L’inévitable banalité de l’extraordinaire

De quoi sommes-nous contemporains ? Depuis près d’un an, nous vivons au rythme d’une pandémie qui nous a rendus en masse contemporains d’une menace sanitaire réputée homogène. Or, ce n’est pas le propre de la maladie d’être contemporaine et homogène, c’est tout le contraire en général. La maladie frappe au hasard, si l’on peut dire, sans se préoccuper de son entrée en scène. Tel fait aujourd’hui un infarctus du myocarde, tel autre une dissection aortique, un troisième un accident vasculaire, un quatrième une septicémie à colibacille ou une méningite, celle-là un cancer du sein ou du pancréas, ainsi de suite… Une multitude de cas différents, certes datables dans leur apparition mais qui ne créent aucune actualité de la maladie, prise au sens large.

Comme médecin, c’est la seule vérité que j’ai connue, parfois avec amertume et peine tout au long de ma vie professionnelle : la très grande variabilité des maladies, de leur annonce, de leur évolution et de leur gravité. Plus encore : comme cardiologue, j’ai connu l’extrême inactualité de la maladie (c’est hélas toujours le cas de nos jours) : la mort subite ! La mort subite survient (tout est dit dans le nom) en dehors de toute temporalité « logique », de toute attente, de toute prévision. Elle résume à elle seule la désarmante vulnérabilité de la vie humaine. Elle prend en défaut tous nos instruments statistiques et reste pour l’heure l’objection la plus radicale à l’intelligence artificielle et aux big data.

Et plus on s’acharne sur les facteurs de risque et la génétique, et moins on y voit clair ! Dans la mort subite, la suprême injustice, si tant est qu’il y ait une justice et une injustice dans la maladie, quelle qu’elle soit, c’est de foudroyer tel ou tel sans aucune raison apparente.

En deux mots, et j’insiste, l’expérience que chaque médecin a de la maladie est certes particulière à sa spécialité ou à son exercice, mais tout de même, dans chacune de ces spécialités, dans chacun de ces exercices, le médecin sait que se loge dans ses décisions une forte part d’imprévoyance, et qu’il lui faudra compter pour son malade avec ce que nous nommons faute de mieux la chance, la malchance ou la destinée. Certes, des évidences demeurent : le buveur qui avale ses deux bouteilles de tord-boyau a plus de raisons de faire une cirrhose du foie que l’abstinent et le fumeur qui vit confiné dans l’épais brouillard d’une tabagie incessante expose ses poumons aux pires déconvenues !  Mais cela n’est plus la règle, du moins dans nos sociétés modernes, dans lesquelles le principe de précaution semble avoir pénétré l’esprit de la majorité des habitants.

Ce sont là des réflexions banales, dira-t-on ! Oui, absolument banales.

Mais alors qu’est-ce qui différencie la situation ordinaire, banale donc, de la maladie qui frappe au hasard les gens, les arrachant brutalement à la supposée bonne santé qui était la leur le jour d’avant pour les jeter le jour d’après dans le monde des cancéreux, des vasculaires, des handicapés, de la situation extraordinaire qui est la nôtre aujourd’hui en temps de pandémie, où toute forme de hasard, d’accident semble avoir été retirée, au point de rendre la maladie familière à tous jusque dans nos songes ?

Quoi donc ? Eh bien, ni plus ni moins que le caractère contemporain, absolument contemporain de la menace !

Pour des raisons largement liées à la diffusion permanente et addictive de nouvelles, nous avons tous été enrôlés dans l’actualité du Covid (désolé, je n’arrive pas à féminiser le virus), certes pas uniformément mais tous en même temps !

Je ne m’attarderai pas sur les revirements, contradictions, discordes et polémiques qui ont touché la communauté médicale et scientifique sommée (ou se croyant obligée) de réagir avec un temps d’avance. Chacun, selon son caractère, son humeur, ses connaissances s’est autorisé à livrer des jugements intempestifs sur la virémie. Mais après tout, leur seul tort a été de parler pour ne rien dire, du moins la plupart du temps, car c’est l’actualité du virus, sa progression inattendue, son adaptation, ses mutations (prévisibles, tout de même), bref, c’est la vie même du virus qui a imposé aux médecins, aux virologues, aux épidémiologistes, aux gouvernants son tempo, bien plus que les hommes n’ont imposé un tempo à la particule virale, malgré toute leur agitation et leur bonne volonté. Nous avons créé des vaccins, il est vrai, en temps record, et qui ne s’en féliciterait ? Mais même sur les vaccins, les doutes, les désaccords ont surgi. Qu’ils soient de conception classique ou résolument novateurs, les vaccins restent des vaccins, remarquables sur les agents microbiens stables, pas aussi souverains sur les virus trouble-fête qui se jouent parfois de l’immunité en adoptant le programme de Rimbaud : Je est un autre. Qui plus est, nous ne voulons pas nous contenter de victoires, nous voulons gagner la guerre, clament les partisans de l’éradication totale du Covid.

Je ne dirai pas non plus grand-chose d’original sur la très grande variété des avis des médecins et des experts sur le « cantonnement » du virus et les méthodes choisies pour freiner sa circulation, chacun s’en en est fait le juge.

En revanche, le « constat » qui s’impose à tous, c’est que le virus a fait à peu près jusqu’ici tout ce qu’il a voulu et s’est en revanche peu soumis à ce que nous voulions lui faire faire. Quand les petites villes et la campagne avaient été globalement épargnées lors de la première vague, au point d’avoir fait penser que le coronavirus était un virus métropolitain, ou plus exactement un virus de la concentration humaine, celui-ci a démenti toutes ces considérations en s’attaquant lors de sa deuxième flambée, et avec force, à tous les territoires humains, y compris ceux de très faible densité démographique. Et sans posséder toutes les données épidémiologiques européennes, on en connaît tout de même quelques-unes, en nombre suffisant, pour avancer que toutes les politiques des nations européennes, malgré leurs appréciables différences, ont produit des résultats sensiblement équivalents. Bien sûr, chacun défend son pré carré et l’on verra sans surprise des norvégiens, maîtres incontestés des gestes barrière, railler leurs voisins suédois, coupables d’avoir renoncé dès le départ à des politiques de confinement adoptées par la majorité des pays. On ne sera pas non plus étonné de voir certains allemands, après le « miraculeux » printemps de l’année passée, et brutalement réveillés de leurs rêves de premiers de classe par une contamination hivernale explosive, fermer leurs frontières aux pays sudistes. (On se souvient du concombre andalou accusé d’être responsable d’une épidémie de colibacilles, alors que c’était du soja écolo allemand qui en était la source). Bref, nous laisserons de côté ces zizanies patriotiques, pour retenir une leçon instructive et qui s’impose à tous : Quelles qu’aient été les mesures de prévention, le  pourcentage des contaminations, des hospitalisations et des morts a été globalement uniforme.

La situation était au fond si semblable sur le front de la circulation virale que ce qui a distingué les pays entre eux tenait pour l’essentiel à l’état de leur système de santé, plus ou moins riche, solide, et respecté. Et il n’est pas abusif de dire que depuis un an, les politiques publiques ont été largement dictées par la crainte de la saturation des hôpitaux, entendue d’abord comme une saturation démographique des lits disponibles, ensuite comme une lassitude « morale » croissante des personnels de soins, brassés dans la tourmente.

Mais les autres, tous les autres, tous les humains qui ont des activités prohibées ou limitées par les couvre-feu, les confinements, les restrictions de toute nature, qui se retrouvent d’une certaine manière en surnombre dans l’économie nationale comme dans les temps de malheur, qu’ont-ils à dire ? Ils peuvent protester, faire quelques émeutes, mais ils ne peuvent rien faire, car ils doivent respecter les enjeux collectifs de la « démocratie » virale.

La maladie a perdu, je le répète, son caractère inactuel, accidentel, aléatoire, elle est devenue actuelle, nécessaire, presque indissociable de son temps. Chacun se lève et s’endort dans une atmosphère de Covid. Chacun se lève et s’endort comme s’il vivait dans un régime d’occupation virale. Et comme dans tout régime d’occupation ( n’est-ce pas l’attitude même du pouvoir, qui parlant de guerre, imposant des attestations et des sauf-conduits, planifiant des couvre-feu et vantant l’héroïsme de Mauricette en a forgé le sentiment ?) les gens commencent à s’invectiver sur tout et sur rien, on s’accuse d’irresponsabilité, d’incivisme, de légèreté, de jeunesse, d’autres au contraire veulent assigner les gens âgés à résidence, ils admonestent leur égoïsme, moquent leurs peurs, les accusent symétriquement de vieillesse. Petits cons de la dernière averse, vieux cons des jeunes d’antan…

Rien n‘est plus bête que la maladie, mais rien ne peut se comparer à la bêtise partagée d’une maladie totalitairement contemporaine et c’est la raison pour laquelle la société ne tiendra pas longtemps le coup, sans se déchirer violemment, irrationnellement. Le Covid ayant été chargé par beaucoup des attributs de la peste (certes d’une peste moderne, plus convenable et civilisée que celle du Moyen Age, mais tout de même…) on ne s’étonnera pas de voir revenir le temps des boucs émissaires. Quand on parle de peste, les puits empoisonnés ne sont jamais loin.

Dès le début de cette crise qui a fait de chacun d’entre nous un malade potentiellement atteint d’une pneumonie hypoxémiante grave, la protection contre l’expansion virale, par la privation de libertés, s’est largement imposée sur une approche médicale plus classique, réputée incapable d’affronter l’extraordinaire. Mais pourquoi ?

Pourquoi ne pas avoir depuis des années que les offensives des virus respiratoires se répètent en Asie, construit des unités de réanimation respiratoire et de soins « épidémiques » et formé le personnel médical et paramédical adapté à ces taches ? Pourquoi ?  Parce que ces unités hospitalières ne fonctionneraient pas à bâtons rompus dans les temps plus cléments ?

La même logique qui a fait fermer des petites maternités très utiles, sous prétexte qu’elles ne pouvaient s’adosser à un service de néo-natalogie moderne a fait prématurément disparaître ces petites unités de soins intensifs, avant même qu’elles aient vu le jour, sous prétexte que n’ayant aucun cahier de charges conséquent pour les temps communs (c’est-à-dire les temps où mille fléaux ne sont pas éclipsés par un seul), elles verseraient nécessairement dans la médiocrité, la routine et la paresse. Elles n’avaient pas lieu d’être. Les Chinois eux en ont fait surgir assez vite du néant, mais ce sont des Chinois, dit-on, des gens serviles soumis à la dictature du parti communiste.

Nous, nous sommes des êtres libres, et en êtres libres, nous avons préféré nous en remettre prioritairement à la police, et plus accessoirement à la biologie à qui l’on demande tout sans savoir exactement ce que l’on attend d’elle. Car enfin, des variants et des mutants, dans les espèces virales instables, comme les myxovirus et les coronavirus, nous en avons tous entendu parler sur les bancs de l’université, voilà fort, fort longtemps…

Personne ne sait quand nous sortirons des temps du Covid, peut-être, certainement même, faudra-t-il apprendre à vivre avec ce virus comme nous vivons avec les myxovirus influenzae ou d’autres microbes.  C’est même le plus probable, le zéro virus comme le zéro mort dans la guerre étant des slogans ou des chimères. Et nous n’allons pas nous épuiser à courir derrière des chimères. Que diable, instruits enfin de l’inévitable banalité de l’extraordinaire, soyons pour une fois intelligemment modérés !       
C.C.

La controverse de Valladolid

Chacun je pense, a entendu parler de ce qui fut sans doute l’un des évènements politique majeur du XVIe siècle (1550 et 1551) dont les conséquences furent immenses pour la colonisation non seulement de l’Amérique du Sud, mais également sur celle de l’ensemble du continent américain.

De quoi s’agit-il ? de deux choses en fait. L’une est un évènement inscrit dans l’Histoire l’autre d’un écrit prenant appui ou prétexte sur l’évènement en question.

Concernant l’évènement historique, c’est sur une demande de Charles Quint que fut organisé ce débat qui opposa essentiellement le dominicain Bartolomé de Las Casas au théologien Juan Ginès de Sepùlveda. Le débat devait porter sur le sort réservé aux Indiens colonisés et aux modalités de leur évangélisation. Les uns prêchant l’exemple et les autres la contrainte. Nous n’entrerons pas dans les détails des arguments des uns et des autres. Soulignons simplement que la conséquence fut sans doute un « meilleur » traitement supposément destiné aux indiens mais paradoxalement et pour ne pas gêner les colons ceux-ci furent remplacés par des noirs qui paieront très cher les conclusions de cette confrontation notamment par leur déplacement et leur mise en esclavage de l’Afrique vers les plantations du continent nord et sud américain.

Le roman dramatique de Jean-Claude Carrière paru en 1992 fut adapté pour le théâtre ainsi qu’à la télévision.(https://www.youtube.com/watch?v=0fJkaB871e4) Il se proposait d’opposer deux thèses, l’une qui soutenaient que les Indiens avaient une âme et les autres soutenant qu’ils n’en possédaient pas et que donc il était loisible de les traiter autrement que des hommes. Soulignons que ce débat n’a jamais été celui de la Controverse historique.

Bien entendu, la différenciation entre les humains en particulier au niveau des droits est bien antérieure au XVIe siècle. On peut dire qu’elle a plus ou moins toujours existé et qu’elle demeure bien entendu encore aujourd’hui, chacun peut aisément le constater et qu’elle ne disparaîtra pas de sitôt, exemple entre les hommes et les femmes. Mais que c’est plus radicalement, qu’il puisse exister des êtres ayant toutes les qualités d’êtres humains mais qui se trouvent de fait séparés, dépouillés de leur humanité.

Il n’est pas inutile de lire ou de relire la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen[1]. Celle-ci proclame que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Ceci est bien connu et fonde notre idéal démocratique des sociétés modernes . Ce texte est et demeure depuis la Révolution Française un texte profondément révolutionnaire. Mais il ne fait pas mention de la définition de ceux qui sont l’objet de ce texte. Qui sont donc ces hommes et ces citoyens dont nous parle ce texte ?

C’est bien là entre autre que le bât blesse et ouvre le champ à une mise en question de l’inégalité absolue entre les humains . L’idéologie nazie en refusant le statut d’être humain aux juifs, aux handicapés, aux malades mentaux et à bien d’autres catégories de la population notamment les Tziganes à en quelque sorte ouvert la voie.

Cette idéologie fait partie de l’Histoire et pourrait sembler en quelque sorte enterrée du fait de sa condamnation unanime. Pourtant j’en vois pour ma part la résurgence insidieuse dans les propos de ceux qui face aux conséquences de l’épidémie prônent sans vergogne la distinction entre les individus utiles à la société et qu’il faudrait pouvoir autoriser à vivre comme ils l’entendent, c’est-à-dire sans restriction, et les autres qui, trop âgés ou trop marqués dans leur corps par la vie et la maladie sont à la merci de ce virus et qu’il faudrait cloîtrer ou laisser tranquillement exposés aux conséquences de la population la plus jeune et la plus vaillante. Roland Gori nous dit que l’idéologie nazie a infiltré nos discours. Je suis de plus en plus enclin à le croire.
L.LV.

NDLR: Cet article a paru sur le site du médecin, psychiatre et psychanalyste Laurent Le Vaguerèse : https://www.oedipe.org/


[1] https://www.elysee.fr/la-presidence/la-declaration-des-droits-de-l-homme-et-du-citoyen
( https://www.youtube.com/watch?v=OHkpxGUo9Cc&t=18s )

Sommaire numéro 40

Le principe espérance
Slogans meurtriers et formules salutaires

Paule Pérez

Exil, intégration et citoyenneté
Prodyut Dey

Distinguer l’Islam de l’islamisme
Paule Pérez et Claude Corman

République-laïque : une union irreprésentable ?
Paule Pérez et Claude Corman

Le Principe Espérance

Slogans meurtriers et formules salutaires

On se souvient de l’imprécation proférée en 1936 en Espagne par un général franquiste qui vouait ses concitoyens républicains aux enfers :”Viva la muerte”, slogan funeste d’un totalitarisme, appel univoque à la destruction de toute différence, de tout écart, de la  démocratie. D’autant qu’il fut répété et amplifié quelques semaines plus tard dans l’invective insultante au poète Miguel de Unamuno, certes conservateur très catholique, mais surtout penseur et érudit : “A mort l’Intelligence”.

Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 - Huile sur toile 3* 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 – Huile sur toile 3* 80 x 86 cm

“Viva la muerte”, “A mort l’Intelligence”, comment dans  une  secousse  ne  pas  y entendre l’écho tonitruant  des “Allah akbar”,  aux images  sanglantes des attentats de 2015, son synonyme et son équivalent logique.

En d’autres temps,  années 60 Wladimir Jankélévitch, balançant par-dessus les moulins la supposée sagesse doctorale, à la pensée du silence des disparus de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah,  hurlait dans son amphithéâtre à la Sorbonne : “Plus jamais ça”. Ca, l’arbitraire, le fanatisme, l’horreur, l’appel au meurtre de l’autre parce qu’il est autre. Cinquante ans plus tard sa stridence résonne comme l’appel à respecter la vie parce  qu’elle est la vie…

Certains s’engagent dans une grande ambition, projettent  de changer le monde, sauver des espèces, innover.

« La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même.» écrit Ernst Bloch dans son œuvre magistrale  sur l’Utopie qu’il considère  comme un  facteur puissant. A  l’utopie Ernst Bloch accrochait comme son nécessaire vecteur, “Le principe espérance”.

Aucune  de nos aspirations, qui nous lient à l’instinct de vie  ne saurait se manifester sans cette perception subtile qui nous soutient presqu’à notre insu, faisant que nous nous tenons chaque jour pour que le matin advienne et renouvelle en chacun notre potentiel d’agir, de sentir, penser, créer, rêver, notre vouloir être, le conatus de Spinoza, l’instinct de vie ou l’Eros de Freud, l’élan vital chez Bergson, le désir chez tant d’autres…Nul besoin de religieux qui est le choix de chacun, nous parlons et en appelons à une espérance toute laïque.

Ceux qui sont sortis d’un coma ont ce savoir inscrit en eux. De même les peuples de tant de pays qui ont survécu à des tragédies d’anéantissement. Et parmi eux souvent d’autres  encore souhaitent plus simplement avoir une vie paisible. Naïve ou calculée, ambitieuse ou modeste, à chacun son utopie.

Face aux  “Viva la muerte” de tous ordres, nous sommes convaincus que ce principe espérance nous est inaliénable. Pour Bloch,  « je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie ».


Et certains se souviennent aussi de ce grand maître talmudiste qui après les pogroms les plus incendiaires et meurtriers affichait à l’entrée de sa maison d’étude : “Interdit aux désespérés”.

P.P.

Cet article est paru dans Temps Marranes numéro 27 en décembre 2015.

Exil, intégration et citoyenneté

Pour des raisons historiques les Indiens ne choisissent pas en règle générale de s’installer en France. Lorsqu’ils émigrent pour des raisons professionnelles, universitaires ou familiales, ils vont logiquement vers des pays anglophones comme le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie ou la Nouvelle Zélande, autant de pays dans lesquels on trouve une forte communauté indienne bien regroupée, solidaire et ayant souvent réussi. L’exception notable serait les ressortissants français originaires de Pondichéry, ancien comptoir français de l’Inde, dont on trouve en France une minorité importante relativement bien intégrée.

Etant originaire de Calcutta je n’avais pas à priori beaucoup de raisons de m’établir en France. La France m’indifférait plus ou moins jusqu’à l’âge de quinze-seize ans, jusqu’au jour où, étant lecteur avide d’auteurs anglo-américains, d’Enid Blyton à Louis L’Amour, maître incontesté du western, j’ai commencé à lire les romans de W. Somerset Maugham. Celui-ci vivait dans le Midi de la France et ne jurait que par la littérature française dont le plus grand représentant, à ses yeux, était Honoré de Balzac avec pour chef d’œuvre Le Père Goriot.

Des années plus tard, ayant à peine commencé des études de français à l’Alliance Française de Calcutta, parallèlement à une licence de commerce (Bachelor of Commerce), que je préparais dans un établissement d’enseignement supérieur proche, j’allais me coltiner ce chef d’œuvre, dictionnaire en main, compte tenu de la minutie de Balzac, parfois jusqu’aux petites heures du matin, à en perdre littéralement le sommeil. Je n’en resterais pas là en matière de lectures précoces et en deviendrais définitivement insomniaque. La passion a un prix.

Ce fut ensuite la découverte tout aussi laborieuse d’André Gide, aiguillonné par un de mes professeurs à l’Alliance Française, qui en était un inconditionnel. Je dis laborieuse parce que je débutais à peine l’apprentissage du français et que le niveau de langue châtié de ce grand styliste, accessoirement traducteur du prix Nobel de littérature indien Tagore, le rendait d’accès particulièrement coriace pour un débutant. Il n’empêche que cette entrée en matière pénible me servirait par la suite et me permettrait de prendre une avance certaine sur la plupart de mes condisciples. Elle marquerait surtout le début d’un processus irréversible.

Gide, nous le savons, a beaucoup voyagé en Afrique du nord et certains de ses ouvrages s’y situent, notamment Les Nourritures terrestres, dont le récit se déroule à l’oasis de Biskra en Algérie, que j’allais bien évidemment visiter pendant un futur séjour algérien. Ayant grandi dans un environnement ensoleillé et ne manquant pas d’imagination, j’ai tout de suite été sensible à l’ambiance de ce livre tout en l’étant à la thèse fondamentale qu’il véhiculait, la disponibilité, c’est-à-dire le fait de se tenir toujours prêt… à partir. J’avais déjà beaucoup voyagé en Inde mais jamais encore à l’étranger hormis un petit voyage au Népal, pays frontalier, en compagnie d’amis babas cool amateurs de rock et fumeurs de joints. Mon goût naissant pour l’aventure aidant, Gide allait me faire découvrir des horizons plus lointains.

Et Camus, autre prix Nobel et écrivain magistral tant par la sensualité et le lyrisme qui se dégagent de son œuvre que par son engagement lucide dans un contexte colonial oppressant, allait achever de consolider ce goût encore naissant pour le voyage et l’aventure. Aussi je partis pour New Delhi en 1976 pour y continuer mes études de français, une fois terminées celles entreprises à Calcutta, acte qui posa le premier jalon d’une vie faite d’explorations et d’incertitudes, mais qui marqua aussi un tournant sans appel dans la carrière qui m’était destinée et que je n’avais pas encore épousée, celle d’un cadre de banque devant succéder à son père à la fin de la vie active de celui-ci grâce au système en place à l’époque.

Deux ans plus tard, une maîtrise de français en poche, je répondis à une annonce parue au tableau d’affichage de notre faculté de langues à New Delhi. Cette annonce s’adressait aux élèves de la faculté, qui venaient d’obtenir leur maîtrise et qui seraient intéressés par un poste de traducteur-interprète anglais-français sur un chantier de liquéfaction de gaz naturel près d’Oran en Algérie. L’entretien fut concluant et je partis sous quinzaine pour Oran via Paris où la compagnie Air France m’offrit deux jours d’escale à ses frais, mais non avant d’avoir effectué un petit détour par Calcutta pour faire mes adieux à mes parents, notamment ma mère, dont j’étais le fils unique et dont je me sentais si proche, contexte culturel oblige.

La séparation fut déchirante et ne cessa de l’être jusqu’à ce que, bien des années plus tard, installé en France avec un salaire décent, je la fisse venir définitivement auprès de moi au titre du regroupement familial, aidé en cela par mon ex-femme, qui était de nationalité française. Le caractère définitif de ces retrouvailles, consacré par un titre de séjour, suscita une joie immense et réciproque sur fond de soulagement car la longue séparation nous avait minés l’une et l’autre même si j’avais effectué de fréquents voyages en Inde entre-temps et que ma mère était venue passer trois mois à Paris comme touriste. Le bien-être de ma mère, tant qu’elle vivait, fut la seule obsession de ma vie. Je n’ai pas encore fait le deuil de son décès.

J’arrivais en Algérie la tête pleine d’aventures et accessoirement pour travailler. J’attendais aussi de mon séjour algérien qu’il me permît de parfaire mon français, appris jusque-là dans les livres, plus que dans les conversations. Je ne fus pas déçu. Les Algériens que j’ai côtoyés dans le cadre du travail, essentiellement des ingénieurs et des comptables, étaient remarquablement francophones. N’oublions pas que nous étions en 1978, soit seulement seize années après l’indépendance et la fin de la colonisation française. L’islamisme et l’arabisation n’étaient pas encore à l’ordre du jour mais il y avait un engouement croissant pour l’anglais, signe d’une ouverture sur le monde et comme pour solder un passé récent durement vécu.

Je suis allé dans ce pays de mon plein gré et avec beaucoup d’attentes, notamment sur le plan linguistique, et j’y ai beaucoup appris. Si j’étais parti du principe que je ne pourrais parfaire le français appris en Inde, pays non francophone, qu’en arrivant en France, j’aurais bêtement perdu quatre années. Je m’explique. Il est de bon ton de penser en France comme ailleurs qu’on ne peut vraiment maîtriser une langue qu’en étant de « langue maternelle », au sens génétique et étriqué du terme. Or ayant exercé le métier de traducteur et d’interprète pendant près de trente ans, et ayant évolué dans deux contextes post-coloniaux différents, l’Inde puis l’Algérie, je suis plutôt d’avis que l’histoire peut largement compenser ce que les gènes de confèrent pas et que la langue maternelle, au sens où on l’entend généralement, n’a de sens que si on a un minimum de culture. C’était le cas des Algériens que j’ai fréquentés.

Mais cet ordre a été quelque peu chamboulé depuis pour mieux tenir compte des profondes mutations du monde. Autrement dit, d’après les reportages de la télévision française, c’est bien l’arabe qui est devenu la principale langue d’enseignement et de communication en Algérie alors que le français n’est plus enseigné dans la plupart des établissements scolaires que comme deuxième langue étrangère derrière l’anglais. Du coup, d’après ces mêmes reportages, les Algériens vivant chez eux ne sont plus aussi francophones que jusqu’à la fin des années 1980. Il en est de même des anciennes colonies françaises d’Indochine comme le Vietnam, où la première langue étrangère enseignée est bien l’anglais, le français étant relégué au deuxième rang, nonobstant la longue et ravageuse guerre contre les Américains.

En revanche, en Inde, pays historiquement anglophone, l’anglais a plutôt eu tendance à conforter sa place de première langue étrangère voire de langue nationale, au même titre que l’hindi, car les Etats non hindophones du sud du pays se sont farouchement opposés à l’imposition de ce dernier comme seule langue nationale. Mieux, l’anglais s’est imposé tout naturellement dans ce pays, à la fois pour faire face aux mutations du monde et parce que les informaticiens indiens et bon nombre de sociétés indiennes œuvrant dans le secteur, dont certaines comme Infosys ou Wipro sont mondialement connues, continuent de jouer un rôle prépondérant dans la révolution technologique de l’Internet et de la téléphonie mobile née dans la Silicon Valley, qui ne cesse de bouleverser le monde depuis quarante ans. Du reste, on le sait, les informaticiens indiens sont légion dans les grandes multinationales américaines.

Autrement dit, à l’inverse des Algériens ou des Vietnamiens, dont la francophonie a du plomb dans l’aile, les Indiens sont de plus en plus anglophones, la démographie et les mutations technologiques aidant, plus en tout cas qu’ils ne l’étaient avant ou juste après la fin de l’ère coloniale en 1947. Ils semblent s’être mieux approprié la langue de l’ancien colonisateur depuis le départ de celui-ci, d’autant qu’ils sont convaincus que le maniement de l’anglais, devenu un outil de communication hors pair, leur permettra de conforter chaque jour un peu plus la place de choix dévolue à leur pays qui commence à peser sur la scène internationale et qui, de ce fait, est de plus en plus courtisé par tous les grands du monde.

Autre fait notable à cet égard, la littérature indienne d’expression anglaise affiche une santé de fer depuis des lustres avec pour principaux représentants le lauréat du Booker prize Salman Rusdie, le prix Nobel de littérature V.S. Naipaul ou le prix Nobel d’économie Amartya Sen, mondialement connus, mais aussi leurs dignes héritiers, qu’on n’a plus besoin de présenter, comme Sashi Tharoor, Amitav Ghosh, Rohinton Mistri, Arundhiti Roy, elle aussi lauréate du prestigieux Booker, équivalent du Goncourt français, et tant d’autres. Parmi ces autres un certain Vikram Seth, qui a réussi un tour de force littéraire avec son roman en vers The Golden Gate, dont le récit se déroule à San Francisco et que le célèbre romancier américain Gore Vidal, connu pour son érudition, a qualifié de « great Californian novel ». Il s’agit là, dans plusieurs cas de figure, d’exilés volontaires ayant réussi professionnellement dans leurs pays d’adoption, notamment le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou le Canada, où ils sont parfaitement intégrés, mais dont l’œuvre n’en reflète pas moins un certain tiraillement voire un déchirement certain. L’anglais reste malgré tout leur langue d’expression, pour des raisons éminemment historiques, et ils l’assument en y écrivant sans complexe ni mauvaise conscience. Ils font connaître l’Inde et lui font honneur, de même que Boualem Sansal et Tahar Ben Jalloun, tous deux francophones, font honneur à l’Algérie et au Maroc.

Mais revenons en Algérie. Le concept d’immigré m’était totalement étranger lorsque j’y suis arrivé. Je me considérais comme un simple voyageur aventureux, pour qui ce n’était là qu’une étape vers d’autres cieux, alors que j’avais officiellement le statut d’expatrié, du fait d’être en poste à l’étranger pour le compte d’une société étrangère, en l’occurrence indienne, qui faisait de l’assistance technique auprès d’une société nationale algérienne dans le cadre d’accords bilatéraux entre pays non alignés, comme on le disait encore à l’époque. J’ai pour la première fois entendu parler d’immigration et ai pris conscience de ce que cela pouvait signifier lorsque des Algériens m’ont demandé, vu le peu d’accent que j’avais déjà à l’époque et compte tenu de mon physique passe-partout, si je n’étais pas un immigré (algérien s’entend) alors que je n’avais encore jamais vécu en France. Jusque-là je n’y avais effectué que de courts séjours.

Sur le coup je n’ai pas attaché plus d’importance que cela à cette interrogation et ce n’est que bien plus tard, avec plusieurs années de séjour parisien à mon actif, et surtout face aux débats qui faisaient rage à ce sujet en France, que j’ai réalisé pleinement ce que cela voulait dire sans m’y reconnaître pour autant car j’étais déjà parfaitement intégré. Du reste, aucun Français ne m’a jamais traité d’immigré même si je le suis au sens strict et administratif du terme car je vis dans ce pays avec un titre de séjour, ce qui ne m’empêche pas me sentir pleinement français et francophone, plus français qu’indien en tout cas, et le fait de changer de nationalité n’y ajouterait strictement rien, d’autant moins qu’un nombre sans cesse croissant de Français, de la deuxième ou de la troisième génération, dont beaucoup vont jusqu’à franciser leurs noms, sans doute en pensant – à tort – qu’ils éviteraient ainsi d’être discriminés, savent à peine lire et écrire et seraient bien en peine d’aligner deux phrases sans faire huit fautes ou plus. Par conséquent, le fait de focaliser les débats sur la prise de nationalité comme seul gage d’intégration, ainsi que le font obsessionnellement les partis extrémistes ou souverainistes de droite comme de gauche, n’a aucun sens à mes yeux. Mieux vaut parler de citoyenneté.

A l’inverse, le fait, pour un étranger, de bien maîtriser le français et d’être en symbiose avec la culture française sous tous ses aspects, autrement dit d’être parfaitement intégré, peut paraître suspect aux yeux de certains Français, comme par un dévoiement de l’esprit, et peut même jeter la suspicion sur la maîtrise de la langue maternelle, quel que soit son mode d’acquisition, biologique ou historique. Si j’ouvre cette parenthèse c’est que j’ai moi-même été confronté à ce phénomène pendant mes nombreuses années d’exercice comme traducteur-interprète et je me suis souvent rappelé une observation lucide, qui recoupe la mienne, de l’essayiste Pascal Bruckner dans Le Sanglot de l’homme blanc, livre réquisitoire contre le tiers-mondisme français et occidental des années 1970-80, dénonçant la réticence chez certains défenseurs de cette idéologie, qui se rendaient souvent en Inde pour toutes les raisons qu’on connaît, à reconnaître comme authentiquement indiennes des personnes n’ayant pas le type dravidien, c’est-à-dire du sud de l’Inde, car leur teint n’était pas suffisamment foncé ! Esprit dévoyé ou racisme inversé, nous savons où ce type de recherche de l’authentique et du pur, quel que soit le sens dans lequel il s’exerce, a pu, ou pourrait encore, mener.

Mais parlons plutôt de citoyenneté pour terminer, de la citoyenneté telle que je la conçois, non pas celle dont on nous rebat les oreilles depuis des mois, aux ronds-points et dans les manifestations, et qui est aujourd’hui tellement galvaudée qu’elle ne signifie plus grand-chose. Ma citoyenneté à moi est celle que confère l’intégration et qui vaut à un étranger d’être considéré à l’égal des ressortissants d’un pays sans qu’il en ait nécessairement la nationalité. Je reconnais que les deux termes sont souvent synonymiques, en France comme ailleurs, mais il y a, à mes yeux, une nuance de taille entre les deux. L’un, la citoyenneté, est plus intégrateur – c’est la symbiose dont je parlais précédemment – et relègue au deuxième plan l’aspect purement administratif de la démarche alors que l’autre, la nationalité, privilégie plutôt la bureaucratie mais n’écarte pas pour autant les velléités communautaristes, de toute nature, auxquelles on se livre, ou on continue de se livrer, une fois naturalisé. En revanche, le fait de s’intégrer pleinement à la culture du pays où l’on vit minimise les risques du communautarisme. C’est l’objectif que je crois avoir atteint. Aussi je me sens citoyen français de nationalité indienne, à cheval sur deux grandes civilisations et sachant vibrer tour à tour pour l’une et l’autre même si l’une d’elles est désormais complètement à la dérive.
P.D.

Distinguer l’Islam de l’islamisme…

Le climat qui plane au Jardin des Plantes en ce début d’année à proximité de la Grande Mosquée de Paris, est pesant et glacial…  

Les répercussions en France du trauma collectif lié à l’assassinat de Samuel Paty, se produisant après une série d’actes « terroristes » noués pour la plupart à des agressions antisémites, semble avoir sonné le réveil du monde politique.

Quelles que soient les circonstances, le terrorisme a tué en France dans l’horreur. L’assassinat du professeur Samuel Paty, qui à mesure de l’enquête, s’est avéré plus concerté  qu’il n’y paraissait, a fait prendre conscience d’une  forme inédite du danger : se mettant en actes  dans l’enceinte « sanctuarisée », de l’Ecole, il portait atteinte pour l’opinion à la limite ultime. Au point que le Président de la République a engagé une législature « contre le séparatisme ».

Dans notre article écrit en 2005, “Alliances confuses, redoutables ou contre-nature”[1], nous nous interrogions : « Tous les acquis civilisationnels sans exception, devraient-ils nécessairement, au nom des remises à jour et autres adaptations imposées par le post-modernisme, en être d’abord pulvérisés, jusque dans leur dimension d’espérance, voire de promesse et de bonne nouvelle, dans un étrange oubli ou mépris de la vie ? ».

Pour l’heure en France, deux rapports au monde, le chrétien et le musulman, bien qu’ils aient en commun l’universalisme, sont pris dans un affrontement dur, irrésoluble. 

Religieux et Politique, une histoire française…

Les Français musulmans ici et maintenant ne sont pas dans une situation comparable à celle, par exemple, de la minorité juive en France en d’autres temps : ils ont d’autres repères, des nécessités différentes, une autre matrice de pensée. Et un paramètre important semblait jusqu’à une époque récente n’avoir pas beaucoup pesé dans l’esprit des politiques : La « minorité » musulmane est une minorité qui compte ici plus de cinq millions de personnes. Aussi comment ne pas se demander si un Musulman français ou non, pourrait se sentir membre d’une « minorité » quand l’Islam dans le monde[2] concerne autant d’âmes, et tandis que chaque année à la Mecque, on voit les masses de fidèles des quatre coins du monde, traversant toutes les nationalités, se rassembler en prières à la Kaaba. 

Si on songe quelque peu à l’époque de l’Edit de Nantes, édit de tolérance promulgué par Henri IV en 1598, visant à intégrer les Protestants à la nation, ou encore aux dispositions napoléoniennes visant à sortir les juifs de leur statut de parias en les faisant prendre un patronyme fixe qui changeait leur mode de nomination et notamment en les incorporant dans la Grande Armée, on se prend à espérer des futures nouvelles dispositions légales. Partagerons-nous dans un nouveau modèle structurant de manière élaborée la confirmation de la sécularisation des religions avec nos concitoyens musulmans, sans effet délétère, sans problème social, et sans sentiment de brimade ou provocation ?

L’Islam en lui-même via son livre sacré le Coran, intègre le Politique dans son contenu, son projet. C’est structurel. Sachant qu’il peut y avoir ici coupure majeure et peut-être blasphème pour certains, on se prend à espérer tout de même que ces nouvelles dispositions pourront se mettre en œuvre. Ceux qui parmi nos concitoyens se sentent heureux en France y contribueront-ils sans se sentir instrumentalisés voire traîtres à leur origine, à leurs familles, à leurs amis ? Comment cela s’établira-t-il dans la durée ? Tout dépendra évidemment de la manière dont les choses s’incarneront sur tous les bords de la société.  

Statut du langage, blasphème et catharsis 

En marge du projet de loi consécutif à un grave trauma national qui en réactivait d’autres, on rêve aussi d’une solution de pacification citoyenne. L’assassinat de Samuel Paty a été perpétré… à cause d’une image. Enoncé ainsi cela nous paraît… si dérisoire ! Faudrait-il tuer parce qu’un objet tout virtuel, utilisé pour informer des élèves d’un événement récent aux lourdes répercussions, aurait circulé ? 
Il n’est pas inutile ici de rappeler que les caricatures de Mahomet au Danemark avaient été consécutives à l’assassinat de Theo Van Gogh[3]. Leur dérision et leur patente hostilité, leur mépris, peuvent déclencher en nous une réaction plus ou moins subtile et plus ou moins grossière en l’occurrence. Dans le climat qui régnait elles étaient des dessins certes brutalement sans égards, mais malgré notre grand déplaisir force nous est de rappeler qu’elles… ne portaient pas atteinte à la vie… Il s’agit certes d’un blasphème, à l’encontre de la figure majeure d’une religion. Mais là, comme dit l’expression populaire, « il n’y a pas mort d’homme ». 

Cette affaire dont les protagonistes des deux bords peuvent nous être bien déplaisants -et sachant que nous ne pouvons pas avoir la moindre sympathie envers le personnage de Théo Van Gogh- nous nous sentons incités cependant à poser la question du statut relatif de l’acte et du langage entre deux mondes, deux univers de représentations, de croyances, de culture et de rapport à la parole ou à la chose écrite. Représenter, mimer, n’est pas être ou faire une chose.

Quel croyant dans n’importe quelle religion pourrait prétendre n’avoir jamais été exposé à une colère contre Dieu, à l’occasion d’un deuil qu’il considère comme injuste par exemple ?

Et comment, à minima, faire entendre à certains concitoyens qu’il n’y a là aucune intention d’outrage envers une communauté et sa religion ?

Serait-il d’ailleurs envisageable de supprimer le mode d’apprentissage à l’école par l’illustration, fondamental depuis si longtemps ?

Comment, précisément faire entendre combien il est vital d’opérer une distinction entre le dire et le faire, où très précisément le dire qui appellerait au meurtre peut en fait servir à ne pas le commettre… Dans le cri du chagrin, de la colère, voire de l’insulte on peut «se purger » des émotions, via la fonction cathartique : s’invectiver, s’insulter voire se maudire n’est pas s’entretuer. 

Cette fonction dans sa teneur si incantatoire soit-elle, peut faire éviter de tuer. Fonction fondamentale de la parole et du langage encore, qu’on se rapporte aussi au rôle symbolique qui va bien au-delà et civilise : cette faculté spécifique de l’espèce humaine est aussi la voie royale pour dépasser, transformer, sublimer pulsion et violence…

Le langage, le dialogue y jouent un rôle « tampon ». Le langage, en sa fonction performative peut nommer une pulsion qu’on ne transformera pas en acte : « j’ai bien envie de te casser la gueule », ou « je vais te casser la gueule », n’est justement pas la casser. Cela, est une sorte de « geste » humaine qui assume à la fois la pulsion de détestation et l’interdit du passage à l’acte. Nous le savons intimement, cela préserve de l’irrémédiable. Samuel Paty n’a pas eu cette chance – ni son meurtrier d’ailleurs.

Et puis, tricher ou se tromper sur les mots est peut-être plus grave. Ainsi on peut dans le contexte relever l’impropriété de deux termes depuis quelque temps très employés sans être questionnés : Le terme « radical », qui en fait reflète moins pour nos contemporains son étymologie, la « racine », que l’extrême, sens auquel on entend désormais le référer. Et l’expression composée « islamo-gauchisme », qui par le suffixe « – isme », ne la marque que du côté politique et non du religieux. Il eût été plus transparent et plus juste d’écrire « gaucho-islamisme ». 

Quant au suffixe Isme, dans les mots catholicisme, judaïsme, bouddhisme, protestantisme, indouisme, il désigne des religions. Mais pour la religion musulmane, le terme ne se termine pas par « isme » : c’est Islam. Aussi en ce cas particulier une sorte de facétie de la langue française pourrait porter à confusion aux dépens des Musulmans : car si on les considère comme relevant de l’islamisme, ici le suffixe « isme » désigne une forme d’extrême de la religion de l’Islam. Et il nous faut justement distinguer l’Islam de l’islamisme. 

P.P. et C.C.


[1] “Alliances confuses, redoutables ou contre-nature” : TM 19 avril 2012, et initialement paru en 2005, dans la revue d’anthropologie du droit “Des Lois et des Hommes”.

[2] Selon les sources : les musulmans constitueraient environ un quart de la population mondiale, dont 4 à 6 millions en France. Il y a environ 2.600.000 protestants, 600.000 bouddhistes et environ 500.000 juifs, pour environ 50% de catholiques en France. 

[3] Réalisateur et polémiste néerlandais controversé pour ses propos sur la société, les juifs et les musulmans. (Source : Article Assassinat de Theo van Gogh de Wikipédia en français).

République-laïque : une union irreprésentable ?

L’onde de choc de l’assassinat de Samuel Paty, à qui nous rendons gravement hommage, porte encore le retentissement de la teneur symbolique de ce meurtre. Qui après d’autres aussi inacceptables, semble avoir daté et marqué pour une large opinion publique un point limite collectif, une rupture, face à  l’horreur.

Pour l’heure en France, deux rapports au monde, le chrétien et le musulman, bien qu’ils aient en commun l’universalisme, sont pris dans un affrontement dur, irrésoluble. Rappelons que la minorité musulmane compte ici plus de cinq millions de personnes.

Sur son site dédié[1], le gouvernement français annonce des dispositions dont la mise au vote parlementaire est imminente, afin de lutter contre ce qui a été nommé « séparatisme », qu’on peut aussi appeler bafouement de la laïcité. On y découvre que : « Le projet de loi sera présenté en Conseil des Ministres le 9 décembre, pour renforcer la laïcité et consolider les principes républicains. Une stratégie déclinée par le Président de la République en six axes : la neutralité du service public, les associations, assurer la dignité et l’égalité de tous, l’école, la structuration de l’islam en France et la démonstration d’une république qui tient ses promesses d’égalité des chances et d’émancipation. Il s’agit de faire échec aux actes qui sapent les principes formant notre tradition constitutionnelle : la liberté, l’égalité, la fraternité, mais aussi la laïcité, l’égalité entre la femme et l’homme, l’indivisibilité de la République et l’unicité du peuple français. L’enjeu n’est pas l’islam, mais l’islam politique qui est une doctrine politique qui vise à instaurer un contrôle de la société avec une restriction des libertés et qui vise à installer la charia au-dessus des lois de la République ».


Une laïcité trop chrétienne ?

La laïcité, partie intégrante de notre Constitution, traverse une période délicate. Rappelons juste ceci: la laïcité n’est pas sortie de terre comme par enchantement. L’identification progressive de la République et de la laïcité est le résultat d’un long combat. Et ce combat s’est fait contre l’Eglise catholique, les congrégations, les richesses foncières du Clergé, mettant en cause la religion intime et naturelle des Français. 

Qui n’a jamais écouté la Marseillaise anticléricale[2] composée par Léo Taxil en 1881 ne sait pas quelle énorme capacité blasphématoire possédait déjà alors la conscience laïque en formation.

Il nous semble que la lame de fond irréligieuse qui a soulevé la France et lui a durablement conféré une Constitution où le principe de la laïcité est inscrit[3], que cette lame de fond, donc, était liée à deux phénomènes conjoints : 

– d’abord la poussée des idées socialistes, alors fortement marquées par la pensée marxiste aux yeux de laquelle la religion était l’opium du peuple ; 

– et d’autre part la conviction majoritaire à l’époque que la science et le progrès allaient inonder l’humanité de bienfaits matériels, de santé, d’éducation, de culture, de divertissements, toutes choses qui dévitaliseraient à la longue le sentiment religieux ou son simple besoin.

Quand bien même on peut juger que ces deux éléments moteurs sont à des degrés différents en crise, il n’en est pas moins essentiel de savoir faire la part de l’autre et veiller à rester intransigeants sur le respect de la vie ! 

En écoutant bien les propos des musulmans qui réprouvent les attentats et exactions, nous ne pouvons que dégager le clivage net dans les façons d’envisager la laïcité, la structure de l’Etat, les principes constitutionnels. On aurait pu penser (on a longtemps pensé), que la laïcité constituait justement un outil légal de régulation formidable…

Or si les musulmans modérés ont une manière de nettement blâmer les exactions islamistes, il semble bien que ces mêmes modérés évitent d’employer le mot et l’argument de la Laïcité. Au fond comme si elle n’était pas si fondamentale… Resterait-il des traces liées dans un paradoxe à la figure de Jules Ferry, qui à la fois prônait pour la France une politique de colonisation, et a instauré « l’enseignement primaire gratuit laïque et obligatoire » ? Cette mesure pour indication s’est instaurée exactement la même année que la signature du traité du Bardo installant le protectorat de la France sur la Tunisie (1881).

Quand un interlocuteur évoque auprès d’eux la laïcité, ils ne rebondissent pas dessus comme un argument majeur qui joue pour tous. Nous avons en effet été frappés cette fois par la quasi absence d’utilisation du mot « laïcité », dans les discours des autorités musulmanes qui condamnent les attentats. 

Collusion de mots…

Nous pouvons nous interroger sur ce que donnerait une recherche finement effectuée dans les mots arabes. Nous avons en effet l’impression que ce n’est pas très clair… Un flou qui pourrait laisser penser par exemple que la langue ferait amalgame entre laïcité et athéisme, et de nombreux débats et travaux autours de la notion d’ « Etat Civil » en place d’un « Etat Laïc » dans les courants de « printemps arabe », nous confortent. 

Et d’ailleurs, la langue française n’a pas de leçon à donner, tant les termes « laïc » et « laïque » indiquent eux-mêmes des notions différentes, voire contradictoires de la laïcité. En effet, « Laïc » vient du latin laïcus qui désigne la séparation entre le religieux et le profane (entre les prêtres et les laïcs ; entre la Cité de Dieu et la Cité des Hommes). « Laïque » vient quant à lui du grec laos et désigne le peuple tout entier, sans distinction, notamment de religion. Et de plus, le terme masculin Laïc devient Laïque lorsqu’il est accordé au féminin, comme pour la République ! Cette ambiguïté d’écriture conduit en effet à ce que « République-laïque » ne marque pas nettement qu’il s’agit bien de la séparation « de l’Eglise et de l’Etat », du religieux et du politique. 

La conscience du brouillage aussi bien en langue arabe qu’en langue française, permettrait de comprendre que certains musulmans y voient de l’athéisme. Ils pourraient alors en induire que si la République, l’Etat, sont laïcs, l’athéisme du coup ne serait pas illicite, il constituerait une position citoyenne pouvant même être majoritaire – c’est peut-être ce qu’ils refusent consciemment ou non de prendre en compte, évitant d’employer le mot ou le concept laïcité. Mais même si la langue a des substantifs différents, dans l’idéologie et les représentations ils semblent bien être proches. C’est notre hypothèse…

Il s’opèrerait donc peut-être chez certains de nos concitoyens musulmans, une sorte de retranchement dans la conception structurelle de l’Etat que nous n’aurions pas perçue, tant celle-ci est à la fois démocratique et laïque dans une intégration pour nous osmotique des deux concepts et leur fonction. 

Aussi il semble que beaucoup de penseurs au sens honnête du terme, dans la communauté musulmane n’ont pas opéré cette union organique française entre République et Laïcité, comme si cela leur était inconcevable. Et au fond, est-ce si absurde que cela ? Devons-nous capter que la communauté musulmane intégrée et désirant l’être a effectué, consciemment ou non, par là une sorte de « fente » dans son rapport à la démocratie et à la Constitution : coupure qu’il nous serait difficile de discerner, et que nous voudrions ici éclairer. 

Si pour ces concitoyens il est fondamental de respecter la République et la Démocratie, ils ne considéreraient pas comme socle « constitutif » ce qu’est pour nous l’arcane « laïcité », perçu par eux comme « athéisme », mais pour nous indissociable de notre démocratie et du jeu démocratique concernant le Religieux. 

Cette « fente » demeurerait dans l’insu ou non, ou dans l’irreprésentable, ou encore dans l’accessoire, ou même le rejet. Alors que la laïcité est pour nous si indissociable de l’Etat, que nous l’avons intégrée en 1946 à la Constitution (reprise en 1958). 

Quant à la Loi 1905, sa rédaction[4] n’est certes pas excluante pour l’Islam et les musulmans, même si le terme « mosquée » n’y apparait pas (pour la simple raison que la première mosquée en France (La Grande Mosquée de Paris), a été construite en 1926). 

Une question de liberté de conscience…

Pour nous en profondeur, la laïcité constitutionnelle est donc « constitutive » de l’Etat. Non seulement toutes les religions y ont droit de cité, mais aussi, les citoyens ont le droit de les ignorer, de les critiquer, les ridiculiser, les renier, les caricaturer, et même de s’en passer. C’est cela la liberté de conscience. Dans l’affaire des caricatures, ce qui peut-être n’a pas été compris, c’est que les dessins satiriques émanaient d’une autre communauté que la communauté musulmane. Les juifs sont passés maîtres en autodérision mais s’insurgent, à juste titre, dès lors qu’il y a antisémitisme. 

Mais également, n’oublions pas la longue liste de musulmans faisant l’objet de fatwas les condamnant pour blasphème, et qui survivent dans la peur ou la fuite, s’ils n’ont pas encore été éliminés. Notre compassion ne suffit pas, comme le dit Fethi Benslama à propos du « long rouleau des traqués, des apostasiés, des condamnés, des assassinés… » : « Non, ce n’est pas de ce genre de soutien dont ils ont besoin aujourd’hui, mais de votre résistance au piège auquel collaborent tant de démocrates et hommes de gauche européens qui, dans leur lutte contre le racisme, en sont venus à oublier la censure qui tue. Car une nouvelle machine a été inventée depuis, celle du « musulman humilié »[5] ».

La machination du musulman humilié change profondément l’atmosphère de la laïcité. Si on admet que dans nos démocraties européennes, une sorte d’ancien esprit colonial survit à la fin des colonies et continue d’humilier les musulmans, alors il peut devenir légitime aux yeux de certains d’entre eux de réduire les « Lumières » à une fraude impérialiste et la laïcité à une escroquerie culturelle de l’Occident. Dans cette perspective, rien ne s’oppose plus à ce que le sentiment religieux, sous toutes ses expressions, soit perçu comme une forme de résistance à l’injustice et à l’humiliation qui continuent de frapper prioritairement les musulmans.

Nous espérons que les débats à venir contribueront à amortir en conscience les tensions, pour une pacification citoyenne et Républicaine. Voyons ce qui ressortira des navettes parlementaires, en souhaitant voir émerger une « Loi de séparation des Religions et de l’Etat », dans une trame de « laïcité non chrétienne ». 
P.P. et C.C.

Cet article est paru dans UP’Magazine, le 8 décembre 2020 : https://up-magazine.info/decryptages/analyses/75840-republique-laique-une-union-irrepresentable/


[1] https://www.cipdr.gouv.fr/islamisme-et-separatisme/

[2] https://youtu.be/Y6K3DOvOlyA

[3] Constitution (extraits) :

Le Gouvernement de la République, conformément à la loi constitutionnelle du 3 juin 1958, a proposé, Le Peuple français a adopté, Le Président de la République promulgue la loi constitutionnelle dont la teneur suit :

Article PREAMBULE

Modifié par Loi constitutionnelle n°2005-205 du 1 mars 2005 – art. 1

Le Peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’Homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004.

En vertu de ces principes et de celui de la libre détermination des peuples, la République offre aux territoires d’outre-mer qui manifestent la volonté d’y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l’idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité et conçues en vue de leur évolution démocratique.

Article 1

Modifié par LOI constitutionnelle n°2008-724 du 23 juillet … – art. 1

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.

[4] Loi 1905 (extrait) :

Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat.

(Dernière mise à jour des données de ce texte : 01 janvier 2020. Version en vigueur au 02 novembre 2020)

Article 1

La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

Article 2

La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons. Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l’article 3.   

[5] Benslama Fethi, « L’outrage global », Lignes, 2006/3 (n° 21), p. 102-113. DOI : 10.3917/lignes.021.0102. URL : https://www.cairn-int.info/revue-lignes-2006-3-page-102.htm

Editorial – Pensée critique et rite de passage

par Paule Pérez

Dans le Judaïsme, l’initiation et l’initialisation précoces via la lecture et l’interprétation du Texte fondateur dans la cérémonie de la Bar-Mitzva ou Bat-Mitzva, ont renforcé, au fil des siècles, la notion de l’Alliance avec Dieu, autant que l’inscription de la personne dans le champ social et collectif.

« Bar-Mitzva » au masculin ou « Bat-Mitzva » au féminin : le terme signifie littéralement « fils – ou fille » – de la mitzva, des Commandements ou de l’action bonne.

On appelle aussi « majorité religieuse » cette cérémonie à la Synagogue, qui est un rite de passage à l’âge de douze-treize ans, devant l’Assemblée humaine réunie, famille et tout-venant des fidèles habitués d’un lieu de culte. Il est vrai que par le passé, les jeunes gens de treize ans pouvaient avoir des responsabilités familiales, certains ont même pu être de vrais soutiens de famille.

C’est la première pose des téfilines, petits cubes comportant du texte liés à des lanières de cuir sur la tête et le bras gauche, qui scellent alliance, lien et allégeance à Dieu. On dit que selon les courants, les jeunes filles peuvent en être dispensées. Les téfilines sont posés à la fois sur le « siège de la pensée », la tête, dirigés vers le cœur, comme lieu des sentiments, et posés sur le symbole de l’action concrète (le bras). Représentant ainsi trois fonctions humaines fondamentales.

Le, ou la, jeune «monte au sefer tora» (au Livre), pour lire une partie de la paracha (péricope ou section de la Tora) de la semaine, et pour la commenter, comme les adultes. L’usage est parfois légèrement différent pour les filles, selon les associations d’appartenance, plus ou moins libérales. Le texte nommé drasha qu’il ou elle présente n’est pas un récitatif, mais un commentaire, une interprétation, une sorte d’appropriation, une intériorisation du texte : un « exposé » qui les expose.

Certes leur rabbin les guide au début, mais ils doivent poursuivre par eux-mêmes leur parcours.

Ainsi comme les adultes le ou la jeune entre à part entière dans l’Assemblée.

Le (ou la) jeune prend donc désormais part à la communauté et il (ou elle) devient adulte au regard du Judaïsme, autour de ses treize ans, un peu avant pour les filles.

En-dehors des considérations proprement religieuses, on a le droit de penser que cette tradition peut constituer un socle et un vecteur précoces pour les générations montantes. Par commodité cette cérémonie a longtemps été appelée « communion », de sorte que l’ensemble des concitoyens y entendent un rite de passage.

Nous avons été impressionnés par le degré de profondeur et d’analyse des textes de bar-mitzvot qui nous ont été adressés. Certes, ces jeunes ont été accompagnés par leurs rabbins, mais il est clair cependant que leurs textes portent leur singularité et leur originalité propres.

Nous présentons donc à nos lecteurs dans ce numéro TM39, les drashas : de Léo Benchetrit : « Béréchit » ; de Emmanuel L. : « Noa’h » ; et de Dina L. : « Tsav ».

On y constate bien en effet, que loin d’être envisagée comme une froide contrainte, la Loi peut se vivre dans l’inspiration et n’exclut pas la grâce.

P.P.