Le principe espérance

Slogans meurtriers et formules salutaires

par Paule Pérez

On se souvient de l’imprécation proférée en 1936 en Espagne par un général franquiste qui vouait ses concitoyens républicains aux enfers :”Viva la muerte”, slogan funeste d’un totalitarisme, appel univoque à la destruction de toute différence, de tout écart, de la  démocratie. D’autant qu’il fut répété et amplifié quelques semaines plus tard dans l’invective insultante au poète Miguel de Unamuno, certes conservateur très catholique, mais surtout penseur et érudit : “A mort l’Intelligence”.

 

Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 - Huile sur toile 3* 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 – Huile sur toile 3* 80 x 86 cm

“Viva la muerte”, “A mort l’Intelligence”, comment dans  une  secousse  ne  pas  y entendre l’écho tonitruant  des “Allah akbar”,  aux images  sanglantes des attentats de 2015, son synonyme et son équivalent logique.

En d’autres temps,  années 60 Wladimir Jankélévitch, balançant par-dessus les moulins la supposée sagesse doctorale, à la pensée du silence des disparus de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah,  hurlait dans son amphithéâtre à la Sorbonne : “Plus jamais ça”. Ca, l’arbitraire, le fanatisme, l’horreur, l’appel au meurtre de l’autre parce qu’il est autre. Cinquante ans plus tard sa stridence résonne comme l’appel à respecter la vie parce  qu’elle est la vie…

Certains s’engagent dans une grande ambition, projettent  de changer le monde, sauver des espèces, innover.

« La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même.» écrit Ernst Bloch dans son œuvre magistrale  sur l’Utopie qu’il considère  comme un  facteur puissant. A  l’utopie Ernst Bloch accrochait comme son nécessaire vecteur, “Le principe espérance”.

Aucune  de nos aspirations, qui nous lient à l’instinct de vie  ne saurait se manifester sans cette perception subtile qui nous soutient presqu’à notre insu, faisant que nous nous tenons chaque jour pour que le matin advienne et renouvelle en chacun notre potentiel d’agir, de sentir, penser, créer, rêver, notre vouloir être, le conatus de Spinoza, l’instinct de vie ou l’Eros de Freud, l’élan vital chez Bergson, le désir chez tant d’autres…Nul besoin de religieux qui est le choix de chacun, nous parlons et en appelons à une espérance toute laïque.

Ceux qui sont sortis d’un coma ont ce savoir inscrit en eux. De même les peuples de tant de pays qui ont survécu à des tragédies d’anéantissement. Et parmi eux souvent d’autres  encore souhaitent plus simplement avoir une vie paisible. Naïve ou calculée, ambitieuse ou modeste, à chacun son utopie.

Face aux  “Viva la muerte” de tous ordres, nous sommes convaincus que ce principe espérance nous est inaliénable. Pour Bloch,  « je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie ».
Et certains se souviennent aussi de ce grand maître talmudiste qui après les pogroms les plus incendiaires et meurtriers affichait à l’entrée de sa maison d’étude : “Interdit aux désespérés”.

P.P.

Claude Corman : Triptyque de Unamuno-1 – 2015 - Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-1 – 2015 – Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-2 – 2015 - Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-2 – 2015 – Huile sur toile 80 x 86 cm

Claude Corman : Triptyque de Unamuno-3 – 2015 - Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-3 – 2015 – Huile sur toile 80 x 86 cm

Kouznetsov, Soljenitsyne, deux aspects d’une même révolte

par Paule Pérez

Dans la logique de notre titre, temps-marranes, de son “u-chronie”, constitutive, et sous la pesanteur des évènements de cette année 2015, je propose à nos lecteurs un article paru en mars 1971 qui m’avait été demandé par la Revu des Deux-Mondes.

Anatole Kouznetzov, l’auteur du très grand livre récit et document Babi Yar, paru en 1970 en France, avait réussi à fuir l’URSS au risque de sa vie en 1969 et à obtenir l’asile politique en Grande-Bretagne. Il avait pu sortir avec lui les éléments de son livre monument qui avait été publié caviardé en Union soviétique.

Dans les mêmes années, Alexandre Soljenitsyne immense écrivain et charismatique figure, dont les livres rendaient compte du goulag et autres oppressions soviétiques, avait choisi dans sa ferveur orthodoxe de rester en mère Russie.

Je travaillais chez Julliard qui publiait les deux écrivains et venait de sortir Babi Yar, j’ai emmené quelques journalistes à Londres y rencontrer Kouznetzov au dernier étage d’un grand quotidien sous surveillance.

Pour la majorité de la presse française à l’époque, l’héroïsme, voire la sainteté, étaient du côté de l’auteur de “L’archipel du goulag”, tandis que Kouznetzov, l’autre dissident et  témoin enfant d’horreurs nazies qui s’étaient passées en Ukraine, n’était qu’un homme pour ainsi dire ordinaire : la presse le bouda. A  la même période, mon vieil ami communiste et lucide, Vladimir Pozner publiait un roman d’amour puissant au titre shakespearien, qui se passait sous l’Occupation, “Le temps est hors des gonds”.

Plus tard, lorsqu’en 1974 les Soviets expulsèrent Soljenitsyne de sa propre patrie, et qu’il passa quelques années en Occident, celui-ci hypertrophia sa piété, voire son piétisme orthodoxe. Le  prix Nobel 1970, si proche des conceptions de la pureté identitaire!… Quelques journaux, non sans attendrissement, mirent cela au compte de son âge et de sa lassitude.

“Temps hors des gonds” ? Très bientôt sera inaugurée sur le Quai Branly, à la place du Pavillon de la Météo, à quelques  pas de l’Eglise américaine, sur commande à Jean-Michel Wilmotte, une cathédrale orthodoxe à cinq dômes filetés d’or, nous dit-on : le passant n’y voit encore que des échafaudages.

Comme nous y enjoint un autre ami, Baruch Spinoza, “ne pas critiquer, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre”. Nous nous y efforçons. P.P.

Kouznetsov, Soljenitsyne, deux aspects d’une même révolte
A la fin du mois de juillet 1969 les téléscripteurs flous apprennent la fuite d’Anatole Kouznetsov, l’une de personnalités russes les plus représentatives du génie de son pays. La nouvelle fit la une de tous les quotidiens et passa sur toutes les longueurs d’ondes Anatole Kouznetsov avait, selon les tendances, «opté pour l’Occident», ou «abandonné son pays».

Immédiatement les spécialistes des principaux journaux partirent à sa recherche pour tenter de lui faire expliquer son acte. Découvert dans une petite maison de Londres, L’écrivain se justifia avec éclat et ne se montra pas avare d’explications.

Pourtant, ce que l’on pouvait prendre alors pour un goût du scandale et de la publicité, participait d’un tout autre projet. Plus il se montrait dur envers l’U.R.S.S., plus il prenait des précautions pour protéger ses jours qu’il avait de sérieuses raisons de croire en danger. A la suite de son geste, beaucoup de journalistes lui reprochèrent sa violence. Maintenant on comprend mieux ce qui avait motivé sa réaction. Non seulement l’écrivain si longtemps muselé voulait parler, mais il s’était surtout employé à créer autour de lui un intérêt qui eût découragé les vengeances.

Son départ s’était du reste effectué dans de curieuses circonstances. Pour se dédouaner auprès des autorités soviétiques, et afin de les mettre en confiance, Kouznetsov avait accepté en 1968 d’écrire un ouvrage sur Lénine. Pour retrouver les traces du révolutionnaire, on lui accorda son visa pour Londres. Kouznetsov avait décidé que ce voyage seraitsa dernière chance. L’opération n’était pas facile, car le K.G.B. qui se méfiait lui avait adjoint un guide plus ou moins secrétaire, chargé surtout de veiller sur lui. Jouant le tout pour le tout, l’écrivain lui faussa compagnie (1).

Depuis, le petit homme aux yeux très bleus vit en Grande-Bretagne, où le droit d’asile lui a été accordé. L’auteur a entrepris le travail pénélopéen de récrire toute son œuvre, qui n’était à son sens « que celle d’un malhonnête ». Il signe désormais Anatoli. « Kouznetsov n’est plus, affirme-t-il. Ce n’était pas un homme, mais un individu manipulé. » En novembre 1970, en effet, les éditions Julliard publiaient un gros livre intitulé Babi Iar. Le livre est déjà paru, il y a trois ans, aux Editeurs Français Réunis, sous le même titre. Mais il comporte cette fois tous les passages supprimés alors par la censure soviétique.

Babi Iar est le récit des atrocités commises à Kiev pendant la guerre. Kouznetsov avait alors douze ans et il notait tout ce qui se passait. Plus tard, sa mère découvrit ce journal, et lui demanda de faire un livre. Aujourd’hui, la presse se méfie : que doit-on penser de celui qui a trahi son pays et qui a de coupables amitiés du côté d’une presse très conservatrice? Pourtant, certains réagissent. Ce sont ceux qui ont connu les camps de la mort, l’invasion ou la torture. C’est à tout cela que Kouznetsov-Anatoli a voulu échapper. Peut-on reprocher à celui qui n vu son œuvre mutilée, tronquée, sa vie surveillée à tous les instants, de trahir ceux là même qui voulurent transformer le sens de son message?

Et peut-on reprocher à l’enfant qui vécut et connut l’horreur de Babi Iar de fuir devant une dictature et une répression qui lui rappellent l’enfer d’un autrefois tout proche?

Ceux qui blâment sont, de la droite à la gauche, les théoriciens dangereux qui veulent nier l’importance de la souffrance et du souvenir clans nos comportements politiques.

A Kouznetsov, ils opposent Soljenitsyne, fidèle à la Russie éternelle. Soljenitsyne qui, le mois même de la parution de Babi Jar, obtint le Prix Nobel. Soljenitsyne ne veut pas quitter l’U.R.S.S. Citoyen soviétique, il a décidé d’écrire pour les siens. Ses compatriotes ne connaissent ses dernières œuvres que par les samizdats, ces manuscrits ronéotés qui circulent sous le manteau. Ils sont quelques milliers. Le peuple ignore bien entendu l’existence de ces œuvres clandestines. A l’étranger, l’auteur du Pavillon des Cancéreux ne reconnaît pas son œuvre sortie d’U.RS.S. et publiée malgré lui. Il préfère être reconnu par les siens — ou écrire pour ses fonds de tiroirs. Et ainsi il est peut-être, dans son martyre, le re mords vivant des autorités soviétiques.

Mais pourquoi préférer le reproche silencieux de l’un à la lutte ouverte de l’autre? Ne sont-ce pas les deux aspects d’une même révolte? Il s’agit là de conduites individuelles, car l’un comme l’autre, Anatoli comme Soljenitsyne, ont choisi. Et si l’on ne peut qu’admirer ta sourde résignation et l’abnégation patriote d’un Soljenitsyne, on ne doit que rendre hommage au turbulent Anatoli.

J’ai rencontré, il y a un mois, Anatoli dans les bureaux d’un grand quotidien londonien. L’homme portait les stigmates d’une profonde solitude.

Ainsi il vit, revit. Malgré la douleur de l’exil, il peut parler, il se sent écouté, et reconnu. Car la solitude de l’écrivain ne serait-elle pas pure aberration de la vie si elle se limitait à l’écriture, non transmise, au message impublié.

Son plus grand désir est aujourd’hui d’apprendre l’anglais, peut-être le français.

— Croyez-tous qu’un jour, lui demandai-je, vous écrirez un roman dont l’intrigue se passera en Europe occidentale ?

— C’est certain. Il n’y a aujourd’hui en U.R.S.S., et de l’U.R.S.S., qu’un écrivain. C’est Alexandre Soljenitsyne, l’égal de Dostoïevski.

Libéré, Kouznetsov est-il gagné pour notre littérature, mais perdu pour la littérature slave? Rien n’est moins sûr. Car si l’écriture est une aventure incertaine, quoi de plus ambigu qu’un écrivain? Quoi de plus mystérieux que sa démarche intérieure ?

P.P.

(1) II prétexta en plaisantant qu’il voulait voir les filles.

 

Vous voulez nous écrire, réagir à cet (un?) article
Ecrivez-nous
nous transmettrons vos réactions à son auteur

La troisième mort de celui qui ne voulait pas être prophète

Editorial

par Paule Pérez
Après le saccage du Musée de  de Mossoul / Ninive, en Irak, voici que les armes lourdes ont détruit Nimrud. Détruirait-on Carthage en Tunisie, Persépolis en Iran, Karnak en Egypte et Carnac en France?… Cela relève de l’impensable.
Selon Paul Valéry, “nous autres, civilisations, nous savons que nous sommes mortelles”. Et pourtant!  Quoi que fassent les porteurs de mort et de feu, indélébile, la trace en revit en nos cultures, nos livres d’Histoire – et en nous-mêmes.

La transmission humaine  prend les chemins qui justement nous échappent. Si les statues disparaissent, leur souvenir inexpugnable perdure, à la mesure de notre chagrin et de notre colère, dans les replis immatériels des ruisseaux souterrains de nos mémoires.

De par son côté civilisé, le monde des années trente a vu grandir un courant qui voulait sa mort, sans réagir. Certes l’histoire ne se répète pas….Aujourd’hui est-il possible de trouver les ressorts afin de ne pas répondre symétriquement à la violence par la violence ? La paix pourra-t-elle en advenir ?

 

La troisième mort de celui qui ne voulait pas être prophète

L’aurait-on oublié ? Quelques mois avant les évènements de Mossoul et de Ninive, c’est  la sépulture du prophète Jonas qui a été détruite à l’explosif.

 

On a tout récemment été informés des actes de destructions au musée archéologique de Mossoul, ville bâtie sur l’ancienne Ninive. Cet évènement a été précédé (juillet 2014), par une autre dans la même ville : celle de, qui fait l’objet d’un livre de la Bible.

Dès lors, comment ne pas revenir à l’évocation de cet homme de paix, dont le nom signifie « colombe »…

En voici le résumé : Dieu est mécontent des conduites des habitants de Ninive et ordonne à Jonas d’aller y remédier. Jonas est un homme discret il ne veut pas être investi d’une telle mission, il prend peur et s’enfuit sur un bateau qui essuie une violente tempête. Il ne fait pas mystère à l’équipage de sa fuite devant Dieu, et s’en trouve jeté à la mer qui aussitôt se calme. Il est avalé par un mastodonte marin, qui sur ordre divin finit par le vomir sur la terre. Sur une nouvelle injonction, il part à Ninive et accomplit sa mission. Les habitants reviennent de leur « mauvaise voie », Dieu ne les puni pas, Jonas s’en irrite. Dieu semble ne pas bien traiter son porte-parole, et Jonas est désespéré. Dans un trait vif, où l’on peut saisir pourtant une tendre ironie, Dieu l’invite à peser les situations…

Au début Jonas ne veut pas être prophète, ne veut pas être l’ambassadeur de Dieu. Il ne brigue rien. Lorsqu’il exerce sont libre arbitre, il est rattrapé et lorsqu’il finit par accomplir les ordres dictés, il se sent lâché par Dieu, qui de surcroît ne lui a témoigné aucune gratitude.

La sépulture qui a été violemment profanée, détruite est celle d’un homme qui apparait dans le texte comme un homme du commun, « actuel » en quelque sorte. Quelqu’un de « normal », plutôt réservé, modéré, qui connaîtrait ses limites et ne s’embarquerait pas dans de folles entreprises. Qui n’est pas attiré par l’honneur que lui fait Dieu en le choisissant. Certes Jonas peut être aussi bien à considérer comme un égoïste indifférent, que comme un gars honnête : La seule chose que le texte nous révèle, est que son père se nomme Amitaï, nom qui contient le mot « vérité ».

Jonas serait en quelque sorte pour le lecteur d’aujourd’hui un composite de l’honnête homme de l’âge classique, un « homme sans qualité » et un peu aussi un « Bartleby » qui préfèrerait s’abstenir. On n’est pas loin non plus des figures de l’absurde d’Albert Camus.

Jonas est une personne complexe, et sans doute un type tolérant. C’est sa tombe qu’on a détruite.

Le fanatisme ne connaît pas l’équivoque, la complexité, le paradoxe, l’insaisissable, le contradictoire qui sont au cœur de nos existences. S’il les croise, ils font l’objet de ses plus grandes craintes et lui inspirent ses pires vindictes.

C’est là la première pensée qui nous viendrait à l’annonce de l’attaque contre le symbole et les restes, de l’homme Jonas qui, s’il fut prophète, le fut sous la pression des évènements et sans gloire. S’il ne s’agissait que de ceci, cela nous suffirait à prendre acte de l’horreur.

Ninive se trouve en Mésopotamie, comme Ur, la ville de Tharé et d’Abraham son fils. Abraham le fondateur, le père des multitudes à la descendance « aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel ». Abraham le père d’Isaac, qui se dit aussi Ibrahim: père également d’Ismaël, ancêtre lointain de l’islam. Oui cela nous suffirait de nous en souvenir.

Mais Jonas, qui est aussi prophète en islam (Nebi Yunès) dans ses composantes modernes, dans ses doutes, son retrait, ses trouilles, ses hésitations, sa justesse et sa distance d’homme non engagé, devient justement l’homme à abattre.

Naturellement sobre dans sa piété, il semble sans ferveur et fuirait le prosélytisme. Mais tout de même, bien qu’il ait obéi et se soit plié à la volonté divine quand il a vu avec réalisme qu’il n’avait pas le choix, il a le courage de montrer sa peine et de demander des comptes à Dieu.

Un tel homme attire la haine des fanatiques. Oui comprendre cela nous suffit amplement.

Abraham accomplit l’injonction divine que des siècles de commentaires tentent de traduire avec la plus grande justesse et dont la moins mauvaise expression serait « va vers toi ». S’arrachant au berceau avec un petit groupe, il quitte père et mère. Il ne s’en va pas dans le projet de semer la terreur, mais pour fonder un monde en apportant la révélation du monothéisme.

Oui cela nous aurait suffi.

Bien que Jonas, sous le nom de Nebi Yunès, soit aussi prophète en Islam, et que son nom signifie tout autant « colombe » en arabe, il connote forcément encore « quelque chose de juif ». Dans la Mésopotamie, que les juifs ont quittée en masse au milieu du 20ème siècle, le tombeau de Jonas était peut-être en somme la dernière trace du passage des juifs en ces contrées. La voici désormais détruite.

En codicille, oserions-nous ici une dose de paranoïa : il nous est difficile de ne pas voir en effet la part de « juif » dans les récentes atteintes du fanatisme religieux ou de la simple stupidité alterophobe récurrente dans nos vieux terroirs.

Et ce, que l’on tue des êtres humains vivants ou morts. C’est à croire que pour les fous de Dieu comme pour les crétins : mêmes morts, ce qui est juif dérange encore.

28 février 2015
Paule Pérez

 

Commentaire de Claude Corman

Ce texte sur la sépulture de Jonas et sur la brisure des liens avec le passé des peuples, que les maboules de l’EI tentent d’instituer par leurs actes en prétendant s’attaquer aux antiques idoles, nous cause de mort, mais c’est à la vie qu’il invite.

Que Jonas incarne le prophète timide, indécis, bouleversé par des forces opaques et insaisissables, est la dernière préoccupation de ces semeurs de désastres. Pour eux, Dieu n’est pas la source de vie, mais le Char triomphant de la Mort. Thanatos est leur héros, leur inspiration, leur souffle. Et d’une certaine manière, leur haine méprisable et spectaculaire nous fait haïr par ricochet la part d’humanité qui est forcément en eux. Par leurs abominations, l’humanité se révèle détestable et c’est là leur plus grande, leur plus stupide victoire…

Quant à l’élimination du juif dans les mémoires des peuples de la Mésopotamie, c’est une folie criminelle, mais c’est aussi un précieux atout militant, dans leur configuration idéologique où le Coran ne doit pas discuter avec la Bible. Mais l’effacer.

Cet effacement du juif n’est pas de surcroît l’apanage de Daesh. On peut disserter à l’infini sur la différence entre Israël et la diaspora juive, considérer celle ci comme la conséquence lointaine de l’histoire européenne et celle là comme le fruit d’une occupation illégitime et insupportable d’un bout de terre d’Islam. Mais chacun sait qu’ en Israël, vivent des juifs issus de tous les pays de la diaspora et que ces juifs ne sont pas les descendants de troglodytes cachés pendant deux mille ans dans les grottes de Qumran !

Aussi bien quand la propagande iranienne, ou celle du Hamas et du Hezbollah appelle à détruire l’entité sioniste, c’est aussi à l’effacement du juif des mémoires arabes et de l’histoire de la Palestine et du Proche Orient qu’elle aspire !

Selon la source ci-dessous, le Hamas, largement accepté dans le monde comme interlocuteur légitime à la table des négociations de paix, maintient dans ses statuts des incitations à l’élimination d’Israël[1]

Face à cette logique de mort, et sans rien partager des positions et du désespoir agressif  des droites israéliennes, force est de constater que l’Etat Hébreu est, dans la région, une solitaire enclave contre la pensée unique et pourrait être paradoxalement, tant on lui fait le reproche inverse, un rempart contre l’apartheid ethnique et culturel des peuples…

 

[1] (source CNRS : http://iremam.cnrs.fr/legrain/voix15.htm) : Extrait du Préambule de la Charte du Mouvement de la Résistance Islamique – Palestine (Hamâs) Palestine : 1 Muharram 1409 Hégirienne 18 Août [âb] 1988 Chrétienne : …/… “Israël existe et continuera à exister jusqu’à ce que l’islam l’abroge comme il a abrogé ce qui l’a précédé”.

Editorial

Le Guépard ne danse plus pour l’Europe

Voici une trentaine d’années flottait déjà sur le monde une de ces drôles d’histoires qui alimentent parfois les rubriques « énigmes non résolues » des gazettes. On l’appelait le mystère du Triangle des Bermudes, histoires de naufrages ou disparitions inexpliquées.

Aujourd’hui c’est à moins d’un kilomètre d’une île de Sicile, à quelques coups de rame du Cap Bon, pointe septentrionale tunisienne, que se trouve le lieu géométrique des naufrages répétés, qui se produisent après des parcours très longs et sans encombre, à quelques mètres du rivage tant attendu.

Voila un fait curieux. Dans les années 50 les jeunes gens hardis de Tunis, férus d’exploits, se piquaient de ramer de nuit dans des barques de pêcheurs de la Goulette pour atteindre la Sicile au petit matin d’été et se rouler fièrement sur la plage de… Lampedusa.

J’étais enfant et me demandais si leurs récits étaient des tartarinades. Ils disaient vrai. Personne ne se noyait. Le nom de Lampedusa sonnait alors comme une frasque joyeuse de fin d’adolescence…

Puis, ce nom, nous l’avons découvert sous un tout autre jour lorsqu’en 1958, parut en français le livre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa œuvre posthume qui nous apprenait que la côte ludique avait aussi été le territoire d’un « prince », duc de Palma di Montechiaro. Le roman, qui s’accrochait à l’histoire familiale de son auteur et se situait dans le milieu du XIX ème siècle, évoquait sous un regard inversé ce que l’Histoire officielle voit comme la construction de l’Italie moderne, avec en toile de fond les épisodes de la révolution garibaldienne.

Peu après un autre « prince », milanais celui-ci, Lucchino Visconti, qui s’était illustré par ses mises en scène à la Scala, s’appropria l’œuvre et l’adapta au cinéma. Avec dans l’éclat de leur jeunesse et ce temps en suspens qu’on appelle « beauté du Diable », les monstres sacrés Delon et Cardinale. Tancrède, joué par Delon, héritier et pupille de son oncle Salina, y faisant le plus bel honneur à la figure des armoiries de la famille, un « lion léopardé » et dansant.

La scène du bal, architecturée, chorégraphiée, orchestrée par Lucchino est l’une des plus sublimes de l’histoire du cinéma et ne peut que le rester au fil des ans : Claudia et Alain dans l’écrasant triomphe d’un érotisme sublime dont l’intensité fait l’éternité.

A Cannes la Palme d’Or fut décernée au film en 1963. J’avais dix-sept ans et j’allais entrer à la Sorbonne. Les brasses vers la côté sicilienne de mes aînés, appartenaient à un autre monde qu’il nous fallait oublier sous peine de sombrer dans la mélancolie. Depuis trois ans nous avions immigré en France, et tandis que j’avais toujours cru bon d’être une petite juive très assimilée dans les meilleures écoles, je faisais une expérience dont on ne revient pas indemne : celle d’être perçue comme une personne tellement assimilée que nul ne voyait la douleur de son exil, et qui, en secret, pleurait ses deux grands-mères mortes du côté des barques. Je découvrais le danger interne des immigrations… invisibles.

Nous avions tous connu Claudia à Tunis et étions fiers de sa réussite. Son frère Bruno avait été élève dans mon lycée. Je regardais, et je rêvais devant le bal de l’esthète Lucchino où dansait divinement mon ex-concitoyenne devenue star hors catégorie, et me sentais à la fois solidaire et nulle ! Ils dansaient et dansaient dans des volutes, des circonvolutions, des voltes, des courbes, et les mouvements de leurs pas dessinaient des entrelacs virtuels qui faisaient songer à l’alliance indissoluble des anneaux des armoiries des frères Borromée. Et leurs regards condensaient ces volutes en miroir au fond de leurs pupilles comme si chacun pouvait les voir.

Le Guépard a ceci de commun avec la Recherche de nous montrer que la fin des mondes est précisément à leur acmé. Le temps du bal est celui de la petite inertie où l’ancien monde est furtivement là, comme son souvenir nimbé de ce petit quantum résiduel de beauté explosive dont ne peut être paré que ce qui n’existe déjà plus. La date de parution du début de l’œuvre proustienne, 1913, est en elle-même le stigmate de la perte d’un temps, de ce temps où…

Et voila que ce début de siècle qui n’en finit pas d’être la fin du précédent, parce qu’il n’a pas encore trouvé comment traiter, vivre et développer ses innombrabbles émergences et survenances, nous ramène chez le Guépard. Et encore une fois le nom de Lampedusa prend un autre sens. Cette fois, on y voit des petits et grands cercueils alignés et les larmes ruissellent, non pour la ménagère dans sa cuisine, mais bien pour tout un chacun qui, sans penser vraiment, s’aperçoit qu’une petite voix interne se mettrait à parler toute seule en lui par les mots de Primo Levi « Si c’est un homme ». Les autorités « font ce qu’elles peuvent », certes, et on les croit. Par exemple, pour qu’on distingue bien les arrivants de la population autochtone, ces autorités leur donnent des « joggings de couleur voyante »… le journal, la chaîne de radio, ne disent pas si sur les capuches on a mis une étoile jaune, un croissant vert, une croix rouge…

L’Institution européenne « discute » pour savoir qui doit payer et comment protéger « les frontières extérieures de l’Europe », expression que l’on n’avait jamais autant entendue. Çà et là on cite une vieille phrase d’un vieux premier ministre de gauche : « on ne peut accueillir toute la misère du monde »… Eux, ils errent dans les rocailles « en attendant »… à tel point que le verbe attendre en est devenu intransitif.

A ces aventuriers qui ont tout risqué, nul n’a pensé accorder une once d’admiration, pour leur courage – qui d’entre nous risquerait ainsi son va-tout ? Ce courage, a-t-on même songé qu’il avait une valeur professionnelle, car il est, en termes de management moderne, une compétence à lui tout seul ? L’Institution prend tout le temps qu’il faut pour organiser ses commissions et ne semble pas bousculer ses rythmes. On ne perçoit que dureté. A fortiori ni gloire ni romanesque ne sont alloués à celui qui part en s’arrachant parce que chez lui « il est déjà mort ». Pourrait-on au moins entendre cette phrase qui en dit aussi long qu’un héroïque récit d’opposant politique ? Il semble que non.

Heureusement, la mention de l’origine chrétienne de l’Europe qui avait tant fait débat, n’a pas été inscrite dans les textes, car les arcanes en seraient toutes ébranlées !

Ne pourrions-nous « oser » la naïveté voire le ridicule, et donner une priorité à ce qui se gronde tout seul au fond de nous… « Si c’est un homme ». En-deçà du Politique ? Ou bien au contraire en plein dedans ? A quelques transpositions près l’humanité est, avec les composantes contemporaines, de nouveau plongée dans la tragédie d’Antigone entre fraternité essentielle et rudesse de la Cité, entre le cas général et l’exception, entre l’Humain et le Sociétal…. Plus tard leurs enfants en feront des romans, peut-être…

Lampedusa garde la trace mélancolique des princes qui l’illustrèrent, désespérance de Giuseppe nouée aux ironiques falbalas du prince Lucchino. Les acteurs ont changé, Lampedusa est passée du côté de la désolation. Non, le Guépard ne danse plus…

Paule Pérez

Les fantômes de Vienne

Le temps est clair, pas un nuage ne vient assombrir la Rotenturm Strasse et la haute flèche de Stephansdom qui poignarde, fine et élégante, l’arche du Ciel. Vienne est une ville agréable, mesurée. L’ancienne capitale de l’Empire austro-hongrois n’a rien d’une mégapole moderne. Dans la compétition électrique et fébrile des villes européennes à incarner le monde contemporain, elle a laissé filer sa vieille rivale prussienne, Berlin, loin devant. Et pourtant , Vienne n’est pas une ville-musée. On ne vous jette pas à la figure, à chaque coin de rue la splendeur passée de la monarchie des Habsbourg qui prit fin lors de la grande guerre. Sur la toiture en tuiles vernissées qui couvre la nef de Stephansdom, on peut apercevoir le symbole ailé de l’empire bicéphale,  mais il est discret, invisible aux promeneurs qui ne flânent pas le nez en l’air. Certes, la  magnifique collection de Brueghel, de Dürer, de Cranach du Kunsthistorisches Museum rappelle la passion de l’empereur Rodolphe II pour la peinture, l’Albertina rénové et pimpant expose des dessins et des esquisses remarquables des anciens maîtres allemands, flamands et hollandais et le Belvédère, autrefois palais du prince Eugène de Savoie qui s’illustra dans la guerre contre les Turcs, propose au visiteur des chefs d’œuvre de Gustav Klimt et d’Egon Schiele.

Vienne a des musées, mais ce n’est pas une ville musée, disais-je. Car en se promenant dans différents quartiers de Vienne, comme la Leopoldstadt, au Nord, le coin du Nashmarkt au sud, et le lacis de ruelles et de places entre la Cathédrale et la Platz Am Hof, on ne s’expose à aucun harcèlement touristique. Nulle mélancolie impériale, fût-elle transformée avec le temps en tape à  l’œil viennois n’importune ou ne séduit le visiteur et quand l’on s’assoit à l’intérieur d’un de ces grands cafés viennois qui éclaboussait de gloire ses apfelstrudel à l’aube du vingtième siècle, on ne sent pas happé dans les entrailles de l’empire défunt.

Certes, autour de Stephansdom, quelques garçons déguisés en laquais ou musiciens de l’époque mozartienne proposent des billets de concerts à l’Opéra ou dans une des nombreuses églises baroques de la capitale autrichienne, mais c’est à peu près tout. Seule l’odeur du crottin des chevaux de fiacres qui parcourent un itinéraire balisé leur fait concurrence dans l’exhibition du temps jadis.

Mais très vite surgit le sentiment que le prodigieux cercle intellectuel juif viennois de l’entre deux guerres, a lui aussi disparu des consciences autrichiennes avec des conséquences autrement plus fâcheuses que le manque de tralala autour de l’histoire des Habsbourg dont au moins les bâtiments et l’architecture des grandes demeures évoquent en maints endroits l’empreinte. A peine découvre-t-on une rue Theodor Herzl,ou un petit square Sigmund Freud. Mais dans aucun bar,  aucune librairie, aucune ruelle du centre, on ne parle de Joseph Roth, l’auteur de la Marche de Radetsky, d’Arthur Schnitzler, de Ludwig Wittgenstein, ni même de Stefan Zweig, un géant de la littérature autrichienne aujourd’hui célébré en France comme l’un des hommes des plus importants de l’Europe des lettres. Il est vrai que Musil n’est pas davantage à la fête, mais enfin, comment imaginer construire une conscience européenne si l’on escamote de la sorte les génies juifs d’une Ville ?

On est tout près de penser que l’Autriche n’en a pas fini avec son vieil antisémitisme, et on songe à Jörg Haider, l’ancien gouverneur de Carinthie, qui déclarait en 1995 que la Waffen SS  était « une partie de l’armée allemande à laquelle il fallait rendre honneur » et qui connut néanmoins une prometteuse carrière politique jusqu’à sa mort dans un accident de voiture. Mais cela ne tient pas vraiment. L’extrême droite autrichienne est en perte de vitesse et ses cibles sont davantage les musulmans vivants que les fantômes juifs. Et ce n’est pas l’extrême droite qui a peur du regard des fantômes, pour l’unique raison qu’elle n’a ni l’imagination ni le désir de le croiser. La ville de Vienne fait du reste des efforts pour maintenir en mémoire la tragédie de l’occupation nazie.  Sans doute escamote-t-elle l’adhésion enthousiaste de la population autrichienne à l’annexion du pays par le Reich hitlérien, mais on trouve raisonnablement à Vienne stèles, sculptures, affiches et expositions sur la nuit nazie en Autriche.

Non, l’oubli qui frappe Zweig, Roth, Schnitzler, Kraus, Herzl et même Freud n’est pas une mise à l’index. Ce n’est pas un ban ou une punition. C’est le produit de l’impuissance à redonner vie, consistance, visage au cosmopolitisme juif viennois et à ses figures diverses, parfois contradictoires. C’est à Vienne que la psychanalyse se théorise et s’éprouve, que le sionisme sort des tiroirs, que l’humanisme européen, éclectique et savant s’affirme avec vigueur, qu’un judaïsme irréligieux vole aux rabbins la définition de l’être juif.

Comment donner vie à ce cercle viennois, lui conférer au delà de la gloire et de la célébration , un lien au présent du pays et de l’Europe,  comment mesurer les enjeux  et les défis contemporains d’un transmission qui enjambe forcément, nécessairement, si elle ne veut pas rester enlisée dans la boue silencieuse de la shoah, le désastre de l’Anschluss?

Faute de pouvoir y répondre, on en est semble-t-il resté à l’étape de la commémoration. Les figures éclatantes du judaïsme viennois ont rejoint les foules anonymes de la tragédie et comme elles, elles sont retournées au silence.

Rien n’évoque davantage l’ensevelissement des voix singulières viennoises que l’énorme cube de béton de Rachel Whiteread sur la Judenplatz. Les côtés de cet énorme catafalque sont striés de lignes et de courbures géométriquement alignées qui représentent les tranches de soixante mille livres, un chiffre symboliquement voisin des soixante mille juifs viennois déportés et exterminés par les sbires du dictateur allemand. On nous informe que Rachel Whitheread a symbolisé de la sorte tout autant le peuple du Livre que les autodafés nazis des livres dégénérés et ethniques. Mais comme toutes ces arêtes de livres, mornes et répétitives sont tristes et insignifiantes ! Cet empilement massif et monotone de signes identiques, loin de ramener la conscience à la présence des livres et des hommes paraît tout au contraire le fruit d’un égarement, d’une auto-intoxication.

Quoi ? Espère-t-on commémorer l’indicible en enfouissant dans l’anonymat des victimes les noms propres des hommes et les couleurs des livres ? Veut-on démontrer que, des pogroms médiévaux de 1241 à la Shoah, des souverains  catholiques aux disciples du troisième Reich, une même haine antisémite s’acharne à détruire le peuple du livre ?

Mais que penser face à ce gros édifice de béton gigantesque, à ce tombeau hermétiquement clos, à cette mémoire désespérément silencieuse et emmurée ? Comment les lumières enfermées dans le catalfaque pourraient-elles s’en échapper et rayonner à nouveau ?

Whitheread aurait tout aussi bien pu ériger ce monument à la communauté des malades frappés d’Alzheimer, sans que personne ne s’en avise vraiment. Les visiteurs rares traversent la Judenplatz sans perplexité et s’il était autorisé de donner la pièce à un monument, comme se ce dernier faisait comme un mendiant la manche, ils s’acquitteraient avec satisfaction de leur aumône.

Il y a plus déconcertant encore. Au moment où nous pénétrons dans la Judenplatz, nous entendons des cris, des chants, de la musique  et voyons des gamins agitant fièrement et en tous sens des drapeaux israéliens bleus et blancs frappés de l’étoile de David.  La scénette a lieu devant le musée juif de la place. Etendards et fanions nationalistes gaîment remués par une jeunesse souriante semblent être, à première vue,des pieds de nez au passé et au silence monumental du catafalque. Mais il n’en est rien . Zweig, Freud, Kraus ou Schönberg s’énervent dans leurs tombes, peut-être même Herzl, car cette danse folklorique de kermesse paroissiale  est un des multiples et affligeants témoignages de la fin de la conversation, une pathétique clownerie post-moderne. Aucun passant ne peut être ni ému ni désarçonné par la traversée de la Judenplatz. Le judaïsme viennois est bien mort ! Et nul fantôme ne perce le regard des promeneurs.

Dans le train qui nous mène de Vienne à Prague, le Gustav Mahler, nous faisons une halte à Brno. De très nombreux passagers montent dans notre wagon, et deux jeunes hommes entrent dans notre compartiment. Mais alors qu’il reste encore deux places, le premier de ces voyageurs ferme aussitôt la porte de l’habitacle et jette ses affaires sur les sièges vides, afin , me semble-t-il de prendre ses aises et de signifier aux gens qui jettent un regard vers nous depuis le couloir que le compartiment est bondé ou à tout le moins de les dissuader de poser la question. Après qu’il eût enlevé ses chaussures et étendu ses jambes sur le siège d’en face, il sortit aussitôt la panoplie de l’homme planétaire indépendant : un i-phone et un ordinateur portable qu’il connecte ensemble. Et comme au même moment, son voisin ayant également sorti les mêmes équipements, fait les gestes symétriques, mais avec une connexion inversée, on assiste à une curieuse chorégraphie, le premier homme tapant sur l’ordinateur des informations pour le smartphone et le second pianotant en sens inverse sur l’iphone des données destinées au computer. Et nous sommes de la sorte renvoyés brutalement au présent de l’Europe, à sa muflerie barbare et à ses cadenas technologiques.

 

A Prague, nous avons sillonné le quartier Josefov et visité en priorité le vieux cimetière juif. Les tombes bancales plantées à même la terre, inclinant leurs arêtes de pierre en tous sens, inspirent toutes les comparaisons. Cela m’a fait penser aux écailles dentelées d’un stégosaure, mais Umberto Eco dans son roman « Le cimetière de Prague » imagine l’énorme bouche à moitié édentée d’une ogresse ou d’une sorcière.  Le lieu ne manque pas de charme, même si le balisage de la visite ne permet pas de circuler au milieu des tombes. Celle du Rabbi Loew, le Maharal de Prague se reconnaît aux bouts de papier pliés que des promeneurs ont fichés dans les jointures des pierres, comme au Mur des Lamentations à Jérusalem. Le renommé Rabbi que la légende associe à la fabrication d’un Golem destiné à défendre le Ghetto a droit à une statue de grès, œuvre de Osval Polivka, aux marches du nouvel Hôtel de Ville, près du Clementinum, le gigantesque complexe des Jésuites qui ont pendant deux siècles re-catholicisé la Bohême.

C’est dans ce cimetière de Prague qu’Umberto Eco situe la conjuration des Rabbis planifiant dans le moindre détail la domination des Juifs sur le Monde . Le grotesque faux-document qui relate la machination des Rabbis, passa à la postérité sous le nom de «  Protocoles des Sages de Sion » . Selon Eco, ce fut l’œuvre conjointe de la Okhrana tsariste et des Services secrets français, cherchant à polariser les colères populaires sur un ennemi idéal, les Juifs.

En sortant du cimetière, on visite la salle des Cérémonies qui évoque les rites funéraires juifs, puis la synagogue Maisel et la synagogue Pinkas dont les murs portent les noms des 77297 Juifs de Bohême et de Moravie emportés dans la Shoah. On se retrouve devant la façade de la synagogue Vieille-Nouvelle, mais notre billet pourtant acheté au prix fort de 350 couronnes tchèques, soit 14 euros par personne ne donne pas droit à sa visite. Nous n’insistons pas et revenons au point de départ, le centre d’informations sur Josefov à deux pas duquel on a érigé un monument à Kafka. On voit Kafka planté sur les épaules d’un Géant démembré, tel Jésus sur son Saint Christophe. Mais qu’importe la valeur de la sculpture, à mon sens médiocre et sans grâce ni mystère !  Mais il va de soi qu’à l’exposer ainsi au cœur de Josefov, près des synagogues et du cimetière, on entend démontrer aux multitudes de touristes qui parcourent le quartier que Kafka est un écrivain juif avant d’être un habitant de Prague, « cette petite mère qui nous tient par ses griffes » ou un homme de lettres allemand. Certes, l’auteur du Procès dont la vente du manuscrit original à une bibliothèque allemande par les héritières de Max Brod suscite une nouvelle polémique germano-israélienne est aussi utilisé par les Tchèques comme argument touristique au même titre que le Golem ou Saint Jean Népomucène. Mais dans le quartier juif, on s’attend à autre chose !  Et en particulier , que l’on tente de clarifier ou d’exposer la page d’histoire qui court du ghetto juif du temps du Maharal à la modernité juive de Bohême, marquée par la langue et la culture allemandes. Comment les juifs ont-ils traversé l’histoire tchèque depuis la rencontre de Rabbi Loew et de l’empereur Rodolphe II à la fin du 16e siècle ? La germanophilie des élites juives praguoises date probablement de l’Edit de Tolérance de Joseph II, en 1781 qui abrogea la plupart des lois discriminatives contre les Juifs tout en contraignant ceux ci à porter des noms allemands. La haine tchèque croissante pour les Juifs et les Allemands, confondus dans la même hostilité aux idéaux nationaux tchèques, se nourrit du rejet populaire de la langue allemande, la langue des maîtres étrangers, la langue du grand despote impérial, l’Autriche « cette geôle des peuples ». Sans compter que la communauté juive fut plutôt prospère, parfois même très riche grâce à son entrée réussie dans le monde industriel, technique et commercial praguois. Identifiée aux  intérêts cosmopolites du capitalisme européen, par ses parts de marché dans l’Industrie, et à la domination allemande sur la terre tchèque, considérée comme une loyale alliée de l’Empereur autrichien, elle vit avec inquiétude s’effondrer la Prague allemande.[1]

Lors de la « tempête de décembre » en 1897, autour de la maison de l’ancienne académie allemande de commerce, Kafka a raconté que « des boutiques et des appartements allemands et juifs avaient été forcés et pillés ». On criait mort aux allemands, mort aux juifs et c’est la bonne de Kafka, une tchèque, qui détourna la colère de la rue contre la maison de commerce allemande…

Mais le monument à Kafka ne dit rien sur la collision forcément originale et mouvante entre le monde juif de Bohême et l’histoire européenne soumise aux évolutions des idéologies politiques et aux affrontements entre l’Empire austro-hongrois déclinant et les Nations de son glacis. Et les foules de promeneurs qui arpentent Prague et le quartier juif repartiront sans doute avec un vague sentiment exotique, peut-être avec une pointe de sympathie pour les morts du vieux cimetière, mais sans aucune éducation des consciences.

Après la visite de la Judenplatz de Vienne et du quartier Josefov de Prague, on se prend à penser que la commémoration est plus d’une fois la principale alliée de l’oubli.

Dans ces temps de crise de l’humanité européenne où nous voyons, sidérés et impuissants se défaire peu à peu la construction européenne, s’impose à nous l’évidence que quelque chose d’essentiel a été ici enseveli dans le trop visible, le trop exhibé, quelque chose que pressentait Husserl dans sa conférence de Vienne de 1935 : l’exigence de l’esprit !

Quelque chose d’essentiel qui ne semble pas frapper les consciences européennes, car à trop se nourrir des analogies de la crise actuelle avec celle des années trente, on en vient à oublier que les cinquante dernières années en Europe ont été marquées par une tentative unique dans l’histoire des nations européennes de solder leurs vieilles rancunes et d’amarrer ensemble leurs destinées. Certes mal, et combien fut parfois grande la naïveté des ces dirigeants européens ou vile leur complicité avec des intérêts économiques médiocres ! Personne ne devrait plus faire silence sur l’étroitesse d’esprit des concepteurs de la monnaie unique et la confiance imbécile dans la dynamique prometteuse des Marchés qui nourrit  chaque jour davantage la rupture inquiétante des peuples avec le vaste dessein européen.

En regard, pas d’université européenne, pas de réflexion originale sur la Technique et la Richesse, pas de philosophie politique des frontières, pas de statut des apatrides, pas de tentative héroïque de penser la figure de l’Europe, ce en quoi elle est ou pourrait être une figure originale, inspirante, vivante…

Mais on ne saurait pour autant faire comme si l’actuel réveil des populismes en Europe, la xénophobie violente qui s’y exprime en tous sens, les métaphores antisémites voilées sur l’empire de la finance internationale survenaient sur une terre vierge d’efforts fédérateurs.

La crise de l’humanité européenne que nous vivons aujourd’hui est en ce sens beaucoup plus grave que celle de l’entre-deux guerres à laquelle on l’identifie, car autrefois, les nations européennes n’avaient pas contracté d’alliance solide, les fanfaronnades et les aigreurs nationales dépeçaient les tissus trop tendres d’une conscience commune. Romain Rolland et Stefan Zweig étaient l’exception et non la règle.

Nous nous réveillons  chaque matin avec l’effroyable sentiment que le plus grand péril qui menace l’Europe est la lassitude, comme l’avait annoncé Husserl, à Vienne, un péril dont nous ne savons pas nous défaire, tellement nous faisons confiance à nos propres spectres idéologiques, la République, le communisme, ou le libéralisme et fuyons dans le même temps le regard pénétrant de tous ceux qui ont disparu en tentant de parcourir autrement les routes du progrès.

Un jour, Bruno Lavardez me confia qu’il ne pouvait plus supporter les peintures qui représentent l’hitlérisme sous une forme ou une autre, qui accordent présence d’une manière ou d’une autre au visage de l’Assassin.  Il ne me cacha pas son chagrin qu’une affiche illustrant je ne sais plus quel événement culturel, placardée sur les arrêts de bus où se pressaient les élèves qui se rendaient aux lycées, montrât un petit enfant juif face à ses bourreaux.  Il m’en parla comme d’une chose obscène, dérisoire, humiliante.  Connaissant bien Bruno, je savais que sa colère n’était pas arbitraire ou feinte. Et pourtant au tout début, je ne la mesurais pas vraiment. La photographie en question , universellement connue, du gosse à la casquette du ghetto juif de Varsovie regardant la soldatesque nazie bottée et casquée me semblait jusque là une image pathétique et déchirante de l’horreur nazie. Mais Bruno insista. Il me dit : ce n’est pas le regard des fantômes que croisent les élèves en jetant un coup d’œil à l’affiche, mais bien celui du Monstre qui continue de faire sa publicité !

Et je compris alors pourquoi le Guernica de Picasso ne montre pas les bombardiers allemands de la légion Condor, et pourquoi le Tres de Mayo de Goya laisse dans l’ombre et sans visages les pelotons d’exécution sur la colline del Príncipe Pío

Claude Corman
[1] Jusqu’au milieu des années 1840, la classe dominante était bien la bourgeoisie cultivée, industrieuse, germanophone de la Bohême mais peu à peu , les masses tchèques reconquirent leur destinée nationale.

Le Prager Tagblatt, journal de langue allemande paraissait en semaine à deux éditions par jour mais après la première guerre mondiale et la déclaration le 28 Octobre 1918 de l’indépendance de la République fédérale de Tchécoslovaquie, l’allemand devint une langue mineure, abandonnée ou proscrite. Le sort des Sudètes devint une affaire politique aïgue.

 

Vous voulez nous écrire, réagir à cet (un?) article
Ecrivez-nous
nous transmettrons vos réactions à son auteur

Exposition : Grimoires

Christiane Rousset :  Grimoires

 

Vous voulez nous écrire, réagir à cet (un?) article
Ecrivez-nous
nous transmettrons vos réactions à son auteur

« Mobile et immobile »,

Une dimension  cachée

par Paule Pérez

Lorsqu’on traverse l’Atlantique on peut être frappé par une différence au quotidien, entre la France et les Etats-Unis, différence dont l’idée tournerait autour de la dualité : immobile et mobile. Celle-ci se rencontre sous de multiples formes dans les instances de la société, attitudes, et modes de vie. On l’aura deviné, sans jugement de valeur, le Français serait bien plutôt du côté de l’immobile et l’Américain du côté du mobile!

Système de crédit, économie

Un jeune chef d’entreprise français qui a un excellent concept, du talent et des compétences, mais qui manque de fonds propres, s’adresse à sa banque pour pouvoir faire des investissements nécessaires à la mise en oeuvre de son idée.

La banque examine son dossier et constate que son idée est remarquable. Elle prêtera avec enthousiasme, mais il y a juste à régler les détails de la garantie. Bien sûr, il donnera sa caution personnelle, ce qui n’est qu’une formalité, tant il a foi en son projet, il est prêt à “payer de sa personne”, sachant bien qu’en cas de défaillance il lui faudra travailler dur pour rembourser. La banque explique que la caution personnelle est presque automatique en ce genre d’affaire, mais un petit fond de tiroir en terre ou en pierre, et le dossier serait plié très vite : le jeune chef d’entreprise – ou son père, possède certainement, n’est-ce pas, au fin fond de la Lozère, un petit terrain, ou dans le Lyon touristique, un vieux studio à hypothéquer? La direction des engagements aurait un “os à ronger”, le dossier ainsi serait “blindé, propre, impeccable” (c’est-à-dire sans péché) puisque, à la ligne “hypothèque” on cocherait la case “oui”.

On ne peut véritablement penser en France à une autre forme de garantie que le bout de terre ou de pierre, l’hypothèque est la pierre de touche, la pierre d’angle, l’arcane absolue, le sésame ouvre-toi de tout accord de crédit. Ce n’est autre que le risque sans le risque ! Face à la valeur “mobilière” de l’entreprise, l’emprunt est garanti par l’élément le plus inerte, le plus matériel et le plus rigide qui soit : terre ou pierre. Vu de loin, cela peut paraître vertigineusement absurde. Mais a-t-on jamais vu en France un morceau de terre ou de pierre qui ne vaille plus rien du tout, même au plus creux des crises économiques ? Ce n’est pas un hasard si le premier désir des jeunes couples français, même les plus pauvres, est de devenir propriétaire de sa résidence principale, et les enfants sont éduqués en ce sens. Terre et pierre qui sont aussi symboles de poussière, de sépulture et donc de mort, sont, paradoxalement, les moteurs du processus de l’emprunt et les fondations ou piliers de la dynamique économique.

Ainsi, combien de petits créateurs n’ont jamais pu aller jusqu’au bout de leur projet voire de leur rêve? Pour obtenir du “crédit” il faut donc avoir du “bien”, et le bien, c’est la possession immobile, non pas le talent. Paradoxalement, la solvabilité dont le doublon étymologique est la solubilité, s’associe à la rigidité. Pour poursuivre le jeu d’image, symboliquement et chimiquement, la “liquidité” ne produit ni ne suscite “d’intérêt” que lorsqu’elle est issue de la dissolution d’un solide!

Questionnés là-dessus dans les années 80, une dizaine de psychanalystes et sociologues français ne trouvèrent pas qu’il s’agisse là d’un sujet digne d’étude, ils jugeaient “normal” que les banques demandent des garanties, ils n’y voyaient pas une affaire “d’impensé radical” sur lequel il pouvait être fécond de se pencher : la vieille Europe aurait-elle un inconscient foncièrement “foncier”?… Aucun d’entre eux n’accepta d’entreprendre une réflexion approfondie sur ce thème, lorsque je les en sollicitai en tant que jeune éditrice.

Consommation

A l’opposé, extrême contradiction, les jeunes qui sont allés visiter les Etats-Unis dans les années soixante ont rapporté dans leurs bagages les fameux “Kleenex”, summum de l’hygiène, de la propreté et du sans odeur. Ainsi on a vu naître la culture du jetable.

D’autres produits on suivi, conçus parfois même en Europe, mais c’est Outre-Atlantique que cette vogue a été consacrée. Il y avait bien eu l’ancêtre stylo à bille, mais il avait encore une certaine durée de vie. Nappes en papier, éponges de maquillage, matériel de pique-nique, rasoirs, briquets, slips pour femme, de nombreux objets quotidiens sont devenus jetables, tandis que d’autres dans le même temps devenaient non-rechargeables, comme les flacons de parfum, les emballages de produits d’entretien. Ainsi des objets sont tombés en désuétude, comme les mouchoirs, les rasoirs – et ce pour un bénéfice d’hygiène, certes – tandis qu’une nouvelle industrie s’est développée avec la consommation, nouveaux conditionnements, nouvelles applications des matières plastiques et du papier. Au nom du progrès de l’hygiène, ces nouvelles inventions se justifient parfaitement, mais il n’en demeure pas moins que ce courant est accompagné et supporté par l’état d’esprit consumériste, de la chose qui ne sert qu’une fois, y compris le salarié, qu’on presse, justement comme un citron et qu’on jette, justement, comme un kleenex. On peut avancer que ce n’est pas un hasard, si cette culture du jetable, même si elle s’est répandue en France et en Europe, symbolise les Etats-Unis d’Amérique.

On en veut pour preuve la folie qui a saisi les Soviétiques au cours des années 70, qui face aux touristes, se montraient si friands de briquets bic : n’y cherchaient-ils pas l’inaccessible rêve américain, autant qu’ils rêvaient de porter des jeans et de jouer du rock comme cela s’est avéré après la chute du Mur?

Vie des institutions

Dans cette opposition, on peut chercher quelques figures sociales où s’incarnent ces éléments de mentalité. Aux Etats-Unis, on le sait, l’initiative individuelle est fortement encouragée. Quelqu’un qui innove et réussit devient un héros local. En France, indépendamment de l’argent, il faut du temps et du courage pour promouvoir une bonne idée, le temps même parfois que cette idée soit dépassée, que l’actualité la périme. Lenteurs administratives, résistances au changement, certes, mais il ne s’agit pas que de cela. Il y a les blocages dûs à “l’inconscient du système” qui se détruit de lui-même. Ainsi toute institution se sabote de sa propre structure. Pour mettre en place une action d’envergure en faveur des jeunes qui ont perdu leurs repères, ne savent plus lire ou compter, la nation se mobilisera. On lancera un dispositif innovant, généreux et intéressant. On ne prévoira pas les parades aux impondérables : on aura estimé un certain nombre de bénéficiaires et on aura trois fois plus de demandeurs. Ou bien encore  viendront se présenter des ex-toxicos en galère, mais de niveaux d’instruction plus élevés….Commencera la litanie des états d’âmes dans l’institution : qui doit bénéficier, doit-on modifier les textes, et comment remplir les fiches d’inscription pour ceux qui ne sont pas dans le trait, comment choisir, est-ce bien moral de sélectionner, donc encore une fois d’exclure ? Souvent, dans des opérations comparables, on a vu les responsables se mettre à ralentir, voire à freiner leur action, à s’abstenir dans le doute. Et il arrive trop souvent qu’on attende de nouvelles instructions, il faut de nouveau rédiger des directives, des lettres d’orientation et autres parapluies.

Les problèmes alors se “cristallisent”, ainsi revient par la petite porte la métaphore de la pierre, de l’immobile contre le mobile. Les acteurs de terrain se fatiguent, leur énergie s’étiole, l’action perd en qualité et en résultats quantitatifs. Le système s’use, il faut trop d’institution pour agir et celle-ci sclérose d’elle-même les élans qui se sont élevés en son sein. D’une mesure innovante, parfois géniale, on fait un dispositif ingérable, une entropie s’installe dans le système et l’énergie, motivation, forces vives, désir, se dégradent.

Immobile et mobile, cela peut se décliner : lent et rapide, lourd et léger, profond et superficiel, formel et informel, durable et éphémère. Mais également, loi et usage, liquidités et patrimoine, héréditaire et individuel, donné et acquis… vieux et jeune. Quel est ici le choix de chacun? P.P.

Ah, quel titre!

par Paule Pérez

Signer ou ne pas signer…ce formulaire qui donne droit à ” l’utilisation du titre ” de psychothérapeute, qui nous rappelle que “la carte n’est pas le territoire “, pas plus que le titre n’est l’exercice. Alors quoi ? Etrange nouveau concept d’acte de naissance aux allures d’oripeau avant même d’être porté, pour peu que l’anagramme ” signer/singer ” nous ait sauté aux yeux ? Titre, alias, avatar, ou plutôt cache-misère ?

Plus grave ou non, à chacun d’en juger : ” signer ” revient à créer une ” chimère logique “, entre un désir personnel d’exercer auprès de personnes en demande, et une ” psychothérapie d’Etat “.

Ceux qui signeront (même persuadés de faire oeuvre utile de l’intérieur), s’exposent à une navigation intérieure bien difficile du fait de l’incompatibilité entre ces deux logiques, dès lors que cette incompatibilité n’est pas symbolisable.

 

Dans ce contexte, qu’en est-il de la psychanalyse dans son voisinage et sa différance avec les psychothérapies ? Face à la pensée unique actuelle, nul doute qu’elle gagnera à mettre en avant sa pluralité et sa polyphonie intrinsèques, résultantes du “un par un”, et qu’elle se garde bien d’acquiescer aux sirènes d’un rassemblement unitaire, qui s’avèrerait rapidement cacophonique. Ce que nous pouvons mobiliser est un langage ” partageable ” et non ” commun “. La nuance est de taille.

 

Si les choses sont aujourd’hui trivialement « pliées » dans le cadre de la Santé publique, tenter de réagir dans l’urgence est voué à l’échec. Il nous reste à nous atteler à susciter patiemment une autre phase, autrement. La psychanalyse a traversé bien d’autres crises. Mais, c’est vivante qu’elle les a traversées, dans l’irrédentisme d’une anti-servitude.

 

N’est-ce pas à très forte partie que s’attaque Freud lorsqu’il affirme qu’elle n’a pas à être ” la bonne à tout faire de la psychiatrie” révoquant en cela toute subordination ancillaire ?

 

Aujourd’hui pas davantage, la psychanalyse n’a à ” servir ” l’Assistance publique, ni les psychiatres ou les généralistes de ville.

 

 

La Médecine ?

 

Elle est un composant majeur du courant de ” culture ” ambiant, produit d’une idéologie ambiguë négociant entre pouvoir, coûts publics, productivité performance, et garantie, où s’entremêlent, dans une confusion  opportune, puissance, course au succès, et bienfaisance sanitaire affichée auprès des populations.

 

Dans l’exigence à triompher des maladies, munie de ses batteries exploratoires, chirurgicales, pharmaceutiques, aurait-elle fini par croire possible d’annexer tout le champ mental ?

 

Avec l’assentiment de la Gouvernance mondiale, via l’OMS, elle s’est forgé ses outils et lignes rectrices, DSM/CIME/EBM, ces espérantos de la psychiatrie, homogènes avec ses représentations ultra-naturalistes de l’humain.

 

 

Et les médecins ?

 

Ceux qui, psychiatres ou non, exercent comme analystes en privé, gardent-ils un rapport avec la médecine, restent-ils inscrits comme médecins, avec numéro d’affiliation à la sécurité sociale et si oui, pourquoi?

 

Déclarent-ils les séances comme des ” actes ” ? Que pensent-ils du remboursement ?

 

Que pensent ceux qui exercent comme analystes en institution, où les psychanalystes, médecins ou non, ne sont plus remplacés ?

 

Sont-ils vraiment d’accord pour que la profession de ” psychothérapeute ” devienne ” réglementée ” ?

 

On n’a pas entendu un seul médecin en tant que médecin s’élever contre le fait que le texte d’Accoyer donnait en son temps au généraliste légitimité à agir en tant que psychothérapeute sans formation approfondie, au motif qu’il aurait fait un passage en psychiatrie pendant ses études, et sans autre expérience.

 

Qui se pose cette question : les médecins, surtout ceux qui pour eux-mêmes ont consulté un psy, n’auraient-ils pas été frappés par l’insolite qu’il y a, à ce que le système en marche vise à faire des psychologues et des psychothérapeutes des ” auxiliaires de santé ” à l’instar des podologues ou des kinésithérapeutes?

 

Ce questionnement concernant le rapport des médecins tant avec la psychothérapie qu’avec la psychanalyse, n’est pas exhaustif et déjà leur silence est troublant.

Par ailleurs, nous serions dans l’erreur si nous négligions de compter avec l’appui discret mais continu de ceux qui, au sein des instances de décision, publiques et privées, ont été nos patients – ou le sont encore, et sont des ” amis invisibles ” de l’analyse. Ayant mesuré ce qu’implique ” l’autorisation ” personnelle de l’analyste à exercer, ils ne seront que plus rassérénés de constater que notre action au collectif est cohérente avec la singularité de la cure dans le transfert. Ils sont à même de discerner ce qui paraît déroutant à “l’interlocuteur impartial”, par exemple : que si la psychanalyse n’est pas une thérapie, il se peut que ses effets soient perçus par les patients comme “thérapeutiques “, ou que, si nous ne récusons pas que nous ” prenons soin ” d’eux, c’est différent du sens où un médecin doit ” soigner ” et si possible guérir, l’écart de sens étant énorme entre “avoir un corps” et “être un corps”.

De plus, leur quotidien baignant dans la complexité, ils ont assimilé à quel point la psychanalyse, elle non plus, n’est pas linéaire. Ces distinctions majeures et fines au cœur de leurs cures, pourraient-ils les avoir oubliées ?

Pourquoi nous en remettrions-nous à la servitude volontaire, en avalisant la doxa du “poids du nombre”? Cela conduirait à entériner exactement ce que nous contestons : la quête d’une efficacité directe, ciblée, mesurable ” statistiquement ” et rapide. Je parle ici avec une  pesanteur qui s’impose, de la nécessité à harmoniser toute action avec l’esprit de la psychanalyse. Tenir une position peut pour nous résider en cela : faire entendre l’intérêt collectif qu’il y a à ce qu’elle soit, non pas tolérée, mais bel et bien perçue et acceptée comme un “lieu de sujets “, un espace extra-territorial à respecter, une pratique vivante. P.P.

Autour du statut des psychothérapeutes

par Paule Pérez

« Le propre d’une personne dont l’esprit est mûr est de pouvoir vivre dans l’incertitude. » David Bérès, discours de clôture d’une session à la Société psychanalytique américaine, 1962.

Le contexte

La réflexion ouverte en 1981 par Robert Castel, dans son livre intitulé « La gestion des risques[1]», concernant ce qu’il appelait « la psychologisation de la société », et son anticipation de l’expansion du pouvoir des experts dans les pratiques sanitaires et sociales, n’a pas véritablement connu de suite en son temps. Le « monde des psys » paraissait traverser une période de latence depuis la seconde moitié des années 80, au regard des questions sur le statut et les pratiques, ces travaux ayant, en leur temps, davantage relevé de l’initiative de praticiens[2] soucieux de l’avenir d’une profession, que des pouvoirs publics.

Au début du XXIème siècle, c’est d’une autre manière que les questions reviennent : cette fois ce sont les pouvoirs publics qui se préoccupent du statut, de la pratique et surtout de « l’efficacité » des psychothérapeutes. Et ce en lien étroit avec la culture d’évaluation et d’expertise anticipée par Castel, qui s’est non seulement avérée mais bel et bien installée depuis. Les psychothérapies en sont d’autant plus devenues matière à controverses médiatisées, sur fond de forte attente d’information exigée par les associations d’usagers et les familles de patients, désormais constituées en interlocuteurs de poids et que l’institution reconnaît comme des partenaires dans le jeu d’acteurs.

C’est ainsi qu’un projet issu d’un Conseil des Ministres en 2001[3], a suscité en 2003[4] une commande à l’Inserm[5], dans le cadre du « plan de santé mentale », pour établir « un état des lieux de la littérature internationale sur les aspects évaluatifs de l’efficacité de différentes approches psychothérapiques. » Ce dessein de politique de santé mentale prévoit conjointement de légiférer sur le statut des psychothérapeutes. Une loi en ce sens, dont un amendement en particulier[6] a été fortement débattu au Parlement, est votée en été 2004[7] et le débat retentit encore au printemps 2011 à propos de sa mise en œuvre.

Les résultats de l’étude commandée à l’Inserm, communiqués en février 2004, ont été suivis de la parution du « Rapport Inserm », sous le titre : « Psychothérapie, trois approches évaluées ». Il a déclenché de vives polémiques pendant plusieurs mois, pour finir retiré du site de l’Inserm en février 2005 par décision du Ministre[8], concomitamment à la démission du directeur général de la santé[9].

Le Rapport finit par être partiellement désavoué par les instances dirigeantes[10] trois ans plus tard[11] au cours d’un colloque organisé au Ministère. Et ce, dans des conditions où le changement méthodologique, fourni comme argument de pacification, n’a convaincu que peu d’acteurs. Colloque qui n’a d’ailleurs pas eu un grand retentissement : s’il proposait de changer d’approche en élargissant les vues, la nouvelle donne ne touchait cependant pas au principe contestable, à savoir l’inscription spécifique et indéfectible de la démarche dans le médical et sous sa tutelle exclusive.

Eléments de la problématique

Dès lors qu’elle a été envisagée dans un contexte de santé publique, la psychothérapie – pratiquée en privé ou dans les lieux publics – devrait-elle pour autant être subordonnée et assujettie au couple autorité et pouvoir médical? Devrait-elle être « prise » dans les concepts de la médecine dite attestée par les preuves[12]? Devrait-elle, sous peine d’invalidation, être référée au seul manuel diagnostique et statistique DSM[13], avec ses quantifications et  normes qui ont fondé la méthode Inserm dans les expertises épidémiologiques de type infectieux et environnemental ? La mainmise médicale joue ici comme une scène imaginaire totalisante, aux filets de laquelle la sphère “mentale” se trouve saisie. Etat de fait d’autant plus troublant que la définition par l’OMS de la santé, et de la santé mentale, place celle-ci au-delà des « troubles » ou des « handicaps », et l’envisage comme un état de « bien-être » global dans lequel une personne « peut se réaliser ».
Or si on prend au mot la “gouvernance mondiale”, il devient permis d’affirmer que le bien-être propice à la réalisation de chacun relève d’une “conjugaison de tutelles” telles la PMI, le traitement social, l’accès à éducation et à la culture, le sport, la lutte contre l’isolement, la formation citoyenne… Si, donc, le champ “mental” se doit d’avoir une “tutelle”, admettons que nous l’admettions, celle-ci ne saurait être que plurielle, impliquant bien d’autres ministères que celui seul de la Santé publique. Et dans un souci de cohérence interne, pourquoi les psys ne seraient-ils pas requis par les acteurs de santé pour évaluer leur “bien-être professionnel”? Ne rêvons pas, le cercle reste vicieux, car l’OMS a adopté comme outil le seul CIME 10 qui est grosso modo la transposition internationale du DSM étasunien. Il y a de quoi désespérer.

 

Dans la perspective pour l’Etat de « viser la garantie des meilleurs soins », une finalité majeure de l’étude Inserm était d’apporter de quoi prévenir les dérives de charlatans et le risque sectaire[14]. En quoi une évaluation comparative focalisée sur les “résultats” des différents courants, sans analyse épistémique sérieuse des principes qui les sous-tendent et de leurs moyens afférents, pourrait-elle prévenir de telles dérives ?

 

Ce qui avive la perplexité est que la réponse apportée par les pouvoirs publics après cette étude a consisté à « réglementer » la profession, notamment par le droit d’utiliser le « titre » au moyen d’un diplôme, assorti de cinq ans d’expérience éprouvée – et, pour les médecins, avec un accès moins difficile. Au printemps 2011, les psychothérapeutes, pour avoir donc ce droit à l’utilisation du titre, furent sommés de se déclarer dans l’urgence en remplissant un “formulaire”. Pour ceux qui travaillent en institution, même depuis des années, on comprend bien que ne pas s’y conformer les conduirait à la perte de leur emploi[15].

 

Si l’obtention de diplôme vérifie une quantité ou un niveau de connaissances, on se demande quel rapport de causalité elle peut avoir avec la prévention du risque sectaire et plus généralement la garantie d’une éthique professionnelle. Il y a belle lurette que les mouvements sectaires se gardent de promouvoir des praticiens sous-diplômés ! Les praticiens repérés pour charlatanisme ou affiliés à des mouvements sectaires, ou les deux, présentent le plus souvent les diplômes exigés, voire davantage. Pire, bon nombre de leurs patients ne se sont pas constitués comme parties plaignantes[16]. Diplôme et expérience requis comme la meilleure garantie pour la gestion publique des risques invoqués? Ce ne sont que des leurres ou pire, des parapluies politiques. En se décalant un peu, comment ne pas songer au « Cantatrix sopranica » de Georges Pérec, où le problème “scientifique” consiste à mesurer le rapport entre un jet de tomates et les aigus émis par une soprano.

 

Remarques

La médecine s’est hautement technicisée au détriment de la relation médecin-malade, et dans le contexte, on a tout lieu d’accorder attention à ce phénomène pour la psychothérapie, en ayant aussi en tête, comme le rappelle le sociologue Alain Ehrenberg, que « les pathologies mentales sont mentales en ceci qu’elles mettent en jeu, dans la définition même de la pathologie, une double dimension morale et sociale, mettant en jeu des faits et des valeurs[17]. » J’ajouterais ici que cela peut également concerner la médecine, mais que ces faits et ces valeurs dans la relation médicale peuvent dans une bonne proportion être mis entre parenthèses – ils le sont le plus souvent sans incidence préjudiciable au traitement somatique en lui-même. On ne peut en dire autant de ces dites “pathologies mentales”.
L’évaluation des psychothérapies confiée à l’Inserm, témoigne d’effets de représentations sur les savoirs et la rationalité en médecine. La méthode Inserm qui s’est distinguée par la pertinence de ses expertises collectives, sur des infections[18] ou des pathologies environnementales[19], ressortit à une culture de garantie sanitaire visant au « tout sécurité ». Cet état d’esprit est à relier directement au fait que le “principe de précaution” est devenu constitutionnel.
Ceci est concomitant avec le fait que dans les hôpitaux et autres institutions, une modification sociologique profonde s’est lentement opérée au cours des trente dernières années : celle de la perte en  prépondérance et en influence de la culture psychanalytique. On ne recrute plus ou presque plus de psychanalystes, ils ne sont pas remplacés lorsqu’ils s’en vont.

 

Questions

1 – La réglementation conduit à formuler quelques interrogations. Au plan économique, en filigrane, celle du remboursement des soins dans le contexte de la budgétisation des dépenses de santé. Les pouvoirs publics sont eux-mêmes aux prises avec leur obligation annuelle à rendre des comptes démocratiquement auprès des parties prenantes, parmi lesquelles les bénéficiaires de l’assurance maladie, les citoyens : les contrôleurs eux-mêmes n’échappent pas au contrôle. Dans les lieux publics du soin le coût économique est régi par la prise en charge des actes. Cela concerne les patients hospitalisés en psychiatrie et ceux qui consultent dans les différents lieux publics tels dispensaires, CMP, CMPP, etc.

La réglementation en l’espèce n’y change donc rien matériellement, mais le fait pour les psychothérapeutes de signer un formulaire d’inscription sur des listes entraîne un processus administratif, celui d’une immatriculation, à l’instar de celle des autres professions auxiliaires de santé ou paramédicales, tels les kinésithérapeutes, podologues, orthoptistes etc. Les soins de ces derniers dans le public comme en privé font l’objet de prises en charge. On peut donc s’attendre à ce que sous la pression de patients et de certains praticiens, une demande émerge à terme pour la prise en charge des psychothérapies conduites par les praticiens du secteur privé qui auront « signé le formulaire » et exerçant en ville[20].

Teneur symbolique sans aucun doute, car le privé payé par le public vient interroger la relation du public et du privé, au plan non pas seulement socio-économique mais surtout psychique et symbolique : le risque est que le binôme public-privé vienne se télescoper, voire se confondre, avec le binôme public-intime.

2 – Dans l’intense discussion du printemps 2011, on n’a pas beaucoup entendu de tenants du corps médical s’exprimer sur certains aspects concrets. Ceux qui, psychiatres ou non, n’exercent qu’en tant que « psys », gardent-ils un rapport avec la médecine instituée ? S’éprouvent-ils en tant que médecins lorsqu’ils exercent la psychothérapie ? Ceux qui se disent « psys » et ne parlent jamais de leur appartenance au corps médical, restent-ils inscrits comme tels, avec numéro d’affiliation à la sécurité sociale et si oui, pourquoi?

Fiscalement, déclarent-ils les séances comme des « actes » avec des « feuilles » ? S’abstiennent-ils vraiment de prescrire des médicaments? Peuvent-ils faire autrement, et comment ? En institution, ont-ils a minima fustigé la supériorité hiérarchique qui les place au-dessus des psychothérapeutes alors que l’essentiel travail de terrain auprès des patients est le même?

Et, parmi les psys médecins du privé, qui se sont élevés contre cette législation en général, combien ont assumé leurs dires jusqu’à se dés-inscrire de l’Ordre des médecins, dès lors qu’ils déclarent haut et fort considérer que la psychothérapie est une pratique spécifique? Dès lors comment vivent-ils et administrent-ils en eux-mêmes ces diverses ambivalences ?

3 – Certes, on a entendu à la parution du rapport Inserm de nombreux psys médecins s’élever contre la réglementation que prônait l’amendement Accoyer. Mais on n’a pas entendu publiquement un médecin se plaindre en tant que médecin que cet amendement dans une première rédaction donnait au généraliste[21]  légitimité à agir en tant que psychothérapeute sans formation spécifique approfondie, mais moyennant juste une formation complémentaire en psychopathologie.

Complémentaire donc, au diplôme de médecin, comme si celui-ci constituait per se la base d’une formation psy ! Sur ce point, il y a lieu de se demander sans préjugé si le passage rapide en service de psychiatrie dans le cursus des études médicales équivaut à l’expérience de plusieurs années exigée d’un psy non-médecin en privé ou en institution…

4 – Même s’ils s’expriment beaucoup, le silence des psys médecins à ces sujets est troublant. Les mouvements qui se sont élevés, s’ils réclament bien le maintien de la présence de la psychanalyse dans les enceintes de soin, ne questionnent pas la fondamentale donne du rapport au statut médical en tant que tel.

Cela se passe comme si les médecins n’avaient donc pas grand souci de ce qui arrive aux psychothérapeutes non-médecins. Non seulement ceux-ci s’en trouvent peu soutenus par des collègues au quotidien dans l’institution, de surcroît leurs supérieurs hiérarchiques, mais cela signifie au final que lorsqu’ils revendiquent au nom de la présence de la psychanalyse dans les instances publiques, en l’état actuel de la législation, ils « roulent » pour les psychiatres qui n’ont pas marqué clairement de solidarité irréductible à leur endroit. Ils en deviennent en quelque sorte politiquement  leurs porte-voix sans contrepartie.

5 – Au plan légal et administratif, on n’a pas vu dans les débats mentionner un fait important. A savoir que les grandes lignes de cette réglementation rejoignent celles des réquisits européens[22]. L’Europe propose pour le candidat psychothérapeute trois voies d’accès possibles qui combinent l’obtention d’un diplôme auprès d’un organisme agréé, avec une expérience de psychothérapie, incluant la possibilité de reconnaissance par un panel donnant « l’avis du grand-père ».

Les directives européennes sont comme on le sait les lois cadres pour l’ensemble des pays partenaires. Ces directives sont modulées par chacun d’eux en fonction du « principe de subsidiarité » qui en précise les modalités nationales d’application et de mise en oeuvre dans le respect des principes généraux de la directive. La réglementation professionnelle fournit donc opportunément à la France la nécessité de se mettre en conformité avec le cadre législatif européen…

6 – L’Etat en tant qu’instance tutélaire se soutient du « principe de précaution » désormais constitutionnel. Principe dont la promulgation est intervenue paradoxalement dans une période où la mention « S.G.D.G. » disparaissait discrètement des produits usinés contrôlés par des chaînes de fabrication rigoureuses. Comment le principe de précaution aurait-il la capacité à se substituer à la désormais obsolète « garantie du gouvernement »- voire avoir un rôle subrogatoire –  sur un secteur aussi immatériel que celui des psychothérapies ?

La distinction entre « précautionnisme » et « sécuritarisme » semble s’estomper. Aussi la dynamique des recommandations de l’Etat avec la réglementation comme première étape, n’en conduira-t-elle pas les citoyens déjà fragilisés à réduire la liberté intérieure qu’ils ont à choisir leur « psy » ?

 

7 – Dans un autre ordre d’idée l’évaluation des psychothérapies par l’Inserm vient s’adosser à l’hypothèse qu’on pourrait construire un supposé « bonheur collectif » en recommandant des accompagnements psychologiques vérifiés efficaces, et donc propres à faciliter le « bonheur de chacun ».

La promesse laisse rêveur. Inscrite dans le quantitatif et régie par la statistique, une évaluation repose nécessairement sur une « norme » plus ou moins explicite, celle-ci ne pouvant être établie que sur une « moyenne ». Et ces « moyennes » visant au « bonheur de chacun » seraient la base du calcul des allocations budgétaires ? Thierry Foucart[23], a soulevé à cet égard une objection de taille : on ne peut confondre « agrégation des utilités individuelles », avec « distribution d’une utilité individu par individu ». On retrouve donc ici une absurdité irréductible : le « moyennage » de la singularité. Je maintiens l’étrangeté du néologisme.
Voici donc arrivé le nouvel état des choses. Une loi est passée sur l’usage du titre de psychothérapeute, providence des imprimeurs de cartes de visite. Des juristes qui l’ont étudiée en toute compétence pour le compte d’une association professionnelle[24], nous assurent qu’elle ne concerne pas un danger de contrôle pour la pratique mais uniquement l’exigence d’homologation d’un titre … On ne demande qu’à en être rassuré.

Et en effet, pour l’heure, les textes officiels ne disent « rien ou presque » de l’activité ainsi nommée : le législateur laisserait-il ouverte à chacun, psys et patients, la latitude à y inscrire ses contenus en toute singularité afin qu’il puisse toujours en émerger de l’inédit?

Ou bien considère-t-il plutôt d’ores et déjà la profession des psychothérapeutes comme restant indéfiniment à « sous-titrer » ?

P.P.

 

[1] Editions de Minuit, collection le sens commun, dirigée par P. Bourdieu 1981.

[2] On se souvient des initiatives comme celles de D. Anzieu ou de S. Leclaire dans les années 80.

[3] Conseil du 14.11. 2001, avec comme Ministre Délégué à la Santé : Bernard Kouchner (gastro-entérologue).

[4] Sous le Ministère de Jean-François Mattei.

[5] Institut national de la santé et de la recherche médicale. Créé en 1964, l’Inserm est le successeur de l’INH (institut national d’hygiène) fondé en 1941.

[6] Portant le nom de son promoteur Bernard Accoyer.

[7] Loi n° 2004-806 du 9 août 2004 – article 52

[8] Philippe Douste-Blazy

[9] William Dab

[10] Difficiles à localiser précisément, d’où le flou de l’expression : probablement davantage du côté politique ou technocratique que du côté technique médical de l’Inserm.

[11] Fin mai 2007

[12] alors qu’il existe bien d’autres approches en psychopathologie, d’autres discours fondés autrement, cohérents, pertinents.

[13] Diagnostic and statistical Manual of mental disorders

[14] La demande des familles et des patients a été à cet égard un déclencheur de poids.

[15] Voir aussi mon petit texte « Ah quel titre », 5 mai 2011 (blog de Jean-Michel Louka)

[16] N’en va-t-il pas de même pour le corps médical, dans et hors l’institution hospitalière ?

[17] Alain Ehrenberg : « Troubles de l’évaluation », Libération, 5 mars 2006 (Rubrique «rebonds»).

[18] Grippe, hépatites, sida…expertises souvent remarquables au demeurant.

[19] Amiante, plomb, etc.

[20] Cela créant à terme deux catégories de psychothérapeutes avec les conséquences qu’on peut imaginer, dont celle de générer une psychothérapie à deux vitesses.

[21] Cela revient en somme à accorder ce privilège à l’ensemble du corps médical, donc pourquoi pas à l’anesthésiste ou au chirurgien dont l’expérience majeure se développe auprès de patients qui dorment ? Cela précisément a de quoi laisser rêveur.

[22] www.europsyche.org/contents/13489/european-certificate-for-psychotherapy-ecp-

[23] qui travaille sur la statistique et les limites d’utilisation du calcul dans Mathématiques et société. Voir ses travaux notamment dans son site personnel
« le despotisme administratif, ou l’utopie et la mort ». http://foucart.thierry.free.fr/Introduction_au_despotisme_administratif.htm.

[24] Le cabinet Lyon-Caen consulté par la S.P.P. Le rapport intéressant, minutieux et éclairé de ce cabinet a circulé dans la profession psy notamment par mails, raison pour laquelle je m’autorise à le signaler.

 

Vous voulez nous écrire, réagir à cet (un?) article
Ecrivez-nous
nous transmettrons vos réactions à son auteur

Diagonales du milieu 

Une marranité contemporaine 
Perpignan le 16 octobre 2010 : 
les actes du colloque

par Paule Pérez

Le marrane du début, au xvie siècle, vit sous la menace d’un monde bouleversé et dangereux, un monde contrarié contrariant. Il reste en vie grâce à d’incalculables franchissements de seuils entre des règles de vie, des injonctions alimentaires, des rites, des formes de pensée et de relations radicalement inconciliables : n’est-il pas réduit, non seulement à faire taire son appartenance, autant que son infidélité forcée, au judaïsme, mais de surcroît à faire une place en lui-même aux formules et cultes étrangers de l’inquisiteur qui veut le réduire en fumée ? C’est sans répit qu’il se contraint à ces discordes et divisions. Sa vigilance, son inquiétude, sont nécessaires à sa survie.

Les Juifs disposaient-ils d’un héritage dans lequel puiser la force de cette séparation ou partition cruelle en eux-mêmes, dans un partage du secret entre eux et un partage de leur mode d’existence en deux ? J’emploie ces termes de séparation, division, partage et non celui d’altérité, qui me paraît trop contemporain et galvaudé. Comment ont-ils pu se maintenir, dans cette forme de résistance qui ne cessait de meurtrir leur lien premier au judaïsme, et de tourmenter leur relation au Dieu unique et transcendant, au nom de tétragramme imprononçable ?

 

A la même période à Prague, Yehuda Loeb ben Betsalel, dit le Maharal, rabbin, écrivain, savant universel comme on pouvait l’être à cette époque, formalisait la notion de l’emtsa, qui en hébreu signifie milieu, et que le Maharal examinait sous l’angle du travail de la contradiction. Le philosophe André Néher[1] lui a consacré un livre paru en 1991, Le Puits de l’exil, où il retraduit très opportunément emtsa par « diagonale du milieu ». C’est à son travail que je m’appuie pour apporter des éclairages sur cette notion. L’emtsa peut « figurer » l’attitude marrane de résistance des premiers crypto-juifs. Mais surtout la dynamique dont elle est porteuse peut rendre compte, de manière matricielle, des prolongements ultérieurs à l’invention du marranisme[2], la marranité. J’essaierai d’en montrer quelques aspects. Puis je tenterai d’esquisser des occurrences possibles de dualité comme extension de l’emtsa. J’en évoquerai d’autres plus rapidement car il s’agit pour moi d’ouvrir un champ et certainement pas d’épuiser le sujet.

 
Le Maharal et l’emtsa

De l’emtsa, j’ai dégagé surtout deux aspects : la tension et le tiers.

« Le Maharal fait de la dualité, la charpente de sa réflexion. » En effet il part des couples terminologiques fondamentaux, couples de contraires qui constituent le monde. Pour lui, toute dynamique naît « de la contradiction, et souvent de la discorde, voire de la contestation, ou même de la déchirure[3] ». André Néher montre que le Maharal travaillait sur les contraires des philosophes, tels Aristote et les néo-platoniciens, mais aussi sur des binômes opposés puisés dans le judaïsme.

Ainsi :

Unité – multiplicité

Attachement – séparation

Donnant – accueillant

Racine – branche

Fruit – écorce

Néher prend l’exemple bien connu de la Genèse où, dans le récit de la création, le Beit, lettre seconde, vient avant la lettre Aleph, qui est le signe de l’unité. Il dégage de cela qu’« il n’est plus possible, depuis Bereshit, de tracer une figure du monde, de concevoir une physionomie de l’être, d’imaginer une structure du tout, qui ne comportent en elles une ligne intérieure de clivage ». C’est ce qui fait de la Bible, ajoute Néher, une œuvre fondamentalement « dialogale ». J’aurais tendance à écrire que c’est même ce qui fait de la pensée juive un corpus décidément « dialectique ».

Pour le Maharal, il y a « une instabilité fondamentale dans le monde qui crée une tension perpétuelle » entre les deux termes… Il « pose entre les deux termes un espace intermédiaire », c’est le milieu, l’emtsa. Ce concept joue un rôle de « vide » entre les contraires. Ainsi, suivre les commandements, c’est poser un « acte intermédiaire entre l’esprit et la matière », et c’est tenir compte du vide radical entre ces deux opposés car, en dehors des composantes strictement rituelles de la religion, c’est accomplir un acte conscient et pensé. C’est parce qu’il y a un vide que peut « se jeter un pont entre l’un et l’autre ». Il faut qu’il y ait un vide pour qu’une alliance puisse advenir.

Dans l’esprit du Maharal, la relation des contraires, en tant qu’effort d’harmonie ou d’équilibre, n’est pas juste un modeste compromis. André Néher insiste sur ce point : dans l’emtsa, loin de s’entamer réciproquement, les contraires s’augmentent. C’est dans « l’espace intermédiaire » que se passe la mise en tension des contraires. Les « inter-réactions » qui se produisent alors peuvent être : disjonction, conjonction, infléchissement, combinaison. Le mouvement qui s’opère induit forcément un travail d’adaptation, voire de rapprochement, et les termes vont interférer, s’interpénétrer, former une boucle, un angle aigu, un recoupement, une connexion, un entrelacs, un vortex avec l’autre…

L’emtsa, « ni espace ni temps ni matière », est un « mouvement immatériel en puissance » : le Maharal (qui puise autant ses exemples dans le récit biblique que dans les sciences, physique, géométrie, etc.) a recours au modèle de l’attraction de la limaille de fer par l’aimant. Il affecte donc aussi à l’emtsa, le milieu, comme le fait remarquer Néher, un « rôle d’organisation », et de « centre » pris comme « point central convergent ».

Dans ses exemples « profanes », le Maharal évoque aussi « le troisième côté du triangle qui, postérieur aux deux premiers, organise la figure comme un arbitre et lui donne son sens » : il qualifie ce dernier côté de « moyen », le troisième terme est au milieu des deux autres, et de fait il s’agit bien là d’un moyen, d’un médium pour que la figure « tienne »…

 

A ces idées de centre, de milieu, de moyen, tels qu’il les réenvisage, comment ne pas associer la notion de tiers ? L’emtsa, ayant joué un rôle de « médium », est « agent de rapprochement, de liaison et de dialogue ». Le « pont » établi dans la tension fait émerger des éléments nouveaux, des situations nouvelles. Pour illustrer cette fonction diagonale opératoire, le Maharal évoque Moïse : entre monde supérieur et monde inférieur, entre l’absolu et le relatif, le guide de l’Exode relie le vertical divin à l’horizontal humain. André Néher expose plus métaphysiquement que si le milieu « n’est pas au bout », « n’est pas un extrême », il peut alors s’instaurer comme la « zone de refuge » de l’être, lieu où on échappe au néant et à la mort…

Dans une dialectique créatrice, une bonne synthèse, en dépassement des contraires, doit-elle forcément procéder par élagage et suppressions, ou bien plutôt, entre deux termes contradictoires, viser le plus grand dénominateur commun ? On rejoint, là, l’augmentation des contraires.

 

Le troisième terme ce sera le plus abouti, voire le parfait : Seth, Jacob et Moïse, ces trois fondateurs, sont les troisièmes de leurs fratries. L’emtsa porte donc aussi la notion de tiers, et la mise en fonction de la dualité chez le Maharal semble parfois n’avoir pas d’autre but que de fonder une conception ternaire. Si le binaire tend vers le ternaire pour se résoudre ou faire tenir ensemble deux éléments opposés, le troisième, comme on l’a vu, représente l’équilibre, et, associé au centre, à l’arbitre, au médium, il pourrait aussi bien être le langage, le juge, peut-être la loi…

Je ne sais pas de quelles informations disposait alors le Maharal sur le destin des juifs ibériques. Peut-on voir dans ses développements des encouragements masqués à ce qu’ils restent vivants, fût-ce au prix de tensions douloureuses, afin peut-être que leur descendance se trouve quelques témoins – comme nous-mêmes, ici et maintenant ? Ce n’est pas impossible de le penser quand on sait à quel point le sens au fond du « puits », la finalité obscure de « l’exil » était au cœur des préoccupations du Maharal. Mais on ne sait pas, de même qu’on ne sait pas, me semble-t-il, si ses coreligionnaires d’Espagne avaient connaissance de son travail.

L’emtsa me paraît foisonner à l’excès pour nos esprits contemporains. La notion gagnerait sans doute à être reprise par des chercheurs qui à leur tour pourraient examiner et croiser ce « concept nomade » : physiciens, mathématiciens, logiciens, topologues, psychanalystes, mais aussi politiciens, idéologues. Sans oublier les diplomates.

 

Des pistes d’extension pour l’emtsa

Je voudrais en venir à quelques « extensions » de l’emtsa et j’ai choisi la spectralité, le trait d’union et la bifurcation.

– La spectralité

Formée de termes contraires, la dualité est polarisée. Entre deux pôles on tire un spectre dont l’arc-en-ciel, par la diffraction de la lumière entre l’infrarouge et l’ultraviolet, me paraît être la meilleure représentation – d’autant qu’elle est bien, spirituellement, le symbole de l’alliance de Dieu avec l’homme. Comme le Maharal est parti du langage, je voudrais vous donner quelques illustrations par des exemples que m’a proposés le mathématicien Stéphane Dugowson, qui travaille justement sur les espaces connectifs, et qui coopère avec des psychanalystes dans leurs explorations du groupe paradoxal conscient-inconscient. Voici quelques-unes des déclinaisons polaires de Dugowson qui font passer d’un mot à son contraire :

– séparation-fusion

séparation / mur / construction / assemblage / jointure / nœud / articulation / association / fusion

– imparfait-parfait

parfait / exceptionnel / singulier / étrange / louche / douteux / discutable / imparfait

– inconscient-conscient

inconscient / spontané / libre / délibéré / conscient

– désir-réalité

désir / appétit / faim / besoin / nécessité / loi / vérité / réalité

– et la polarité réversible vrai-vrai comme dans :

vrai / faux / factice / factuel / vrai

 

J’y rajouterai :

– tragédie-comédie

tragédie / gravité / pesanteur / énormité / ridicule / farce / comédie

 

Le mathématicien logicien Anatole Khélif rapproche cela de la « rotation vectorielle » en mécanique quantique, où les vecteurs sont des vecteurs d’état.

On peut y voir à la fois l’esquisse à peine perceptible d’un retournement au cours du trajet et une progression continue entre deux pôles de contraires. On peut dire qu’on est dans du « continu qui se retourne ».

Encore un trois qui est au milieu : la spectralité peut fonder une situationternaire avec un tiers interstitiel. Entre le bleu et le jaune, le vert. Entre le noir et le blanc, une multitude de nuances de gris. Entre les deux pôles, une infinité de pointsune infinité de possibles tiers entre les deux pôles opposés.constituent une infinité de positions intermédiaires,

La spectralité peut se voir comme une extension de l’emtsa. Claude Corman, en soulignant chez le marrane la diversité des « modes d’être », parle de « fonction d’onde de l’identité ».

 

Anatole Khélif commente pour les spécialistes :

« Quand il y a des fluctuations quantiques du vide, on a création spontanée de paires de particules-antiparticules (fluctuations quantiques du vide qui indiquent que le “vide” n’est pas le “néant”). »

– Le trait d’union

Ce petit trait, qui permet de faire un mot avec deux, crée une expression nouvelle qui porte en son centre une ligne horizontale, un trait. Signe typographique qui sépare en unissant, il indique justement l’union-désunion. Ainsi dans judéo-chrétien. Il est question de composantes juives, chrétiennes et d’un ensemble formé des deux. Mais où peut-être, comme le fait observer le psychanalyste Alain Julienne, le deuxième terme est postérieur dans le temps. Mais aussi, toujours selon Julienne, « supérieur »… C’est dans le monde où le christianisme est dominant que l’on parle de judéo-chrétien. Quand on dit marxiste-léniniste, la référence à Lénine surnote le sens. Ainsi le trait d’union indique un lien qui exprimerait une « tendance vers ». Alors on a une diagonale du milieu et le trait d’union, au lieu d’être horizontal, pourrait s’écrire en oblique, en diagonale, ce qui donnerait un « slash » orienté !

Il s’agit bien de formulations doubles – par exemple quand on dit l’héritage judéo-chrétien – qui expriment à la fois le lien « historique » ou « logique » indissoluble, et une contrariété irréductible – celle qui a divisé l’héritage juif et l’héritage chrétien.

La question se dramatise lorsque les deux termes désignent des éléments issus d’un même point de départ, qui ont divergé au point d’en devenir ennemis. A partir d’une même source, les deux termes présentent irrévocablement des éléments communs et des distinctions radicales. S’agit-il d’une forme particulière et spécifique du travail de négation ?

 

Par ailleurs je voudrais rajouter quelque chose à ce développement sur « l’interstice », à savoir que l’on peut également le voir dans le domaine biologique-anatomique. Il n’est pas question pour moi de vouloir « naturaliser » ma réflexion, au contraire, je me demande si ce ne serait pas plutôt une quête de « symbolisation » de la nature, à contre-courant des mouvements actuels. La biologiste, pharmacienne, médecin, et psychologue Marie Marand me communique cette définition du tissu conjonctif :

« Un tissu en histologie est un ensemble coopératif de cellules liées par une fonction + le plus souvent une unité territoriale. Ces cellules baignent dans une matrice extra-cellulaire. Laquelle est constituée par de l’eau où sont dissoutes différentes substances + des fibres de collagène plus ou moins grosses qui lui donnent sa “tenue” + des fibres élastiques qui lui procurent comme leur nom l’indique son élasticité. Dans le tissu conjonctif, les cellules ne sont pas jointives et sont maintenues entre elles par ce réseau plus ou moins dense de fibres. »

– La bifurcation

Après le tiers interne à la polarité, je me suis questionnée sur la bifurcation. Voici quelques années, le philosophe Imré Toth, récemment disparu, me parlait, à propos de dialectique et du travail de négation, de la notion de « diremption » – j’ai trouvé après des mois car il ne se souvenait pas exactement d’où il la tenait, qu’il s’agissait d’un mot anglais. L’équivalent allemand est intéressant, c’est le mot entzweiung.

 

Trois personnes qui connaissent l’allemand m’ont aidée dans cette première recherche, Dominique Massaux, mathématicien, Noëlle Combet, germaniste et psychanalyste, dont certains ont pu apprécier les articles de fond et les poèmes dans temps marranes, et Elisabeth Lagache, également psychanalyste. Ils ont fait une analyse étymologique et j’ai amalgamé leurs trois recherches :

Dans le Littré on trouve à diremption : mot venu de l’anglais et signifiant, en termes de droit, dissolution. Des cas de diremption de mariage. « In two, asunder, apart. Divisivness. To take apart, separate. Separation, disjunction : division into two. »

En allemand le préfixe ent- contient une idée de dé-liaison et zwei est le nombre deux. Il y a donc dans Entzweiung l’idée d’un « deux » qui « casse ». On peut traduire par « différend », « brouille ».

Entzweiung : éloignement, écartement, déchirure, brisure, fissure, désunion. On retrouve donc cette idée de contrariété.

 

Anatole Khélif commente à cet endroit : « ceci fait penser à trois choses, la division cellulaire, la théorie des mondes parallèles au sens d’Everett, et à la célèbre nouvelle de Jorge-Luis Borges, “Le jardin aux sentiers qui bifurquent” ».

 

Dans la bifurcation, l’élément qui s’est séparé ou décollé, garde-t-il la trace de l’état antérieur ? Tandis que la spectralité est une dualité dans du continu, la bifurcation présente une dualité où s’est instaurée de la discontinuité. En ce sens elle questionne peut-être davantage le temps et l’Histoire.

 

On n’en a pas fini avec les formes de la dualité

Tous les champs bien sûr en sont traversés, j’en ai pris quelques exemples :

Logique et mathématiques

Paradoxes

Enchevêtrements

Rhizomes

 

Diplomatie

Négociation et frontières

 

Phénoménologie

Empiètement et chiasme chez Maurice Merleau-Ponty

 

Topologie

Voisinage

Espace connectif

 

Comment vivre dans ces franchissements répétés des codes identificatoires, entre deux franchissements, dans un monde et une période où le religieux, le cultuel, est censé fonder le cadre tranchant de la vie quotidienne ? Cet « entre », c’est une sorte de « lieu » psychique et logique, que les marranes ont été conduits à investir et explorer dans la contrainte tout en tentant d’échapper à la folie, et auquel il leur a fallu donner consistance.

De même qu’on peut se demander comment ils ont pu subsister, on peut se demander jusqu’à quel point il leur était possible de dissimuler leur judéité, à travers les mots, les pensées exprimées au-dehors. Et jusqu’à quel point ils parvenaient à ne pas être traversés par le monde extérieur catholique. Car pour vivre dans le monde, il faut un minimum de porosité… Oui, comment les marranes réussirent-ils à vivre entre deux mondes se voulant étanches l’un à l’autre, sans basculer dans la disparition ou dans la folie ? De quoi et comment se constituait cet entre ? Peut-être procédait-il d’un mouvement complexe : renoncer à la visibilité, donc renoncer à porter son identité, comme prendre des alias pour confirmer le mensonge sur la conversion, et renoncer à perpétuer dans la fidélité absolue l’œuvre des pères, accepter à contrecœur de faire des gestes exogènes, ceux-là mêmes qu’avait interdits la loi des pères, comme s’agenouiller devant une statue c’est-à-dire, pour le Juif, une idole, ou encore profaner le shabbat, etc.

Comment savoir si leur assomption d’un Réel extravagant prenait appui sur un équilibre psychique inébranlable ou, au contraire, sur une disposition à la folie – voire si ceux qui ne pouvaient survivre à la situation n’étaient pas les moins fous… Ce qui peut d’ailleurs nous conduire à nous poser la question pour aujourd’hui : notre monde troublé, brouillé, ne requiert-il pas de certains, plus que d’autres (je songe aux migrants, aux personnes déplacées), un mode d’adaptation certes à la diversité, mais aussi à « faire tenir ensemble » des éléments qui sont loin d’être spontanément congruents ?

 

La résistance marrane est donc bien aux fondements une culture de l’ombre et des dualités existentielles, spirituelles, psychologiques et logiques. Le terme même de marrane présente une dualité étymologique. Pour certains, il vient de l’arabe haram, qui veut dire séparé (d’où le mot harem), équivalent d’« intouchable ». L’autre origine est le vieux castillan qui signifie porc, une insulte. A mon avis les deux origines se sont combinées et ont été assumées par les marranes, qui en ont par là endossé l’insulte.

 

Et je ne voudrais pas terminer sans avoir fait allusion à l’expression « mordre sur » du Catalan Ferrater Mora dans ce qui, notamment, évoque le seny, mesure et ironie, en ce sens que le seny mord sur le réel en instaurant une juste distance critique qui ne soit pas une adhésion complète aux événements. D’ailleurs cet auteur a écrit, paraît-il, pour le peu que j’aie pu apprendre[4], une nouvelle « Entrevista con Eva », où il invente un personnage d’archéologue qui s’appelle Vera Kotchina, c’est-à-dire le verrat et la cochonne, qui est à l’évidence un patronyme cryto-juif ou crypto-chrétien – comment savoir ? – c’est-à-dire marrane.

 

Mais qui sont les porcs ? Ceux qui font semblant de manger du porc interdit et qui n’en mangent pas ? Ou ceux qui en mangent depuis toujours parce qu’il leur est permis ? Pourquoi donc le terme de porc est-il devenu une suprême insulte ? Qui est un porc, l’insulté qui n’en ingère pas et dont les « tissus » ne sont pas imprégnés, ou bien plutôt l’insulteur qui en ingère ? Le catholique défini par la « Institucion de la limpieza de sangre », en insultant le marrane, ne s’insultait-il pas lui-même du même coup ? Beau paradoxe logique n’est-ce pas, qui, s’il n’évoquait des tragédies, ferait sourire, renvoyé en pirouette par les marranes à leurs contempteurs ? P. P.

 

[1] Néher, né en 1914, est mort en 1988 et je pense qu’on n’a pas fini de retourner à ses travaux car, comme ancien élève de Léon Ashkenazi, il a fait partie de ces intellectuels qui ont ramené à la surface la pensée juive après la guerre.

[2] Ce texte reprend des éléments de travaux antérieurs parus dans la revue temps marranes, qui sont ici en bonne partie retravaillés.

[3] Les citations sont d’André Néher ; elles sont généralement précises, ou peut-être « de mémoire »…

[4] J’ai juste trouvé un texte sur lui en surfant sur google, texte dont j’ignore l’auteur…