupide de la finance internationale ou l’immigré sans manière s’invitant à la table d’un banquet où l’on ne sert déjà plus que les miettes des anciens festins.

Autant dire une multitude de griefs, de hargnes, de peurs, de cibles dont le polymorphisme fonctionne certes comme un attrape-tout électoral, mais qui ne peut en aucune manière incarner un renouveau, dessiner un horizon, pointer une Renaissance ! Non ! Plongeant goulûment, délicieusement dans l’obscurantisme d’un autre Age, celle qui se rêve en Jeanne endosse l’armure du condottiere traquant le Belzébuth argenté et à l’occasion n’hésite plus à annexer un instant Marx ou Proudhon. Pariant sur la servilité, certes rarement démentie, des riches, son combat contre les forces de l’argent n’en est pas moins une fanfaronnade et une duperie ! Et c’est encore elle, cette fiancée tardive et pomponnée de la République, qui prétend défendre les idéaux républicains et laïques, quand tous les autres partis politiques ont expulsé Marianne de leurs cœurs et négocient honteusement leurs places dans le petit monde des privilégiés.

Pour autant doit-on se borner à penser la progression continue des partis nationalistes extrêmes en Europe comme la résurgence des ligues fascistes d’avant-guerre, et composer ainsi de notre époque le tableau non contrasté et peu crédible d’un retour global aux années trente ? S’il est vrai que la crise qui secoue aujourd’hui l’Europe, générant des friches industrielles et sociales d’une ampleur inégalée, a des airs de 1930, ni le paysage politique européen ni la situation des minorités,( à la notable exception des populations roms qui n’ont jamais cessé de subir le cruel mépris des pouvoirs , fût-ce pendant la période communiste), ne ressemblent à ceux des années triomphantes du fascisme et du nazisme.

Il ne suffit pas de faire simplement glisser les cibles racistes, de substituer au juif d’autrefois, sur lequel s’abattaient tant de colères et de reproches, l’arabe ou le musulman contemporain pour s’éveiller tout d’un coup dans une Europe bariolée d’étendards fascistes et s’époumonant de slogans haineux contre les métèques.

Cela ne veut pas dire que la nostalgie de l’ordre national-socialiste et de son régime ultra-sélectif de terreur n’habite pas certains esprits du parti de la flamme ni que le retour en grâce de l’autorité, sous toutes ses formes, ne s’accommode pas d’une sympathie croissante pour la tyrannie et le despotisme !

Mais à trop user du copier-coller entre les deux époques, on s’interdit, je crois, de comprendre ou d’essayer de comprendre la situation inédite de notre temps : le risque de basculement d’une communauté européenne nobélisée pour son œuvre en faveur de la paix en une mosaïque de nations frustrées et malheureuses, dont le lien communautaire ne survit plus que par l’ultime peur de son effondrement.

Ce n’est pas le Front national qui grandit, c’est l’ensemble de la société française et européenne qui rapetisse et se porte vers trop peu, comme si la fin déjà ancienne de la domination européenne sur les cinq continents en avait sidéré l’imagination et l’esprit !

De ces courants nationalistes et vindicatifs qui enragent en sourdine que ni la République française ni la Communauté européenne n’aient explicitement inscrit dans leur Constitution ou leurs textes fondateurs le christianisme comme religion d’Etat ( en fait la seule laïcité qu’ils reconnaissent de facto)  alors que la majorité des Nations musulmanes indiquent clairement la préséance de l’Islam sur toutes les autres croyances, on aurait pu, on pourrait à vrai dire se débarrasser bien vite ! Que les populations musulmanes sous la conduite éclairée de quelques dignitaires religieux et leaders politiques aient manifesté leur attachement aux démocraties européennes,  dans quelques moments-clé de l’histoire contemporaine ( la fatwa contre Salman Rushdie, l’assassinat de Theo Van Gogh en Hollande, l’égorgement des fillettes par le FIS algérien, la chevauchée sanglante de Mérah), et le tour était joué ! La bombe à retardement de l’islamophobie désamorcée, les surenchères nationalistes étouffées dans l’œuf, la sympathie dont jouissent les populistes aurait été renversée en leur défaveur. Car enfin, qui dans nos Républiques aurait pu exiger plus ? Des foules de musulmans exposant leur identité religieuse ( nous sommes musulmans, nous n’allons tout de même pas nous convertir massivement au christianisme, au bouddhisme ou au judaïsme !) et exprimant dans le même mouvement  le rejet le plus radical, le plus lucide du fanatisme religieux. Ces grands rassemblements, certes, n’eurent pas lieu, mais il n’est pas interdit d’en imaginer la force dévastatrice pour les adversaires de la République multiethnique!

Mais une fois écroulée la menace fantasmatique d’un califat européen, le plus dur reste à faire. Car, un vent de nihilisme souffle sur les nations du vieux continent. Et ce nihilisme se nourrit jour après jour de l’ennui qui ronge nos sociétés. L’ennui, c’est la barbarie, disait Goethe. L’ennui est contre-révolutionnaire, surenchérissait Baudelaire.

Alors que la civilisation contemporaine se caractérise par une accélération massive des formes de communication, de commerce, de transport, la créature humaine semble marquer le pas, hésiter, se recroqueviller devant ce flot continu de nouvelles déroutantes du monde et cette obsédante pression d’adaptation à un univers technique sans cesse en métamorphose.

L’effondrement de l’intelligibilité de notre histoire commune, des horizons et des élans qui en orientaient le cours, conjugué à la disparition au moins provisoire des grands systèmes alternatifs, ranime partout des nostalgies, des peurs, des agacements. De quoi se nourrit aujourd’hui notre commune condition ? D’une page du futur vide, dangereusement vide ( car le progrès technique qui prend en charge presque exclusivement la dynamique de notre temps n’écrit de fait aucune téléologie, ne marque aucun cap ) et d’un tarissement des ressources des Traditions provoqué par ceux là-même qui s’en revendiquent les plus intransigeants héritiers !

Et du coup, comme nous peinons et d’abord en Europe, à élaborer un projet de civilisation originale et créative, indépendant des seules mutations techno-économiques et des emballements de la compétition,  nous assistons à cette montée de la barbarie qui s’incarne dans le prestige mélancolique du passé. A force de regarder en arrière vers un fumeux Age d’Or des nations, vers les illusions et pages glorieuses de l’ancienne puissance européenne, nous ne savons plus mettre en commun nos énergies et nos désirs, et faire une place digne et prometteuse aux jeunesses de nos pays.

Nous entendons de plus en plus souvent des paroles désespérées et chagrines. Face au chaos du monde, au collapsus des valeurs et des cultures qui s’entrechoquent et se perdent dans le maelström bouillonnant des réseaux économiques et médiatiques, le glas de l’univers contemporain est secrètement souhaité. Le désastre rédempteur est attendu. Plutôt la barbarie que l’ennui ! Effrayant slogan qui recrute une somme croissante d’adeptes.

Or, non ! Le nihilisme est creux, la barbarie exécrable. Et les grands évènements destructeurs ne bouleversent pas les univers modernes. Que l’on songe au tsunami japonais, à cette vague géante déferlant sur les terres, ravageant les ponts, engloutissant navires et camions, routes et maisons, arrachant des milliers de vies, et se moquant de nos sécurités nucléaires, qui peut ignorer pareille intrusion de la catastrophe, qui peut concevoir plus terrible anéantissement de notre civilisation ? Et pourtant, à peine plus de deux années après, le Japon n’a pas fondamentalement changé de modèle économique ou culturel. Le Japon n’est pas revenu à l’âge des samouraï et des anciens rites impériaux.

Nous n’avons plus rien à espérer des lueurs vénéneuses et noires de l’Apocalypse. Nous sommes déjà trop vieux, trop instruits, trop contemporains en somme… et nous savons désormais que la catastrophe ultime ne mène à nulle renaissance.

Que le présent reste en l’état, voilà la catastrophe ! disait Walter Benjamin.

C’est ce présent européen décevant, amorphe, sans style ni force spirituelle, qu’il nous faut renverser, métamorphoser. Dans le sillage de l’ultime appel d’Edmund Husserl à Vienne, cet appel que ne sauront jamais écouter la NSA ni ses futurs petits.
C.C.

 

21juillet 2013

Considérations sur les NACO et la politique du médicament

par Claude Corman

Dans le supplément Sciences et Médecine du Monde daté du 10 Juillet 2013, on peut lire une drôle d’enquête sur les nouveaux anticoagulants. Car comment qualifier autrement une enquête dont les conclusions péremptoires s’affichent sur les deux gros titres qui l’ouvrent et l’illustrent : Les trop belles promesses des nouveaux anticoagulants et Les mirages des nouveaux anticoagulants.

Il est vrai que l’article en question est davantage la compilation en quatre chapitres des inquiétudes de la HAS ( haute autorité de la santé) de la CNAM ( Caisse nationale de sécurité sociale), et du CEPS (Comité économique des produits de santé) qu’une tentative d’éclaircissement des choix thérapeutiques de la profession médicale, sans doute jugée trop vénale ou ignorante pour résister aux campagnes des laboratoires pharmaceutiques.

J’ai toute ma vie de médecin fait preuve de suffisamment d’indépendance envers l’industrie pharmaceutique pour n’en devenir jamais l’avocat ou l’obligé. Mais cette indépendance n’implique pas pour autant l’adhésion naïve aux politiques publiques du médicament. Quand les premières statines furent commercialisées à la fin des années quatre-vingt, je me souviens des larmes de joie des experts français du médicament. On encourageait sans limites les médecins à prescrire ces nouveaux hypocholestérolémiants. C’est peu dire que les administrateurs se noyaient alors dans les promesses et les mirages. Ils pensaient avoir enfin sous la main le médicament miracle qui allait à terme effacer les maladies cardio-vasculaires et leur coût exorbitant. Plus de vingt ans après, les Caisses envoient leurs propres médecins prêcher la modération et parfois faire des recommandations franchement négatives sur les statines. Il n’est ni indécent ni coupable de se tromper ou de faire machine arrière ! Mais enfin, comme l’evidence-based medicine des Anglo-saxons est devenue la bible de tous les comités d’experts et de sages qui pilotent la Santé publique et que cette médecine est prioritairement une médecine statistique, je rappellerai qu’à la l’époque qui s’illuminait encore des promesses non déçues des statines, une enquête européenne sur la morbi-mortalité cardio-vasculaire des différents pays de l’Union avait livré son « palmarès. Et curieusement, ou non, c’est l’Espagne qui en était sortie victorieuse ! Un pays qui en ce temps fumait, buvait et mangeait gras plus que toute autre nation de la vieille Europe. Cela aurait pu déclencher un frisson, un doute, ou à tout le moins nourrir une pensée sur ce paradoxe, mais non ! La conclusion livrée alors par les experts sur les médias fut que les médecins espagnols prenaient mieux en charge les maladies cardiaques que leurs voisins du Nord. Cette évidente absurdité ne fut pas soutenue très longtemps, mais la réflexion sur le paradoxe espagnol passa à la trappe. Les administrations férues en herméneutique statistique ont aussi à l’occasion la mémoire courte et sélective. Il n’est pas outrecuidant de le dire ici.

Revenons donc aux trois points noirs des NACO :

En gros, ils sont jugés peu ou pas innovants, potentiellement dangereux et trop chers pour le service rendu. Une inquiétante trilogie !

 

1- Ils n’apportent pas de véritable progrès par rapport aux vieux anti-coagulants, les antivitamine K (que nous nous permettrons d’appeler VACO). Mais enfin peut-on demander à un anti-coagulant de faire autre chose qu’anti-coaguler ? Avoir des effets inattendus, insolites et positifs, sur la fermeté de la peau ou l’arthrose du genou, à la manière des inhibiteurs del’HMG-CoA réductase, ces fameuse statines que l’on étudia initialement pour leurs propriétés antibiotiques ou les inhibiteurs de la phosphodiestérase de type 5, comme le Viagra que l’on destinait au traitement de l’angine de poitrine? Non, bien évidemment. Faire mieux que les anciens anti-coagulants, c’est mieux fluidifier le sang, mieux s’opposer à la formation des caillots sanguins, sans pour autant induire d’hémorragies, ou en tout cas en provoquer un nombre infiniment moindre. La panacée : On traque partout la naissance fâcheuse du thrombus, et on ne laisse jamais goutter une larme de sang. C’est, si l’on veut une image, la théorie du zéro mort dans les guerres post-modernes.

Cette exigence est d’autant plus insoutenable que dans le même temps s’est développée ces dernières années une campagne menée par les sociétés savantes qui ont l’oreille des princes de la Santé publique, ces trois grands organismes tutélaires cités plus haut, sur l’intérêt croissant avec l’âge du traitement anti-coagulant dans la prévention des AVC. Les gens vieux, on le sait, font plus d’AVC que les jeunes ! Même si, au crépuscule de sa vie, on peut le craindre ou le regretter, c’est un constat aussi trivial que réconfortant. Ces AVC souvent liés à un vieillissement vasculaire extra ou intra cérébral, à l’HTA, aux variations volémiques, ont aussi une origine cardio-embolique, car près de dix pour cent des gens de grand âge ( de plus en plus nombreux !) ont une fibrillation atriale chronique. On ne sait pas toujours si la fibrillation auriculaire est responsable des accidents cérébraux, mais elle est une cible thérapeutique élective de leur prévention.

Et comme les sujets âgés sont aussi ceux qui ont des reins fragiles, un métabolisme plus ou moins paresseux, des ordonnances copieuses,  des tissus usés qui peuvent saigner, et des trous de mémoire…, le médicament anticoagulant sans risque hémorragique est une chimère, pire, un mensonge !

Pour les NACO comme pour les AVK !

Les NACO ne sont certes pas des médicaments révolutionnaires, mais ils ne méritent pas d’être livrés aussi prématurément à la suspicion publique, car l’instabilité redoutable de l’effet anticoagulant des VACO ( les AVK) ne peut tout de même pas être passée sous silence. Avec le double handicap d’alterner des phases d’inefficacité et d’excès thérapeutique ! Si les NACO s’avèrent plus dangereux à l’avenir que les AVK, c’est aussi en raison de la considérable expansion des traitements anticoagulants dans des populations à fort risque hémorragique auxquelles les médecins d’autrefois évitaient prudemment de donner des AVK.

A force de suspendre le jugement personnel du médecin, d’en faire un disciple zélé des recommandations d’experts, on fait de la médecine de recettes, on applique des algorithmes décisionnels, on est en paix avec la loi. Or c’est bien cela, la promesse folle, le mirage moderne : transférer, sans pesée ni mesure, des données statistiques fondamentalement discutables sur le traitement d’un malade singulier et oublier que les aides « scientifiques » au diagnostic et au traitement ne sont jamais que des aides, non des obligations, non des dogmes. La médecine est toujours d’une certaine manière hors-la-loi…

2- Les NACO sont dangereux. Après les nouveaux antidiabétiques, les nouveaux anti-inflammatoires , les nouvelles pilules de troisième et quatrième génération qui ont été avec l’expérience désavoués et rejetés, on peut s’attendre à ce que les NACO, « victimes » de la suspicion assez systématique dont le nouveau est l’objet, subissent le même sort !  En attendant les conclusions du comité de pharmaco-vigilance qui en surveille les dérapages, faut-il, comme nous y invite la journaliste Florence Rosier, croiser les doigts ? Conjurer les tristes attendus du futur ?

Certes, le nouveau, en soi, n’est pas forcément le signe d’un progrès. Mais le point de clivage épistémologique entre le nouveau et l’original est de nos jours  à interroger partout, et pas seulement dans le domaine du médicament !

3- Enfin, ces NACO sont trop chers ! Les industriels pharmaceutiques, aux yeux desquels le médicament est d’abord une marchandise et non une manne céleste, pèsent de tout leur poids sur les agences étatiques chargées de fixer la circulation et le prix des médicaments. Grands maîtres du lobbying administratif, subordonnant beaucoup de chercheurs et de spécialistes à leurs politiques commerciales, aidant à l’occasion tel ou tel service à acquérir du matériel onéreux, sponsorisant largement les congrès médicaux, ces riches laboratoires tracent leurs voies et leurs chemins, avec une seule finalité, gagner le plus d’argent possible dans le minimum de temps. Comme ces laboratoires ne sont pas assez fous ou vaniteux pour imaginer vendre librement leurs médicaments sur un marché totalement dérégulé, ils négocient âprement et selon des méthodes pas toujours transparentes le prix du médicament, une fois que le sésame de la mise sur le marché leur a été octroyé. Et c’est ici que les diverses autorités du médicament ont montré un inquiétant défaut d’imagination. Car tout en étant parfaitement conscientes que les industries pharmaceutiques obéissent à des logiques industrielles, qu’elles fabriquent une marchandise certes spéciale, du fait des hautes charges de responsabilité et d’éthique qui touchent à la santé des humains, mais une marchandise comme les autres, elles leur ont imposé un temps de profitabilité, une dizaine d’années en moyenne, avant que leurs molécules ne tombent dans la nasse commune des génériques, caractérisée par l’indistinction et l’anonymat chimique.

Or, si la politique du générique est du moins selon l’avis du législateur une politique vertueuse, elle est absolument inefficace et restrictive pour au moins deux raisons.

La première raison est que les usagers du système de soins ne veulent pas consommer des médicaments produits en Inde ou en Chine, et qu’en conséquence les laboratoires fabriquant des génériques en Europe sont soumis à un cahier de charges très voisin de celui de ceux qui avaient développé le médicament princeps. Les bénéfices résultants espérés par les organismes de remboursement ne sont pas mineurs, mais ils sont faibles.

La deuxième raison, plus décisive, est que la recherche des laboratoires s’oriente désormais presque exclusivement vers des « marchés » massifs, à courte rétribution mais déjà abondamment pourvus comme ceux de l’hypertension artérielle ou des maladies métaboliques ( cholestérol, diabète,…) et délaisse les maladies orphelines et surtout la pathologie cérébrale.

Or la démence, ce que l’on nomme aujourd’hui pudiquement la maladie d’Alzheimer, est le problème majeur de santé publique en Europe et sans doute, du fait du vieillissement des populations, un facteur d’explosion de la protection sociale dans un proche futur. Et s’attaquer à la démence, sans quoi il est assez absurde de mener à grands frais des politiques de prévention et de parfaire notre savoir-faire technologique chez les vieillards n’est plus à la mesure d’un Laboratoire, fût-il confortablement prospère. C’est en vérité un immense plan de recherches dont nous avons besoin, réunissant des biochimistes, des spécialistes des neuro-sciences et de l’imagerie cérébrale, des cybernéticiens et penseurs des systèmes, mais aussi des anthropologues, des psychanalystes, des artistes, des hommes de lettres, des sociologues, et tous ceux qui se penchent sur la mémoire, la filiation, la transmission, l’entourage, la tradition.

Et cela ne peut évidemment pas se faire par le jeu de la compétition entre structures privées et publiques, en racolant ci et là les esprits les plus doués ou inventifs.

Par le prélèvement généralisé et proportionné d’une part conséquente des profits  des grands Laboratoires pharmaceutiques, que l’on verserait dans une vaste structure supranationale étudiant le fonctionnement cérébral et son vieillissement, le temps de la recherche ne serait évidemment plus borné par des considérations commerciales et économiques.

Dans une telle unité, les collisions entre champs de connaissance étrangers les uns aux autres, parfois totalement méconnus les uns des autres ouvriront sans aucun doute des approches originales du cerveau, de sa lente dégradation et de sa ruine.

Une autre logique économique que celle de la compétition verrait alors le jour, dont chacun de nous mesure aujourd’hui la pressante nécessité.

 

Dr Claude Corman ( cardiologue)

A propos de Walter Benjamin,

Brève illustration de l’échec de la diaspora ?

Claude Corman

Dans son livre ” Les logocrates “, George Steiner relate une conversation de l’hiver 1972 qu’il eut avec Gershom Scholem dans un hôtel de Berne, sur Walter Benjamin. Le jeu consistait à recenser et à énumérer les douze conditions à leurs yeux indispensables pour pénétrer et saisir l’œuvre labyrinthique et touffue de l’écrivain juif berlinois. C’est seulement en s’acquittant avec succès de ces ” douze travaux herculéens ” qu’un étudiant serait admis dans leur séminaire sur Benjamin.

L’admission est ici traitée comme une blague, car on conçoit vite qu’une telle tâche par son ampleur soit hors de portée d’un étudiant et du reste de tout lecteur de Benjamin ! Existe-t-il  d’ailleurs un seul bon lecteur de Benjamin ? On peut en douter tant une pensée qui mêle réflexion philosophique et historique, subtilité esthétique, sens de l’expérimentation et du montage, la plus extrême sensibilité aux oubliés et aux vaincus de l’histoire, la minutie du collectionneur et de l’archiviste, une vibration juive souterraine mais permanente et bien d’autres choses… interdit toute lecture démesurément personnelle ou démesurément théorétique!  Autrement dit, si chaque homme est en définitive une énigme ou un iceberg, Benjamin, plus encore que tout autre garde sa part de mystère malgré une exposition extrêmement détaillée de ses lectures, de ses manies, de ses goûts et même de son usage des drogues ! Du reste, l’accumulation  extraordinaire et déconcertante de détails saisis dans des champs eux-mêmes fortement contrastés et hétérogènes, loin de faciliter la tâche de la compréhension, éloigne au contraire le lecteur de toute ambition intellectuelle de capture et de synthèse. Elle interdit à la pensée le réconfort ô combien recherché et estimé d’une provisoire sécurité idéologique ou d’un commentaire magistral.

 

Je résume ici les douze conditions révélées par l’entretien de Steiner et de Scholem dans cet hôtel de Berne:

1- Bien comprendre l’histoire de l’émancipation de la bourgeoisie juive européenne après Napoléon et Heine et la dialectique du caractère explosif des talents commerciaux, intellectuels, scientifiques juifs et de l’aspect implosif du confinement dans les ghettos.

La scène juive centro et est-européenne est comme déchirée, fracturée entre l’éclatant succès des juifs des grandes cités austro-allemandes et le repli dans la tradition juive des shtetls dont Abraham Heschel et Martin Buber ont fait la louange dans  les ” Bâtisseurs du Temps ” ou les ” Ecrits hassidiques “.

Steiner et Scholem s’accordent à penser que cette percée remarquable des Juifs dans la culture allemande est accomplie sous la figure talismanique de Goethe.

2- Saisir les mouvements de jeunesse allemande avec le culte du maître, du Führer, du bismarckisme auquel n’échappera pas l’ouvrage fondateur du sionisme Altneuland de Herzl, l’ancienne terre nouvelle, entièrement calqué sur l’idéal de l’Etat-Nation. Le printemps des peuples de 1848  au cours duquel se forme en grande partie l’idéal politique de l’émancipation et de la liberté des peuples, couple cette émancipation avec la forme nationale dans laquelle elle s’incarne.

Le peuple et l’Etat-Nation sont et resteront conjugués par le mouvement historique de lutte contre l’assujettissement des Empires. Et c’est probablement  en partie l’ambiguïté de cette liaison charnelle et exaltante par la langue, les ancêtres, le pays, mais desséchante par le culte frontalier de la souveraineté et l’assomption du génie national, qui a éloigné Walter Benjamin du sionisme.

3- Mesurer le caractère problématique du pacifisme judéo-allemand alors que nombre de juifs se devaient d’afficher un patriotisme encore plus extrême que celui de leurs concitoyens germains.

Nous l’avons déjà souligné dans un précédent article sur les Lumières juives et la marranité : la plupart des juifs allemands ont affiché pendant la grande Guerre leur loyauté totale envers l’effort de guerre du Kaiser à de rares exceptions près (Schnitzler, Freud, Scholem, Karl Kraus, et Rosa Luxembourg…). Stefan Zweig et Martin Buber plébiscitèrent, du moins au début de la guerre, la défense du fatherland. Steiner souligne ici la réforme problématique et un brin ” honteuse ” de Scholem et de Benjamin.

 

L’entretien de Scholem et de Steiner débouche après ces trois grandes remarques d’ordre socio-politique sur une succession a priori désaccordée et excentrique des centres d’intérêt ou des expériences de Walter Benjamin :

4- Les constructions romantiques et poétiques de la nouvelle langue allemande

5-  L’échec de son habilitation et l’impossibilité d’entrer à l’Université, la précarité obligeant Benjamin à accepter le mécénat d’Horkheimer et d’Adorno

6- La mentalité de collectionneur, d’amateur passionné de jouets, de figurines et d’archives.

7- La graphologie et l’étude des similitudes.

8- L’expérience des drogues, de l’hallucination, du rêve et de l’éveil, du réveil. De l’aura…

9- Sa relation très singulière et labyrinthique avec le marxisme et ses formes marxistes-léninistes pratiques contre lesquelles il s’insurgera dans ses thèses sur la philosophie de l’Histoire.

10- Le rapport à la langue, à la fois comme traduction (Holderlin, Sophocle, Goethe, Baudelaire-Proust-Balzac) , mais aussi comme logos transcendant, ineffable, inarticulable dans les contraintes phoniques et expressives du langage naturel.

Steiner note ici les similitudes entre l’aura benjaminienne et la venue à l’être heidegerienne.

11- Son rapport difficile à l’Eros, à la fois subtil, élégant, respectueux des nuances et son incapacité à avoir un lien amoureux durable.

12- L’imprégnation théologique de toute son œuvre.

 

A l’issue de cette longue énumération qui n’est pas sans rappeler la multiplicité des thèmes et des motifs politiques, esthétiques, religieux, artistiques, littéraires, révolutionnaires, qui segmentent le Livre des passages de Benjamin, George Steiner se risque à une conclusion assez surprenante, du moins au regard de l’évolution du judaïsme contemporain :

” L’identité et le destin juifs de Benjamin sont le seul et unique axe autour duquel tourne la gamme éblouissante de ses centres d’intérêt, le kaléidoscope de ses écrits, mais aussi leur forme fragmentaire, inachevée et provisoire. ”  C’est dire ici, en peu de mots, l’extrême complexité de l’être juif. Et Steiner poursuit : C’est aussi rappeler la révolte sporadique et automutilatrice contre la logocratie millénaire du Texte, contre la sacralisation du texte  révélé comme vérité et  loi. Mais aussi révolte imprégnée comme chez Rosenzweig, Scholem ou Celan, de la langue mystique, de la langue cabalistique qui cherche l’antidote au carnaval de la déconstruction post-moderne, au triomphe du kitsch et du trash.

Je ne sais pas si l’entretien de Scholem et de Steiner et les douze conditions requises à la compréhension de l’œuvre et du personnage de Benjamin suffisent à dessiner ou à esquisser une unité dynamique des travaux de Benjamin. Son inlassable, inépuisable et minutieuse activité d’archiviste et de collectionneur de traces échappera toujours au sens commun qui cherche ordinairement dans les essais des penseurs à s’édifier et à se guider. Pour comprendre un fragment de notre histoire, celle par exemple du Paris du Second Empire et de la Commune, Walter Benjamin fait appel à un univers vertigineux d’images, de concepts, de faits, de poèmes, d’activités humaines sans aucune similitude avec les réductions idéologiques ou didactiques pratiquées par la plupart des penseurs politiques et ” éducatifs ” de son temps. Face à l’explosion hallucinante d’un monde qui laisse tant de choses et d’êtres sur le chemin (ou dans les fossés !), Benjamin ne cherche pas le salut ou la résistance dans une vision systémique et hiérarchisée qui ménage le primat d’un ordre (économique dans le marxisme ordinaire) et il ne se replie pas davantage dans l’habitat nostalgique et séminal de la tradition juive. Si toute l’œuvre de Benjamin est ” imprégnée de théologie “, elle ne l’est pas forcément sur le mode auto-mutilatoire ou rebelle. Elle l’est d’abord, je crois,  sur le mode kafkaïen. Et l’on me permettra d’ajouter ici une treizième condition à la lecture ” éclairée ” de Benjamin : son intérêt passionné, vibrant, complice, inlassable pour l’œuvre romanesque de Kafka, au point d’en avoir fait le sujet électif de ses confrontations avec Bertolt Brecht.

Car à notre sens, ce n’est pas la “venue à l’être” heideggérienne qui se rapproche le plus de la perception de l’aura de Benjamin, mais la pensée commune à Kafka et à ce dernier de la pulsation pluritemporelle, non périodique du monde. Le recours de Benjamin à la figure des constellations permet de s’en approcher. Le monde comme tel n’existe pas, il n’existe que des mondes dont pas le moindre détail, pas la plus petite collision ne sauraient être tus ou oubliés.

Ces mondes, dans leur pluralité, n’existent pas naturellement  de manière visible, physique. Ils sont plutôt à rapprocher de la conception cabalistique des quatre mondes et de la dynamique ascendante et descendante des malakhim et des kelipot, anges lumineux ou obscurs, vecteurs de tikkun (réparation), ou au contraire de mutilation, créés sans arrêt par les hommes. Ils n’existent pas non plus selon des temporalités figées et successives qui feraient du Temps un instrument linéaire du progrès et de la mort des générations, ils s’enjambent, s’interpénètrent et se modifient grâce à des forces de liaison dont l’extrême complexité nous échappe mais dont rend compte la figure scientifiquement fausse mais visible à l’œil humain des constellations.  Sous cet angle, toute tentative de faire advenir le monde dans une unité chronologique forcée précipite inévitablement dans une grossière farce bureaucratique ou barbare, quand bien même l’intention qui guide l’accouchement de ce monde nouveau est vertueuse ou rationnelle. C’est le cas du progrès technique ou du communisme bureaucratique.

L’aura n’est pas en ce sens la venue à l’être, un clignement d’être dans la prodigieuse et facétieuse multiplicité des étants, mais le surgissement instantané, véritablement inouï, de l’enchevêtrement secret des mondes, soudainement éclairé. L’extraordinaire fragmentation des regards, des intuitions, des concepts, des citations, des références chez Benjamin prépare cet avènement brutal dont la figure messianique dans la mystique juive est très proche. Et de ce fait, l’aura ouvre soit sur le chaos et l’absolu désespoir soit tout au contraire sur la prophétie lumineuse et le sentiment de plénitude et d’unité de l’Etre.

Comme si dans ce présent ineffable et volatil de l’aura, se condensait l’énergie de tous les temps et de la longue marche de l’humanité, crevant la pesanteur catastrophique du Présent. N’oublions pas que l’aura est le terme retenu par les neurologues pour décrire le bref prodrome de la grande crise épileptique !

Hermann Broch dans sa ” mort de Virgile ” tente de décrire littéralement, littérairement, l’aura du monde, cette senteur  diffuse de l’univers, les épices mêlées du jour et de la nuit, l’arche étoilée du ciel et la touffeur humide des forêts denses, la marée argentée des pleines lunes et le crépitement cendré des feux de camp à l’entrée des cités, les voiles tendues des navires sur les flots et les cimes enneigées, … l’univers prodigieusement infini et à peine ou furtivement respirable, l’oxygène résiduel d’un Dieu absent, l’aura de son invisible présence.

Pourtant, ni Kafka ni Benjamin, en dépit de leur aversion pour le kitsch et le trash, ne peuvent être des croyants, qu’ils soient pleins, partiels ou même auto-mutilés. Il leur manque à tous les deux l’innocence de la foi messianique. Le messie n’arrivera pas le dernier jour, disait Kafka, mais le lendemain !  Et quoique le judaïsme puisse être compris et vécu, sans les battements de la foi ou de la grâce, le pessimisme radical de Kafka sur la condition humaine moderne révèle bien plus qu’une angoisse sur l’inhumanité des temps techniques et bureaucratiques. Le judaïsme religieux est impuissant à réchauffer le cœur des hommes. Car, ce n’est pas la présence divine qui s’est effacée du monde, cela, les hommes modernes le savent. C’est la Loi même, laissée à l’homme en viatique et en auxiliaire du projet divin, qui est devenue une lumière inaccessible ou trompeuse. Et c’est peut-être en ce sens qu’il faut relire le chapitre ” devant la Loi ” de la fin du Procès.

Mais Kafka et Benjamin ne peuvent pas être davantage des croyants dans les idéaux politiques ou matérialistes de la modernité. La tabula rasa inventée par ces vastes et généreuses idéologies profanes prépare de futurs désastres, car  en oubliant tant et tant d’humanités passées et de temps d’épreuve de ces humanités disparates, et tout à la joie fébrile et salvatrice de fabriquer un monde radieux et homogène, elle finit par semer à son insu les graines de l’inhumanité. L’accès à l’universel de Kafka et de Benjamin n’est rien moins qu’évident. Tous deux savent que l’Histoire gouvernée par des statisticiens de masses, socialistes ou non, et des technocrates obnubilés par le génie des machines, tireront l’humanité vers l’obscurantisme, quand ils croient fermement la pousser vers un irrésistible progrès. Et pourtant, nous ne pouvons plus faire marche arrière, la réaction psychologique et la mélancolie ne nous sont d’aucune utilité. Seule nous est d’un quelconque secours la critique de l’idée selon laquelle le progrès de l’espèce humaine à travers l’histoire est inséparable d’un mouvement dans un temps homogène et vide. La critique de cette dernière idée doit servir de fondement à la critique de l’idée de progrès en général.[1]

Sans accès facile à l’universel, sans pouvoir mobiliser la séduisante téléologie du progrès ni s’en remettre à un marxisme-léninisme secrètement inféodé à cette dernière, Kafka et Benjamin auraient pu, chacun à sa manière, être tentés par le sionisme, ce mouvement politique de reconstruction nationale qui entend conjuguer le judaïsme qui vient de si loin et  l’expérimentation socialiste qui porte l’espoir des modernes.

Mais ni Kafka ni Benjamin ne purent devenir sionistes. Non pas que la connaissance des persécutions des juifs en Europe leur soit indifférente ou insuffisamment pesée et qu’ils méprisent l’idée d’un hâvre ou d’une arche si les temps s’enveniment! On ne saurait ici leur dénier la lucidité sur les désastres qui se préparent, mais le sionisme suppose dans sa construction idéologique une dialectique de l’Etat-Nation et de l’Israélien nouveau qui leur est étrangère. Ils pressentent que l’occultation du judaïsme exilique de deux mille ans au profit d’une citoyenneté juive d’un genre inédit prépare la fusion de la technologie et de l’orthodoxie qui gouverne aujourd’hui Israël, c’est-à-dire, à bien des égards, la victoire du kitsch qui dévaste déjà l’Europe dans la première moitié du vingtième siècle. Or, cette victoire du kitsch est bien plus périlleuse que les flonflons nationaux qui irritaient tant Stefan Zweig. Car c’est bien à leur expérience vivante et sans cesse renouvelée de l’hétérochronie des mondes politiques, spirituels, intellectuels que les juifs doivent d’avoir survécu à l’anéantissement de leur souveraineté et du Temple au cours de ces deux mille ans . Ce n’est pas à leur fusion temporelle !

Ainsi, si la théologie juive n’est jamais absente de l’œuvre de Benjamin (avec parfois la dimension mystique que rappelle Steiner) et si le crépusculaire désir kafkaïen de chercher la clé perdue et la lumière de la Loi, infiltre en maints endroits les écrits du romancier praguois, ce n’est jamais, on en conviendra, sous une forme édifiante, convaincue ou exaltée que ces inclinations se manifestent.

En confirmant l’hypothèse de Steiner (et de Scholem) : que l’identité et le destin juifs de Benjamin sont l’axe central de sa kaléidoscopique pensée, et instruits du bouillonnant inachèvement du travail de Benjamin (le manuscrit disparu de Port-Bou nourrit tous les fantasmes), il nous faut en tirer la conclusion, au moins provisoire, que les jugements négatifs à la mode sur le judaïsme diasporique sont pour le moins hâtifs et dans une large mesure brutalement obscurs.
C.C.

 

[1] Sur le concept d’Histoire, de Walter Benjamin

 

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Sur l’hospitalité

Editorial

par Claude Corman

Pour Edgar Morin, la crise que traverse l’Europe est moins une crise d’intendance qu’une crise de civilisation. Aux alternatives classiques de croissance-décroissance, de mondialisation-démondialisation dans lesquelles se forgent les configurations politiques les plus communes, Morin entend faire de l’humain, de l’humain à la croisée des chemins de la connaissance, de l’environnement et de l’interdépendance sociale le fil d’Ariane de toute politique de salut public.

Privilégier le local, le proche dans les productions agricoles vivrières sans renoncer pour autant à une intensification des échanges culturels qui accompagne le mouvement moderne des communications de masse n’est pas une contradiction, mais une exigence raisonnable. Au lieu que le contemporain se résume à un faisceau convergent de techniques et d’innovations qui rythme et figure une époque, la civilisation qui s’annonce placera le désajustement des temporalités économiques, sociales, culturelles au cœur de sa nouvelle dynamique. Autrement dit, le progrès ne sera plus cette avancée synchrone de toutes les productions humaines sous la pression des derniers avatars techno-scientifiques, mais une pesée complexe de ce qui est utile et bénéfique à l’homme.

À la lumière d’une telle conception du contemporain, les stratégies politiques les plus tournées vers l’extension indéfinie du Marché mondial ou inversement les plus axées sur des frontières claires et imperméables sont incapables de saisir les nouveaux enjeux d’une civilisation qui enjambe le lointain et le proche, dans toutes les dimensions de l’espace et du temps. Mais, comme cette conception hétérochrone du contemporain est loin d’être majoritairement partagée, il n’est pas étonnant que s’affrontent partout des logiques politiques dominées soit par la préoccupation libérale de l’ouverture inconditionnelle des Marchés, soit par la défense des frontières contre les invasions étrangères de marchandises ou de personnes !

Et c’est probablement ici, dans cette confusion entre la concurrence déloyale de pays lointains réputés esclavagistes, en tout cas très éloignés de notre conception républicaine du droit du travail et l’expansion des minorités étrangères dans nos Cités occidentales que se joue une bonne part de l’avenir européen. Ainsi le discours d’extrême droite qui a la faveur d’un nombre croissant de citoyens lie d’un côté l’immigration africaine et maghrébine en Europe à l’attraction de prestations sociales aussi généreuses que ruineuses pour les Etats qui les dispensent, et de l’autre soutient l’idée antilibérale que la compétition ouverte des Marchés est porteuse d’une liquidation du modèle social européen et de la désagrégation des solidarités nationales.

Dans les deux cas, l’étranger fait figure d’accusé, qu’il soit dans la fonction de « profiteur » ou de celle d’esclave servant des intérêts ennemis ! Et du coup, il se retrouve projeté sur l’avant-scène de la vie politique européenne, au point d’incarner l’essence du Mal qui ronge nos sociétés et contre laquelle luttent les courants nationalistes et identitaires. Ces derniers, ayant lié la mondialisation et la croissance des populations immigrées, empochent de la sorte les dividendes électoraux sur la dépression économique prolongée et le déclin de la vieille civilisation occidentale abusivement résumé à la subversion des valeurs nationales.

Face à l’usage fascisant du délocalisé servant à son insu ou non les dynamiques économiques de la délocalisation, la gauche européenne met en avant deux grandes philosophies, qui ne sont du reste pas exclusives l’une de l’autre.

La première est inspirée par la vision derridienne de l’hospitalité et la seconde par la figure post-marxiste de l’immigré comme substitut du prolétaire. La vision derridienne de l’hospitalité privilégie le sens éthique et la générosité de la société qui accueille les étrangers. Elle fait la part au don, non pas à la miséricorde qui est une forme de gestion de la pénurie, mais au don, c’est-à-dire, au partage de l’abondance technique, artistique, marchande des peuples qu’une longue histoire ou un génie singulier a placés dans la position de donateurs. Et  c’est à l’Europe, en l’occurrence, cette mosaïque de nations qui a le plus porté hors de ses frontières ses savoirs, ses techniques, ses curiosités, mais qui a aussi le plus violemment imposé ses mœurs, ses dieux et ses soldats, qu’incombe un haut devoir d’hospitalité. Car dans une très grande mesure, le monde aux frontières ouvertes dans lequel nous vivons aujourd’hui, ce monde foncièrement délocalisé et qui génère à grande échelle des déplacements de populations, est avant tout son œuvre !

La seconde philosophie est davantage inspirée par la conception révolutionnaire marxiste du prolétariat. La figure de l’étranger est associée à celle du prolétaire, qu’elle tend à remplacer, comme si à la lutte des classes qui s’exerce à l’intérieur de chaque nation (même si sa matrice est universalisable) succédait une lutte des plus déshérités à l’échelle du monde. L’immigré porte tel un atlante le poids de l’humanité entière sur ses épaules de sans grade et de sans territoire, à l’instar du va-nu-pieds de Charlie Chaplin abritant en ses guenilles la plus haute exigence d’humanité.

Ces deux conceptions ne sont pas homogènes et symétriques, et parfois elles se recoupent, particulièrement sur les responsabilités de la colonisation mais il semble que la seconde ait davantage séduit la conscience abîmée et fervente des gauches « radicales » européennes.

Toutefois, faire de l’immigré le légataire de la condition humaine, celui par lequel s’annonce l’abolition des frontières à l’échelle du monde, peut vite s’avérer un rêve inconsistant et trouble. Si les sociétés européennes accablées par le chômage et l’érosion des protections sociales s’installent dans une vision et une gestion pénuriques de leur univers, un univers désormais pauvre et où il faut sans cesse compter, le besoin de limitation imposera très vite son réalisme désenchanté et amer des tranchées, des renvois, des reconduites… Et le besoin « re-légitimé » de frontières fabriquera à nouveau dans la violence l’étranger-bouc émissaire.

Il est tout juste temps de se retourner vers une philosophie de l’hospitalité qui enlève à l’Europe son masque austère et triste de vieux prodigue réfugié dans l’avarice et lui fait au contraire scintiller ses promesses, ses responsabilités et l’immensité de l’encore possible…

L’inexorable dépression et son cortège de ressassements et d’amertumes, ou la renaissance d’une Europe hospitalière, créative, vivante ! La foule multiraciale qui déambulait à la Bastille dans la nuit du 6 Mai n’incarne pas la nouvelle espérance du Monde (personne n’est l’avenir de l’homme !), elle ne se fait guère d’illusion sur le retour du vieillard prodigue, mais elle place la France et l’Europe face à une telle alternative. De plus en plus vite…C. C.

9 Mai 12

Le temps des colonies

Ecrit au lendemain des salves d’acclamation en faveur de Benjamin Netanyahu au Congrès américain, en 2011, cet article n’avait pas été publié dans notre revue. La récente visite, début mars, du même premier ministre israélien aux Etats-Unis nous a incités à le publier aujourd’hui. TM

Le temps des colonies

par Claude Corman

Le 24 Mai 2011, Netanyahu s’est adressé au Congrès américain. Il a été maintes fois ovationné ; vingt-six fois, les représentants et les sénateurs se sont levés pour l’acclamer et le féliciter autant de la hardiesse de ses propos sur la paix  que de la fermeté avec laquelle il a tranché la question des partenaires qui sont en état de la discuter. Par-delà sa vision de la sécurité d’Israël et de l’assujettissement de la paix à cet impératif, Netanyahu a fait vibrer le Congrès grâce à un ton prophétique. Bien que les Juifs « ne soient pas des occupants étrangers en Judée et Samarie », l’Etat hébreu, a-t-il ajouté, est prêt à faire des concessions infiniment douloureuses pour aboutir à une vraie paix. Mais comment y arriver avec le Hamas ?  Imaginez les maîtres gazaouis du Hamas, fieffés émules d’Al-Qaïda et compagnons des Frères musulmans égyptiens codiriger un Etat palestinien indépendant avec le Fatah ! L’anticipation d’un tel cauchemar  a fait redoubler les applaudissements en faveur de Netanyahu, comme si les Jébuséens, les Philistins, les Edomites avaient soudainement ressuscité dans l’évocation du premier ministre d’Israël et s’apprêtaient à piller et détruire Jérusalem. Sans jamais avoir à le dire clairement, Américains et Israéliens partageaient une conviction commune : ce n’est pas l’Etat hébreu qui multiplie les conditions à l’avènement d’un Etat palestinien[1], c’est le mouvement national palestinien qui est incapable de se hisser à la hauteur d’une vision généreuse et enthousiaste de la paix. Et, dans la frémissante communion de Netanyahu et du Congrès américain, c’est la complicité des formes prétendument achevées de l’esprit européen et de l’esprit juif, les USA et Israël qui fut en définitive plébiscitée !

De nos jours, on pense presque exclusivement les colonies sous l’angle de la colonisation des peuples étrangers à l’Europe, des dommages infligés à ces peuples et plus récemment des élans et des crises de la décolonisation. Et au cœur même de nos pays, c’est bien plus l’histoire du colonisé qui importe désormais que la turbulente histoire des exilés et des pionniers anglais, allemands ou hollandais qui, dès que l’indépendance leur fut octroyée, ne se vécurent plus jamais comme une émanation de la vieille Europe, mais comme les bâtisseurs d’un nouveau Monde. De fait, l’idée que les colonies aient  somme toute gagné la partie contre les territoires et peuples matriciels de l’Europe n’est plus pensée. L’Amérique du Nord, maigre expansion de l’Europe au début du 17e siècle est devenue en moins de cent ans l’Etoile de l’Occident. Elle est à la fois son champion[2], son bouclier, son inspirateur et son rêve[3]. Obama a rappelé à Londres les valeurs incontournables et séminales de l’Occident, inventées certes par les Européens mais désormais défendues et universalisées par les Etats-Unis ; ce sont ces valeurs qui sont les seules à pouvoir assurer la prospérité et l’harmonie des peuples du monde entier. A l’autre bord, le fait qu’Israël concentre désormais l’essentiel des forces intellectuelles, scientifiques, morales, théologiques et artistiques du monde juif face à une diaspora de plus en plus minoritaire et assimilée s’impose dans les opinions. D’une certaine manière, l’Etat hébreu entend être le tuteur et le guide d’un judaïsme qui a longtemps été rebelle, indiscipliné, dissocié, et dispersé. Quand Trigano nous rappelle que l’ethos juif est partagé entre l’ascétisme rabbinique, l’universalisme juif et l’apocalyptisme messianique[4], on ne peut s’empêcher de penser avec mélancolie à un temps révolu, un temps « diasporique ou exilique » du judaïsme qui n’est plus celui des Juifs israéliens vivant aujourd’hui en terre sainte ! Israël veut aussi être l’étoile du judaïsme, le bouclier du monde juif et l’unique dépositaire de l’espérance messianique.

Une deuxième image troublante et surabondamment diffusée a renforcé mieux que n’importe quel discours l’image de la victoire des colonies sur les métropoles du vieux monde : c’est l’arrestation et la détention de Strauss-Kahn, hier grand patron célébré du FMI, aujourd’hui un être disloqué, écrasé par le poids de sa concupiscence frénétique, abusant gloutonnement des sans-grade, des pauvres, des subalternes, des invisibles soudainement anoblis par l’évènement… Publiquement exhibé par la télévision américaine comme un être immoral et odieux, affublé d’une tronche de baron de la pègre, ce représentant choyé d’une hyperclasse tout à la fois dégénérée, apatride et française excita la colère et la soif de lynchage des tabloïds « yankees ». Or, à la notable exception du journal antisémite d’extrême-droite Rivarol, la presse française s’est au moins initialement (et avant l’affaire lilloise) offert en l’occasion une cure de pudeur, de timidité ou de mesure…

Et chacun a pu constater la dissymétrie puissante, aveuglante du génie américain nourri des valeurs bibliques et de la triade Kant, Weber et Adam Smith, et du génie polymorphe européen qui, inspiré par Rabelais, Villon, Baudelaire, Sade, Wilde, Freud, Gide ou Bataille, a peu ou prou incorporé la déroutante complexité de la chose sexuelle non pas à la marge, mais au cœur de son imaginaire et de sa culture. Au moins jusqu’ici. Cette radicale asymétrie des jugements a fait germer chez beaucoup de Français la conviction d’un complot fomenté contre un leader socialiste présidentiable  et chez un nombre tout aussi grand d’Américains la sensation gênante que les Français préféraient l’immoralisme des nantis au respect de l’Etat de droit et aux valeurs émancipatrices de la modernité occidentale. Au fond les Français restent d’indécrottables nostalgiques de leur grandeur passée, de la France « classique » de Louis XIV, de l’exemplarité définitive de leur Révolution, de la valeur inégalée des peintres et poètes du second Empire, de Manet et de Baudelaire. Ils n’ont épousé les idées vectrices de la démocratie contemporaine qu’en raison de leur passion de l’égalité et nullement des impératifs moraux de la responsabilité individuelle. A travers un fait divers banal et sordide, couvait la dispute du « vieux testament européen » et du « nouveau testament américain. »

Les scandales pédophiles au sein de l’Eglise catholique américaine ont été en revanche beaucoup moins commentés. Après la repentance papale qui vaut pour l’ensemble de l’Eglise, chaque prêtre aux désirs troubles est rentré dans la chaumière feutrée de la honte intime, la conscience enténébrée par les tentations du Malin. Nulle presse à scandales ne s’est délectée avec autant de vicieuse délectation, d’impudeur fouineuse, de passion du détail sur les prêtres et évêques pédophiles qu’elle ne l’a fait sur l’homme de la suite du Sofitel.

Ce qui comptait en définitive par-delà l’instruction de l’affaire DSK, était bien le procès de l’Europe coupable de mœurs dissolues et de ses élites menteuses et parfaitement à l’aise avec les mœurs injustes d’un autre Temps. La presse américaine s’indignait de la compréhension ahurissante, archaïque, presque « ancien régime » du peuple français pour les crimes des riches et des puissants, et en parallèle de son parfait mépris de l’innocence féminine. L’ordre moral trouva à s’allier avec une certaine forme de féminisme vengeur, établissant par cette alliance incongrue la supériorité du modèle postmoderne sur les égarements charnels de la vieille Europe…

Israël, de son côté, avant de devenir le pays le plus blâmé au monde pour sa colonisation des terres palestiniennes fut d’abord à l’instar de l’Amérique, une colonie de l’ancien esprit polymorphe et éclectique du judaïsme européen. Et si certains Juifs du Yshouv occupaient depuis longtemps quelques vétustes maisons à Safed ou Jérusalem, ce fut l’élan sioniste sous l’impulsion du rêve de Hertzl qui assura la croissance et la viabilité d’Israël. Même le Kaiser imaginait pouvoir installer un bout d’Allemagne en Palestine. Mais la « colonie » israélienne s’est, après l’indépendance de 48, affranchie de son ancienne histoire européenne, elle a valorisé l’agriculture, la défense armée, la technologie et la piété religieuse et a tenté de rompre avec tout l’arrière-fond intellectuellement fécond mais politiquement faible de la longue période exilique. Il fallait aussi à Israël rompre les amarres avec le vieil ascétisme rabbinique de la Galout qui proscrivit pendant des siècles toute forme de retour anticipé, personnel ou collectif des Juifs en terre sainte.

En somme, à l’instar de l’Israël contemporain qui, ayant pris ses distances avec le vieux judaïsme rhénan, hassidique et ottoman, et renaissant sur sa terre d’origine et dans sa langue sainte, se pense désormais comme un Etat juif et veut être reconnu comme tel, les USA estiment être les vrais héritiers, la juste postérité de l’Occident.

Et ainsi, quand Netanyahu parle au Congrès américain et reçoit vingt six fois l’ovation des représentants de la nation américaine, il faut imaginer que ne se célèbre pas à cette occasion l’alliance stratégique américano-israélienne au Moyen Orient ( du moins pas fondamentalement) mais bien la congratulation chaleureuse des colonies qui ont réussi, des émanations de l’Europe et du judaïsme européen qui entendent recouvrir et symboliser l’essentiel de l’esprit occidental ou juif.

Et par contre coup, cette complicité joyeuse de Netanyahu et du Congrès US fait resurgir le champ de ruines de l’Europe, ses tragédies monstrueuses du siècle passé, et sa pathétique incapacité à inventer un avenir original à l’assemblée des peuples qui l’ont constitué et la constituent.

CC.

 

[1] Titre de l’article du Monde daté du jeudi 26 Mai

[2] Les européens jouent depuis soixante ans les supplétifs ou les subalternes de l’armée US).

[3] L’essentiel de l’inspiration du temps vient de la technologie américaine et la fabrique de rêves hollywoodienne reste le meilleur atout imaginaire de l’Occident.

[4] Le judaïsme et l’esprit du Monde

 

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Marranes et Réforme : le Livre manquant

Editorial

par Claude Corman

En parcourant « L’aventure marrane » de Yirmiyahu Yovel, tout en songeant à ce que l’on entend ou que l’on souhaite sur une nécessaire réforme interne de l’Islam afin de rendre plus compatible la Charia et le monde contemporain des révolutions arabes, je réalisai qu’il existait bien un élément central, une sorte de gène constitutif du marranisme qui n’a été souligné à ma connaissance par personne: l’indifférence radicale et renversante des marranes à l’égard de la Réforme. Des théistes, des panthéistes, des épicuriens, des athées, des mystiques, tout ce que l’on voudra, tous ces modes d’être contradictoires peuvent procéder en partie de l’esprit marrane. Mais jamais la Réforme !

Face au poids des traditions religieuses, les marranes inventent l’écart, la distance, l’affranchissement, la sublimation, la ruse ou la rigueur, mais ils délaissent la purge, la révision, la modernisation, bref la Réforme d’un Culte. Comme si d’emblée, alors que nombre de marranes vont se montrer d’excellents explorateurs des terres, des économies ou des textes nouveaux, ils avaient instinctivement, presque naturellement abandonné à d’autres le terrain de la réforme religieuse.

De sorte que s’il existe bien une multitude irréductible de marranes et une aussi vaste mosaïque de fragments et de bouts d’être ambivalents à l’intérieur de chacun d’entre eux, au point que l’on a fait du marrane, la figure matricielle de l’individu moderne confronté autant à sa propre complexité intime qu’à l’éclatement de l’univers spirituel et politico-économique de la Renaissance, nous tenons peut-être dans ce manque de soutien au schisme protestant la clé du marranisme.

Comment ne pas s’étonner en effet du peu d’empressement, du peu d’enthousiasme qu’affichent les marranes historiques à commenter ou à absorber les idéaux protestants générateurs d’une cure de jouvence du Christianisme et hostiles aux Institutions les plus agressives et soupçonneuses de l’Eglise ? Comment rester aveugle au fait capital que l’histoire marrane et l’histoire protestante sont restées des histoires distinctes et parallèles alors qu’elles se déroulent dans le même espace-temps européen, et qu’elles ont joué chacune à sa manière un rôle moteur dans la naissance d’une économie-monde post-médiévale ?

Peut-être sommes-nous simplement en face d’un énoncé stupéfiant, d’un énoncé imprononçable et qui est celui-ci : l’esprit marrane n’est pas un esprit réformateur de la religion !

Cela évidemment ne peut pas se dire sans grandes conséquences sur la compréhension de l’Age pré-moderne où vécurent et souvent périrent les marranes historiques, mais surtout cela ne peut pas se dire sans des conséquences encore plus fortes sur notre époque qui voit refleurir l’esprit religieux plus ou moins délicatement tissé de fondamentalisme et de réformisme.

Je ne m’appesantirai pas sur les figures historiques du marranisme afin d’étayer cette idée. Il suffit de parcourir les œuvres et les existences de Montaigne, de Spinoza, de Juan de Prado, de Tsevi, pour mesurer l’abyssale distance que chacun d’entre eux creuse à l’égard du principe d’une réforme interne des Eglises et des traditions monothéistes. [1]

Et cela est encore plus vrai de la marranité contemporaine dont nous avons tenté avec d’autres d’établir la cartographie anthropologique et politique. Les choses du Ciel condensées dans les Textes fondamentaux de chaque Religion ne sont pas réformables en leur cœur. Aucune foi ne peut être tempérée, modérée, ou expurgée de ses traits les plus archaïques et violents. Et il n’est pas si mauvais au fond que la religion se mette d’elle-même à part, séparée des enjeux profanes des vies humaines, séparée et donc sainte dans le sens hébraïque du Kaddosh.

Laissons l’y, dit l’esprit marrane. Laissons la religion de côté ! Pas question de vouloir la réformer, l’adapter, lui offrir une présentation plus convenable et moderne !

Plus de trois mille ans après le règne de David, deux mille ans après la mort de Jésus, et mille quatre cents après la prédication de Mahomet, l’énorme travail industrieux, commerçant, explorateur, artistique, scientifique, littéraire, de générations et de générations d’hommes et de femmes dans toutes les aires de civilisation n’a nul besoin de se confronter aux textes révélés et de s’évaluer à leur lumière !

Il n’est pas nécessaire que Dieu soit mort pour que l’humanité advienne. Il suffit qu’Il soit Saint, qu’Il soit à part, ailleurs ! En Lui accordant l’infinité de l’Univers, Spinoza a ouvert la voie. L’esprit marrane n’est pas un esprit réformateur de la religion !

C.C.

 

[1] Seul entre tous, Uriel da Costa, convaincu, à l’instar des calvinistes et des luthériens arc-boutés sur les Evangiles, qu’il fallait revenir à l’esprit de la Torah écrite, s’entêta à vouloir imposer ses idées réformatrices à la communauté d’Amsterdam. Sa tentative échoua et Uriel se suicida, peu de temps après une ultime humiliation à la Synagogue.

Dialogues de la Madrugà

par Claude Corman et Bruno Lavardez
Photographies : Pierre Cocrelle 

Dialogues de la Madrugà

 Bruno Lavardez est un guitariste flamenco. C’est aussi un gitan espagnol, un caló, précise-t-il, soucieux de distinguer le caló des manouches et des roms, cette vaste famille de nomades que l’Occident a confondue sous le nom de gitans.

 1

Je l’ai rencontré alors que je soignais son père, Antoine Lavardez, un homme extraordinaire qui ressemblait à Achille Zavatta, et avait une science rare du cante jondo. Antoine a accompagné avec sa femme Joséphine les premiers pas de mon amitié avec Bruno. Il pouvait enchaîner les tarantas et les soléas jusqu’au petit matin et parfois poussait une jota en l’honneur d’une amie aragonaise. C’est grâce à l’alliance solide de nos deux familles que nous avons décidé il y a près de quinze ans de « créer » une Peña flamenca nommée « la Madrugá » dans un petit village commingeois, Saint-Martory. Ce ne fut pas une chose simple, car le vocable gitan agit comme un anti-sésame, il jette des obscurités instinctives sur tout projet qui les implique. Je ne dis pas cette phrase à la légère ou pour dédouaner les propres responsabilités des gitans dans le manque d’estime et d’affection dont ils sont l’objet, je veux parler ici de la mauvaise réputation qui colle aux gitans : cette mauvaise réputation qui outrepasse les raisons conjoncturelles d’une méfiance ou d’une déception raisonnées de la société, car elle loge dans un principe « ontologique » inavoué mais coriace selon lequel les gitans seraient des êtres sombres et vindicatifs, la plupart du temps oisifs et ivrognes, affichant en toute occasion leur préférence tribale…

 

Néanmoins notre Peña flamenca a vu le jour et, année après année, elle a défait les préjugés et les craintes de ceux qui lui prédisaient un avenir bref et lamentable. « Dios lo ha querido », répétait Bruno, après chaque soirée de la Peña où, malgré l’affluence et la notable proportion de gens à moitié ou complètement ivres, nous n’avions à déplorer aucun incident, pas la moindre bousculade, pas la plus petite œillade provocatrice, pas la plus insignifiante rapine. L’hospitalité tournait enfin à l’avantage des « parias ». Dieu l’a voulu. C’est étrange : comment Dieu pourrait-il vouloir quelque chose d’aussi incongru, d’aussi infime qu’une réunion de gens venus écouter du cante jondo en amateurs ou en novices ?

 

La Peña est avant tout un lieu de fraternité et de passage. La porte d’entrée est un seuil qui modèle les esprits autrement, qui d’une certaine manière les anoblit. La méchanceté de mauvais goût, la suspicion, la crainte n’y ont jamais eu droit de séjour, les stéréotypes raciaux y ont volé en éclats et les distinctions sociales sont restées accrochées aux portemanteaux. Mais après tout, cela venait d’un travail humain, très humain. Que venait y faire le Ciel ? Tout en en escamotant la signification providentielle, il m’arrive aujourd’hui de comprendre ce que Bruno entendait par là : Dios lo ha querido.

 

Enfin, ai-je besoin de le préciser, ces dialogues de la Peña[1] n’ont pas l’ambition de refléter un « point de vue gitan » sur notre histoire ou plus généralement sur certains aspects de la condition humaine. Bruno Lavardez parle en son nom propre. Mais il n’est pas moins vrai qu’étant issu d’un peuple qui n’a pas de tradition écrite, son témoignage en éclaire nécessairement de nombreux aspects, avec la liberté de ton d’un individu qui ne se perçoit pas pour autant comme le porte-parole d’une communauté.

 

Il fait nuit à Saint-Martory. Les pigeons se reposent sur le toit. Une bouteille de Paddy est posée sur la table avec deux verres, à côté d’un enregistreur vocal de mauvaise qualité.

 2

 1°

Claude – Bruno, pendant des siècles, l’origine des gitans demeura un mystère. Mais aujourd’hui la plupart des chercheurs semblent unanimes à reconnaître l’origine indienne des gitans. Or, tu penses, toi, que les gitans descendent d’une des dix tribus perdues d’Israël. Est-ce une vue personnelle ou cette filiation repose-t-elle sur une tradition ancienne ?

Bruno – Les deux. D’après nos coutumes, enseignées depuis longtemps, nous rejoignons le monde antique d’Israël. La tradition préexistait à la migration des gitans de l’Inde. Que l’on soit croyant ou non, c’est l’enseignement des pères des pères. Et nous respectons la parole des anciens. On vient peut-être de l’Inde, mais dans le sens où l’on vient toujours d’ailleurs.

C. – On vient toujours d’ailleurs. Ça me rappelle la blague juive : « Mon père est t’ailleur ».

B. – L’origine indienne des gitans n’est pas fondamentale. L’Inde est un beau pays. C’est une grande philosophie. Mais le peuple caló n’est pas de là. Je vois les couleurs de l’Inde, toutes sortes de beautés, mais je n’y découvre aucune des traditions du peuple caló. Que nous ayons eu un brassage génétique en passant, c’est certain. On a vécu en Inde, on a pêché quelques truites dans l’Indus (je ne sais pas si on y trouve des truites). Mais, en définitive, on vient de nulle part et de partout à la fois. Aujourd’hui, je suis en France, mais mes enfants ou les enfants de mon frère seront peut-être demain en Alaska.

En revenant sur la longue migration qui nous a conduits d’Inde en Europe et précisément en Espagne, l’essentiel est d’avoir gardé cette façon si singulière de garganter[2], de vivre cantando y bailando. Notre peine, notre manière de chanter ne vient pas du monde arabe, gitan ou juif. Elle vient de l’Orient et s’est nourrie des passages propres à notre condition de peuple nomade.

Tout le monde peut chanter une siguiriya[3]. Mais une vraie siguiriya est gitane. Les Italiens ont chanté le flamenco, mais à la façon occidentale. La siguiriya est la première peine du monde flamenco. Le gitan l’amène avec lui. Elle a éclaté en Espagne, il y a 500 ans. Mais ni les arabes ni les juifs ne chantent vraiment la siguiriya. Ils vont la chanter, mais pas avec cette chair de poule qui te cloue sur la chaise quand un gitan la chante. C’est autre chose qu’un chant, ou si c’est un chant, il remonte à des temps indéfinis.

C. – La fréquence inhabituelle des noms de l’Ancien Testament donnés aux enfants gitans (Abraham, Moïse, Nathanaël, Jérémie, ou Sinaï…) est-elle un signe de la proximité des traditions juives et gitanes ou est-ce un phénomène récent lié au poids de l’église évangéliste dans les communautés gitanes ?

B. – Les noms que nous avions avant notre arrivée en Espagne, nous ne les connaissons pas. Les sources linguistiques ont disparu. On ne pourra jamais savoir nos noms d’origine. Tu t’appelais Ibrahim ou Isaac, on te changeait de nom. Alors, oui, je crois que les églises évangélistes abusent des prénoms bibliques. Ils donnent des noms hébreux pour se rapprocher des temps bibliques, mais c’est très superficiel. Le nom ne suffit pas ! C’est comme quand j’entends tous ces jeunes gitans dire fièrement « Soy gitano ». Tout au plus peut-on se définir historiquement comme le peuple caló. Mais c’est l’Europe qui nous a nommés gitans. Gitans, gypsies, l’Égypte, la bohême, que sais-je ? Ce n’est pas notre nom. Soy gitano ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu peux aussi dire « Soy toro ». Tous les toros sont toros.

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C. – Dans l’Édit promulgué par Philippe V en octobre 1747, il est dit : « Ordre est donné de chasser les Gitans par le fer et par le feu. La Sainteté même des Temples pourra être violée afin de les poursuivre, les arrachant s’il le faut du pied des autels où ils parviendraient à trouver asile ! » La violence de ces propos, les pogroms auxquels le souverain d’Espagne invite le peuple espagnol ont-ils laissé des traces indélébiles dans la mémoire gitane et comment ?

B. – Oui bien sûr et d’abord dans le langage, la langue maternelle. On coupait la langue des calós qui s’exprimaient dans leur langue d’origine. Alors, on ne sait plus exactement ce que l’on parle de nos jours, le romanes, le caló ? La persécution a eu des conséquences ineffaçables sur la langue gitane. Le caló est littéralement une langue coupée. Et puis la persécution est toujours restée. Même si les temples ne sont plus bafoués pour les éliminer, les gitans inspirent toujours le rejet et sont imprégnés de ce rejet. L’esprit de la persécution, on le sent encore flotter de nos jours.

C. – Quel était le danger gitan pour la monarchie catholique espagnole ?

B. – Quelle menace, quel danger ? Ils ont décidé qu’il ne fallait pas laisser procréer les gitans. Pourquoi ? Parce que les gitans avaient d’autres rites, d’autres coutumes, une certaine obstination à rester gitans, qu’ils refusaient de vénérer les vierges que l’Église demandait au peuple d’idolâtrer. C’est à peu près tout. Les gitans n’ont jamais aspiré à prendre un quelconque pouvoir en Espagne ou ailleurs. Un peu de liberté. C’est tout ce que l’on demandait.

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C. – Le roi d’Espagne Philippe V souhaite ni plus ni moins l’élimination des gitans, une sorte de « solution finale ». C’est plus qu’une discrimination.

B. – On envoyait les gitans costauds servir dans les galères et ils prenaient les femmes qui ne se donnaient pas la mort. Ils se servaient d’eux et ils voulaient les exterminer. Où est la logique ?

C. – Y a-t-il eu ou y a-t-il un rêve d’État gitan comme Herzl l’a rêvé pour le peuple juif à la fin du xixe siècle, quand l’antisémitisme européen faisait rage, ou bien la dispersion est-elle au cœur de la culture et de la vie gitanes ?

B. – Le gitan est un nomade. Nous sommes passés de pays en pays, nous avons traversé des régions sans jamais être enfermés dans des carcans politiques. Bien sûr, j’ai rêvé d’avoir un État par la pensée, mais à quoi ça sert d’avoir un État, si c’est pour le perdre. Un État, c’est aussi des barrières, des défenses, des soldats, des frontières. L’être humain peut passer d’un lac à un autre, mais il ne peut pas franchir le barrage qui le fait couler. Quand tu vas d’un pré à un autre pré, s’il y a des barbelés, il faut les escalader, t’écorcher, te faire mal. À quoi bon ?

C. – Mais l’absence de toute institution politique n’est-elle pas aussi une faiblesse ?

B. – Il y a bien des représentations politiques du monde rom. Mais elles n’ont pas empêché de faire manger des petits tziganes par des chiens. On les avait accusés de voler. D’accord, mais les laisser dévorer par les chiens ! Le peuple gitan, qu’il soit ou non représenté, doit être rejeté à la mer. C’est un peuple paria ! Dans une mairie, un jour, on m’a dit : – Tu n’as rien à faire ici ! – Mais je suis Français, ai-je dit. – Non, gitan !

Depuis la nuit des temps, nous traînons une malédiction mais elle nous fait aussi reconnaître les étincelles du bonheur, de la beauté. Tu manges du pain rassis et un jour tu as la chance de manger du pain frais.

C. – Bruno, comment définirais-tu le racisme ? Pourquoi cette peur ou cette haine de l’étranger, du voyageur avec sa valise ou sa roulotte ? La biologie moderne a totalement réfuté les points de vue racistes qui établissaient des classements humains, des hiérarchies raciales, et l’on a même découvert qu’il y avait davantage de variations génétiques entre deux Islandais qu’entre un Islandais et un Malien. Comment comprendre alors cette pulsion raciste de la mise à l’écart, le choix fait a priori et sans conditions de la haine contre l’hospitalité ? Elias Canetti dit de nous, êtres humains : « Nous venons de très loin et nous nous portons vers trop peu ! » Est-ce que le racisme peut être décrit comme une courte vue, un défaut obstiné du regard à ne jamais se porter trop loin en arrière, vers la multitude des histoires humaines ?

B. – Pour moi, l’être raciste est une personne malade. On se regarde, on n’est pas parfait : le nez trop gros, les oreilles décollées, les jambes courtes. Le raciste est un être qui est malade de lui-même et comme il ne peut venir à bout de ses imperfections, il est malheureux, il a besoin des autres, de faire attention aux autres pour s’oublier, pour ne pas se mépriser. J’ai de la « compassion » pour les racistes. La base de l’être humain, c’est d’aller vers la clarté, le soleil, la poésie. On demande tous ça à la naissance. Dieu a permis cette beauté : quand tu chantes une buleria[4], quand tu fais une poésie, le bonheur est là ! Les propos racistes ne peuvent pas intéresser Dieu. Ils n’intéressent personne.

C. – Pourtant, tu as souffert et tu souffres encore de ce regard raciste. Peut-on expliquer la survie illogique du racisme ?

B. – Je te l’ai dit : ils se regardent dans la glace. Ils ont le nez trop gros, les oreilles décollées, le ventre tombant, le sexe insuffisant. Ils sont en manque de quelque chose. Ils sont dans le malheur d’être. Et le plus fort, c’est qu’ils ne veulent pas s’en débarrasser, ils vivent de ça. C’est une terrible infirmité, profonde et somme toute assez vulgaire.

C. – Pour toi, donc, le racisme n’est pas lié fondamentalement à la présence de l’autre. C’est bien plutôt une pathologie du Moi.

B. – Eso es !

C. – La question de la transmission, du relais d’une culture à travers des générations passantes, forcément éphémères, est d’autant plus délicate quand la tradition se transmet essentiellement sur le mode oral. Ne faudrait-il pas susciter au sein du monde gitan des hommes d’écrits, de témoignages, de sciences, capables de défendre la culture et les valeurs gitanes ?

B. – Détrompe-toi ! La transmission orale est une grande force, une force inimaginable. C’est le soleil dans notre cœur. Si l’on n’a pas ça, on n’est plus rien. C’est une grande force poétique, elle habite en nous.

C. – Ce que tu dis me rappelle la remarque d’un psychiatre juif, le docteur Fritsch, après la mort de papa : « Jeune homme, vous ne trouverez jamais dans les livres la lumière du regard de votre père. » Les livres permettent cependant une transmission maîtrisée, un enseignement, des témoignages, des commentaires, une mémoire active, créatrice. On peut s’y référer à tout moment. Le besoin d’intellectuels gitans ne se fait-il pas sentir, dans une époque où « l’identité » gitane a bien du mal à réussir une « assimilation créatrice » ?

B. – Il en faudrait, bien sûr, mais disons : est-ce qu’ils resteraient eux-mêmes ? Là est la question. Parce que quand la chose est écrite, elle reste. L’écriture reste. Chaque verset de la Bible est un diamant à mille facettes. Dans la transmission orale, il y a toutes les lumières, toutes les facettes, pas une sélection ! Poètes, gitans, calós ! Je ne sais pas comment ils vont conserver cette lumière… Je ne peux pas te le dire !

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C. – Je pense à la génération de Lorca, d’Alberti, de Bergamín qui, dans les années 20-30, a sauvegardé une part de la tradition flamenca, en organisant par exemple le concours de cante de Grenade. À cette occasion, beaucoup de choses intéressantes ont été écrites sur le cante jondo. Des coplas anciennes ou des genres musicaux en voie d’extinction ont été mis en sécurité, si j’ose dire, dans des livres. Penses-tu que l’écriture soit condamnée à ôter une sorte de virginité, de clarté, de lumière à la tradition orale, à la parole vivante des ancêtres ? Autrement dit, y a-t-il un risque de perversion ou de déclin du sens inhérent à la chose écrite, le risque par exemple de se perdre dans les subtilités et les délices de l’exégèse, dans les excès intellectuels de ce qu’autrefois on nomma, assez injustement à mon avis et je ne suis pas le seul, le pharisianisme ?

B. – Quand ils arrivèrent en Espagne, certains gitans savaient lire et écrire. Mais l’État espagnol décréta l’interdiction de l’écriture gitane. Moi-même, je suis allé à l’école jusqu’à quatorze ans. Je sais écrire, faire un chèque, mais, dans mon esprit, je vais beaucoup plus loin. Alors, est-ce qu’il le faudrait, est-ce qu’il faudrait des hommes d’écriture gitans ? Oui, il le faudrait, mais dans un monde meilleur ! Il faut rester secret pour l’instant. On ne peut pas sortir du secret. Le monde n’est pas assez bon !

C. – Je pense à la devise de Spinoza inscrite sur sa bague : Caute ! Tais-toi !

B. – C’est ça. Restons secrets, vivons cachés ! Un jour, le monde méritera une expression plus libre.

C. – Je repense aux guerres yougoslaves. Les grands oubliés de l’indignation internationale ont été ceux des communautés roms. Comment expliquer l’absence d’émotion publique sur la funeste destinée des tziganes ? Est-ce que l’on n’est digne d’être « parlés » par les autres que lorsque l’on a des représentants, des forces politiques et militaires, des aspirations nationales ? Le poète yougoslave Rajko Duric a écrit un poème sur l’histoire d’un petit garçon de deux ans, Goran Matkovic, qui, mort d’une grave maladie, n’a été porté en terre que six jours plus tard. Il fallut combattre pour avoir le droit de l’inhumer. Goran Matkovic était rom.

B. – C’est absurde, c’est le néant complet. Que l’Église fasse ça ! Comment peut-on refuser l’inhumation dans la terre-mère à un enfant afin que les vers aient raison de son corps ? Mais qu’est-ce que cette chrétienté ! Définis-moi le mot chrétien. C’est possible que des gens croient détenir la vérité en dissertant sur la Bible. Mais que ce soit un enfant de n’importe où, la raison d’être de Dieu est de le laisser reposer en paix dans la terre. Qui sont ces gens-là ? Ils font partie du néant ! Leur geste est incompréhensible. Au nom de quel droit ? Ou alors, il faut en revenir à la vieille histoire : Celui qui tient les rênes du Monde, c’est le Diable, l’esprit du Mal. Tu vois un petit enfant mort, n’importe quel petit enfant mort, tu tombes à genoux, non !

C. – Pour toi, Bruno, le Mal existe.

B. – Le Mal prédomine de plus en plus dans le monde. Heureusement qu’il y a encore des gens qui dialoguent ou qui écrivent !… D’où vient la haine ? Le Mal est là. Dans tout, il y a le Mal !

C. – Je pense à Demandjuk, cet Ukrainien de 23 ans, enrôlé par les nazis et chargé de surveiller un camp d’extermination à Treblinka. On le surnommait Ivan le Terrible. Il fendait le ventre des femmes enceintes avec un sabre, il perçait les fesses des jeunes filles avec une chignole, avant de les traîner vers les chambres à gaz. Quand on voit les ignominies de Demandjuk, on sent que le Mal existe, que la bête immonde est toujours féconde, comme le disait Brecht.

B. – Le Mal existe parce que l’être humain trouve le bonheur dans la complaisance du mal infligé. Demandjuk n’est qu’un être forcé. En se croyant heureux de faire le mal, il est lui-même un non-être poussé par des forces ennemies. Il vit dans les ténèbres du mal pour le mal. Pour le plaisir du mal, pour satisfaire l’être malfaisant du Diable, du Malin. Le Diable n’existe pas, mais Demandjuk ou d’autres le font exister. Tout compte fait, ce sont eux qui perdent. Ils perdent leurs vies, un jour comme chacun de nous. mais en plus ils restent des pauvres cons, des abrutis sanguinaires dans le jugement de l’Histoire.

C. – Les gitans sont de plus en plus exposés à la disparition des petits métiers. Pour s’en tirer, ont-ils d’autres choix que le RMI, la délinquance ou les deux ?

B. – La société française assiste aussi bien les gitans que les autres pauvres. De toute manière, il y a trop de pauvres, aujourd’hui. Pour ce qui est des gitans, on leur a enlevé la petite manne des poubelles avec les déchetteries. Certains gitans ramassaient jusqu’à 1 500 kg de ferraille. Soi-disant pour la propreté de l’environnement. Mais on ferme les décharges et on laisse les usines polluer et détruire la santé. Oui, il faut l’instruction occidentale. Je serais fier que mes enfants ou ceux de mon frère deviennent médecins ou professeurs. Mais tous ne le seront pas. Arrêtons de mentir ! Alors quand on tue les petits métiers, le cuivre, les batteries, quand on enlève ça, c’est comme si on enlevait le pain de la bouche des enfants : que peut faire le père ? Certains gitans font des conneries, c’est vrai, mais qu’on n’oublie pas la disparition des métiers traditionnels, la vannerie, le ramonage, la ferraille… De nos jours, il faut passer un brevet ou un bac pour démonter un gicleur de gaz. Les portes sont verrouillées. C’est désolant : un grand filet d’un côté et un petit poisson de l’autre ! J’aurais voulu comme musicien gagner ma vie avec la musique. Crois-moi, c’est autre chose que l’allocation de Rmiste.

C. – Pour toi, Bruno, quel est le prix de la liberté ?

B. – Je fais tout pour être libre et je le suis. Rien ne m’enlèvera la liberté. Mais si nous avons la liberté sans amour et l’amour sans liberté, nous n’arrivons à rien. Être libre, c’est avoir l’amour en soi. Personne ne peut « me » l’empêcher. On m’enferme, on me coupe la tête, je serai toujours libre. Le matin, mille choses m’oppressent, m’assaillent. C’est une souffrance de se lever avec tant de questions qui bourdonnent sous ton crâne. Mais il y a cette liberté venue du fond des âges. Alors qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ? On en sourit. Je ne pourrai jamais être sérieux un seul jour de ma vie. Impossible ! Est-ce qu’on se regarde dans une glace en bois ?

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C. – Quelqu’un s’avance, au milieu des autres et dit : voilà comment il faut vivre. Que nous rencontrions jamais, en un quelconque point de l’espace, un tel homme, est inimaginable, mais si d’aventure cela arrivait, nul doute que nous le tiendrions pour un énergumène, un cinglé ou plus sûrement un fanatique, convaincu que tous ceux qui ne suivent pas sa route sont des infidèles et des bons à rien. Alors que l’apostrophe de cet homme « Voilà comment il faut vivre » est absolument logique, car que cherchons-nous à transmettre par notre histoire, nos savoirs, nos expériences, nos cultures, sinon une forme de savoir-vivre, elle nous apparaît aussitôt démente par son caractère impératif et univoque. Est-ce que je peux néanmoins te poser cette question, sans être tout à fait cinglé ou illuminé : as-tu une règle de savoir-vivre ?

B. – Moi, je ne peux pas dire à quelqu’un : voilà, il faut vivre comme ça. Chacun se crée sa façon de vivre. D’ailleurs tu la crées d’abord dans ton esprit, par ton esprit. Et après tu deviens poète ou musicien ou médecin, mais pas par l’exemple. Il « faut vivre comme ça », je ne peux pas le dire ; même à moi je ne me l’impose pas ! Je laisse vivre l’esprit dans ma tête. Si tout le monde dit : on va vivre comme ça, on ne va plus s’entendre !

C. – C’est un paradoxe.

B. – Non, je vais employer une formule tirée de l’espagnol. Un pisse en haut, l’autre pisse en bas. Il faut déjà que je prépare mon esprit à la décision de faire quelque chose, d’aller dans telle direction. Comment règlerais-je la circulation de tous les esprits occupés à décider ou à faire quelque chose ?

C. – Dans ma jeunesse, on lisait un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, écrit par un écrivain belge Raoul Vaneigem, qui fit partie de l’Internationale situationniste. Ce traité avait beaucoup de succès. Il excitait l’appétit de vivre des jeunes révoltés de 68 contre toutes les aliénations et scléroses des institutions, de l’école aux églises. Aujourd’hui, il semble absurde d’écrire un traité de savoir-vivre, sinon à l’usage de ceux, à l’école hôtelière ou ailleurs, qui doivent apprendre les bonnes manières de table. Mais si l’on ne transmet pas d’une certaine manière un savoir-vivre au sens large, que transmet-on au juste ? T’es-tu dit un jour : je veux transmettre une part de ma culture gitane à mes enfants ?

B. – Non, je ne me suis jamais dit ça. Si eux veulent prendre une part de cette histoire, de cette vie, c’est à eux, mais je ne suis pas le propriétaire qui fait faire le tour de la maison. Ils voient ma façon de vivre ou d’être, l’amour que je leur porte, mais c’est à eux de prendre. Ils sont libres de prendre ou non. S’ils ne veulent pas, je ne les forcerai pas. Moi, je ne peux rien imposer.

C. – Tu veux dire que la transmission reste quelque chose d’éminemment subtil et incontrôlable. La fidélité à la parole du père, son interprétation décalée ou parfois son ignorance sont donc des choix libres, des options ouvertes ? Sans ouvrir le débat sur l’inné et l’acquis, ni sur l’énorme fardeau de l’inconscient dans la construction de l’identité de chacun, cette liberté peut sembler difficile, très difficile.

B. – Difficile, mais il n’y a pas d’autre choix.

C. – Donc pas de savoir-vivre ?

B. – Le savoir-vivre ? Mais on ne peut pas faire comme Madame de Tartapion disant : voilà, la cuillère, il faut la mettre de ce côté, la fourchette de l’autre. Déjà dire « bon appétit » à quelqu’un, cela ne se dit pas mais on le dit quand même.

C. – Pourquoi ?

B. – (rires) Comment veux-tu dire bon appétit à quelqu’un ? Il y a quelque chose de malsain dans cette formule courtoise. Comment dire bon appétit à quelqu’un qui va se remplir la panse alors que tu ne peux pas manger ou bien encore à quelqu’un qui est trop malade pour ouvrir la bouche ?

Je suis un gitanico. Je vais parler un peu des miens. Quand une table est dressée, à qui que ce soit qui se trouve à côté, on ne dit pas bon appétit, on dit : tu viens manger avec nous ; de suite. Un vrai caló, il dit ça.
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C. – Parlons de tout autre chose ! Bruno, comment imagines-tu le bien commun en Europe ? Qu’est-ce qu’aujourd’hui ce bien commun ? Ce qui peut être mis à table en commun, comme on partage un repas ou une chambre, ce que l’on pourrait nommer une camaraderie européenne, au sens où nous dormons tous sous la même voûte céleste. Ces mots de Philip Roth à la fin de son roman J’ai épousé un communiste sont magnifiques : « On voit l’inconcevable : l’absence d’antagonisme, spectacle colossal. On voit de ses propres yeux le vaste cerveau du temps, galaxie de feu qu’aucune main humaine jamais n’alluma. On ne saurait se passer des étoiles. »

B. – Pour moi, c’est très complexe. D’une part, et je m’excuse de parler comme ça, je n’y crois pas. On ne peut déjà pas s’entendre en France, dans une petite nation. Quand on voit un Africain, il reste Africain, quand on voit un Pakistanais, il reste Pakistanais, quand on voit un gitan, il reste un gitan.  Comment veux-tu faire ? Tu es déjà perdu dans une petite base comme la France. Alors comment faire pour l’Europe entière ? Ma vision fait défaut. Je ne le vois pas, je ne vois pas l’Europe à travers les nations. Je dévie un peu. Je prends l’exemple de la Roumanie. Quand on voit tous ces jeunes gitans ou non-gitans qui viennent chez nous, on les rapatrie, on leur paie l’avion pour regagner leur pays : on les renvoie chez eux parce qu’ils ne sont pas productifs. Alors, d’un coup de baguette magique, ils vont tout changer, ils vont apprendre à ces gens-là à vivre autrement ? Je ne peux pas croire en une Europe qui renvoie chez eux ces gens, qui les renvoie à l’intérieur d’elle-même, en son sein, comme un reste de trop.

 

C. – Bien sûr, la tentation de placarder sur les papiers d’identité : « en surnombre dans l’économie nationale » se fait à nouveau entendre comme au temps de Vichy. Mais à la différence du régime pétainiste qui prenait les métèques en otage de sa révolution nationale, il semble que ce soit toute la société qui se moque généralement du sort des roms, pas simplement un État ou une assemblée d’États comme l’Union européenne. La maison commune européenne manque sans doute de chaleur, de générosité. Elle cherche des émigrants convenables et utiles à son développement économique, mais un pas a été fait grâce à elle dans l’accueil de l’étranger. Et c’est du reste la remontrance d’une commissaire européenne, Viviane Reding, contre la discrimination des roms en France, qui a rendu la honte encore plus honteuse en livrant les « rafles » de MM. Hortefeux et Besson à la publicité.

B. – Oui, cela existe, mais on ne peut pas tous accéder à cette maison commune. Je veux dire que si tu es un pauvre Africain, comme ces Noirs qui parcourent les plages avec leur arsenal de breloques, tu resteras un pauvre Africain… Alors, la voûte étoilée, tu peux la posséder parce qu’elle est donnée par Dieu mais pas par l’être humain. La bannière étoilée ou le drapeau des douze étoiles sur fond bleu de l’UE sont d’une autre nature. Il y aura de la camaraderie quand on ne mettra plus de barrières. Mais ce n’est pas aujourd’hui qu’on va créer une Loi libre.

C. – Ce n’est pas toujours l’esprit des lois que d’abattre les barrières ou d’augmenter les libertés !

B. – Oui, mais ces textes ne servent à rien, sinon à augmenter le nombre des barrières. Quand on laissera enfin au petit Africain, au petit Roumain, au petit gitan la liberté de penser, aux pauvres en général, alors quelque chose émergera. Mais c’est trop demander. C’est là que ça se joue. La camaraderie humaine existe déjà, mais on ne peut pas y accéder.

C. – On ne peut pas y accéder ! Peut-être parce que l’euro est plus important que les œuvres de l’art et de l’esprit. Où que l’on se déplace en Europe, sourd la même complainte : « Avant l’euro, au temps de la lire, de la peseta ou du franc, on y arrivait encore. Maintenant on ne joint plus les deux bouts. » On parle peu de Cervantès, de Goethe, de Rabelais, de Tolstoï ou de Shakespeare. On croit à tort que la création des instituts portant le nom glorieux de ces génies littéraires suffit à créer une atmosphère cosmopolite européenne. Rien n’est moins vrai. Le bien commun reste une illusion, un rêve inaccessible. Derrida l’avait pressenti en appelant à une hospitalité européenne inconditionnelle, c’est-à-dire à une philosophie de l’accueil des étrangers qui remodèle en profondeur l’hôte…

B. – Mais cette hospitalité est rien moins qu’évidente. C’est impossible. Comment veux-tu qu’on ouvre les frontières et qu’on fasse rentrer en Europe toutes les populations en mal de quelque chose ? Comment peut-on faire ? C’est plus facile d’organiser la prospérité des plus riches que de créer une hospitalité sans conditions et qui n’est pas immédiatement payée de retour.

C. – Est-ce que, selon toi, le fascisme reste pensable dans une communauté européenne, dans un assemblage hétéroclite de vingt-cinq ou trente nations ? Ou penses-tu que l’Europe n’est pas en soi un paravent contre les fascismes et qu’elle peut aussi les façonner, les provoquer ?

B. – Cela s’est déjà vu. Dans les années trente, on a déjà tenté de faire l’Europe et ce fut un champ de ruines. C’est un peu flou, ce que je dis, sans doute ne s’agissait-il pas alors de faire une Europe démocratique, on la voulait communiste ou fasciste. Mais je ne peux pas croire que tout d’un coup on va créer une osmose, une harmonie des nations, que l’on va ôter tout le mauvais de l’histoire de chacun et qu’on ne va laisser que le bon. C’est mon point de vue, mais je préfère évidemment me tromper. À part si Dieu décide de descendre sur terre et de calmer les esprits. Mais là, ce ne sera pas qu’en Europe…

C. – Je voudrais enchaîner sur les quiproquos et les malentendus que suscite de nos jours toute « vocation » à la séparation. D’un point de vue anthropologique, personne ne s’étonne de certains rituels mystérieux d’initiation à l’âge adulte dans de nombreuses cultures « exotiques ». Venant d’un Indien Haida ou d’un sorcier dogon, la relation avec l’invisible ne choque pas. C’est une sorte de chamanisme amusant et pittoresque. En revanche, le souci de maintenir des temps et des espaces sacrés au cœur de nos villes modernes provoque l’incrédulité, la méfiance ou la colère. Par exemple, on soupçonne les Juifs pieux de vouloir couper le cordon ombilical avec le reste de la famille humaine. Et bien sûr, comme l’amalgame est la loi du genre, c’est tout le judaïsme que certains, de plus en plus nombreux, suspectent d’apartheid avec l’humanité. La vocation à se mettre à part n’est pas imposée aux Juifs de l’extérieur, mais bien par la logique ségrégative de leur Loi. Comme on ne sait toujours pas bien définir ce qu’est l’être juif, ni pourquoi les nazis ont voulu exterminer tout le peuple confusément identifié par ce vocable, on tend une oreille en direction de ceux qui évoquent la volonté des Juifs de se mettre à part eux-mêmes, d’ériger volontairement des ghettos et des murailles avec les autres humains ou, comme le fait Israël en Palestine, de dresser un mur de séparation.

Bruno, comment réagir à ce soupçon et à cette colère ? Je sais que les gitans aussi, par leurs coutumes ou leur mode de vie, sont réputés faire bande à part. On les accuse de se penser comme une population prioritaire, de refuser souvent l’exogamie ou le métissage, de régler leurs affaires en dehors de la Loi commune, en un mot, d’être des autistes culturels fièrement inassimilables ! Qu’en penses-tu ?

B. – Au niveau gitan, caló, ce n’est pas « de maintenant ». De nos jours, on te le fait comprendre, avant on le taillait dans l’évidence. Le racisme n’existe scientifiquement et parfois politiquement plus, mais il persiste, aussi bien celui des payos envers les gitans que celui des gitans contre les autres. Mais disons, et c’est difficile à expliquer…

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C. – Oui, bien sûr, mais je parle de ce sentiment partagé par un nombre croissant de gens, que certains groupes humains ont reçu en héritage une volonté délibérée de s’affranchir de la loi commune… Cela nous paraît évidemment absurde, mais cela se dit.

B. – Mais précisément, si l’on veut créer un monde habitable, il faut accorder la liberté à ces Juifs pieux de régir leur rapport à la pureté et à la sainteté comme ils l’entendent. Tout comme aux gitans qui perpétuent certaines traditions. Quel mal font-ils au milieu de ce vaste monde ? Ni les uns ni les autres ne veulent devenir la majorité, que je sache. Je reviens à Hitler, à cet homme malfaisant entre tous. Au nom de l’Église, de l’Europe, de la race, lui et ses alliés ont fait tuer des millions d’êtres. Alors oui, ceux-là, essayons de les mettre à part, de les distinguer pour prévenir leurs crimes.

Mais les quatre juifs ou les quatre gitans qui veulent vivre coupés, circoncis du monde d’une certaine manière, qu’on leur foute la paix. Le monde n’est pas très juste et on peut se demander qui a ici raison, qui se rapproche de la justice ?

Nous, les calós, nous avons perdu notre langue maternelle. Nous parlons une langue métissée mais nous venons du même berceau et ce berceau, c’est le respect de l’être humain. Si je ne respecte pas ces poignées de juifs qui « sont dans la divinité », qui devrais-je respecter ? Je ne vais pas m’incliner devant Hitler !

C. – Quel peuple serait-il autosuffisant au point de se défausser de l’humanité comme on le fait d’une mauvaise pioche aux cartes ou à l’inverse quel peuple serait-il digne d’une haine si démesurée et si constante que seul son sacrifice apaiserait l’humanité entière ? Vue de l’espace, la sphère terrestre est le bien commun à l’humanité. Il n’y a pas des podes et des antipodes ! Les images extraordinaires de la terre saisies par les astronautes ne créent-elles pas le devoir d’œuvrer de concert, ne façonnent-elles pas une responsabilité commune ?

Pourtant, Babel reste la métaphore cruelle de notre époque. Les gens de la génération de Nemrod bâtissent une tour immense, vertigineuse, une ziggourat qui touche Dieu. On sait que Dieu va défaire la tentation de la tour unique et qu’Il va éparpiller, disperser les peuples et les langues. Les hommes ne se comprendront plus immédiatement. Ils auront besoin de traducteurs, de passeurs, d’hommes de paroles multiples, d’interprètes. C’est du reste cette longue histoire des interprètes que Karl Marx veut clore sur un ton prophétique : les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter le monde, il s’agit de le transformer. Le communisme connaîtra pourtant une fin semblable à celle de la ziggourat babélienne. Aujourd’hui même, nous disposons d’une colossale force de frappe technologique, nous avons les leviers, les calculs, les outils pour édifier un monde habitable par tous, mais nous semons les injustices et les guerres, la misère et l’esclavage.

B. – La façon dont je vois les choses est la suivante. D’abord pour la tour de Babel, dès que tu veux monter trop haut, il y a une marche invisible et tu tombes. C’est ce que l’on a fait entendre à Babel.

L’être humain aime croire détenir la vérité et les gitans par la Bible croient maintenant tout détenir, tout enserrer ; au nom de Jésus, les prédicateurs veulent capter tous les jeunes, mais au lieu de leur imposer cette identité-là : « moi, je crois en Jésus », ils feraient mieux de prendre les enfants et de les amener à l’école pour qu’ils apprennent mieux la Bible, hélas ils ne le font pas… Dieu n’a pas besoin de nous pour faire comprendre à l’être humain qu’il est sa création, et que si tu veux créer quelque chose avec un autre être humain, il faut préalablement lui serrer la main et boire un coup ensemble, comme deux créations également différentes, en oubliant ton identité, en oubliant l’identité de l’un et de l’autre. Même avec la guitare, je joue un moment, je crée le Niño, je touche un certain univers, mais après je suis un homme comme les autres.

C. – Peut-être une partie de la solution réside-t-elle dans l’occultation de l’identité, à l’instar d’Ulysse qui dissimule son nom à Polyphème le cyclope, en jouant sur la proximité de son nom et de « personne ». De toute façon, l’identité (je parle de celle qui lie, attache l’individu et d’une certaine manière le borne dans l’infini de l’être) ne se régénère pas en répétant toujours les mêmes choses.

B. – Par l’identité, on court le risque de se répéter et à force de se répéter, on crée des automatismes de machines. Il faut savoir garder quelque chose à soi, faire une poésie de ce don, de cet héritage, mais après tu vas serrer la main et c’est fini… Qu’est-ce que ça veut dire, je suis ceci ou cela ? C’est en raison de la prétention à être ceci ou cela que la tour de Babel a cassé. Elle avait déjà cassé dans les prémices de sa construction, avant la chiquenaude céleste. L’identité, il faut savoir la laisser dormir aussi. Prenons la Torah. S’il n’y avait pas eu la Torah, il n’y aurait pas eu la Bible et il n’y aurait pas eu l’Homme, en tout cas pas l’Homme qui nous inspire un certain idéal d’humanité. Cela veut dire que Dieu s’est servi des Juifs pour faire circuler sa parole mais cela n’implique pas que Dieu soit à eux. Maintenant, il y a des jeunes gitans qui ne savent ni lire ni écrire et qui prennent la Bible et essaient de la lire. Pourquoi ? Si on savait lire, on ne ferait pas de guerres ? On se serrerait la main, en se reconnaissant comme des lecteurs semblables ? Mais chacun croit posséder quelque chose en plus ou en mieux. Regarde aujourd’hui : on tue au nom de Dieu, mais ce n’est pas ça du tout. S’Il descend un jour, Il va leur faire comprendre l’abus de Son nom ! Mais il est à craindre qu’Il ne se décide trop tard.

C. – Kafka pensait que le messie ne viendrait pas à la fin des temps, qu’il viendrait le lendemain. Mais ce que tu veux dire, si je comprends bien, c’est que l’identité qui te porte, « qui mérite qu’on médite sur elle », c’est l’identité non exhibée. Quand tu es un peu assuré de ce que tu as reçu, il n’est pas besoin de le claironner partout ou d’en faire un slogan. Un bon médecin n’a pas besoin de déclarer « Ici, je guéris » pour exercer son art. En tout cas, nul ne peut afficher une déclaration de compétence en dispense de tout savoir-faire réel, et de la plus élémentaire confrontation aux faits. L’homme de quelque part (nous venons bien tous de quelque part, d’une terre, d’une mémoire, d’un peuple, d’une tradition ou d’une langue) sent la nécessité d’avancer caché, non pas par un culte de la ruse ou de la dissimulation mais par le besoin existentiel d’éviter le résumé, l’enquête sommaire, l’identification réductrice. Plus profondes sont nos racines, plus loin vont-elles chercher dans les entrailles de la terre l’humus nécessaire à la vie et plus il importe de ne pas les rappeler à chaque entame de phrase…

L’identité est un port où l’on s’amarre mais, la plupart du temps, nous larguons les amarres et naviguons en haute mer. Peut-être peut-on risquer un parallèle entre cette notion d’amarrage et celle de grand large. L’inouï est ce que l’on n’a pas l’habitude de vivre ou d’entendre, c’est une forme d’irruption de l’inattendu dans l’habituel, dans la stabilité. Imre Kertész, à partir de sa propre expérience dans le Budapest des années 50, dit une chose étrange : « Le sérieux est fondamentalement lié à la stabilité. » Alors que l’univers communiste prend peu à peu possession des esprits, soumet chacun à une sorte d’autocritique fébrile et maladive, Kertesz songe au lien entre le sérieux et la stabilité. Il est vrai que la catastrophe, c’est ainsi que l’écrivain bulgare nomme le régime naissant, a pour but de liquider les strates innombrables du passé et de la mémoire, de forger un citoyen nouveau. Le sérieux se nourrit de la stabilité, de la répétition ou de la continuité du monde dans lequel nous vivons. Autrefois, on sacrifiait des hommes au soleil, de peur qu’il ne se lève plus, mais ces sacrifices n’ont pas résisté aux découvertes astronomiques. Le sérieux a échappé aux mains des prêtres et s’est logé dans la tête des astronomes pour le bien de tous.

Mais, en ce qui concerne la vie des hommes, comment penser le lien entre le sérieux et la stabilité ?

B. – … et le grand large, aussi. Tout est là demain. Si nous tenons le passé en laisse, le grand large nous submergera et si nous oublions les ports, l’humanité fera naufrage…

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C. – Toi qui appartiens à un vieux peuple de nomades, enfin de gens qui ont connu les pérégrinations, traversé et parcouru beaucoup de routes et croisé d’embranchements, que penses-tu du propos de Franz Rosenzweig qui qualifiait les Juifs de sans-patrie du temps ! Les sans-patrie de l’espace (les gitans) et les sans-patrie du temps se rejoignent-ils quelque part ?

B. – Ils se rejoignent sur l’espace-temps (rires). C’est vrai que le caló caló est apatride dans l’espace si l’on regarde bien. Je n’aime pas les frontières. La terre fait partie de l’espace. Si tu commences par mettre des barbelés pour aller quelque part, tu éteins l’espace pour borner la terre. Alors, au lieu de mettre des barbelés pour éviter la fuite des moutons, qu’ils nous mettent quelque chose de joli, qui ne fasse pas mal, qui plaise à l’humain. Comment aimer les barbelés qui font mal, inutilement mal ? Oui, le gitan est résolument apatride.

C. – Cela ne t’empêche pas de penser que les lois du pays où tu vis sont tes lois, que les autorités de l’État sont tes autorités, que le président de la République est aussi ton président.

B. – Je reconnais que la France est mon pays. Mais ce n’est pas mon seul pays. Aussi bien l’Espagne peut être mon pays. La France est le pays où je vis actuellement. Je respecte le drapeau français qui est un peu le mien aussi, je suis né ici, mais être apatride, cela veut dire que toutes les nations sont à moi. Cela veut dire que même si on me rejette, je peux mettre les pieds par l’esprit n’importe où. Comme je te l’ai dit tout à l’heure, il vaudrait mieux qu’on fasse des enclos avec autre chose que des barbelés, comme ça les vaches nous regarderaient passer et nous chanteraient une chanson… Quand on met des barbelés, ça représente l’esprit de l’homme qui a mis ces barbelés-là, pas seulement du fil de fer torsadé. Le monde est fait pour les nomades. Mais les nomades, qu’est-ce que cela veut dire ? Quand je vois des jeunes Français d’aujourd’hui qui s’en vont étudier ou travailler à l’étranger, en Amérique ou au Japon, comment les appelle-t-on, ces gens-là ? Ce ne sont pas des nomades ? Alors que sont-ils ?

C. – Hermann Cohen, un philosophe juif allemand de la fin du xixe siècle a dit : « C’est une nouvelle fois ce que les Sages ont voulu signifier en logeant au cœur de l’énumération des pires détresses de la vie dont on implore d’être délivré le jour de la réconciliation “la haine sans raison” : cette haine gratuite de l’homme qui vient en première place dans le mal d’être homme dont nous souffrons. »

Comment mesurer ou approcher ce mal d’être homme dont nous souffrons ? Ce mal d’être homme qui est beaucoup plus profond et effrayant que la notion de haine de soi, et dont on implore d’être délivré le jour du Grand Pardon…

B. – Riches, pauvres, laids ou beaux, vous passerez devant Moi. Mais on ne sait pas si Dieu pardonne. Devant Moi, vous passerez. Après, on ignore tout de sa décision. On pense souvent à Dieu comme miséricorde. Il est aussi colère, rigueur.

C. – Car en jugeant sa créature, Dieu se juge lui-même un peu et s’interdit de la sorte toute forme de satisfaction.

B. – Oui. On ne sait pas s’Il pardonne. Ce n’est pas écrit. On ne nous a pas donné la définition. On passe devant Lui.

C. – Ne trouve-t-on pas dans ces bouffées de haine sans raison les germes d’une violence désespérée contre la condition humaine ? Si un homme endure jusqu’à l’obsession le caractère grotesque et pitoyable de toute existence humaine, l’autre homme, l’étranger, le différent, devient haïssable précisément parce qu’il est une image à peine déformée, à peine dissemblable de lui-même ?

La haine sans raison est bien plus que la haine de soi. C’est la haine de la condition humaine, c’est-à-dire d’une condition qui nous fait naître et mourir d’une manière arbitraire, et par laquelle nous mesurons et faisons l’expérience de nos limites. Notre vie est trop courte pour fabriquer une réelle sagesse, pour explorer les voies de l’amour que nous ressentons mais laissons en chantier et probablement pour acquérir des connaissances assez solides afin de devenir des hommes justes et équilibrés dans nos choix ou nos techniques.

La plupart des hommes modernes répondent à cette angoisse sans « Kippour », sans le secours magnanime de Dieu, mais par un chant d’optimisme. On va améliorer la condition humaine, la parfaire. On va trouver des réponses circonstanciées aux différents manques de l’homme, à la stérilité, à l’impuissance, à la maladie, à la faim, aux catastrophes naturelles avec nos drogues et nos technologies. Cette espérance scientifique suffit-elle ?

B. – Les temps actuels me semblent te répondre. Nos progrès créent aussi des désastres. Le climat, par exemple, a perdu la boule. En revenant à la haine dont tu parles, cette haine sans raison, moi, je ne peux pas avoir une haine sans raison. Je ne peux pas comprendre la haine. Pourquoi ? Je parle pour moi et aussi pour des milliers qui me ressemblent, je ne peux pas éprouver de la haine, même pour les monstres.

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C. – Albert Cohen parlait de tendresse de pitié vis-à-vis d’un Laval croupissant dans son cachot.

B. – Si on tue ma fille, sur le champ, je vais avoir la haine, une haine énorme, mais si l’on me laisse le temps de réfléchir, la haine disparaît. C’est à toi, l’être humain, à faire la part des choses. La haine dans ma façon de vivre ne peut pas exister, peut-être parce que j’admets toutes les limites de l’homme. Je ne vais pas en vouloir à la femme avec qui je couche parce que je dois prendre du Viagra.

Non, je ne pourrais pas vivre de la sorte. Comment compenserions-nous la masse de haine de tous ceux qui nous en veulent sans raison ?

C. – Mais quand Hermann Cohen nous parle d’être délivrés de cette haine sans raison, il s’agit bien d’une haine sans objectif, sans but, sans intérêt. Une haine qui ne connaît pas sa cible. L’être humain, précisément comme tu le disais, n’arrive plus à faire la part des choses. Et il se met à ressentir chez le voisin, le frère ou l’étranger, la grimace de ce qu’il est. Mais tu as sans doute raison, la haine se fonde aussitôt après le sentiment de la grimace. Le seul fait de ne pas admettre sa vanité, sa finitude, crée déjà une haine ciblée, une haine tournée vers un but. Pourtant, comme le dit Bloom dans l’Ulysse de Joyce : « Personne n’est quelque chose. » C’est une sainte évidence que l’on fuit.

B. – Je reviens à cette prière formulée à Dieu de nous retirer la haine. Je vais le dire autrement. Si, déjà, je fais le premier pas, je travaille à retirer de moi cette haine, c’est plus juste vis-à-vis de Dieu. Dieu n’a pas besoin de toi ce jour-là. Ce jour-là, c’est toi qui es le demandeur, c’est à toi de faire ce retrait, c’est à toi de te débarrasser de la haine. Oui, sans doute faut-il demander à Dieu, mais aussi à ton voisin, à ton semblable, essayer de discuter avec lui, de parler. Sans dialogue avec quelqu’un, comment trouver la souche, ce qui va mal en toi ? Parce que si tu te renfermes en toi, et que tu en arrives à douter de la raison d’être des fleurs, si tout est négatif, Dieu n’y peut plus rien. Il n’a pas créé l’homme comme être négatif, mais comme un être en tension. C’est la limite de son aide.

Moi, quand je n’aime pas quelqu’un, je ne vais pas le rejeter, je vais l’éviter. Cela suffit la plupart du temps. Alors, la haine, il faut apprendre à la gérer, à la tenir à distance.

C. – C’est vrai qu’il faut tourner nos esprits vers la lumière et la beauté comme les tournesols s’inclinent vers le soleil. Mais, parfois, le cloaque nous submerge, et on oublie la simple beauté des choses, on perd le fil de l’univers, de cette infinie et mélodieuse pulsation de l’Être.

B. – Et la haine surgit de l’inconnu, du tréfonds des entrailles et elle fait commettre à l’homme le crime. L’homme devient la Bête. Pas un chien, pas un loup, non la Bête.

C. – Dans Les Deux Morts de ma grand-mère, Amos Oz dit : « Ils croyaient que tous les gens n’avaient pas été créés égaux, mais que tous avaient également le droit d’être différents. »

On connaît les excès de l’égalitarisme : dans sa version biblique, c’est la ville de Sodome qui détient la palme avec son obsession de l’égalité des uns et des autres au point d’élever la ressemblance, l’indistinction et donc la confusion sexuelle à une règle centrale de la Cité. Un midrash inspiré par le mythe grec de Procuste raconte qu’à Sodome, on raccourcissait les jambes des grands et on étirait celle des plus petits afin qu’aucune tête ne dépasse. Dans un autre ordre d’idées, plus polémique, plus politique, Chateaubriand a parlé de la passion des Français pour l’égalité : « Les Français sont dogmatiquement amoureux du niveau. Ils n’aiment pas la liberté, l’égalité seule est leur idole. Or l’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes. »

Sommes-nous proches de la vision d’Amos Oz sur le droit égal à la différence des hommes ou sommes-nous plus concernés par le jugement de Chateaubriand sur notre passion du niveau ?

B. – Où commence-t-elle et où finit-elle, l’égalité ? Moi, je ne peux pas être ton égal. En tant que petit musicien flamenco, je ne peux pas être l’égal de Paco de Lucia. Paco de Lucia est un guitariste reconnu, célèbre. Alors qu’est-ce que ça veut dire : égalité ? L’égalité face à la maladie ou à tout autre chose, l’égalité n’existe pas. Égal à quoi ? Pas même à toi ! Tu n’es jamais égal à toi-même. Alors comment imaginer étendre l’égalité à tous, autrement qu’en coupant les têtes ?

C. – On n’est déjà pas égal à soi-même. Tu as raison de le dire. D’un instant à l’autre, notre humeur, notre attention varient. Nous sommes disposés à aimer, nous tournons notre humeur vers ce sentiment, nous le laissons nous habiter, nous modeler. Mais au départ, c’est bien à partir d’une humeur, d’une disposition d’esprit que l’amour s’éveille. Bien souvent, notre humeur irritée laisse surgir des pensées moins fraîches.

B. – Et on passe souvent plus de jours à être mal qu’à être bien.

C. – Alors l’égalité, c’est peut-être l’idée qu’une société doit créer d’égales conditions de réussite, ce que l’on nomme, d’une manière assez drôle et ingénue, l’égalité des chances.

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B. – Mais quelle égalité des chances ?

C. – Commençons peut-être par écrêter les écarts vertigineux des revenus ! Peut-on parler d’égalité des chances, si nous ne faisons pas partie d’une planète économique commune ? Ce n’est pas aujourd’hui le cas.

Des patrons qui ont mis en péril leurs entreprises partent avec des indemnités pharaoniques et on licencie les salariés d’un groupe en bonne santé pour flatter le ventre des actionnaires. Font-ils partie d’une société commune ? L’égalité, valeur cardinale des droits de l’homme, n’a aucun sens aux yeux des Crésus et des mendiants. C’est un peu comme des domaines ou des ensembles mathématiques sans espace d’intersection. Et chaque fois qu’une valeur s’éloigne du réel, elle gagne un « isme ».

La passion du niveau, l’égalitarisme, n’est jamais aussi forte que lorsque les conditions sociales et économiques de l’égalité réelle reculent. L’égalité introuvable devient le terreau de la jalousie et du soupçon. C’est peut-être en ce sens qu’il faut comprendre l’avertissement de Chateaubriand sur la parenté insoupçonnée entre l’égalité et le despotisme.

B. – C’est une jalousie qui ne s’arrête jamais, c’est une escalade et aussi une descente aux enfers, si on veut bien le regarder… Tu vois un homme qui travaille dans une gravière et l’autre qui est ébéniste. Pourquoi dire qu’ils sont égaux ? Ils ne peuvent pas être égaux. C’est impossible, mais on va dire que l’un a travaillé à l’école, l’autre non. Foutaise. Peut-être l’un a-t-il eu des parents qui l’ont poussé à s’instruire, l’autre peut-être pas, l’un a eu une maladie au mauvais moment ou un chagrin… Il en résulte toujours une inégalité. Ce qui importe est d’être libre par rapport à soi-même. Le reste suit.

Or, l’être humain n’est pas libre. Il va décider d’aller écouter un morceau de musique, par exemple Mozart, parce que c’est bien d’aller écouter du Mozart, mais ce n’est pas forcément parce que l’homme en a envie. Cela fait bien de se mettre un costard et d’aller écouter un grand compositeur. Et ce phénomène vaut pour les petites classes sociales. Il y en a beaucoup qui vont écouter du flamenco ou du jazz, mais ce n’est pas parce qu’ils en ont envie, c’est parce que c’est comme ça… les autres y sont, pourquoi pas moi ?

C. – Il faut y être.

B. – Il faut y être, il faut écouter. C’est le triomphe des festivals. Moi, je reste libre de moi-même et des jours de ma passion pour la musique.
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C. – Je vais te lire les fragments d’un poème de Jacob Glatstein (1896-1971), écrivain yiddish originaire de Lublin et qui émigra en Amérique, en 1914. Après un voyage dans son pays natal en 1938 et surtout après la Shoah, son amertume fut immense :

Bonne nuit, vaste monde,

Monde géant, monde puant.

Allemand porcin, polak exécrable

Vieux pays voleur de beuverie et de mangeaille

Loqueteuse démocratie avec tes froides

Compresses de sympathie !

Bonne nuit, monde insolent, monde électrique,

Je retourne à ma lampe, à la cité des ombres.

 

Le monde s’enfonce dans le cauchemar, l’inhumanité, les ténèbres et le poète dit au monde bonne nuit comme on le dit à l’enfant angoissé par le noir.

À tous les vaincus et affligés d’un temps de destruction et de néant, loqueteuse démocratie, tu n’as donc qu’à offrir des compresses froides, lointaines, sèches. Démocratie sans élan humain, que vient alors faire ta sympathie ? Que pèse-t-elle ? Ce poème est sans espoir puisqu’il se clôt par le retour au ghetto : je reviens au ghetto. Le ghetto ou le vaste monde puant ? Sommes-nous sortis de cette terrible alternative ?

B. – Je ne crois pas. On n’en est pas sortis. Quand les gens voient Auschwitz, alors ils se disent : Ah oui, c’est vrai, il y a eu ça !… Mais au fond de leur cœur, ils savent ce qui s’est passé. Ils ont compris ce qui s’est passé. Mais pourquoi tous ces êtres sont morts ? Est-ce qu’ils le savent ? Chaque être humain depuis Auschwitz, qui a entendu le nom d’Auschwitz, devrait se tourner vers son voisin, qu’il soit juif, gitan ou n’importe qui d’autre et lui dire je t’aime. Le jour où je verrai cette étreinte gratuite, je pourrai croire que le monde a changé, qu’une leçon a été enfin retenue. Mais ce que dit cet homme, on n’en est pas sortis ; on est dans le monde puant, on est dans cette poésie-là.

C. – Mais c’est une poésie terrible, parce quand même, après avoir dit bonne nuit au vaste monde puant et électrique… je reviens au ghetto avec ma petite chandelle et mes livres à étudier. Je retourne à la cité des ombres. Bonne nuit, vaste monde. Comme si le monde électrique, qui ne cesse d’éclairer à toute heure la nuit, de communiquer, de répandre sans relâche des ondes entre les lointains (hommes, machines, pays), ce monde interconnecté était en substance un monde en train de dormir. Et qu’au fond, malgré un bruit de fond continu, on assistait au sommeil du monde.

B. – Le sommeil électrique. Oui, il a raison. Car avec tout ça, ils ne voient pas le soleil qui brille. Or le soleil brille pour tout le monde. Alors qu’avec le monde électrique, la lumière se cache pour beaucoup. On dit : le web, c’est magnifique. Je trouve qu’il est plutôt « terrifique ».

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C. – Alors tu es prêt à retourner à la petite clarté de la bougie ou de la lampe ?

B. – Aux cordes de ma guitare ! Mais je vais rajouter quelque chose de personnel. Tu sais que l’on m’a retiré mes enfants. Que j’aie raison ou tort, je ne vais pas le revendiquer, parce que le gitan que je suis laisse son passé enterré. Il ne vit pas avec le passé. Je ne peux pas vivre avec le passé. Car si tu vis tout le temps avec le passé, l’avenir, comment le vois-tu ? Tu le vois morose. Ce qui s’est passé en Espagne avec mes ancêtres, quand ils étaient en Andalousie, on les persécutait, pendant quatre ou cinq cents ans, ça a été ça. Du côté de ma défunte mère qui est Etcheverria, dans la Navarre, on les forçait à prendre ce nom ou on les zigouillait. Que je revendique, que je Ce n’est pas maintenant que moi, je vais revendiquer leur histoire… À quoi ça va servir ? Tous ces morts, ma revendication ne leur apporte rien ! m’insurge contre la discrimination, mais qui me dit que dans dix ans ou plus, on ne va pas remettre ça ? Alors il faut enterrer le passé et vivre avec le présent. Parce que l’avenir, on ne sait pas. C’est comme les tziganes qui ont été éliminés, souvent parce qu’ils n’avaient pas de papiers, ils ont été considérés comme rien du tout. Mais qu’est-ce que tu veux qu’ils demandent ? On ne va pas les faire revenir, malheureusement.

C. – Peut-on éliminer la mémoire…

B. – Bien sûr qu’il faut une mémoire, c’est-à-dire un passé ! Mais cela ne suffit pas, la preuve pour moi, c’est que dans le présent, je sens la montée du fascisme, un air, une atmosphère de fascisme. Et beaucoup de monde y tombe. Même les gitans sont tombés dans le piège. Alors qu’ils sont au mieux des paysousses, ou qu’ils se comportent comme tels, avec les parties de chasse, les boules et les bitures, une certaine forme de rapacité, de goût de l’argent, du bas de laine… qui noie leurs esprits. Moi, je suis peut-être un musicien inconnu, mais je reste un gitanico.

C. – Tu parles de discrimination inexpugnable ?

B. – Ce que j’entends de nos jours, c’est : « Mais vous ne travaillez pas, qu’est-ce que vous faites ? Mais qu’est-ce qu’il fera celui-là, demain ? » Voilà ce que j’entends, chaque jour. Un soir, j’avais donné un concert gratuit à la basilique de Saint-Gaudens pour l’aide au Burkina Faso, et naturellement des amis m’avaient invité le soir à partager le repas. L’une des convives a dit : « qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? » Évidemment, elle n’a pas dit ça exactement dans ces termes mais cela revenait au même : elle se posait la question de la légitimité de ma présence. Ils sont minoritaires, les gens capables de t’aimer, non pas même de t’aimer, de te rendre simplement justice, la justice comme elle doit être, c’est-à-dire un respect simple. Tu n’imagines pas ce que c’est d’aller remplir des papiers. Je le vois et je le sens. Je ne le supporte plus. Il s’agit d’un fascisme plus cruel qu’avant, plus insidieux, plus souverain. Même le non au référendum, et tu sais que j’ai voté non, fut malheureusement un vote majoritairement fasciste.

C. – Au temps de l’Espagne miséreuse et sombre des années 20, quand García Lorca s’occupait avec Alberti, Manuel de Falla, et d’autres de faire respecter et connaître le cante jondo, la plupart des cantaores, hommes et femmes, chantaient dans des estaminets et des auberges où quelques clients égrillards et avinés se moquaient d’eux.

Mais, quand la fierté et les pleurs montaient à la gorge des chanteurs et que la complainte flamenca laissait sourdre des plaies de la voix le sang de tout un peuple, même les bidasses et les ivrognes saluaient quelque chose qui perçait la cuirasse insensible de leur âme. On faisait alors silence. Un silence de respect, une brève leçon d’humanité. En sommes-nous encore capables ?

B. – Non !

C. – Dans l’ère moderne, qui s’avance comme une ère de la conquête des libertés et de l’émancipation, l’accent est mis sur l’aptitude des hommes et des femmes à briser l’enchaînement des générations. Chacun est invité à découvrir sa voie, son mode de vie, et tenter d’accomplir son existence, sans attendre. Nous avons quitté le voisinage tantôt railleur tantôt sublime des dieux. Nous sommes les créateurs de nos récits, nos propres metteurs en scène. Nous fabriquons nos golems. Notre technologie semble avoir vaincu la nuit. Nous nous croyons affranchis de la poussière.

B. – Mais nous sommes des poussières en orbite ! Qui sait si le mensonge n’est pas au cœur du mélange homme-machine ? Je sais bien qu’avec la science, des choses immenses, heureuses peuvent être accomplies contre nos défaillances et nos handicaps. Mais enfin, le mensonge, c’est tout aussi bien la perte du sens de la mesure.

Qu’on aide un jeune paraplégique ou une jeune aveugle à retrouver une marche ou une vision avec des robots, cela apportera du bien. Mais quand on étend les prouesses technologiques à des âges très avancés (où l’on a vu et marché toute sa vie) et qu’on va forcément sélectionner un petit nombre d’élus, le bien ne m’apparaît pas.

Le mensonge n’est pas lié uniquement aux croyances et aux brigades religieuses. Un homme est destiné à la mort. On peut sans doute reculer l’échéance, on ne peut pas l’annuler. Même en mélangeant l’homme à la machine, on reste fondamentalement destiné à la mort physique. La science ne fait que créer d’autres superstitions en prétendant le contraire.
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4 .

C. – Tu me disais tout à l’heure qu’il y avait aujourd’hui une manière de regarder les êtres, de les évaluer, de les parquer qui est devenue proprement invivable. Je voudrais qu’à ce propos, nous parlions de ce qui s’est passé à Perpignan, à la fin du mois de mai 2005. En deux mots, le moteur « objectif » des événements est un crime. Un arabe a été pris pour cible par deux ou trois jeunes gitans qui l’ont lynché et assassiné. Et puis, jaillit la lave du commentaire ou des commentaires qui ont très largement « communautarisé » le fait-divers. Toi qui es un homme qui a plutôt tendance à sortir de ta « communauté » (ta vie l’atteste), comment ressens-tu le fait que dès que l’occasion se présente, on restaure une sorte de responsabilité ethnique collective ?

B. – On te jette dans le panier.

C. – Au fond, quel est ton sentiment sur la capacité des gitans aujourd’hui en France de s’en tirer ? De s’en tirer, et de garder leur dignité personnelle constamment tachée ou filtrée par la perception hostile de la « gitanité », allégorie peu séduisante suspendue à quelques stéréotypes négatifs.

B. – La véritable histoire de Perpignan, nous ne la connaissons pas. Nous ne savons pas ce qui s’est réellement passé. Quand on dit que les maghrébins, les arabes, et les gitans, enfin les calós, tu sais que je n’aime pas ce mot gitans…

C. – Oui, je sais que tu détestes ce mot générique, mais enfin, la population gitane de Perpignan est diverse.

B. – Bon, d’accord, mais disons que les uns et les autres ne se sont jamais appréciés et estimés. Ce ne sont pas les paroissiens affables d’un quartier ! Les uns sont pour Jésus, les autres sont pour Allah. Ça ne marche pas sur des roulettes. Il y a toujours eu des histoires à cause de ça.

En revenant au fond de l’affaire, on peut imaginer les embrouilles d’un quartier riche en délinquants, en trafiquants mais, sans connaître le fin mot de l’affaire, on a tendance à extrapoler, on dit que les gitans pratiquent la vendetta, qu’ils forment une sorte d’immense famille comme une toile d’araignée, ce n’est pas vrai. Je ne connais pas les gitans qui vivent près de chez moi, à Tarbes ou à Pau, encore moins ceux qui vivent à Perpignan ou en Espagne.

Mais les médias ont simplifié, caricaturé. Au lieu de dire : des populations de cultures différentes se sont affrontées, on a dit les gitans et les arabes. Ce qu’il est difficile de supporter aussi bien pour les arabes que pour les gitans et qui revient à faire un monde de catalogues. C’est précisément cela l’essence du fascisme.

Cela fait plus de quatre cents ans que les gitans vivent dans le quartier Saint-Jacques de Perpignan. On fait comme si le quartier était à part de tout, qu’il avait des frontières propres. On aurait pu dire aux uns et aux autres : bon, maintenant, vous qui êtes des Français, vous devez connaître la Loi et la Loi s’applique à tout le monde. On ne va pas commencer à dire vous les gitans, vous les arabes parce qu’après qu’en pensera l’opinion ? Que la loi est variable, conditionnelle. La ville de Barbastro et la ville de Saint-Gaudens sont jumelées, la culture commingeoise et la culture aragonaise n’en sont pas moins différentes, c’est pareil dans un quartier.

Non, on pouvait les calmer, quitte à envoyer des soldats s’interposer et éviter les débordements, mais non, c’étaient des gitans et des arabes, des gens que l’on a fait rentrer par la grande porte de la République et que l’on en fait sortir par la petite à coups de phrases humiliantes. Ce qui m’a surpris, ce sont les paroles qui ont blessé tout le monde. Quant à l’arrestation de quatre petits clowns qui ont fait le mal, la police peut le faire sans le crier sur les toits. Sinon, c’est de la fumisterie. Elles ont fait plus de mal, ces quatre paroles, que tout ce qui a pu se passer, sans méconnaître la tragédie qui a abouti à la mort d’un homme et à la désolation d’une famille.

C. – Et comment le voient tes frères, tu en discutes avec eux ?

B. – Avec une certaine crainte. Ils ont peur d’être pris à partie dans les marchés par les arabes qui sont pourtant leurs clients. Ils se méfient, mais il n’y a pas d’hostilité. Dieu merci, Toulouse est une ville cosmopolite. Il n’y a pas de tensions, d’inimitiés. Mais peut-être cela changera-t-il si les médias parlent ainsi de la relation des gitans et des arabes, comme de deux communautés qui vivent dans les mêmes endroits et se font la guerre ?

C. – Mais d’où vient cette confusion croissante dans l’opinion entre les gitans et les arabes, par-delà les attitudes communes et provocatrices d’une certaine jeunesse qui aime bien intimider, insulter et « jouer les racailles » ? Les traditions, les croyances, les modes de vie sont très différents. Et toi-même, tu contestais la thèse musicologique qui faisait remonter les origines du flamenco au melting-pot de la musique arabo-andalouse. Or, il s’était établi dans les esprits une sorte de correspondance paresseuse entre les deux populations « classées à embrouilles » que le drame de Perpignan a soudainement illustré. Comme si, et je caricature à peine, avait éclaté soudainement une guerre civile dans le quartier d’une ville !

B. – Cela veut dire que, dans l’esprit de certains, nous sommes des attardés, des demeurés. Je pense aux photos que la propagande hitlérienne diffusait sur les juifs et les gitans. On aurait dit des fous, des idiots, des dégénérés. Mais là aussi, les mots sont les mêmes. Si le même crime avait eu lieu dans des populations plus proches de la moyenne, on n’aurait jamais usé de tels mots. Un prêtre pédophile ne fait pas rejaillir l’opprobre de son comportement odieux sur toute l’Église.

C. – Non, on ne dit pas encore que Benoît XVI est le pape des pédophiles !

B. – Ce que je sens aujourd’hui, c’est que si je n’avais pas ma guitare et la musique qui me porte, je serais un gitanico suspect, un paria, mais nous en avons l’habitude, dans une société de prêts-à-porter, de fiches d’identité.

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C. – Au fond, ce que tu dis, c’est que quelque chose précède dans le regard que l’autre porte sur toi la connaissance qu’il peut souhaiter ou non avoir de toi. La Mancha, la tache, c’est un livre de Philip Roth qui rejoint par-delà les siècles l’ambiguïté du héros de Cervantès, hidalgo de la Mancha, hidalgo d’une région du centre de l’Espagne mais aussi de la tache… Au fond, quand tu dis quelque chose, tu es précédé par une aura ou une rumeur qui a déjà contaminé ta parole. Tu ne peux pas dire les choses incognito. Tu es condamné à l’héritage, au provincialisme étriqué de l’héritage. Bien sûr, tu peux parler en gitan, tu peux éprouver la fierté d’appartenir à l’un de ces rares peuples qui ne se sont pas dissous dans la bouillante lessiveuse de l’Histoire mais cela ne t’empêche pas d’avoir la plus grande lucidité sur les gens de ton entourage, de ta maison.

B. – Le bien n’existe nulle part.

C. – Mais crois-tu que quelque chose s’est dégradé parce que les vieux n’ont plus été écoutés, que la transmission des mœurs, des coutumes, des symboles s’est peu à peu vidée de sens, face à la concurrence d’un mode de vie plus sauvage et émancipé, plus racoleur aussi ? Je pense aux craintes de ton père sur l’évolution de la jeune génération gitane. Est-ce qu’il y a eu une panne dans la transmission ou est-ce que le monde environnant ne laisse plus de chances à l’écoute ?

B. – Le monde d’aujourd’hui est un monde concurrentiel. Si tu veux t’en tirer, il faut faire comme ils te le disent. Mais ce système-là les rejette. Et la force des traditions est déclinante. Alors bien souvent les jeunes gitans se retrouvent dans une sorte d’impasse d’où sortent les comportements stupides. Je vais te donner un exemple. Quand tu m’appelles, tu ne me dis pas « Bruno, tu viens avec ta guitare », je viens en ami, et tu essaies de voir dans mon esprit comme je le fais avec toi. Alors que la plupart de mes « amis » m’appellent et ajoutent aussitôt : Bruno, tu viens avec ta guitare ! Qu’en conclure, sinon que si je n’ai pas la guitare, ce n’est pas la peine d’y aller, je ne suis pas le bienvenu ?

C. – Oui, c’est comme si l’on disait à quelqu’un : tu viens avec tes paroles !

B. – Alors, si je n’amène pas ma musique, mes doigts n’existent pas, d’une certaine manière, ils sont amputés, et moi je suis inutile ?

C. – Je me suis souvent posé la question : pourquoi des petits groupes humains qui n’avaient pas de grande puissance, ni de feu, ni d’influence diplomatique, ni de fortune avaient survécu à une avalanche de désastres et de persécutions alors que les peuples victorieux d’un jour, les Scythes, les Mèdes ou les Phéniciens n’ont pas survécu à l’inévitable défaite du lendemain ? Peut-être que quand une société n’est pas riche ou puissante, elle cherche à trouver des voies originales qui transitent à l’instar des autres par le savoir-faire, l’ingéniosité, les cultes mais aussi, et cela en définirait l’originalité décisive, par l’élévation en humanité de chacun de ses membres. « Le renoncement à l’action est la seule voie du bonheur et de la paix » dit Milan Kundera dans son livre Le Rideau. Et le renoncement à l’action est sans doute la condition de l’élévation en humanité.

Or, aujourd’hui que l’argent et ses attributs règnent en maîtres, cette inclination est devenue le cadet des soucis des membres confédérés de la planète. Aussi bien utilise-t-on un musicien comme un prestataire de services chez qui l’on exige du talent et a-t-on oublié l’image du violoniste de Chagall qui tombe du toit mais que la musique sauve en déployant dans l’air un escalier imaginaire. Au lieu de prendre en toi l’homme qui est accessoirement musicien, on sélectionne le guitariste flamenco doué, qui est accessoirement homme ; on inverse les choses et les valeurs. Tu pourrais à la limite exécuter une buleria robotique parfaite, on te dirait : c’est bien. L’avenir appartient peut-être à la buleria robotique avec le duende reproductible par l’ordinateur.

B. – Tu dis que l’argent règne en maître. C’est vrai, mais le problème, c’est que quand il y a trop d’argent inemployé dans une société, et bien on s’en prend aux pauvres ! Il y a une perte de mesure des choses.

C. – Nous l’avons déjà dit : les indemnités hallucinantes d’un gros capitaine de la distribution concentrent un instant le scandale de la richesse mais l’instant d’après, la rancœur s’avive contre les pauvres et plus que tout les pauvres oisifs qui n’ont pas sombré dans l’univers des SDF et jouissent de certains avantages sociaux. Mais comment peut-on changer les perspectives ?

B. – Tu ne peux plus. Nous sommes dans une phase qui va aller jusqu’au bout. Une sorte de phase finale. Je vais parler de la France, je crois que c’est le pays que je connais le mieux. Ils se disent philosophes, tout le monde philosophe, mais ce sont des philosophes muets. Ils ont des gestes, mais la parole est muette. Des postures ! Dans ce monde nous sommes tous des nomades. Tu nais et tu meurs. Alors qu’est-ce que ça veut dire, avoir des solutions ? C’est absurde. J’appelle l’existence une petite prison, tu vois, avec plein de vitres, de fenêtres et d’échappatoires. Tu crois que tu vas pouvoir voler à l’air libre et tu retombes dedans, sans cesse. Mais ce n’est pas la vie qui est comme ça, c’est l’homme !

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C. – Depuis le début de nos entretiens, tu fais référence à un « ils » anonyme et pluriel. Ce « ils » n’est pas souvent logé à la bonne enseigne mais parfois aussi il semble traduire une force irrépressible ni bonne ni mauvaise qui conduit la marche des sociétés, à l’image de l’inconscient tissant dans l’ombre la personnalité du sujet. Qui est donc ce « ils » ? Ce n’est pas une nation définie, ni une civilisation, ni une sorte de conspiration planétaire, si je te comprends bien.

B. – Non, rien de tout cela. C’est difficile à expliquer. Ce « ils » doit rester par nécessité indéfini. Il s’oppose au tu, au moi, au nous qui peuvent peut-être se comprendre, en tout cas être situés plus aisément. Ce « ils » pluriel n’est pas non plus une émanation de Satan luttant contre le Il singulier qui dans l’esprit des croyants est Dieu.

Non, c’est une influence, une atmosphère, une force qui nous fait pencher vers telle ou telle direction. Un peu comme si la civilisation (je n’aime pas trop ce mot, car nous ne sommes pas dans une civilisation, nous sommes dans une économie) s’apparentait à une énorme gare remplie de quais, de rails et de trains et que certains aiguillages (pas tous) se faisaient sous l’influence de ce « ils » anonyme, pluriel. Ce « ils » est comme le vaste esprit d’une Époque qui se dérobe à sa connaissance. Et puis, ce « ils », chaque lecteur le traduit, le comprend à sa manière, l’habille. C’est mieux que de prétendre tout saisir.

C. – Tu connais les vers de l’épitaphe de François Villon, rédigés dans l’attente de sa future pendaison : « Frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis !… » On parle à tout bout de chant de fraternité, la fraternité est inscrite en lettres d’or sur les frontispices des bâtiments républicains et pourtant certains peuples sont moins frères que les autres…

B. – Un jour je t’avais parlé de l’extrême droite qui commentait l’Église et Jésus. Mais Jésus, que je sache, n’était pas un Gaulois. C’était un gars de Judée ou de Galilée, en tout cas, ce n’était pas un Gaulois mais un simple juif. Et tu vois ces gens de l’extrême droite se placer sous l’étendard de l’Église, au nom de Jésus, accomplir parfois des pèlerinages et rejeter les juifs et les gitans. Les métèques ! Dieu a bien fait les choses, quand même, mais combien sont-ils dans l’ignorance ? Je t’ai aussi parlé de la glace en bois, je crois qu’aujourd’hui, beaucoup regardent par une fenêtre obscurcie. Au lieu que le lointain se découvre avec l’ouverture de la fenêtre et que ta pensée prenne le chemin des rayons de soleil ou des gouttes de pluie, pour eux, il n’y a rien au-delà : la fenêtre est obscure. C’est comme à Saintes-Maries-de-la-Mer : un jour une gitane a fait une apparition, on ne sait pas si c’est Marie, en tout cas cette jeune gitane est venue de la mer sur une barque…

C. – Tu veux dire qu’elle est arrivée par miracle.

B. – On ne sait pas, peut-être qu’il s’agissait d’une gitane maligne, peu importe, toujours est-il que cela donne chaque année prétexte à un énorme rassemblement de gitans venus de partout, des Bulgares, des tziganes, des manouches et des sédentaires. Tout le monde a le droit de prier en cet endroit. Ce n’est pas un gitan qui va interdire la prière à un autre ! Et pourtant certains vont décréter que nous n’avons pas le droit d’y prier, parce qu’ils ont déroulé l’étendard du Jésus gaulois ! Et ouste, une fois les prières finies, il faut décamper vite, plier les affaires et les caravanes.

Et pourtant, l’économie des Saintes-Maries doit beaucoup au pèlerinage gitan. On a l’impression que nous sommes des êtres entre parenthèses. Une fois finie la fête et la musique, nous ne sommes plus les bienvenus. Il est vrai qu’ils ont fait ça avec des gens beaucoup plus prestigieux que nous. Ils ont critiqué Albert Einstein, mais ils ont quand même utilisé ses lumières pour fabriquer la bombe atomique.

On ne m’aime pas moi, on aime ma musique. Moi, je suis quelqu’un qui là où il s’asseoit est assis et là où il se lève est levé. Je ne fais jamais rien pour l’argent. Et pourquoi tu ne gagnes pas du pognon, me demandent certains. Mais parce que je ne peux pas. Quand j’ouvre la fenêtre, je peux voir, je vois de la poésie, je peux rêver, même devant des murs, par la vision, par l’esprit, je le coupe ce mur, j’y fais un trou. Or l’argent t’arrête. On fait du sur-place, on n’avance plus, on est suspendus.

C. – Les humains sont incapables de maîtriser le champ du bonheur, parce que contrairement à d’autres activités, le bonheur n’est pas un champ. Il n’est pas objet d’études. Personne ne peut prévenir, ni pour lui ni pour les êtres aimés, les risques de l’existence, sauf à vivre dans une bulle gélatineuse qui te rattrape et t’enferme comme dans la série des années 60 Le Prisonnier. Mais qui souhaiterait habiter ce village de parasols et de grosses bulles ? La vie humaine, c’est de danser sur des volcans ! On a beau feindre de l’oublier en sacrifiant aux mille routines du travail et des sentiments quotidiens, nous dansons sur des volcans.

B. – Dans les anciens temps les hommes mouraient à trente, quarante ans, maintenant qu’on peut vivre jusqu’à quatre-vingt-cinq ans, on trouve le moyen de critiquer, de faire les insatisfaits, de vouloir aller plus loin. Mais qu’est-ce qu’on veut au juste, on ne sait plus ce qu’on veut. Le malaise de la civilisation se nourrit de cette perte des proportions.

C. – Je voudrais que l’on parle du cagaro. C’est quoi, au juste, le cagaro ?

B. – Quand un petit enfant fait une chiasse, c’est un cagaro, il est tellement petit qu’il monte comme un cornet de glace. Dans le monde gitan, on dit : que cagaro ! Mais c’est beau. On rejette la merde, mais sans merde, il n’y a pas de fumier. Alors, nous les calós, nous sommes tous des cagaros. Le gitan n’a jamais oublié d’où il venait. Et puis, on marche parfois dessus et ce cagaro va ensemencer la terre ailleurs, il va faire pousser des fleurs.

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5 .

C. – Bruno, tu m’as permis de connaître quelques facettes de l’univers gitan, ici ou dans la Navarre espagnole de tes cousins. J’y ai découvert qu’outre un certain sentiment frivole et libre de la vie, une sorte de désinvolture joyeuse qui tente de conjurer ou de tenir en respect la peur panique de la mort, la vie devait être un petit festin pour tout le monde, et qu’il convenait de ne jamais laisser quelqu’un en marge, dans l’obscurité des recoins où l’on fait généralement semblant de ne pas voir. Contrairement à nos sociétés modernes où la mise à l’écart des uns constitue le principe numéro un de l’avancement des autres dans l’existence.

Dans le monde gitan, tout le monde ou ce qui revient au même, personne, n’est le bienvenu. On ne tranche pas le gâteau de l’hospitalité selon les mérites ou les faveurs attendues des uns ou des autres. L’ivrogne le plus détruit, le plus déconsidéré est l’égal des autres dans la bénédiction des vivants. Cette bienveillance est-elle liée à la culture gitane ?

B. – Je te coupe la parole. Laissons la culture. Dans le monde non-gitan, pour être noble, il faut avoir une particule ou une grosse fortune. Ah, cet homme au chapeau qui rentre dans la banque, s’extasie-t-on, fût-il un grand bandit, mérite qu’on s’incline à son passage. Et cet homme au chapeau en conclut hâtivement qu’il est un Monsieur.

Or les gitans, ne l’oublions pas, sont nobles et ils le sont en dépit de leur pauvreté. Ils ont traversé les siècles sans se dissoudre, sans se perdre, et c’est cela leur héritage aristocratique. Nous, on n’achète pas la particule, on l’a !… Avant, on critiquait notre manière de vivre. On nous en voulait, nous les nomades, les forains, avec nos caravanes, mais maintenant avec l’explosion du tourisme du camping-car, du mobil-home, c’est notre mode de vie qui est copié et apprécié ! Ils ont copié et ils l’oublient, ils n’ont pas ouvert davantage leurs yeux sur nous, ils n’ont pas exprimé une once de gratitude.

On a amené plein de choses, si on veut bien y regarder, et c’est la raison au nom de laquelle je pense qu’il s’agit bien plus d’une noblesse que d’une culture. Nous n’avons pas besoin de l’acheter, nous l’avons en nous, nous la promenons, Dieu nous l’a concédée. On charge de tous les côtés, on prend des coups de savates, mais on a aussi appris à les esquiver.

Côté tzigane, les fins de repas musicales, les petits orchestres dansants, les violons mélancoliques (cela ressemble au phénomène des « schnorrers » dans le monde juif), qui peut en nier l’apport dans les pays d’Europe centrale ? Jadis les nobles payaient ces modestes ensembles pour animer leurs propres fêtes familiales. Et le cirque, à ses origines, a été l’affaire principale du monde gitan, une de ses émanations. De ce point de vue, Charles Chaplin qui était, je crois, d’origine anglaise était un pur gitan. J’ai bien aimé Manitas de Plata disant un jour à Charlot : mais tu es des nôtres ! Quoique, au fond, pour faire avancer le monde, il faut beaucoup de mélanges, d’osmoses, d’hybridations ! Mais le gitan, généralement, on le soupçonne. Les juifs parce qu’ils sont à la tête des banques, les gitans parce qu’ils sont voleurs de nature. Chapardeurs ou usuriers… Tu me connais, jamais de ma vie je n’ai pu imaginer voler quelque chose.

Mais que les philosophes, enfin certains, fassent moins de gestes et surtout qu’ils mesurent davantage leurs paroles. Nous autres avons perdu nos traditions écrites mais c’est une raison supplémentaire d’accorder du crédit à des paroles. Nul besoin de les faire pulluler, il faut simplement les respecter, quelques paroles et cela suffit. Les jeunes qui s’en sont détournés y reviennent, après un tour de chauffe raté dans le monde qui ne leur convient pas. Tu sais, il y a une parole de la Bible qui dit : quand les infirmes marcheront et les aveugles verront… C’est-à-dire qu’avec les techniques modernes, on peut espérer faire marcher les paraplégiques et redonner une vision aux aveugles, on croit donc qu’on est entrés dans une période messianique, divine. Mais cela peut aussi annoncer une phase finale, explosive, barbare. Si Dieu ne descend pas nous prêter main-forte, je crains que… tout ne se disloque. Mais si tout explose, si la lave des fureurs se met en marche, cela ne fera rien avancer, les explosions, les guerres, les révolutions ; nous sommes assez instruits par l’Histoire et je partage le point de vue de ton écrivain hongrois : le sérieux a toujours quelque chose à voir avec la stabilité…

Car le mal persiste dans l’irruption et s’enkyste en son cœur et rien ne se règle. Il faut en tout cas que quelque chose se passe d’inimaginable, pour dévier le cours de l’Histoire de sa marche vers une forme extrême de despotisme, ce que j’appelle la phase finale. Je pense avoir raison de craindre ce cours des choses, bien que je ne veuille pas me donner raison et que ma propre raison m’effraie !

Autre chose, nous avons besoin d’autre chose. Tu as un ministre de l’Économie qui annonce 16 % d’augmentation du tarif du gaz et le Premier ministre 5 %. Mais enfin, c’est se foutre de tous ceux qui utilisent le gaz, et aux yeux desquels un tel écart n’est pas un exercice comptable de l’État, mais un écart pharamineux…

On ne cesse de fabriquer des fautifs, ceux qui fument, parce qu’ils s’esquintent la santé, que ça coûte cher à nos hôpitaux et parce qu’en plus ils trahissent la nation en allant acheter les clopes à l’étranger. Et moi qui pourrais au moins une fois me sentir quitte avec l’État, être un bon élève, n’étant pas fumeur, eh bien je suis aussi fautif de ne pas consommer, de ne pas dépenser d’argent, de ne pas contribuer au paiement des taxes… Non, il faut l’intervention de quelque chose de très haut !

Même Spinoza, qui est un champion, dans quelle cave l’ont-ils logé, qu’est-ce qu’ils ont fait de lui ? On en est à faire de Jésus un Gaulois et de Dieu un étendard de sang. Les hommes veulent s’embarquer désormais pour d’autres planètes avec le rêve d’y découvrir un oxygène plus dopant. Ils ont fermé ce monde-ci et tentent de s’échapper de leur propre maison fermée. Comment te dire, c’est beau de faire des études supérieures, je prends l’exemple de mon fils aîné, il est en quatrième année de sciences politiques, on essaie de se reparler depuis trois ans et il n’est toujours pas capable de comprendre un dialogue, de dire : papa, on va dialoguer, on va essayer de trouver… Je voudrais qu’on se mette à une table et qu’on discute sans réserve. Je suis prêt à prendre toutes les fautes sur moi. Je suis incapable de lui reprocher quelque chose. Mon fils a du vocabulaire en français comme en espagnol, mais c’est de l’appris, il ne me dira jamais : malgré mes études, non, ce sera toujours : moi qui ai fait des études…

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C. – Alors qu’en chacun de nous, une multiplicité de gens discutent, se querellent, mènent les uns contre les autres des escarmouches sérieuses ou futiles et concluent souvent des armistices honteux : ainsi l’érotomane plein de désirs chaotiques interpelle le sage ou l’homme fatigué, dédaigneux par conviction ou par usure organique de la chair, de la sorte que chacun d’entre nous devient alternativement une star du porno ou un grand sage contemplatif. Je plaisante en citant ces caractères extrêmes, mais c’est pour souligner schématiquement la multitude de personnages qui occupent nos personnes et qui font cohabiter l’homme de peine et l’oisif frivole, le rigoureux et le désinvolte, le responsable et le fou, l’homme fidèle à la virgule à la tradition et l’original qui crée un autre univers… Et c’est ainsi je crois que nous sommes préparés à la conversation.

Tous les hommes sont des creusets, les plus petits, les plus insignifiants (qu’est-ce que cela veut dire, insignifiants ?) des creusets où se mêlent dans des fusions incertaines des laves de pensées, d’opinions et de sentiments bien souvent contraires, de sorte que chaque produit fini temporaire, notre personnalité au temps 0, n’est jamais intègre, harmonique. Elle reste hérissée de barbes et remplie de scories.

À ceux qui veulent nous cataloguer, nous ranger, nous identifier avec leur taxinomie hasardeuse empruntant à la religion, à la race, au métier ou à la politique ses critères objectifs de marquage, opposons-leur que chacun d’entre nous est déjà en soi un immense rébus et qu’il se perd dans ses propres jeux de pistes. Le connais-toi toi-même de Socrate est une géniale blague. Se connaître, c’est connaître l’univers entier, la nature, la biologie, les rythmes de la vie, l’histoire, la génétique, la société, les sentiments, les caractères, et même une part de Dieu… Connais-toi toi-même, cette injonction socratique qui apparaît au premier plan modeste et à la portée de chacun d’entre nous est tout à la fois une blague énorme et une colossale énigme philosophique.

Tout être humain est un spectre semblable à la lumière dont on ne voit pas la nature spectrale, du moins ordinairement avant qu’elle ne soit décomposée en ses diverses longueurs d’onde par la rencontre avec la pluie. Et comme on sort de plus en plus souvent avec des parapluies !

B. – C’est vrai que plusieurs personnages parlent en nous. Souvent, dans ma tête, je joue tour à tour l’accusé, le juge et l’avocat. L’accusé, c’est moi-même, mais aussi celui qui m’accuse et celui qui me défend. Ma tête devient aussi bruyante qu’un prétoire. Je m’amuse à écouter les arguments des uns et des autres. Aucun n’a tort. Ils achèvent leur conversation quand j’ai mal à la tête…
Como el viento

B. – Pour en revenir à la musique, même moi, pur caló, je ne connais qu’une infime partie du flamenco. Le flamenco est un univers très vaste et tout aussi impalpable. On ne peut en faire le tour, il est encore plus insaisissable que le jazz. J’admire ceux qui disent en voyant telle forme de zapatéo[5] ou de toque[6], ils viennent de cette école-là ou de cette école-ci, car seul le flamenco émancipé des écoles mérite cette appellation.

C. – Je ne fais pas partie des érudits du cante jondo, ma culture musicale est médiocre et plus encore mes oreilles et mes mains qui battent toujours le rythme en contretemps, mais je sais qu’en un instant passager, forcément passager, se concentre une telle force d’expression que le flamenco devient audible aux non-initiés et même à ceux qui en méprisent le genre « folklorique ». Le chant, la guitare pénètrent au cœur des âmes, individuellement. L’adresse est individuelle, malgré l’image d’Épinal des fiestas gitanes où de belles bohémiennes dansent autour d’un feu de bois, au centre d’un espace circulaire délimité par les charrettes. García Lorca a popularisé le concept de duende, cette diabolique et mystérieuse inspiration qui magnétise et irradie le cante. En tout cas, il ne s’agit certainement pas d’école. Dans le cante, c’est mon point de vue, il faut nécessairement passer par l’instant, traverser au moins une fois l’instant pour comprendre la durée. Sinon, on reste à la porte, vaguement curieux du spectacle des têtes qui se tordent en chantant et des arpèges acrobatiques de la guitare. Je me souviens d’amis du Nord qui n’avaient vu et entendu dans une nuit flamenca que la douleur, les rictus de souffrance, les mains jointes en prières, les incantations primitives. À l’évidence, ils n’avaient pas découvert la porte qui s’entrouvre fugitivement à chacun d’entre nous dans une nuit, une porte qui n’est pas gardée par une sentinelle intransigeante et qui néanmoins reste la plupart du temps close.

B. – Exact. L’instant est le sésame du flamenco. Comment définir une cuite sur le moment ? On est heureux, on est ivre. C’est le lendemain qui définit la cuite, qui en fixe le tempo et c’est le mal de tête qui est la mémoire des alcools ingurgités.

La Peña pour te reprendre est visionnaire. Les gens qui viennent ici sont accrochés à un autre temps, ils regardent le drap de la Madrugá, le hérisson et la roulotte, la ménorah et l’exil, le cantaor et l’étoile à six branches. La Peña est un monde dans le monde. C’est un endroit où il n’y a aucun interdit, ou plutôt un endroit où des interdits sont là mais de bon cœur acceptés.

C’est un endroit tout petit, tout perdu mais qui vit avec des pensées en or, qui s’écrit en lettres d’or. La Peña, nous ne la fabriquons pas, elle nous fabrique à sa manière, elle nous souffle des tas de choses. Ici, même ivre au dernier degré, je n’ai jamais pu parler en mal, je n’ai jamais rien dit à personne qui puisse le blesser.

Je pense aux fours crématoires. On pouvait y brûler des pauvres et des banquiers indifféremment. Mais quand je pense à ces pauvres couillons, à ces « innocents » qui prenaient les dents qui servent à manger à ces anonymes cadavres pour s’enrichir, tu peux imaginer combien sont tombés bien bas ces voleurs. Alors ça veut dire que moi, qui suis un peu guitariste et gitan et qui touche le RMI, je dois me faire à l’idée de ne plus manger et attendre les gens qui vont m’arracher les dents, je force le trait, bien sûr, mais nous sommes tout près de cette issue. Le premier signe d’humanité qu’on attend des autres, ce n’est pas l’obole, mais le sourire, le regard bienveillant.

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C. – Dans le Talmud, on conseille de donner la pièce au premier mendiant rencontré. Il n’est donc pas question de juger les qualités intrinsèques du mendiant. Est-il plus ou moins aveugle, infirme, sourd ou parasité que celui d’à côté ? Pas plus qu’il n’est question d’évaluer ses qualités morales, sa sincérité ou son imposture, après tout, peut-être que ta pièce va dans la main d’un faux mendiant qui n’en a pas réellement besoin, mais peu importe. Ce qui compte et qui s’avère sans doute un calcul statistique juste, c’est que tu donnes la pièce au premier mendiant, quel qu’il soit.

Et de la même manière, si l’on commence à ergoter sur l’argent de la solidarité avec des questions du type : est-ce vraiment un bon RMIste, est-ce qu’il n’a pas d’argent caché ou une belle voiture, on le voit parfois boire un verre dans une boîte de nuit… alors oui, si l’on commence à discriminer les discriminés, à évaluer les sous-catégories méritantes et non méritantes d’assistés, alors oui, on offre une postérité illimitée aux arracheurs de dents.

C. – Bruno, maintenant que nous avons bu pas mal de whisky, de quoi as-tu envie de parler ?

B. – De ce que tu veux. Je suis libre, libre « como el viento ». Mais un jour viendra où l’on voudra arrêter le vent. « Ils » arrêteront le vent et changeront l’axe de rotation de la terre parce que la manière dont elle tourne ne leur plaît pas.

Le vent appartient au Ciel, aux étoiles. Ça fait des lustres que ça tourne comme ça. Mais le vent doit changer. Il est trop imprévisible.

Au lieu d’essayer de prévoir une météo catastrophique, il faut regarder par la fenêtre. Si les nuages s’amoncellent, c’est comme ça. Il faut l’accepter.

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Remerciements très vifs à:

Paule Pérez pour sa relecture bienveillante de ces dialogues et son constant soutien amical.

Patrice Gaudineau pour sa riche collaboration technique.
Pierre Cocrelle qui nous a donné les photographies de  Bruno et de Consuelo Lavardez.

Ainsi qu’à tous ceux et toutes celles qui ont fait vivre la Peña la Madrugà depuis plus de quinze ans.

[1] La première partie de ces entretiens a déjà fait l’objet d’une publication dans la revue Le Passant ordinaire en janvier 2002.

[2] Chanter avec la gorge, au bord de la suffocation.

[3] Chant noir, funèbre, typiquement gitan.

[4] Un des compás du flamenco.

[5] Danse flamenca rythmée par les pieds.

[6] Manière de frapper ou de pincer la guitare.

 

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Marranité et Lumières 

par Claude Corman

Lors du colloque sur la marranité contemporaine qui s’est tenu à Perpignan le 16 octobre 2010[1], je fus interrogé[2] sur le rôle de la Haskala (les Lumières juives) et singulièrement de Moïse Mendelssohn dans la transition historique du marranisme médiéval à la marranité moderne dont j’avais sommairement esquissé le tableau. J’avoue que la question me toucha par son évidente luminosité.

 

Certes, parmi les œuvres qui m’ont nourri, celles de Walter Benjamin ou Hannah Arendt, qui occupent la place qu’on leur connaît dans la philosophie politique contemporaine, ont bel et bien à voir avec les Lumières juives allemandes.

 

Mais, depuis quelques années, mon travail, avec quelques autres, s’est attelé à défricher puis dégager les traces d’un héritage diffus, celui des marranes. Aussi le premier repère se situa-t-il plutôt du côté des sombres tribunaux de l’Espagne médiévale pour se déplacer en Europe et vers le Nouveau Monde, avec une figure centrale, celle de Spinoza.

 

Mais, par cette question, le temps était venu en effet d’interroger peut-être plus largement le processus de mixité judéo-européenne en tenant compte de nos avancées du côté de la marranité moderne autant que du côté de la Haskala.

 

Supposer toutefois (et c’était le sens de la question) que la Haskala avait influencé la marranité contemporaine, n’allait pas de soi.

 

En effet, on pouvait arguer de prime abord des différences de classe, d’histoire et de langue entre les riches séfarades d’Amsterdam et les schnorrers ashkénazes de l’Europe orientale, ou laisser entendre que la marranité moderne naissant avec Spinoza et ses contemporains avait permis l’avènement des Lumières plus qu’elle n’en avait reçu le rayonnement en retour. Cependant, l’hypothèse d’un impact mineur des Lumières juives sur la marranité, qu’elle soit sociogéographique en postulant l’éloignement, ou l’imperméabilité des milieux juifs d’origine ibérique et des populations yiddishophones, ou d’ordre philosophique en affirmant la précession de Spinoza sur les philosophes de l’égalité, de la tolérance ou de la justice sociale, paraissait mince et sans doute fausse.

 

Même dans le haut Moyen Âge européen, voire dans l’Empire romain tardif, a-t-on jamais réussi à établir des frontières étanches à la circulation des idées ou réduit le génie et l’influence d’une pensée à sa stricte temporalité d’expression ? Qui plus est, les milieux juifs d’Europe centrale et orientale, rabbins en premier, n’avaient-ils pas suivi comme leurs coreligionnaires séfarades la folle équipée messianique de Sabatai Tsevi ? Pourquoi une telle convergence n’aurait-elle été possible que dans les fièvres mystiques et pas du tout dans les communications des grands lettrés et des érudits qui étaient courantes dans les milieux savants européens et plus encore chez les docteurs et décisionnaires juifs ? On sait que les rabbins du pourtour méditerranéen et ceux de l’Europe centrale et septentrionale entretenaient des correspondances fréquentes sur tous les sujets. De plus, des marranes fuyant ou quittant la péninsule ibérique sont bien « remontés » vers le nord et vers le nord-est. Si on en trouve aux Pays-Bas, on en trouve aussi trace en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, dans les pays baltes…

Aussi bien, après avoir écarté ces premières objections, fallait-il creuser vraiment la question en explorant l’émergence de ces deux trajets, leur évolution contrastée et plus encore la nature des rapports manifestes ou cachés qu’ils ont pu entretenir ? Enfin, pouvait-on, en mettant en miroir ces deux expériences, en tirer des leçons pour notre temps ?

 

L’universalisme français et la petite porte prussienne

 

Au cours de la seconde moitié du xviiie siècle en Allemagne, à Berlin, comme on le verra, quelque chose de radicalement neuf s’était produit…

 

Les idées libérales sur l’émancipation des Juifs avaient certes poussé ailleurs et singulièrement en France, sous la pression des philosophes et des courants politiques opposés à l’immobilisme de l’Ancien Régime, mais la contribution singulière de la pensée juive à la grande culture européenne semblait en comparaison dérisoire ou naine. Pour le dire brièvement, c’est la culture républicaine nouvelle qui, s’affranchissant des lois et des codes usés et malades de l’Église et de la monarchie, tendait la main aux minorités persécutées et s’éveillait aux principes d’une justice et d’une égalité universelles. La formule de Sieyès « Il faut tout accorder aux Juifs comme personnes et ne rien leur céder comme Nation » soulignait sans ambiguïté cette vision. La république était généreuse envers les proscrits, les parias, les « handicapés » spirituels ou sociologiques, mais elle n’entendait pas sacrifier un pouce d’autorité morale ou politique à des populations qui, faute d’avoir renoncé à leurs atavismes religieux et à leurs solidarités tribales, auraient vite fait de planter le drapeau du communautarisme au cœur de l’espace public. L’émancipation des Juifs était la conséquence naturelle de l’universalité des principes républicains. Nulle xénophobie, nulle discrimination ethnique n’habitait alors l’esprit des révolutionnaires. Le pouvoir du peuple, contrairement à celui des rois et des despotes, était illimité et sans frontières et là où les monarques multipliaient les symboles de souveraineté territoriale, les républicains français manifestaient au contraire leur soif d’exporter, de délocaliser leurs productions idéologiques et politiques. Le bouillonnement révolutionnaire tranchait les têtes couronnées, menaçait les biens et le temps de l’Église et supprimait l’esclavage. Comment s’arrêterait-il à la porte des ghettos ?

L’émancipation des Juifs de la nation française fut prioritairement liée à la subversion révolutionnaire de l’organon politico-spirituel de l’Ancien Régime. L’égalité inconditionnelle de tous les hommes inscrite en lettres d’or dans le préambule à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 met fin au régime de cloisonnement religieux, social et racial indispensable à la reproduction des anciens privilèges. Hors des ghettos, le juif humant enfin librement l’air régénérant des Lumières deviendra un citoyen ordinaire, un égal. Mais une telle émancipation a une double portée : si elle libère effectivement le juif de l’ensemble des restrictions, interdits et arbitraires externes qui rythment la vie des communautés, elle suppose tout aussi nettement l’émancipation de chaque juif des coutumes, traditions et lois internes qui sont transmises et encouragées par ces mêmes communautés. Autrement dit, si le juif devient un citoyen comme les autres, le judaïsme communautaire, « national », attaché à une religion fossile n’a plus de raison d’être !

Dans le royaume prussien et les innombrables principautés allemandes de la seconde moitié du xviiie siècle, il en va très différemment ; la radicalité de la pensée révolutionnaire des Lumières est encore lointaine et inoffensive. Aussi bien, l’arrivée de Moïse Mendelssohn à Berlin est-elle au départ un événement anodin, mineur, invisible. Pourtant le jeune bossu qui entre à Berlin à l’âge de quatorze ans par la Rosenthaler Tor, seule porte d’entrée autorisée à l’époque pour les Juifs (et le bétail…)[3] va bouleverser de fond en comble le rapport judéo-allemand. En arrimant sa vision tolérante et raisonnée des religions à la pensée éclairée et généreuse de Lessing[4], alors considéré comme un maître de la littérature allemande, Mendelssohn établit des passerelles philosophiques entre la grande culture européenne et une identité juive débarrassée de ses connotations magiques et ténébreuses. Du coup, certains Allemands s’imaginèrent que l’énergumène avait perdu ses attributs juifs !

 

Mais à Johann Caspar Lavater, un protestant de Zurich qui le presse de se convertir au christianisme pour accélérer le processus de rédemption de l’humanité et le retour du Christ-Messie, Mendelssohn oppose une fin claire de non-recevoir. Il n’est nul besoin qu’un Juif se convertisse pour que l’humanité se porte mieux. Il suffit que ce Juif soit éclairé, c’est-à-dire localement qu’il soit tout à la fois juif et allemand. On sait que les proportions de germanité et de judéité évolueront par la suite de manière très instable et asymétrique, mais la mixité des deux sources demeure le principe fondateur d’une assimilation créatrice.

« L’Aufklärung allemande et la Haskala juive reconnaissent qu’elles appartiennent à la même histoire ; elles cherchent à déterminer de quel processus commun elles relèvent[5]. »

On devine aisément que dans ce processus commun, l’homme ne met plus sa foi dans les fois. C’est la raison humaine qui, forcée de s’accommoder autant de la multiplicité des religions que de leur relativité, mène et oriente la sortie de l’obscurantisme.

 

Pourtant, les effets pratiques de ces doubles Lumières tombèrent assez rapidement en panne. La pression de conversion croît en effet paradoxalement avec l’expansion de la pensée éclairée en Allemagne. Les Juifs sont d’autant plus soucieux de rentrer dans le giron de l’Allemagne à égalité de droits avec leurs voisins chrétiens que les sources vitales du judaïsme se tarissent dans leurs esprits tout en les maintenant par l’identité religieuse dans un statut marginal ou infirme. Tous les métiers publics, toutes les grandes charges politiques, juridiques ou universitaires restent barrés aux Juifs non convertis. Peu à peu, la curiosité bienveillante des contemporains de Lessing pour la famille des Juifs proscrits, nourrie par la découverte de leur riche patrimoine spirituel cède le pas à une offensive chrétienne en faveur de la conversion. Maintenir les Juifs comme communauté, tout en les déclarant civiquement égaux aux Allemands chrétiens entraînerait, aux yeux des forces conservatrices de la culture germaine, l’érosion inéluctable de l’être allemand au profit d’un cosmopolitisme débridé dont le juif, rejeton d’une « Nation » dispersée aux quatre vents, est familier.

 

Tout au long du xixe siècle, la conversion concerna un nombre croissant de juifs allemands. Quatre des six enfants de Moïse Mendelssohn dont Henriette, la salonnière, et Abraham, le père du compositeur Felix Mendelssohn-Bartholdy, passèrent dans le camp des luthériens.

 

C’est peu dire que le processus commun dont parle Michel Foucault à propos de la Haskala juive et de l’Aufklärung allemande fit long feu en une seule génération. La récente reconnaissance du talent intellectuel des Juifs dans les arts et les sciences profanes (leur expérience dans les affaires et les banques n’était déjà plus discutée), au lieu de leur valoir la paix et le respect de tous, les pressait maintenant unilatéralement de quitter le vieux fond misérable, fossile et chimérique de leur religion. Comme si le christianisme n’abondait pas lui-même en miracles absolument effarants pour un esprit éclairé des post-Lumières, le futur Reich allemand, qui se construisit sur la dévotion à Dieu et au Trône, voulait assimiler ses Juifs par leur conversion à la religion du Fils, autant que par leur créativité ou leur esprit d’entreprise.

 

La grande culture européenne, dont Goethe était l’un des plus éminents représentants et Kant, la vigie philosophique la plus haut perchée, ne discutait alors pas ses racines et ses dettes chrétiennes. Ou si elle s’y risquait timidement, c’était en toute logique et le cœur léger pour réfuter avec encore plus de fougue et de radicalité la religion confinée et archaïque des Juifs.

 

Baptême et conversion (Heine et Marx)

 

Parmi tous les Juifs baptisés du xixe siècle, les personnalités d’Heinrich Heine et de Karl Marx se détachent par leur génie littéraire et politique, mais aussi par leurs deux approches différentes et plus ou moins antithétiques de la conversion. À l’origine, sans doute, la conversion parut aux deux hommes aussi anodine et indifférente que le choix d’un vêtement dans une garde-robe encombrée de vieilles redingotes. Et si, dans le cas de Marx, ce fut certes le père qui se convertit au protestantisme et non Karl lui-même, le silence de l’auteur duCapital sur la décision paternelle révélait davantage son éloignement des choses religieuses qu’un quelconque embarras spirituel. Heine, de son côté, n’affichait pas initialement plus de respect pour les traditions et les fois ni ne crut bon de rendre publiques, s’il en avait, ses pensées tourmentées sur la rupture de serment ou la brisure généalogique que la conversion imposait. Bien au contraire. Ses quolibets et ses plaisanteries sur le baptême illustraient son dédain des sacrements et des cérémonies infantiles des religions[6].

 

C’est toutefois à Balzac qu’Heine confia sa plus intime conviction sur le sujet : « J’ai été baptisé, mais je ne me suis pas converti ». Le baptême n’est pas ou plus l’équivalent d’une conversion, d’une torsion spirituelle, d’un mouvement de l’âme[7], c’est une aspersion futile et insignifiante d’eau bénite sur la tête d’un Juif fâché contre toutes les religions. Un tel jugement était sans doute assez proche de celui de Marx, pesant la conversion au protestantisme de son père. Pourtant, s’il partage une source commune, une atmosphère historique et intellectuelle voisine tournée vers l’assimilation (qui est alors le seul futur imaginable d’une Europe émancipée), le changement officiel de foi aura sur les deux hommes des conséquences bien différentes.

 

Heine essaya de se convaincre que le baptême était en son temps le passeport d’entrée dans la Culture européenne, à vrai dire dans les institutions de cette Culture, et plus particulièrement dans les hautes fonctions juridiques auxquelles il tenait à accéder. Le symbolisme de la conversion lui semblait néanmoins une absurdité, tant il était convaincu de l’inexorable déclin des religions dans une Europe touchée par les Lumières. L’idée d’une apostasie lui était tout à fait étrangère. À vrai dire, la conversion établissait sur le mode sacramentel l’abandon de l’identité religieuse juive. Le deuxième terme, l’adoption de la foi chrétienne qui lui était en principe subordonnée, n’avait aucun sens. À l’un de ses correspondants, Heine avoua qu’il était « indifférent » à toutes les religions et que sa loyauté au judaïsme s’enracinait seulement dans une profonde antipathie vis-à-vis du christianisme.

Nonobstant ses doutes et railleries, Heine fut baptisé très secrètement par un de ses amis Gottlieb Grimm à Heiligenstadt, une petite paroisse prussienne. Cette conversion « à Edom[8] » ne lui apporta aucun avantage financier ou professionnel. Elle lui valut en revanche d’acerbes et méprisantes critiques à la fois des Juifs et des Chrétiens. Certes, dans le premier quart duxixe siècle, le soleil des fois et des croyances avait pâli et survivait tièdement à la ligne de l’horizon, attendant son coucher définitif. Mais du coup, la conversion se transformait en une sorte d’apostasie intéressée ou cynique, d’apostasie du parvenu. Le converti s’exposait de la sorte à être un personnage réputé immoral, ou à tout le moins de faible ou de mauvaise foi. Ce qu’il était du reste souvent, mais pas nécessairement[9]. C’est peut-être en partie en réaction à ce sentiment diffusément réprobateur que Heine formula sa distinction entre le baptême et la conversion.

 

Toutefois, Heine, en dépit de cette nuance thérapeutique, se mit à regretter également le baptême comme une forme d’abandon ou de négation illusoire du judaïsme et plus encore comme une séparation contractuelle forcée et aliénante d’avec le peuple juif. Sa conversion s’étant opérée pour des raisons de convenance sociale et nullement sous l’impulsion d’un chamboulement métaphysique, le christianisme d’Heine ne deviendrait jamais une religion de substitution ni même une religion tout court. Heine voulait être un poète, un critique et un essayiste dans une Europe transformée par le temps des révolutions et gagnée par l’esprit de la liberté. Mais il ne voulait pas être le prophète illuminé des temps nouveaux ni le chantre d’une épiphanie révolutionnaire. Il exprima clairement sa conviction en ces termes : « Quelle est la grande tâche de notre temps ? C’est l’émancipation. Pas seulement celle des Irlandais, des Grecs, des Juifs de Francfort, des Noirs d’Amérique et d’autres peuples opprimés. C’est l’émancipation du monde tout entier, et de l’Europe en particulier. Le temps est maintenant arrivé de desserrer les rênes de fer des privilégiés et de l’aristocratie. »

 

Mais si Heine et Marx convergeaient sur la certitude que leur temps sonnerait le glas des servitudes et des régimes despotiques, le premier se différencia du dernier par son inaptitude à échafauder ou à épouser une solution philosophique axée sur la « rédemption » matérialiste de l’humanité. La religion était certes pour les deux hommes l’opium du peuple, mais le dépassement de la religion n’avait pas la même saveur ni une égale force pour chacun d’eux. Dans l’esprit de Marx, le communisme agit comme un but aussi puissant et lumineux que le surgissement juif de l’ère messianique. Sans cette dimension, Marx serait resté un analyste remarquable du capitalisme, mais pas le penseur du communisme. Toutefois, comme dans la tradition juive, au sein de laquelle la raison, l’étude et la mesure ne sont jamais sacrifiées aux emballements mystiques de la foi, Marx planifia le communisme tout autant comme une nécessité ou une logique dérivant des propres contradictions du capitalisme, que comme la conquête majeure des luttes ouvrières. L’ardeur prolétarienne serait-elle moindre à liquider le processus d’aliénation des forces productives que la multiplication des crises cycliques du capitalisme finirait par avoir de toutes manières la peau de ce dernier !

 

L’idée communiste atténue ou efface les tourments du reniement ou de la conversion religieuse. C’est un antidote absolu à toutes les réminiscences et mélancolies de l’ancienne communauté qui est de toute manière vouée à disparaître dans le grand processus d’émancipation en cours. Les charges puissantes de Marx contre les ploutocrates et les capitalistes juifs[10], ce que l’on appelait alors les Juifs de cour, le débarrassent de toute anxiété personnelle sur la singularité du peuple juif. Les différences de classes occultent et périment les différences religieuses ou raciales. Les Juifs riches sont aussi capables que les autres d’exploiter les prolétaires de toutes origines. Pire. Ils en sont d’autant plus aptes que leur vieille pratique originairement contrainte de l’usure s’étant sous le capitalisme transformée en expertise bancaire, leur rapacité qui s’exerce avec art et habileté n’a plus lieu d’être ignorée ou pardonnée au nom des souffrances des ghettos.

 

Heinrich Heine, quoique acquis aux idées révolutionnaires de son époque, refusait l’idée que tracer pour l’humanité une feuille de route à la manière des anciennes théodicées apporterait à celle-ci bonheur et justice. Dans des termes presque prophétiques, il écrivit en 1842 que le communisme, bien qu’étant encore une jeune force en haillons aurait bientôt le souffle puissant d’une nouvelle foi. Le communisme sera le grand héros de la tragédie moderne, car il est en profondeur un réarrangement dans de nouveaux habits de la vieille tradition absolutiste. Et Heine, disant cela, avait sans doute à l’esprit les deux dimensions de l’absolutisme, celle des anciens régimes qui concentraient tout le pouvoir dans la personne unique d’un monarque infaillible, mais aussi celle de la puissance aveugle et dévastatrice de la « vérité » théologique, matrice de tous les absolutismes.

 

Heine fut bien, malgré sa conversion, le pivot du judaïsme allemand et plus encore européen. Il détesta la frénésie nationaliste qui couvait dans les cercles militaires et bureaucratiques de Berlin et, vivant ses dernières années à Paris, incarna l’homme de lettres européen dont le pays est la littérature.

 

Ayant tourné la page des religions antiques, convaincu de l’inévitable déclin du christianisme et de l’insignifiance des sacrements, Heine salua les promesses d’une émancipation qui bouleverserait non seulement la vieille hiérarchie des privilèges, mais aussi l’organisation politique et scientifique de l’Europe. Protagoniste majeur de la lutte contre tous les absolutismes, il ne fut pourtant pas naïf sur « les sombres temps qui s’annonçaient » au cœur même de l’œuvre de l’émancipation. Heine en définitive ne fut ni un bon juif, ni un bon Allemand ! Il se révéla à l’évidence beaucoup plus bancal que Mendelssohn. Et de ce point de vue, il fut peut-être le trait d’union principal entre les deux postérités du marranisme et de la Haskala.

 

Si on jette en effet un coup d’œil rétrospectif aux espérances de l’émancipation en Allemagne, de 1760 à la période du Printemps des nations (la révolution de 1848 se confondant avec la volonté politique d’unification de l’Allemagne), on voit bien que le dessein prioritaire de Mendelssohn et de ses disciples était l’assimilation honnête à la culture européenne, la coexistence réussie avec les Germains chrétiens, l’apprentissage de l’allemand et des sciences profanes, bref la fusion paisible, harmonieuse de l’être juif, dépoussiéré de la « vétusté » des ghettos et de l’être allemand. Mendelssohn paria sur la double contribution juive et allemande à une grande civilisation éclairée. Les Lumières sont à deux faces et elles rayonnent à partir (et vers) des univers binaires. Cette solide et droite conviction se transmit plus tard au jeune Marx qui déplaça simplement le curseur. De la fusion logique de l’être prolétarien et de la techno-science comme source de maîtrise universelle de la nature, peut enfin naître une société réellement et durablement émancipée de ses vieux démons. La résolution marxiste de la question juive est le fruit de cette fusion réussie. En déshabitant simultanément les Ciels juif et chrétien, la promesse communiste rend vaines et dérisoires les turpitudes ou les séductions de la conversion dans les milieux juifs allemands. En un sens inversé, Marx est bien le descendant de Mendelssohn. En radicalisant la critique conjointe de l’idéalisme allemand et de l’héritage monothéiste, Marx chamboule certes la synthèse judéo-allemande de Mendelssohn, il la retourne et la foule, mais d’une certaine manière, il la sauve. À aucun titre, le christianisme ne peut prétendre à une plus grande proximité avec le monde moderne que le judaïsme. Les Juifs allemands ont toutes les qualités ou toutes les absences de qualités pour devenir des penseurs matérialistes d’avant-garde !

 

L’assimilation patriotique et l’échec de l’émancipation

 

La lutte pour l’émancipation, pour l’égalité des droits des Juifs et des autres Germains côtoya pendant près de cent ans le combat pour une société libérale ou socialiste dans une Nation allemande unifiée. L’assimilation juive, après la victoire de Bismarck sur Napoléon III, fut certes confortée par des vagues successives de conversions. Mais au sein même de la minorité sioniste des Juifs allemands, à la veille du déclenchement de la Grande Guerre, le sentiment patriotique du devoir envers lafatherland emporta les solidarités tribales, balaya les aspirations transnationales, et ruina tout l’imaginaire du cosmopolitisme européen que les Juifs n’avaient pas été les derniers à incarner dans le vaste domaine des Arts et des Sciences.

Un leader sioniste, Siegfried Moses, appela ses camarades à se tenir sans hésitation derrière le Kaiser dans ce que l’on nommait alors « sa croisade pour la paix ». Il ne fallait pas hésiter à tirer sur un sioniste français ou russe ! Comme le note Amos Elon, la fièvre de la guerre se répandit comme une traînée de poudre en Allemagne et en Autriche. Martin Buber, l’artisan d’une renaissance culturelle juive axée sur la tradition hassidique, s’enthousiasma pour l’entrée en guerre de l’Allemagne. À l’image de Stefan Zweig, de Chaïm Weizmann, ou de Fritz Haber… et de bien d’autres intellectuels juifs.

Victor Klemperer, le futur auteur de Mes soldats de papier(1933-1946 ?) applaudit le poème de Ernst Lissauer[11] sur la haine de l’Angleterre. Il y eut des exceptions, parfois de taille, mais ce furent des exceptions. Karl Kraus, Freud, les socialistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, les jeunes Wermer et Gerhard Scholem, ou encore l’écrivain viennois Arthur Schnitzler boudèrent ou craignirent aussitôt l’enchantement patriotique. Mais il fallut attendre l’enlisement dans la guerre et la mort de centaines de milliers de jeunes hommes dans une interminable et stérile guerre de tranchées, avant que ne s’opère chez de nombreux juifs allemands la perception du désastre d’une guerre nationale menée par le Kaiser et une caste militaire ultraconservatrice[12] !

 

Que les Juifs allemands aient témoigné par les paroles et par les actes un attachement loyal et continu à la Nation allemande n’empêcha pas l’antisémitisme le plus vil, le plus violent et populaire de concentrer toutes les rancœurs et les humiliations des Allemands après la capitulation de 1918. Il n’est pas jusqu’à la révolution avortée de cette dernière année avec ses figures socialistes célèbres (Liebknecht ou Luxemburg) qui ne fortifia l’antisémitisme des ligues d’extrême droite prenant à partie les communistes enjuivés et les ploutocrates sionistes.

Mais, comment se regarder ou s’éprouver comme juif dans le panorama des railleries ou des accusations antisémites ? Quand tour à tour vous êtes traité de grand magnat de la banque suçant le sang des pauvres, de commis servile des princes et des forts, d’apatride subversif sans une once de foi patriotique, ou de patriote suspect qui mène en coulisse un combat clandestin pour les intérêts exclusifs de sa race, ou de rejeton d’une race veule et déprimée, ruminant sa peur à distance des lignes de front, ou encore de soudard rapace et sans cœur capable de crimes contre l’humanité, de champion de l’abstraction inintelligible, obsédé sexuel et textuel, ou de nationaliste à la nuque raide, enfant d’un peuple déicide, s’entêtant à réclamer des royalties pour son invention du monothéisme antique, ou encore fils d’un peuple sans foi ni loi n’obéissant qu’à des désirs bassement matérialistes, ou bien de colporteur de livres se moquant des frontières sacrées des Nations, inapte au noble labourage de la terre et au service armé, avant… un peu plus tard, de passer pour un remarquable paysan et un soldat expérimenté ayant tout simplement négligé ses devoirs envers l’humanité… Face à tous ces chefs d’accusation sans cesse réactualisés, qui serait assez fou pour s’éprouver en miroir comme juif, comme la somme de ces contradictions expansives et illimitées. Non, décidément, la proposition sartrienne que le Juif ne se révèle, n’existe et ne perdure que par la haine des antisémites, est une vérité inversée. Les juifs ne vivent pas par l’antisémitisme, en revanche ils peuvent plus certainement en mourir…

Pendant près de deux siècles en Allemagne, les Juifs n’ont pas soupçonné l’antisémitisme d’être au cœur de la culture allemande. Ils le considéraient comme un mal marginal, comme la relique d’un vieil antijudaïsme chrétien que les Lumières progressivement allaient lessiver, ou comme le préjugé « compréhensible » des milieux germaniques aisés et instruits contre la populace sale, misérable et superstitieuse des ghettos orientaux. Peut-être aussi, le nombre croissant de Juifs à occuper progressivement des fonctions autrefois réservées aux seuls Chrétiens dans le champ judiciaire et politique (jusqu’à l’assassinat de Walter Rathenau qui sonne le glas de la république lettrée de Weimar) avait-il attisé une jalousie déjà manifeste dans les milieux d’affaire et la banque, jalousie qui gagnait à s’anoblir d’une cause plus élevée. L’antisémitisme doctrinal fournissait sans trop de honte de solides alibis idéologiques aux plus médiocres ressentiments.

 

Le désastre se préparait en coulisse. Mais comment ne pas songer que l’antisémitisme, cette addition ahurissante de griefs et d’accusations inconciliables et aberrantes, ne pouvait que sonner faux dans la conscience des Juifs allemands ? Ce n’était pas au juif réel que la propagande antisémite s’en prenait, mais à un juif tout à fait imaginaire sorti du chapeau des illusionnistes revanchards et ignorants de l’Allemagne à genoux. Encore une fois, l’antisémitisme ne pouvait fixer ni l’identité ni la vie du Juif. Tout au contraire. La plupart des juifs de l’époque de Weimar, en dépit d’une odieuse propagande sur leur prétendue lâcheté pendant la guerre des tranchées (ce fut sans doute le seul grief, mensonger mais réaliste, qui les offensât et les rebellât en profondeur !), ne pouvaient absolument pas se reconnaître dans la stupide liturgie judéophobe[13] des Nazis et de leurs alliés. Le glossaire antisémite virait comme aujourd’hui au ridicule, à l’outrance, à l’hypostase infantile de tous les péchés et maux mêlés. Quel est le juif qui s’est jamais imaginé dans la peau d’un empoisonneur de puits ou de chewing-gum, d’un saigneur d’enfant chrétien ou palestinien, consacrant leurs innocents globules rouges à la fabrication des matsot de Pâques, ou d’un conspirateur machiavélique planifiant la domination de sa race sur l’humanité ? Non, tout cela ne peut en rien créer du juif, tout cela ne peut servir qu’à excuser le meurtre des juifs.

 

C’est la haine des Allemands et de leurs collaborateurs français, hongrois ou roumains, la haine de ces Européens convaincus que la décadence de l’Europe était issue davantage des sombres machinations de la juiverie mondiale que des folies nationalistes de leurs monarques et de leurs chefs militaires que les Juifs ont ressenti comme une haine aliène, étrangère, absurde et sidérante. S’il est vrai que la logique du pervers se reconnaît au simple fait qu’il empêche l’autre de penser, qu’il suspend sa libre réflexion personnelle, on peut imaginer que la litanie hallucinante des griefs les plus hétérogènes et dissemblables sur les Juifs allemands a malignement envoûté leur pensée et est venue à bout de leurs plus vieilles méfiances immunitaires. Et la tragédie survint alors que dans tous les domaines, de la littérature, des arts, des sciences physiques ou humaines, de la philosophie politique, la contribution juive à l’exceptionnelle créativité de la pensée européenne qui se fabriquait à Berlin ou à Vienne était considérable et forçait le respect. L’élimination radicale du judaïsme allemand précéda la mise en place de la solution finale.


La configuration optimiste de la Haskala

et la spectralité marrane

Si l’on tente maintenant de revenir à notre question initiale : établir la comparaison entre l’apport des Lumières juives et celui du marranisme dans la genèse politique et culturelle de la modernité entrevue sous l’angle d’une expansion indéfinie des savoirs discutables et des formes démocratiques de gouvernement, ou pour reprendre la formulation originaire, préciser l’impact de la Haskala sur la métamorphose du marranisme en marranité, l’exercice s’avère très périlleux.

Sans aucune hésitation, il faut mettre à l’actif des Juifs allemands d’après Mendelssohn un apport exceptionnel et inégalé à la somme des connaissances acquises dans presque tous les domaines et d’avoir parfois entièrement forgé les concepts de nouvelles disciplines.

Entre les Allemands d’origine juive et les Juifs allemands[14], une proportion exceptionnelle de découvreurs, d’inventeurs, de savants fit exploser toutes les statistiques démographiques ordinairement dévolues à des minorités au sein des grandes nations.

La part génétique du juif surpassa complètement dans les esprits la dimension théologique que du reste, nombre de Juifs allemands avaient délibérément mis eux-mêmes de côté ou laissaient végéter chichement. Leur extraordinaire fécondité dans les sciences dites profanes ne permettait plus au préjugé courant sur l’arriération mentale des juifs frappés de malédiction divine de courir dans les salons.

 

Au sein de cette atmosphère d’oubli du judaïsme, un Martin Buber proposant une renaissance de la tradition juive à travers les contes, mythes et apologues des courants hassidiques orientaux était un cas rare. Qui plus est, Buber ne mettait pas l’accent sur le dur corset de la loi juive, de la Halakah mais enseignait les histoires émouvantes, drôles et à bien des égards aimablement folkloriques des tsadiks polonais ou baltes.

Ce n’est donc pas l’affaiblissement du sentiment religieux commun aux marranes et aux Juifs allemands contemporains de Mendelssohn qui permet de préciser leur contribution singulière à la naissance de la modernité. Pour reprendre une image d’Hermann Broch, on peut presque dire que cette dégradation sensible et en un sens bouleversante de la piété religieuse ne fit que refléter pour les uns comme pour les autres la collision de l’esprit d’une époque en voie d’extinction avec celui d’une nouvelle ère en train de se construire et de s’affirmer. Passée la collision, les enjeux se trouvèrent définitivement ailleurs.

Alors que le Moyen Âge, encore dominé par le choc des cultures et des religions, morcelle son espace avec des quartiers réservés aux Juifs et aux Musulmans, l’époque moderne pense inversement l’inanité des confinements et provoque l’émancipation des ghettos.

De ce fait, la mixité, l’hybridation, le mélange des identités anciennement recluses ou bâillonnées avec les citoyennetés européennes, ce que l’on a appelé sous une forme ou une autre l’assimilation ou l’intégration, vont désormais aller de soi. Avec certes des fortunes diverses et quelques pannes brutales émanant alternativement de l’orthodoxie juive et de l’antijudaïsme européen. Mais en général, des deux côtés, s’opéra une ouverture croissante dont personne ne doute qu’avec le temps, elle déboucherait sur une normalisation, sur une banalisation du statut des Juifs en Europe.

 

Quand on compare la relative mansuétude dont a joui Marx dans le panorama des figures juives hérétiques ou converties[15], à la férocité de l’anathème qui vaut encore à Spinoza son bannissement de la Synagogue, on mesure le chemin parcouru.

 

Et, on peut conclure, en dépit de la tragédie finale qui volatilisa ce processus, que le judaïsme de la Haskala fut manifestement un judaïsme de l’émancipation. C’est à juste titre qu’Edgar Morin y puisa son modèle de l’hybridation judéo-gentille.

Pour la pensée issue à un degré ou à un autre du marranisme, l’enjeu fut sans doute plus complexe, plus délicat et certainement plus dramatique. Il suffisait à Mendelssohn de démontrer la compatibilité du judaïsme avec la grande culture européenne et de parier sur un éclairantisme des deux fractions pour espérer un avenir différent et joyeux. Il suffira plus tard au matérialiste de renverser la hiérarchie des mondes et d’aplatir le ciel sur la terre pour que la tension messianique se transforme assez fidèlement, et malgré le filtre idéologique, en téloshistorique pointé vers l’humanité communiste. Une fois le Ciel transformé en terre, tous les hommes de religion sont réduits au silence. La suspicion ou la trahison n’ont plus cours. Ce sont des monnaies définitivement dévaluées, tout juste bonnes à affoler les collectionneurs de vieilleries.

 

Pour le marrane, en revanche, marqué dès le début par une double défiance, une double crise frappant autant son identité que sa citoyenneté, plus rien ne va de soi. Ni la valeur intouchable de la tradition des aïeux ni la perfection admise du développement des sciences européennes, ni le site aménagé de leur collision.

 

En ce sens, le herem de Spinoza n’est pas la conséquence d’un mauvais mélange, en inadéquates proportions entre sa culture juive et l’appel de la grande connaissance profane. De cela, des penseurs juifs éminents comme Maïmonide ou Azarya dei Rossi, voire même le Maharal, qui s’y confronte à sa manière, en avaient fait antérieurement et à des titres différents l’expérience. La distance marrane à la tradition judaïque interne – distance qui n’est pas une édulcoration ou un oubli – indissociable d’une réflexion profonde et ardue sur les multiples types de connaissance ouvre une voie distincte de celle de l’hybridation judéo-gentille. Dans la Hollande du xviie siècle, Spinoza aurait pu choisir un chemin assez voisin de celui que parcourut Moïse Mendelssohn à Berlin, un siècle plus tard. Mais il ne le fit pas. Dans l’univers marrane, c’est l’écart qui se creuse (au départ de manière tout à fait externe, contrainte, puis de plus en plus interne et libre) avec les rituels, les fêtes, la langue hébraïque et en définitive la promesse messianique, c’est cet écart qui ne se referme pas, qui ne se rétrécit pas, qui « persévère dans son être ». Le marranisme n’est pas un judaïsme de l’émancipation comme le fut précisément le judaïsme de la Haskala pendant une courte période. Il est d’une certaine manière un judaïsme désespéré, sans promesse, sans eschatologie et probablement sans fidélité au temps patient et interminable des générations successives de Juifs.

 

Il ne s’agit pas pour autant de lessiver le corpus judaïque (philosophie, midrash, cabale, histoire…), de le passer au tamis des connaissances les plus avancées, ni du reste de cesser toute forme de réflexion sur la respectabilité du monde (le respect ayant à voir avec l’idée de la Création et non pas de l’Éternité), mais bien d’essayer de fonder une éthique délocalisée, raisonnée et partageable par le plus grand nombre, en dépit des sources et des traditions inévitablement plurielles et adverses des humains. Canetti qui dit que nous venons de trop loin et nous portons vers trop peu résume bien les enjeux de la pensée marrane ; personne n’échappe à l’esprit du temps, à la matrice d’une époque qui semble porter unanimement les humains vers des choses immédiatement accessibles et communes, mais personne n’échappe non plus à ce fin rayonnement des traditions et des cultures originaires qui passe les filtres successifs des époques historiques et irradie les pâles lueurs d’un temps ancien. Spinoza ne raille pas ce rayonnement ni ne le met au goût du jour. Il en déconstruit l’architecture de parole révélée afin d’épargner aux hommes qui viennent les terribles méfaits créés par une pensée de structure théocratique, religieuse ou irréligieuse. Les hommes doivent penser, vivre, se gouverner sans Bible, sans Livre intimidant et despotique. L’élaboration d’une telle éthique n’est pas dirigée contre sa communauté, ou seulement de manière contingente. Ce sont les rabbins d’Amsterdam qui se fâchent et voient noir sur la conduite et l’œuvre de Spinoza (lui-même n’a pas polémiqué avec la synagogue) parce qu’à leurs yeux la contestation puissante de la parole révélée (et de ses versions laïcisées) est plus dangereuse et destructrice que les préjugés raciaux ou les haines confessionnelles des goyim. On comprend qu’Heine se soit senti très proche de Spinoza, au point de l’appeler son frère d’incroyance, tout comme plus tard le fera Freud, en nommant Heine !

 

« Le ciel, nous le laissons / aux anges et aux moineaux »

 

Ce que le marranisme a inspiré donc d’original ne tient pas à nos yeux à un éloge de la mixité (c’est une banalité de dire que nous sommes tous des mélanges, les plus intégristes ou orthodoxes d’entre nous sont aussi, que cela leur plaise ou non, des mélanges) mais bien au creusement d’un écart, à l’épreuve d’une distance, d’une distorsion, d’une sorte d’éloignement de proximité à peine marqués, à peine visibles, mais dont les conséquences sur la personne ou le groupe sont sinon colossales, du moins très importantes et durables. Construit par une dualité, une scission, un intérieur et un extérieur qui ont perdu tous les deux leurs visibilités et leurs frontières claires, le marranisme ne débouche pas sur une résolution dialectique, sur un troisième terme. Il laisse en suspens dans un état de contrariété insurmontable les dimensions intempestives et politiques de l’individu, la source et le fleuve. La permanence de cette contrariété élimine l’hypostase d’un des deux termes autant que l’hypothétique victoire d’un troisième terme syncrétique. Est-ce une manière de conjurer l’épuisement répétitif des orthodoxies ou la prétention récurrente de l’homme nouveau à qui l’on promet le meilleur des mondes ? En tout cas, pour la marranité issue de la double défaillance du marranisme, ni l’identité ni la citoyenneté ne peuvent sortir solitairement victorieuses et débarrassées des soucis de l’autre. Par son irrésolution constituante, sa structure bancale, presque boiteuse, la marranité devient inévitablement un spectre ! Un spectre de conduites rebelle à tout effort de synthèse, à toute forme d’alliage transparent entre un judaïsme de l’ombre et une culture chrétienne ou humaniste hégémonique. Ce spectre est à la fois fantôme et lumière. Par le rire, la dérision, la subversion de ses propres fondements à travers l’exploration d’idéaux analogiques ou dérivés, par une sorte d’épicurisme inquiet, d’irréligion affirmée ou au contraire par les voies scandaleuses d’un mysticisme agnostique, bref par tous les effets bancals que la trituration et la coalescence des temps provoquent sur les sources et les fleuves, le spectre marrane s’entrevoit. Certains s’en gausseront ou ne verront dans cette nébuleuse électronique de plus en plus dispersée et éloignée du noyau que les premiers signes annonciateurs d’un renoncement, d’une rupture, d’une conversion. Pour ces esprits prompts à brandir leurs anathèmes, Spinoza, Heine ou Husserl n’ont plus rien à dire sur le peuple juif. Ils s’en sont extraits.

 

On peut franchir les douanes des époques soit en déclarant des biens antiques certes dévalués mais auxquels on tient par souci louable de la continuité familiale, et dans ce cas, on attend des douaniers la compassion qui délivrera le laissez-passer. On peut aussi tenter de franchir la barrière des époques en dynamitant le poste-frontière, et en étendant de la sorte le trouble des traditions défaillantes mais survivantes au temps présent supposé plus intelligent, plus abouti et clairvoyant. Dans le premier cas, on espère l’assimilation, l’indistinction, l’anonymat. Dans le second, c’est la citoyenneté assurée, légitime qui contrôle les postes-frontières des époques et veille à la bonne circulation des biens historiques que l’on met en danger.

Les sciences ont pour principal effet secondaire de disloquer les socles culturels sur lesquels elles s’échafaudent, de les périmer comme l’électricité rend caduque le temps des chandelles. Autrement dit, nous sommes peut-être les contemporains d’Homère, mais sans doute très peu de Galien. Avec les sciences, le temps semble s’accélérer ou se métamorphoser. Il n’est pas jusqu’aux formes de la contestation et de la révolte politiques qui ne portent l’empreinte des derniers outils techniques. Les cultures humaines sont au contraire des affaires de sédiments, de couches, de strates, de temps accumulés. La compénétration de cultures forcément locales, et à très vaste longueur d’onde et des connaissances et techniques de plus en plus universalisées et rapides qui caractérise la modernité et plus encore la post-modernité, ne ménage pas le travail des douaniers du Temps. La liquidation des vieilles cultures ou le chaos retentissant de leurs querelles infinies, le nihilisme compresseur du Marché ou la résistance spectrale marrane, tout se joue désormais dans la pesée des temps qui en termes sociologiques se manifeste dans la confrontation identité-source/citoyenneté-fleuve.

 

Notre civilisation globalement connectée, vouée à une intimidante contemporanéité, est secouée en profondeur sur une vaste échelle et dans le même temps, à la crise générale des cultures, non pas au choc des cultures qui n’en est que l’aspect le plus superficiel et le plus purulent, mais bien à la crise d’adaptation des cultures à l’univers accéléré des techno-sciences, au bout de laquelle pointe leur insignifiance.

La fin au début et la fin à la fin

 

L’autre grande différence entre les marranes et les Juifs allemands résulte de la différence de leurs temporalités tragiques. Les marranes sont originairement créés par les exécrations chrétiennes, par les monstruosités bouffonnes des accusations du Saint Office, par les supplices des crémations lors des autodafés. C’est au début de leur histoire que les marranes font face à leurs bourreaux. Il en va tout autrement des Juifs allemands qui vont rencontrer la pire des tragédies, la négation radicale de leur droit à l’existence, à la fin d’une époque qui avait vu, depuis l’arrivée de Mendelssohn à Berlin, leur influence croître dans tous les domaines.

 

Du côté de la vie, se sont tenus les marranes ayant expérimenté la haine inconditionnelle, monstrueuse, arbitraire de la société au tout début de leurs existences cryptojuives et non pas à la fin d’un brillant parcours d’émancipation et de reconnaissance comme leurs lointains frères de Germanie. Le marranisme fut d’emblée un acte de survie ! La malignité de l’Inquisition, la délégitimation raciale des nouveaux chrétiens qui en fit des sous-citoyens instables et menacés par la délation de tomber à tout instant dans les filets du Saint Office, la présentation publique de la foi chrétienne en impitoyable négation de la miséricorde ne permettaient aucune illusion. La vision instantanée, précoce du délire judéophobe inocula très tôt aux marranes le vaccin de la ruse, du quite, de la méconnaissabilité et, plus que tout, une perception critique de la citoyenneté chrétienne hégémonique en Europe. Tout en essayant de prouver sa bonne foi, sa sincère fidélité aux enseignements du Christ, et de temps en temps (mais rarement !) en œuvrant au rayonnement littéraire et artistique de l’Espagne impériale, le marrane cultiva l’art de survivre en milieu hostile, dans le chaudron de l’injure. Les mêmes quolibets et reproches antisémites qui s’abattaient autrefois sur les Juifs, où qu’ils soient, quoi qu’ils fassent, rebondissaient dorénavant sur les marranes forcés de mesurer et de détourner la prodigalité obscène des chefs d’accusation. Quand vos propres voisins dégainent à chaque occasion l’inventaire des reproches et vous font miroiter les fagots qui s’empilent sous vos pieds, l’heure n’est plus à la fierté nationale ni à la jewish-pride. Alors que les Juifs allemands cherchent à anticiper les promesses de l’émancipation et de l’égalité pleine et entière des droits civiques par une prolixité inouïe dans la plupart des activités autorisées, les marranes ne se leurrent pas sur la reconnaissance des mérites littéraires et des contributions savantes. Ils savent, dès le tout début de leur aventure, que le terrain de l’égalité est miné !

 

Qu’aujourd’hui des grands pays comme l’Angleterre, la France ou l’Allemagne confessent l’échec de leur modèle d’intégration multiculturelle, nous remet en mémoire que le marranisme naquit précisément dans un pays de l’Europe qui, pendant plusieurs siècles, vécut un modèle médiéval multiculturel par son tricotage original et unique des trois monothéismes. Or, l’Espagne, au temps des rois catholiques, a renoncé radicalement à son esprit multiculturel et s’est empoisonnée avec le venin de l’intolérance et de l’exclusion.

 

C’est en forgeant, on l’a assez dit, une identité spectrale, à la fois fantomale et sommatoire que le marrane échappa à la folle logique des identités ennemies à laquelle le conviait le catholicisme espagnol rendu fou par sa quête désaccordée d’une nouvelle unicité, d’une nouvelle intégrité. La fonction d’ondes de l’identité marrane intégra, à l’opposé de la rigidité réactionnaire, la déconfiture confessionnelle d’Uriel da Costa, l’humanisme de Montaigne, l’éthique de Spinoza, la cosmogonie de Isaac Louria, les pulsations messianiques de Tsevi, le désenchantement lucide de Juan de Prado. On peut nommer marrane celui qui parcourt cette spectralité de prime abord incohérente et confuse, et qui désarçonne et irrite tant les esprits autoritaires, doctes ou académiques.

Encore une fois, un tel effacement de l’identité nommable ne fut rendu possible que par la tragédie des communautés juives d’Espagne et du Portugal à la fin du Moyen Âge. Mais avec le temps, la haine anti-marrane s’épuisa et, d’une certaine manière, les enquêtes génétiques et religieuses perdirent leurs intérêts pour tout le monde, y compris pour les généalogistes infatigables du Saint Office. Les marranes s’étaient de fait rendus invisibles et, pendant près de trois siècles, l’Europe les oublia.

C’est précisément à la période où le marranisme s’estompait en Europe et que s’affirmait la domination économique des nations protestantes aux dépens de l’Espagne, que Moïse Mendelssohn pénétra dans Berlin par la porte réservée aux Juifs et aux troupeaux. Eût-il pu entrevoir dans un élan prophétique le terrible destin qui attendait ses coreligionnaires deux siècles plus tard qu’il aurait sans aucun doute retourné ses pas vers le ghetto. Mais Mendelssohn n’était pas doué du sens de la prophétie. Il ne disposait que de l’arme de la raison et cette arme lui paraissait bien supérieure à tous les boulets tirés depuis les forteresses de l’obscurantisme. Mendelssohn, comme, après lui, de nombreuses générations de Juifs allemands explorèrent sans relâche et parfois avec grand succès les chemins qui mènent à l’assimilation et à l’émancipation, mais aussi à l’élaboration d’une grande nation multiculturelle dans laquelle aucune tribu, aucune fraction ne devait rester inférieure ou assujettie aux autres. Les Juifs ne seraient au sein de ce grand Reich qu’un peuple parmi d’autres avec son génie propre mis au service d’une cause nationale commune. L’émancipation était inséparable du mérite. Ce n’était pas un jeu à somme nulle, ce n’était pas un jeu avec un gagnant et un perdant, c’était un jeu avec deux gagnants : on peut devenir de bons et de vrais Allemands sans troc religieux. Ce qui compte et comptera plus que tout pour les générations suivantes est de réussir la synthèse de l’être juif de naissance et de l’être allemand d’adoption, et de prouver que le judaïsme, malgré sa réputation de religion archaïque et obsessionnelle, est tout aussi capable de se confronter aux sciences modernes que ne le fut la chrétienté, pendant la Renaissance. Personne ne peut aujourd’hui douter de la réussite provisoire du projet de Mendelssohn. Ce n’est pas seulement en faisant jeu égal avec les savants chrétiens que les Juifs allemands confirmèrent sur le tard la validité du projet séminal de Mendelssohn, c’est bien souvent en les outrepassant (la physique d’Einstein) ou en construisant de nouvelles formes de science comme la psychanalyse freudienne ou la sexologie de Magnus Hirschfeld.

Dans le domaine de la philosophie politique, Horkheimer, Adorno, Marcuse ou Hannah Arendt ont fait une analyse critique des sociétés de masse modernes dans une perspective néo-marxiste, qui ne faisait plus la part belle aux bastions ethniques et aux dualités religieuses. Mais c’est aussi en travaillant la complexité du lien d’articulation entre la pensée juive et la culture politique et philosophique de l’Europe, à la sortie de la Première Guerre mondiale, que les Juifs allemands écrivirent des œuvres d’une rare fécondité. Pierre Bouretz leur a consacré un livre Témoins du futur, philosophie et messianisme. Hermann Cohen, Franz Rosenzweig, Martin Buber, Walter Benjamin, Leo Strauss, Ernst Bloch, Gershom Scholem, Emmanuel Levinas, Hans Jonas, chacun d’eux à sa manière se confronta non pas seulement à l’alliage prometteur du messianisme juif et de la culture européenne, mais bien à ce qui nourrissait la perplexité, les insuffisances, les impasses et les contradictions des deux sources autant que celles dérivant de leurs rencontres et de leurs frictions mutuelles. Certains d’entre eux pressentirent le désastre.

Les Nazis ne firent pas que condamner à la mort ou à l’exil la plupart de ces intellectuels. Ils ensevelirent avec eux, sous les décombres du Reich vaincu, l’importance majeure de la pensée juive allemande. Après Auschwitz, l’épicentre du monde juif se déplaça de l’Europe vers l’Amérique puis vers Israël. L’échec de la symbiose judéo-allemande ne fut plus commenté ou alors spasmodiquement dans « les rapides de la mélancolie[16]». Et c’est principalement par la fidélité plus ou moins inconditionnelle à Israël ou par la réactivation des traditions religieuses juives que la judéité si polysémique d’autrefois essaya désormais de se revitaliser, de se resserrer.

On ne peut ni méconnaître ni sous-estimer l’immense traumatisme du génocide juif par les Nazis. On ne peut ni méconnaître ni sous-estimer en parallèle l’importance d’Israël pour tous ceux et celles qui se sentent liés au monde juif. Mais la question à laquelle se sont confrontés tant de Juifs allemands n’a pas été portée en terre par les reconstructeurs de l’Europe d’après 1945, et pas davantage par les bâtisseurs sionistes d’un foyer national israélien. Et, d’une certaine manière, on peut dire que cette question hante l’Europe nouvelle dans sa conception chaotique, maladroite, embarrassée du dialogue des cultures et du respect des minorités dans ses cités cosmopolites.

Et c’est maintenant, forcément maintenant, que la marranité, après un long sommeil politique, une invisibilité de près de trois siècles, vient renouveler et poursuivre la logique brisée de l’émancipation.

 

La plupart des hommes et des femmes qui foulent aujourd’hui les pavés des villes européennes ne peuvent pas se bercer d’illusions sur le modèle de l’intégration républicaine à sens unique ou sur la genèse d’une grande société éclairée et solidaire traitant également les fractions de peuples qui la composent. Nulle part et probablement jamais plus ne connaîtrons-nous d’apport aussi concentré et multiple au rayonnement d’une culture prestigieuse[17] que celui venu de la petite population judéo-allemande de 1743 à 1933. Et pourtant, ce succès exceptionnel n’évita pas l’une sinon la pire des tragédies de l’humanité.

 

C’est la première raison pour laquelle la marranité revient aujourd’hui dans le champ des questions politiques contemporaines. Née dans un milieu de déclassés et de suspects, à la sortie d’une expérience multiculturelle exceptionnelle en son temps, la marranité peut devenir aujourd’hui familière à un grand nombre de déplacés, d’émigrés, d’exilés, de diasporés !

 

La deuxième raison est la suivante : nous sortons peu à peu du temps des mixités et des hybridations qui a caractérisé sur les plans démographiques et culturels la deuxième partie duxxe siècle, et nous en sortons, non pas parce que l’appel ou la tentation du métissage décroissent (bien au contraire !) mais parce qu’est revenu le temps des interrogations fortes : interrogation forte sur l’identité, sur toute identité, indissociable d’une exigeante interrogation sur l’avenir de l’humanité et des limites physico-chimiques du monde. En ce sens l’alliance judéo-gentille, quoique exprimant un sentiment optimiste de la fraternité et du mélange, est-elle le tardif écho du rêve mendelssohnien, son ultime enchantement. Car ni l’univers de la gentilité européenne (et de ses colonies américaines) ni l’univers juif de l’après-Shoah ne sont aujourd’hui des univers symbiotiques et encore moins fraternels.

 

Nous devons à nouveau faire un effort colossal pour ne pas nous enfermer d’un côté dans les ressassements et les fureurs de l’inimitié et de l’autre dans un cynisme qui menace de nous rendre indifférents et hostiles au futur du monde.

En Europe, la marranité qui s’efforce de penser par-delà les discordes communautaires modernes n’est pas pour autant le dernier avatar d’un universalisme abstrait, très hypothétiquement vertueux, qui arbitrerait toujours en faveur du vaste monde contre l’individu affecté par ses origines. Répétons-le encore : il ne s’agit pas pour le marrane de se décharger du fardeau très lourd de son appartenance à un groupe humain (ici, juif) pour maintenir dans leur intégrité et leur splendeur les plus nobles promesses chrétiennes de la Gentilité ou les plus séduisantes utopies d’un nouveau monde ; l’économie de la contrariété qui caractérise le marrane ne reste pas confinée aux tourments de la conscience personnelle, aux déchirements de son être intime, elle implique tout aussi fondamentalement une critique des institutions des sociétés européennes et de leur fragmentaire et souvent illusoire cosmopolitisme.

Aussi bien, au terme de cette réflexion sur les rapports de la marranité issue de la tragédie médiévale de l’Inquisition et de l’émancipation judéo-allemande qui se clôt avec la tragédie du génocide, avancerai-je l’hypothèse que la marranité contemporaine, en dépit de ses sources historiques ibériques a plus à voir avec la pensée juive allemande tardive qui se construisit au bord de l’abîme, qu’avec une stratégie séquellaire du secret (ce n’est pas ou plus la peur d’être juif qui fait le marrane) ou une quelconque tentative de sauver son âme de l’histoire frénétique et insaisissable dans laquelle nous sommes tous embarqués. C. C.

 

28 février 2011

 

 

[1] « Du marranisme à la marranité, une page tournée ».

[2] Par Jacques Queralt, personnalité érudite de la cité catalane.

 

[3] J’emprunte ce détail ainsi que bien d’autres au remarquable livre de Amos Elon, The pity of it all: a history of the Jews in Germany (1743-1933), New York, Metropolitan Books, 2002.

[4] Qui du reste le lui rendra en écrivant sa fameuse pièce de théâtre Nathan le sage, plaidoyer vibrant en faveur de la concorde des trois monothéismes.

 

[5] Michel Foucault.

[6] Il s’amusait à raconter « qu’il n’aurait jamais été converti si Napoléon n’avait pas perdu la bataille de Waterloo ou que c’était la faute du professeur de géographie de Napoléon qui avait omis de lui enseigner que les hivers moscovites étaient très froids ». Cette anecdote, comme beaucoup d’autres, est tirée de l’excellent livre d’Amos Elon.

[7] Il le redevint plus tard, de manière exceptionnelle. On songe ici à Simone Weil.

[8] C’est ainsi que l’on nommait la religion catholique, liée aux yeux des Juifs à la postérité d’Esaü.

[9] Felix Mendelssohn-Bartholdy, le petit-fils de Moïse, n’avait pas une faible foi !

[10] À l’image du banquier juif de Bismarck, Gerson Bleichröder.

[11] Poète juif allemand qui écrivit un réquisitoire contre le peuple et la culture britanniques.

[12]  Si le sionisme reste minoritaire chez les Juifs allemands à la veille de la Première Guerre mondiale, ce n’est pas parce que la middle class assimilée craignait l’épreuve du feu ou l’insalubrité exotique des conditions de vie en Palestine. Que ce soit dans les tranchées de la Grande Guerre ou lors du soulèvement révolutionnaire de 1918, une grande quantité de juifs perdirent la vie. L’engagement enthousiaste, aveugle, parfois héroïque, des Juifs allemands au début de la guerre de 14, ou l’ardent soutien de leurs intellectuels à la juste guerre du Kaiser en témoignent.

En réalité, la majorité des Juifs allemands ne peut se résoudre à troquer le nationalisme allemand et l’adhésion aux valeurs de la culture européenne, contre l’édification sur un bout de terre orientale et crasseuse d’un maigre et infirme foyer de nationalisme juif.

Le sionisme naissant tenta du reste de séduire les classes moyennes juives de l’Empire allemand en identifiant en partie Israël à l’avant-garde proche-orientale de la grande Culture allemande : une sorte d’essaimage de la philosophie de Kant et du génie littéraire de Goethe et de Lessing dans un réduit de la Méditerranée orientale…

Après la création de l’État d’Israël, le phénomène inverse se fit de plus en plus durement ressentir : l’orientalisation d’Israël, malgré la discorde persistante, parfois terrible avec les Arabes, et la longévité quelque peu stupéfiante de certaines communautés hassidiques perpétuant les traditions polonaises ou galiciennes, fut de plus en plus manifeste, tant dans le mode de vie, l’architecture, l’alimentation, qu’au sein de la classe politique qui se coupa des idéaux socialistes européens du Yshouv.

 

[13] Il nous semble que ce concept mis au goût du jour par Taguieff résume bien la double haine religieuse et raciale, la conjonction de l’antijudaïsme chrétien et de l’antisémitisme racial.

 

[14] Au sein de la nation allemande en voie d’unification, tout au long du xixe siècle, la différence est marginale et traduit du reste le peu de crédit que les religions possèdent désormais dans la pensée des dirigeants et des souverains. Nietzsche a entonné l’hallali, non pas celui de Dieu qui agonise depuis longtemps dans un épais fourré, désormais à l’abri des fidèles et des chasseurs, mais bien celui de son personnel au sol…

 

[15] On comptait dans la famille de Marx de nombreux rabbins et juifs pieux qui poursuivirent une relation cordiale et chaleureuse avec la branche de la famille convertie au protestantisme.

[16] L’expression est de Paul Celan.

[17] Il n’est pas ici question d’incompétence ou de manque de génie des étrangers contemporains issus pour la plupart des anciennes colonies. C’est tout simplement que l’Histoire ne repassera plus jamais par là, du moins à hauteur de vue d’homme.

 

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Ouverture

Seul, l’atome habite en poète sur la terre…

par Claude Corman

L’hébétude, la stupeur, l’effroi. Le sentiment foudroyant de l’humanité-monde, le recouvrement de l’ego par l’espèce, la condition humaine offerte au malheur, à la désolation, la fin de la géographie terrienne, l’ultime dissolution des points cardinaux, de l’Orient et de l’Occident, sinon dans la discipline, la retenue, le refus d’exhiber la peur, le drame ou l’intérêt personnel. Peut-être encore la dernière manière de faire résonner l’Orient. Mais hors de ce trait de caractère, tout nous était devenu commun, le déluge dévastateur, la nappe cannibale de l’eau, l’amnios transformé en écrin de mort, une eau qui sème la sécheresse. Et la terre, soudainement inhospitalière à l’homme et qui secoue ses constructions, ses tours, ses gratte-ciel comme les rafales de vent, ployant, tordant, arrachant les arbres quand les tempêtes grondent. Et toujours, en commun, sans nulle trace d’étrangeté, comme si le cœur de l’intimité avait ouvert ses portes à l’étranger et l’avait incorporé, faisant cesser la distance et l’objectivité, nous avons vu ensemble, tous ensemble, les panaches de fumée monter des réacteurs de Fukushima, nous avons vu le souffle nucléaire, ensemble. Le souffle mortel des atomes radioactifs, brûlant et invisible venait vers tous les hommes. Personne ne pouvait s’en protéger. La tragédie occupait la scène du monde. Oui, vraiment, l’unité de lieu et de temps de la tragédie concernait désormais l’ensemble du monde, et cela, autrement que sous la forme accélérée, clinquante, impudique des marchandises parcourant en tout sens la circonférence terrestre. Un monde à la fois saccagé et interdit au regard concupiscent des voyeurs du mal fit disparaître la logorrhée médiatique qui d’ordinaire ne cesse de resurgir, plus forte, plus « carapaçonnée » après tous les événements dont elle s’empare afin d’afficher son cours des affaires du monde. Et bien là, un court moment, en mars 2011, l’humanité fit silence. Les humains parlaient, bien sûr, nous parlions tous ensemble, et faudrait-il être fou ou aveugle pour imaginer que la douleur mimétique et intime des humains avait soudainement arrêté la lave bavarde et suceuse qui coule hautainement à l’ombre des malheurs humains. Mais quelque chose de dense, de minéral, quelque chose du tohu-bohu originel, mêlant le chaos de la terre et la fureur des eaux, avait pétrifié l’instantané médiatique et coupé la langue agile des commentateurs. Nous faisions brutalement face à un monde incomplet, inaccompli et il nous était donné de voir en même temps, dans une rare conjugaison, l’inachèvement de la « Création divine » et les terribles insuffisances de la « créature ». Par le tsunami et la centrale de Fukushima, nous étions tous des sinistrés japonais ; l’humanité avait été chassée de la terre découpée en morceaux par les Nations dans des siècles d’Histoire. Soudainement expulsée de la terre et de ses rivages, sonnée par l’inhospitalité monstrueuse de ces arpents de paysage qui font les guerres et les paix, l’humanité, par-delà sa fraction nipponne, ne logeait plus fermement sur la terre des fils d’Adam. Elle habitait quelque chose de plus imaginaire, de plus inconsistant, de plus informel, de plus apatride. Les frontières s’étaient disloquées, les nuages gris et noirs des réacteurs tourbillonnaient au hasard des vents, chassant les poussières radioactives vers le large ou retombant sur les terres anciennement fertiles de l’archipel. Et puis, jour après jour, l’humanité a refait surface. La coalition internationale a décidé de châtier le Père Ubu lybien, Bachar El-Assad a fait tirer sur le peuple syrien, le Hamas a envoyé des roquettes sur le sud d’Israël, une bombe a explosé à Jérusalem, Netanyahu a promis des représailles sanglantes, le Front National s’est mis à roucouler dans la République malade de Voltaire, d’Hugo et de Zola. Et seul, l’atome instable, propulsé du ventre de Fukushima, a continué de visiter l’unique monde sans frontières qui soit, le sien… C.C.