La traversée de la ligne de démarcation

Les amoureux de l’écriture, les mystiques, disent que les textes atteignent toujours un, ou leur, destinataire. Parfois le trajet est rapide, mais parfois cela prend des années. Les écrits se cachent ou bien ils sont enfouis, mis de côté. Il arrive qu’ils aient une telle charge d’émotion, de mémoire ou d’atteinte qu’ils s’en trouvent comme écartés volontairement ou non par ceux qui les ont eus entre leurs mains, pendant une durée indéterminée. C’est ce qui est arrivé à ce que nous publions ici : Esther Zylberbaum, la mère de notre amie Sarah Lévy, dans les années noires de la seconde guerre mondiale, était partie avec ses trois jeunes enfants pour passer en zone non-occupée, en Touraine, du côté de Loches. Elle en a écrit deux textes, et c’est l’un d’eux : « La traversée de la ligne de démarcation », que nous publions ici. Il a été remis, récemment à Sarah par une de ses nièces. Cette mère seule, déterminée à protéger ses enfants, a écrit un document exceptionnel, porteur d’une puissance particulière, celle de la vérité nue, celle qu’on ne peut écrire qu’en ces circonstances limites de ce qu’on appelle la « condition humaine ». Et, tout en y captant cette énergie de résilience que peut avoir un parent à faire que ses enfants aient juste un avenir, ou la possibilité de témoigner, nous y ressentons aussi que cette force parvient à émerger d’une insondable solitude. L’écriture en est si directe en sa véracité, dépouillée de la moindre inutile virgule : son, auteure ne sait pas si elle va être lue et c’est probablement ce qui donne cette charge existentielle qu’on peut y éprouver, un peu comme nous a bouleversés Anne Franck au fond de sa soupente… humanité nue qui, osons le dire, a quelque chose de sublime. Les happy ends en ces histoires nous font du bien : nous sommes heureux rétrospectivement qu’Esther et Jos se soient retrouvés, que leurs enfants aient pu grandir, et que cette histoire soit portée à notre connaissance.   
Paule Pérez
   

La traversée de la ligne de démarcation
Esther, Jacques, David et Sarah Zylberbaum

Octobre 1941, c’était la guerre, j’avais 34 ans. Au petit matin, j’accompagne Jos jusqu’à la porte cochère du 61 rue N.D. de Nazareth Paris 3e. Nous nous embrassons et disparaissons rapidement. Jos, vers l’inconnu et moi, je remonte les deux étages et rentre chez nous où les enfants sont encore endormis. Au réveil, leur père ne sera plus là.

J’essaie de dormir, mais le sommeil ne vient pas. Je suis Jos sur l’écran de ma pensée. Il porte un manteau de sport et une casquette enfoncée sur la tête. Il se dirige vers la Place de la République, il prend le métro en direction de la gare de Lyon et de là le train vers la zone libre, Lyon.

Réussira-t-il là ou tant d’autres ont échoué ?

Il a une fausse carte d’identité qui indique qu’il est Alsacien, né dans une petite ville frontalière. Comme dans chaque petite ville, il y a toujours La grande rue, La rue de la gare et souvent sur la place, se trouvent, l’église, la mairie, l’école, l’hôtel de la gare et quelques bistrots. Si bien que, même si on n’a jamais vu cette ville, on peut s’en faire une idée. D’ailleurs, selon sa carte, il habitait Grand’rue et peut-être s’appelait-il Cambier ? Alsacien, c’était une précaution pour son accent et son mauvais français. Il est à la gare, prend son billet. Je le perds de vue, il y a foule à la gare, le film est brouillé…

Je me suis endormie. Combien de temps ? Il est 7h du matin. A 7h15, il devrait être dans le train qui va bientôt démarrer. Ma pensée vagabonde encore un peu, quelque part en arrière-plan « Pourvu que tout se passe bien » ce n’est pas vraiment une crainte mais plutôt pour conjurer le sort ! En vérité, je suis calme, je m’écoute, oui, je suis tout à fait calme. Il faut que je me lève, Jacques et Dadi vont à l’école.

– Où est Papa? Il est parti en voyage. Je voulu ajouter… mais il ne faut rien raconter et je n’ai rien dit. Les enfants me regardent attentivement et ne disent plus rien. Ils ont compris. Quoi ? Sans doute pas tout, mais ils savent que depuis quelques temps, il se passe des choses dont il vaut mieux ne pas parler.

Restée seule, je suis un peu perdue, mais la voix de ma petite (c’est moi qu’on appelait aussi Poupée plutôt que Sarah, trop dangereux en ce temps d’antisémitisme aigu).

Alors, le devoir me dicte mon chemin. Toute la journée, je vaque à mes occupations comme d’habitude. Une pensée comme un éclair traverse ma conscience et je l’écarte à cause des enfants et continue mon travail quotidien.

Je m’active même plus que d’habitude pour éviter de penser. De plus, les interminables queues prennent beaucoup de temps. Les journées passent à peu près normalement mais les nuits sont pénibles, si bien que j’ai lu énormément en ce temps-là, mais malgré tout il fallait se lever tôt pour les enfants.

J’attendais des nouvelles de Jos qui tardaient singulièrement. Enfin, j’ai reçu la visite d’une dame Mme K. qui venait de recevoir une lettre de son mari dans laquelle Jos avait joint un petit mot: « Bien arrivé-tout va bien-lettre suit ». Par cette dame, j’appris que mon mari n’avait pas encore d’adresse fixe et que de plus, avec ses amis, ils s’étaient “fait prendre” dans un café, Place des Terreaux, se croyant en sécurité, puisqu’il n’y avait pas d’Allemand mais la police de Vichy veillait sur eux. Heureusement les cartes d’identité les ont sauvés.

Il y avait beaucoup de réfugiés d’Allemagne et de Belgique soupçonnés de faire partie d’une 5e colonne qui pourrait attaquer la France de l’intérieur !

Dès que j’ai reçu cette lettre un peu plus explicite, je me suis sentie un peu rassurée. Ayant une adresse, je lui ai confectionné un gâteau au miel dans mon « four palestinien » et je le lui ai envoyé. Il habitait alors un hôtel près de la place des Terreaux, rue Sainte-Catherine. Ils continuaient de se retrouver dans les cafés alentours et se sont fait reprendre, par la police qui les a relâchés grâce à un pot-de-vin ! Mon gâteau a été le bienvenu après ces émotions !

En attendant, j’étais seule avec mes trois enfants. Dans ma chambre, j’ai placé leurs lits autour du mien afin de me sentir moins seule.

Quelquefois, je recevais un colis de Mme Odile Daveau, la femme du facteur qui nous avait reçus à la Ville-aux-Clercs dans le Loir-et-Cher où nous avons passé un an, à partir de Juin 1940, à la suite de l’exode de Paris. Son excellent fils Armel qui travaillait chez un menuisier (lui-même est devenu menuisier, ainsi que ses enfants) nous avait fabriqué une boîte en contre-plaqué très fin mais suffisamment solide pour contenir des œufs. Chaque semaine, il nous envoyait de la part de sa mère, un poulet, une douzaine d’œufs, une livre de beurre (plus très sûre des quantités). Je payais par mandat en retour et renvoyais rapidement la boîte. Parfois je mettais une brioche pour leur faire plaisir. Parfois, elle me demandait du fil à coudre, du gros grain, du tissu, une doublure. Elle était couturière et dans sa campagne, elle manquait de choses qu’on trouvait plus facilement à Paris.

Elle décomptait ce qu’elle me devait, du prochain colis malgré mes protestations, elle n’était pas d’accord et me citait le proverbe bien connu : « Les bons comptes font les bons amis ». En effet, nous sommes restées amies jusqu’à sa mort.

Mais sa sœur Florence Duvallet, (dame de compagnie à Paris, Bd des Italiens, on voit son nom sur le monument de La Ville-aux-Clercs), venait souvent nous voir après guerre et nous avons passé des vacances là-bas où nous avons eu le plaisir de revoir Armel, sa femme et ses enfants. Florence était de dix ans mon aînée et Odile Daveau avait 12 ans de plus que moi.

Je recevais, de temps à autres, la visite de ma belle-sœur Mania Frydman et de sa fille Renée un peu plus âgée que Jacques. Mes passe-temps, c’était la maison, les commissions qui me permettaient de sortir avec ma fille et surtout la lecture et l’écriture. Je n’ai peut-être pas de talent, mais j’écris comme si je parlais à une amie à qui je raconterais mes secrets et qui me comprendrait.

Bien sûr, j’ai repris ma correspondance avec Jos et cela m’a rappelé nos jeunes années. J’envoyais souvent des colis, car il était parti sans rien emporter: du linge, des complets et quelques objets ménagers. Jos cherchait un logement afin de nous accueillir après l’hiver. En 1942, par un froid exceptionnel, il n’était pas question de traverser la ligne de démarcation. L’eau était gelée chez nous, il fallait la chercher dans la cave ou chez l’épicière. Quelquefois, elle me donnait même l’eau de son bain-marie afin d’économiser le chauffage. En effet, j’avais des engelures à force de laver la vaisselle ou le linge. Grâce à elle, nous avons eu de temps en temps des oranges et du sucre.

Elle nous a même donné un chaton, né le même jour que ma fille et qui faisait, plus qu’elle, la joie des garçons et de leur cousine Renée. C’était un simple chat de gouttière mais splendide, gentil, bien élevé, propre. Un modèle de chat que nous regrettons encore car, évidemment, nous n’avons pas pu le garder.

J’écrivais aussi des cartes postales mises à disposition entre zones occupées, à mes sœurs et à mon père. Il y avait peu de place, on ne pouvait pas tout écrire et à demi-mots on essayait de se faire comprendre. On avait le droit d’envoyer un colis d’un kilo par la poste. Je mettais du thé, du sucre, parfois des chaussettes, des bas et même une fois une paire de chaussures pour Regina, ma petite sœur.

Mon père me remerciait tout le temps pour mon bon cœur. Il me bénissait. J’étais très gênée car cela me semblait exagéré. C’est vrai que je ne me rendais pas compte de leur situation et moi j’ai bien regretté de ne pas pouvoir envoyer d’avantage. J’avais le droit d’envoyer une certaine somme par la PKO (Bank Polski).

Cela dura jusqu’aux vacances de Pessah. Dans sa dernière carte, ma sœur me faisait part de la maladie de mon père. Il connaissait de bons médecins qui le soignaient bien. Il était connu et honoré de tous.

Suivait une carte disant que mon père allait mieux. Comme on écrivait « en code », j’ai pensé qu’il avait été arrêté et relâché ! Pas un instant je n’ai songé à sa mort !

(Pessah 11 au 19 Avril 1942 — 7 au 15 Sivan 5703)

Pendant le congé de Pâques des garçons, nous avons entrepris le passage de la ligne de démarcation afin de rejoindre Jos à Lyon où nous attendait la liberté. Un appartement s’annonçait et une nouvelle vie. Ma correspondance avec la Pologne s’est terminée à ce moment-là, et quand je me suis trouvée en zone libre, je n’ai plus eu aucune liaison. Je suis restée sans nouvelles jusqu’à la fin de la guerre. Dès que nous sommes revenus à Paris, j’ai recommencé mes recherches et j’ai retrouvé ma sœur Nehama (Consolation) mariée, Pani (madame) Kotlicka, mère d’un fils et de trois filles, et résidant à Szczecin (Stettin), sur la mer Baltique. (Mais ceci est une autre histoire que raconteront mieux que moi, ses enfants ou petits enfants).

J’ai appris, malheureusement que ma petite sœur, Regina avait été abattue dans la rue à Lublin sous les yeux d’une de ses amies qui l’avait appelée par son prénom.


Le Passage – La traversée.
Passage veut dire aussi « Pessah » qui est devenu Pascha en grec puis Pascua en latin et enfin Pâques.

De combien de passages, de sorties de toutes sortes et de celle d’Egypte en particulier, les Juifs ont-ils dû prendre le chemin ?

Cette fois-ci, devait avoir lieu « Mon Passage », ma traversée du désert quasi miraculeuse !

Mme K. par qui j’avais reçu les premières nouvelles de mon mari, m’a donné l’adresse d’une personne qui avait fait passer sa sœur avec un enfant et elle-même, s’apprêtait à partir.

J’ai commencé les préparatifs du départ. D’abord en expédiant mes affaires, ma chambre à coucher. Des malles énormes, pleines de draps et de linge étaient prêtes à partir.

Tout ce qui me paraissait important, j’ai pris des risques sans vraiment m’en rendre compte. J’ai déniché rue Beaubourg, un petit expéditeur qui s’est chargé de l’emballage et du transport, en me disant qu’il ne prenait aucune responsabilité étant donnée la situation. Moi, je croyais ou j’ai voulu croire, de toutes mes forces, que tout se passerait bien !

Cela m’a coûté beaucoup d’argent, combien ? Oublié.

L’hiver était rude, les garçons avaient besoin d’être habillé de neuf. A Paris, je connaissais quelqu’un qui leur a fait des complets, vestes-pantalons, des manteaux et sans tickets de rationnement, bien sûr. La dépense était grande mais nécessaire. C’est simple, leurs affaires ont duré jusqu’à la fin de la guerre ! De plus la personne qui devait nous faire traverser, demandait des sommes de plus en plus fortes, car à chaque retour de voyage, elle disait que le passage avait été de plus en plus difficile.

Si bien que j’ai craint de partir à l’aventure avec trop peu d’argent mais je ne suis pas arrivée à m’en procurer plus.

J’avais l’intention de partir dès le début des vacances de Pâques qui tombaient, cette année-là, en même temps que Pessah. Mais il est arrivé un accident à Dadi qui nous a retardés. Un gamin de la classe de Jacques, un petit avorton méchant comme la gale, a poussé Dadi en le traitant de “sale juif”; Dadi est tombé contre une vieille voiture en stationnement et s’est éraflé toute la joue. A la maison, j’ai nettoyé la plaie avec un coton imbibé d’eau oxygénée et de l’eau bouillie tiède. L’enfant a gémi toute la nuit; le matin, sa joue était rouge et enflée. J’ai appelé notre médecin, le Docteur Spector. En tant que Juif, il n’avait plus le droit d’exercer. Le pharmacien m’a indiqué l’adresse d’un autre médecin à qui j’ai expliqué ce qui était arrivé. Il est arrivé immédiatement et a fait une injection de sérum antitétanique. Après quelques jours, il allait mieux mais il était très faible et couvert de boutons purulents. J’ai dû reprendre rendez-vous au domicile de ce Docteur Bd Voltaire qui lui a prescrit une série de piqûres intramusculaires et des séances de rayons ultra-violets !

Tout ceci a retardé notre départ et m’a obligée à une grosse dépense inattendue. Il est vrai qu’avec des enfants, il faut toujours tenir compte des impondérables. A la suite de cette affaire, il y en a eu une autre dont je parlerai à la fin de ce récit.

Le jour du départ est enfin arrivé. J’avais rendez-vous dans un café, avec la personne qui faisait la liaison et je lui ai remis un acompte. Elle m’a expliqué le trajet que j’aurais à prendre et les précautions nécessaires: pas de bagages, juste un sac de ménagère avec un casse-croûte. J’étais très nerveuse mais elle m’a rassurée, tout se passerait bien me dit-elle : Il n’y a que deux ou trois km à faire, pour passer la ligne de démarcation; de plus, on me la fera passer dans la voiture du laitier. C’était une ferme du côté occupé qui livrait son lait, tôt le matin, dans la zone libre!

Donc, le lendemain matin, nous nous trouvions place de la République. La personne était là qui nous fit signe de la suivre dans le métro. Nous avons pris le train ensemble sans échanger une parole, comme si nous ne nous connaissions pas. Nous sommes descendus, peut-être à Orléans, je ne me souviens pas très bien. J’ai regardé par la suite, sur une carte de tourisme. Tours me semble un peu plus éloigné de notre route. Mais on ne pouvait pas prendre la route habituelle et je ne posais pas de questions. Une fois embarquée, je me suis laissé conduire. A la grâce de Dieu !

Disons à Tours, nous sommes allés ensemble dans un petit restaurant où nous avons pris notre repas de midi. Les enfants n’avaient pas faim et moi trop nerveuse, j’avais hâte de partir. Il me semblait que dans l’action je serais plus calme. Notre accompa-gnatrice faisait honneur au repas, plaisantait avec les gens de la table voisine, on donnait des petits gâteaux aux enfants, la patronne semblait la connaître. Moi, j’avais la gorge serrée et ne pouvais presque rien avaler. Au bout d’un moment, après avoir réglé la consommation, nous sommes sortis en ville.

Il faisait un soleil radieux. J’ai prêté peu d’attention, mais je me souviens que nous nous sommes arrêtés dans un petit square, désert à cette heure là. La personne m’a expliqué que sa mission se terminait là et que nous devions attendre une jeune femme qui nous emmènerait en autobus, pas loin de la ferme et que je devais lui régler le reste de son dû, et comme pour s’excuser, elle ajouta qu’elle devait payer la jeune femme qui prenait la suite des opérations. En effet, une jeune femme assez sympathique s’est approchée, nous avons échangé quelques paroles de politesse. La personne qui nous avait accompagnés jusque là s’est écartée un peu avec la nouvelle venue, lui a donné sa part, puis après un bref mouvement de tête et un petit sourire en guise d’adieu s’est éloignée rapidement.

La jeune femme nous a conduit jusqu’à l’arrêt du bus. Au bout d’un moment, nous y avons pris place, c’est elle qui a payé. Nous avons pu descendre un peu avant l’arrêt, car c’était, semble-t-il, plus près de la ferme. Chemin faisant, nous avons fait un brin de causette : elle était étonnée que ma fille de quatre ans, marche et parle si bien ! Ce qui me paraissait tout à fait normal, mais la sienne, du même âge ne marchait pas et ne parlait pas ! Je ne savais pas quoi répondre et je lui ai conseillé de voir un médecin spécialisé.

Quand nous sommes arrivés à la ferme, le soleil se couchait. La ferme était faiblement éclairée par une seule lampe, au-dessus de la table et me parut aussitôt sinistre. Près de la table, un homme d’un certain âge jouait avec une petite fille assise dans une chaise-haute de bébé : un coup d’œil me renseigna, c’était le grand-père d’une petite mongolienne. Deux gaillards et une vieille femme prenaient place autour de la table. Une gamine venait de rentrer avec un broc. Du lait pensai-je ? Mais non, elle prit un verre et se versa une rasade de vin rouge qu’elle but d’un trait et s’essuya la bouche d’un revers de main. J’étais de plus en plus incommodée. On nous a servi du foie de porc et du pain blanc fait maison mais immangeable car on avait dû oublier le sel ! Je remerciais poliment et sortis mes provisions que nous avons mangées de bon appétit. Une fois rassasiée, j’ai demandé quand nous partirions et qui nous conduirait ? Je commençais à me méfier, car la jeune femme m’avait prévenu qu’ils n’avaient plus le droit de transporter le lait de l’autre côté et que nous serions obligés d’aller à pied, les trois-quatre km sont devenus six ou sept. Quand partons-nous ? Le soir. Moi j’avais six heures à ma montre, eux, se dirigeaient selon le soleil, si bien que ce serait vers huit ou neuf heures, au coucher du soleil.

Qui nous conduira ? J’ai regardé le grand-père qui me paraissait le plus sympathique, ou les deux gaillards. Mais c’est la grand-mère qu’on m’a désignée. Une petite personne toute ratatinée. Jamais, elle ne pourra m’aider à porter la petite, qui devra faire tant de chemin à pied, à l’heure où elle a l’habitude de dormir. On m’a proposé de passer la nuit à la ferme et de partir le matin de bonne heure. Cela ne me disait rien, car on me proposait de dormir dans la grange où le foin était tout frais, oui mais il y a aussi des souris ! Cela peut sembler ridicule, j’entreprends le passage de la ligne de démarcation et j’ai peur des souris!

Il n’y avait pas que les souris, j’avais peur d’une descente de soldats allemands, à la limite entre les deux zones. De plus, la ferme et ses habitants étaient sinistres. J’étais dans une situation difficile et ne savais que faire quant arrivèrent trois personnes, deux hommes et une femme. Ils entrent d’un pas assuré, se mettent à une table et commandent une omelette gigantesque. Ils sortent de leur sacoche une énorme miche de pain. Après ce repas, c’est avec la vieille qu’ils se mettent à discuter. Je les observe attentivement tout en réfléchissant. S’ils sont venus ici, c’est pour passer en zone libre. Ils me paraissent rassurants par leur attitude calme mais ferme. Tandis que moi, j’étais dans le désarroi total. Après tout, je n’avais pas beaucoup à perdre et je risquais la démarche. Je me suis approchée et j’ai demandé s’ils comptaient passer la « ligne » quand et avec qui ? Tout à l’heure avec la vieille. Il ne me restait qu’à leur dire, à mon tour dans quelle situation je me trouvais : passer la nuit ici et passer avec trois enfants, me semblait impossible, avec seulement la grand-mère. Je les suppliai de me joindre à eux, j’avouais que j’étais juive et que j’allais rejoindre mon mari à Lyon. Ils se sont consultés un moment et ont consenti à nous emmener. Imaginez mon soulagement. Ils ont désiré se présenter. Ils n’ont pas dit leurs noms, l’un était un marin qui devait rejoindre son unité à Dakar, l’autre un policier qui avait un ordre de mission et la femme devait rejoindre des amis à Marseille; renseignements très vagues mais je me serais contentée d’encore moins.

Leur repas terminé, nous nous sommes préparés au départ. Dehors, à huit heures il faisait déjà tout à fait noir. J’ai regretté qu’il n’y ait pas le moindre clair de lune. Ce n’est pas le moment d’être romantique pour l’épreuve qui nous attend, il vaut bien mieux qu’il fasse bien noir, m’a répondu sévèrement la femme qui allait à Marseille. Je ne sais pas si j’avais fait cette remarque par romantisme ou tout simplement parce qu’on n’y voyait pas à deux pas. Nous avons rapidement quitté la route et sommes descendus dans un champ fraîchement labouré. On se heurtait à des mottes de terre et par endroit, la terre était molle et collante. Le brouillard qui couvrait tout d’un épais voile, commençait à se lever. La petite était assise à califourchon sur les larges épaules du marin, la tête appuyée sur sa casquette. Il disait « tu es bien sur ton chameau, alors dors «. Je crois qu’elle dormait déjà. Donc, pour elle j’étais tranquille. A côté du marin, marchait le policier et la « guide »; ensuite, derrière eux, les deux garçons. Je leur ai bien dit de se tenir par la main et de marcher derrière les deux hommes. « La résistante », comme je l’ai surnommée en pensée, et moi, nous fermions le groupe. Nous marchions en silence à travers des champs qui, dans le brouillard, me semblait sans fin. Il y avait pourtant une route tout autour. De temps en temps, la guide s’arrêtait, —Attention, les Allemands. On voyait une petite lumière qui se déplaçait. Il paraît que c’était une sentinelle qui faisait sa ronde en vélo sur la route cachée par le brouillard. On reprenait la marche. J’avais les yeux rivés sur mes fils. J’avais peur dans cette opacité et comme on changeait souvent de direction, il suffisait d’un moment d’inattention, pour qu’ils perdent de vue les deux hommes et ne les retrouvent plus. Aussi, je ne faisais pas très attention où je mettais les pieds et plusieurs fois, je manquais de tomber et j’étais à la queue. La résistante me pressait d’aller plus vite !

En fin de compte, elle m’a pris le bras et m’a forcé à marcher plus vite. Plusieurs fois, nous avons rencontré une route et aussitôt, nous sommes redescendus par le fossé plein d’eau en cette saison, pour reprendre, au travers d’autres champs. Nous commencions à être très fatigués d’autant plus qu’il nous semblait qu’on tournait en rond. La grand-mère s’arrêtait souvent, tantôt pour un lacet défait, puis un lacet craqué. Le policier a trouvé un bout de ficelle dans sa poche pour qu’elle rafistole ses espadrilles. Les deux hommes se sont concertés à l’écart. Ils ont décidé une courte halte. Nous nous sommes assis à même la terre. Je me souviens que Jacques, mon fils aîné disait, restons-là et dormons. Cela m’a rappelé le poème de Victor Hugo ” mais il y avait l’œil et il fallait se remettre en marche “.

Je me grondais moi-même et m’étonnais, en même temps, que je puisse avoir assez de sang froid pour y penser. Cela m’a donné du courage et m’a fortifiée. J’ai sorti mes provisions et les ai distribuées à la ronde. Le policier qui avait porté Dadi pour traverser le caniveau — mon p’tit gars, tu va marcher comme un grand et, il ajouta en haussant la voix — la vieille me semble suspecte, il faut que je m’occupe d’elle, et, se tournant vers elle, il l’a prise par le bras et lui a dit —si vous manigancez quelque chose, je saurai vous tordre le cou, alors n’essayez pas de nous mener en bateau et allez droit au but. La vieille s’est mise à jurer, par tous les saints, qu’elle nous conduisait bien et que nous serions bientôt arrivés à la borne qui marque la limite des deux zones.

Un peu rassuré par l’attitude énergique du policier, notre groupe s’étirait lentement comme des ombres élyséennes. Nous étions las et les enfants n’en pouvaient plus. Quand plus tard, pendant mes insomnies j’ai repensé à cette odyssée, je la voyais comme une scène dantesque. Enfin, la borne fatidique est apparue et marquait 15 km !

Bien plus, à travers champs. Nous ne sommes même pas précipités joyeusement, comme cela aurait pu paraître normal. Non, car les 2 ou 3 km promis, ensuite 4 ou 5, ensuite 8 à 10, étaient en fait 15. La guide nous expliquait que c’était plus court par la route, que nous avions dû faire des détours, à cause des surveillants allemands!

Quand nous sommes enfin montés sur la route, chacun a touché la borne salvatrice. Dans ce moment d’émotion profonde, nous sommes restés silencieux et nous ne nous sommes même pas aperçus de la disparition de la grand-mère…

Elle nous avait extorqué une belle somme mais l’important c’est que nous étions arrivés. Maintenant, il fallait trouver un gîte. Au loin, on entendait l’aboiement d’un chien, mais il faisait encore nuit noire. Il était minuit passé. Nous avions marché plus de quatre heures. Le Marin a rouvert la marche. Apparemment, il avait hâte de déposer son fardeau qui dormait calmement sur son dos. Il savait que nous devions arriver à un poste militaire français. Bientôt une lumière nous avertit et un “halte !” sonore nous a arrêtés sur place. Le policier s’est avancé et après un court conciliabule, il nous a fait signe de la main d’avancer. Nous nous sommes trouvés dans une chambrée de soldats! C’était la première unité de patrouille française. L’officier et deux soldats étaient en mission; c’est le sergent, je crois, qui a mis à notre disposition, deux lits libres. Une fois de plus, j’ai sorti le reste de nos provisions. On a terminé le gâteau, j’ai distribué les oranges. Je ne savais pas comment remercier les trois jeunes-gens. Les paroles ne passaient pas, j’avais la gorge serrée, ils étaient aussi émus que moi — allez pas de faiblesse, le plus dur est fait. Mais nous n’étions pas au bout de nos peines — Reposez-vous. Il tapotait les joues des enfants — vous êtes des braves, mes garçons Quand nous reprendrons la route, ce sera plus facile. Nous avions hâte de nous trouver dans la ville la plus proche afin de prendre le train pour Lyon. — Poignées de mains— Bonne chance— Nous reverrons-nous un jour ?

Bien longtemps après, il me semblait reconnaître un dos familier et je m’apercevais que non, ce n’était pas lui. J’y pense encore souvent, sans eux, nous n’aurions jamais pu passer cette ligne fatidique. C’étaient nos anges gardiens!

Revenons à la chambrée de soldats, les lits étaient tellement étroits, qu’un homme y tenait tout juste. J’ai couché mes deux garçons dans l’un des deux. Je leur ai juste enlevé les manteaux et les chaussures. On nous a donné des couvertures. Je me suis couchée dans l’autre avec ma fille. J’avais un peu peur qu’un des enfants ne tombe en dormant. A peine cette pensée m’avait-elle effleurée que nous dormions déjà. Lorsque nous nous sommes réveillés, il faisait grand-jour. Les militaires s’affairaient à leurs occupations. Je me suis adressée à l’un d’eux pour savoir ou se trouvaient les toilettes. — Vous avez bien dormi ?—Comme jamais ! Les enfants dormaient si profondément qu’il n’y a eu aucun « accident » — Je craignais une chute de ces lits hauts et étroits, mais ce sont les meilleurs du monde ! Le militaire qui m’interrogeait souriait. —Rien de tel qu’une bonne marche !

Le soldat nous a indiqué une ferme toute proche. Devant ma mine étonnée et méfiante il a ajouté — la nuit, vous ne l’avez pas remarquée, ce sont de braves gens. Une fois la sommaire toilette terminée, nous nous sommes mis en route pour la ferme, non sans remercier les militaires. En effet la ferme n’était pas loin, l’aboiement du chien venait de là, c’est lui qui nous a reçus le premier, puis, dans la grange, il y avait un homme et un garçonnet. Ils ont calmé le chien en le sifflant, puis nous ont indiqué l’entrée de la ferme. Quelle différence avec celle que nous avions quittée la veille ! Elle était propre, le soleil pénétrait par le portail ouvert. Devant une longue table était assise une femme et une fillette qui déjeunaient, de grands bols de café devant elles.

— Bonjour Madame, nous sommes arrivés cette nuit de l’autre côté de la ligne. Nous avons passé la nuit là-haut chez les soldats, expliquai-je maladroitement… et la fermière ajouta —et maintenant les gosses doivent avoir faim ? — Oh oui, s’écrièrent ils. J’ai remercié en souriant. — Je paierai —mais non, mais non, juste des tickets de pain, si vous en avez, nous rendraient service. —Bien sûr que j’en ai, les voici. Bientôt, nous avions, nous aussi, des bols de café au lait, des tartines de gros pain, grillées et beurrées. C’était délicieux. Les enfants en ont redemandé. Une fois rassasiés, il fallait penser à la suite, c’est-à-dire arriver dans la fameuse ville où nous pourrions prendre le train pour Lyon. —Oh, elle est à 10 km, il n’est pas question pour les enfants, d’y aller pieds ! Si elle savait quelle trotte nous avions fait la veille !

—Tout à l’heure, dès qu’il aura fini son travail, mon mari vous emmènera en charrette. Pendant ce temps, il y avait un va et vient de militaires qui passaient par la ferme. Eux aussi se préparaient au départ. Un autre groupe les remplacerait. Celui qui me semblait le plus gradé, est venu nous voir. Il avait reçu un message disant que la femme d’un officier Alsacien devait passer la ligne avec trois enfants ! Il nous proposait d’attendre cette personne et de nous emmener à la gare dans les meilleures conditions. Ce concours de circonstances m’a fait rire intérieurement. J’étais embarrassée mais je le remerciais gentiment et je lui dis que les enfants se faisait une fête de rouler dans une voiture à cheval, c’était si nouveau pour eux. En vérité, je ne tenais pas à rencontrer cette famille et j’avais hâte de partir.

La voiture avait deux grandes roues, elle servait, sans doute, à transporter les outils des champs, ou les foins ou les récoltes. Le cheval gris à longue queue était un cheval de labour. La fermière nous a mis trois chaises, malgré mes protestations —nous serons aussi bien sur le plancher —il n’en était pas question. Ainsi, haut perchés, nous nous sommes mis en route. Nos remerciements étaient bien sincères; il était bon avoir affaire à des gens si aimables, lorsqu’on est dans la difficulté. En outre, en nous souhaitant bon voyage, la fermière nous a fait cadeau de deux litres de lait qu’elle venait de traire. Longtemps, nous l’avons saluée de la main jusqu’au tournant d’où l’on ne pouvait plus la voir. Nous regardions les champs de haut, comme par défi, alors qu’il n’y a pas si longtemps, nous pataugions dans le noir, las et découragés, dans cette terre grasse et pleine de promesses. C’était un champ qui appartenait au fermier; le cheval essayait d’y descendre et il fallait le tenir fermement pour qu’il reste sur la route. Le fermier nous a expliqué que ce cheval venait de labourer, c’est pourquoi, il voulait y retourner. A chaque fois que son maître le retenait, il hennissait et remuait si furieusement la queue qu’elle effleurait le visage des enfants, ce qui les faisait beaucoup rire. Décidément, ce cheval ne comprenait rien et n’était pas content du tout. Finalement, nous sommes arrivés, comme sur un char Romain, dans une petite ville qui, je crois, s’appelait Loches.

Les premières personnes que nous avons rencontrées, c’étaient nos trois compagnons assis à une terrasse de café; eux avaient continué leur route à pied. Ils nous ont fait des signes joyeux mais ne se sont pas approchés, probablement par prudence. Moi je me sentais libre comme un poisson dans l’eau. Encore des remerciements chaleureux au fermier et des poignées de main. Il n’a pas accepté un sou.

A la gare, la première chose à faire, c’était de me renseigner pour un train en partance pour Lyon. Le chef de gare m’a expliqué que j’aurais à changer de train, peut-être à Châteauroux, Il n’était pas bien sûr —voyez-vous, ici, c’est une petite gare. Le premier train en partance, c’était à 14h, nous avions tout le temps, car il était 11h. J’ai acheté les billets et nous sommes sortis en ville; j’avais besoin de nouvelles provisions, pour la fin du voyage. Selon le chef de gare, nous devions arriver tard le soir. Loches était calme, propre, il faisait bon, nous avions l’air de nous promener. En passant, nous avons fait nos emplettes, de l’eau minérale, des fruits de saison. Passant devant un bureau de poste, j’ai eu l’idée d’envoyer un télégramme à Jos. Il parait que c’était la dernière chose à faire. J’ai rédigé mon télégramme et je me suis troublée lorsque le préposé m’a demandé ma carte d’identité, mais j’ai vite repris mes esprits – je n’ai pas ma carte sur moi ( et pour cause, il y avait un gros tampon « Juif » dessus ), mais j’ai mon livret de famille. C’était suffisant et mon télégramme est parti. Vers midi, nous sommes revenus à la gare. Nous nous sommes restaurés et attendions tranquillement le train, sans nous douter des difficultés qui nous attendaient encore. Vers 14h, le train est arrivé, en effet, sifflant et soufflant lourdement. Loches n’est qu’une petite ville, mais le train était bondé. Le chef de gare nous avait bien dit que nous aurions à changer mais il ne savait pas où. —Vous savez me dit-il, les trains, en ce moment, ne suivent pas leurs trajets habituels. Nous vivons des temps difficiles et voyager avec trois enfants, est une difficile entreprise ! Après ces paroles réconfortantes, nous montons dans un train bondé. Compartiment après compartiment, tout était occupé. Personne ne faisait mine de bouger. Enfin, une place libre, j’y ai installé mon jeune garçon qui tombait de sommeil et ma petite qui n’a pas voulu me lâcher la main et m’a obligée à rester debout parmi tous ces gens abrutis de fatigue, de peur et d’indifférence envers autrui. Mon fils aîné, Jacques, était resté dans le couloir, assis sur quelque chose que je ne pouvais pas distinguer, peut-être une valise et la tête appuyée contre la vitre. A chaque fois que je voulais le rejoindre, la menotte de ma fille se crispait plus fort sur ma main. (Désolée Maman, j’le ferai plus!).

A ce moment, une dame élégante et bien installée près de la fenêtre, m’interpella d’une voix aigre — Vous savez, elle ne tombera pas votre fille, elle dort. Je n’ai pas voulu discuter Je me méfiais de tous ces gens égoïstes. J’ai essayé, une fois de plus, de dégager ma main, mais elle me serrait très fort et j’ai eu peur de la réveiller. J’ai bien vu que la dame avait mauvaise conscience, alors, malgré mon accent, j’ai dit — J’aimerais bien rejoindre mon fils dans le couloir mais comme vous avez pu le constater, la petite ne me lâche pas la main. Je ne vous dérange pas, que je sache, ou bien, avez-vous une meilleure solution ? Personne n’a bougé.

Après tout, ils sont tous dans le même bain que moi puisque le train va vers Lyon, pensai-je. Combien de temps, suis-je restée debout, à la manière d’un marin, m’appuyant de ma main libre à la cloison pour ne pas tomber, à cause des secousses du train. Le compartiment s’assombrissait. Les dormeurs se réveillaient, cassaient la croûte et retombaient dans leur torpeur. J’étais toujours debout. Mon plus jeune garçon, tout en dormant, a voulu changer de position et s’est pratiquement couché sur les genoux de son voisin. Ce monsieur qui avait l’air de dormir, m’a fait signe de le laisser. Il faisait nuit, une veilleuse éclairait faiblement le compartiment. Un jeune homme élégant s’est levé de sa place, en face de la dame aigre et m’a offert poliment sa place —Reposez-vous un peu Madame. Je n’ai pas voulu accepter, surtout que la dame en question protestait — mon fils est malade, nous allons dans un sanatorium. Le jeune homme l’a calmé d’un mouvement de la main et en réponse à mes protestations a dit: — Vous me rendrez la place quand je serai fatigué — Bien sûr Monsieur. Je le remerciai chaleureusement. Au bout d’un moment, mon fils aîné est venu nous rejoindre. J’étais sûre que c’est le jeune homme qui me l’avait envoyé. —Oh Maman, j’avais si froid dans le couloir. J’ai pris ma petite sur les genoux, mon fils contre moi, il a appuyé la tête contre mon épaule et s’est endormi. Ainsi, serrés à quatre sur deux places, je me sentais bien, tout près de mes enfants. Ils m’ont toujours donné la force et le courage d’agir. Et puis, parmi tous ces gens indifférents, il y avait quand même des gens biens. Il ne faut pas désespérer. Je fermai les yeux et essayai de prendre un peu de repos.

J’ignore pendant combien de temps j’ai dormi, quand brusquement, une secousse due à l’arrêt du train, nous a tous réveillés. Il était tard, personne ne savait ce que signifiait cet arrêt. Les gens sont sortis de leur torpeur, chacun donnait son avis. Dans le brouhaha, enfin, quelqu’un a réclamé le silence. Tout le monde descend, nous devons changer de train. Celui-ci arrivera peut-être dans une heure. Il était trois heures du matin, en pleine nuit. On a fait comme tout le monde, nous avons suivi le troupeau. Je tenais ma fille dans les bras, la protégeant du froid nocturne. Je demandais aux garçons de rester près de moi. Le plus jeune marchait comme un somnambule— Jacques chéri, fais attention à ton frère, je crois qu’il dort en marchant.

Nous sommes arrivés avec tout le monde dans une auberge où nous avons trouvé un coin de table libre et des chaises. On pouvait demander un potage ou des œufs. Un homme assis à notre table, a commandé une omelette qui nous semblait pantagruélique. Je crois avoir commandé un potage pour trois et du pain. Il me semblait que c’était le plus facile à avaler et à digérer en pleine nuit. Surtout que tout le temps, nous n’avions mangé que des aliments secs, si bien qu’une soupe chaude était la bienvenue. Jacques mangeait de bon appétit; moi, j’ai partagé avec la petite. C’est avec Dadi, que j’ai eu des ennuis: il ne voulait pas sa soupe. — qu’est-ce que tu veux ? —Un œuf à la coque, oui, bon. J’ai commandé un œuf et nous avons partagé la soupe à trois. L’œuf, il ne l’a pas mangé non plus. J’ai commencé à m’énerver. Bon alors qu’est-ce que tu veux ? — J’ai sommeil, me répondit le pauvre. Que pouvais-je faire ? J’ai rapproché sa chaise de la table, j’ai fait un peu de place, j’ai mis son bras dessus —maintenant, mets ta tête sur ton bras et dors. Sitôt dit, sitôt fait, l’enfant dormait déjà. La petite que j’ai prise dans mes bras, s’est endormie aussi. Il n’y avait que Jacques et moi qui ne dormions pas. Nous regardions autour de nous. La dame élégante et son fils ne s’y trouvaient pas. Il y avait une autre salle pleine de monde. Mais, ne pouvant me déplacer, je m’en suis désintéressée. Après tout, que m’importait. Chacun avait ses soucis, chacun était harassé et inquiet, tout comme moi. Des gens dormaient, d’autres bavardaient. Il y en avait qui jouaient au cartes. Nous étions comme des bêtes, résignées, attendant notre sort, sous la forme d’un train.

Alors qu’on ne l’attendait plus, le train est arrivé. Etait-ce le nôtre ? Oui, c’était celui en partance pour Lyon. Nous nous sommes précipités avec les autres, traînant Dadi mal réveillé. Je crois que nous avons trouvé une place plus facilement. Je ne me souviens d’aucun incident.

Nous sommes arrivés à Lyon à 7h du matin. Jos était-là ! Comment savait-il ? Dans le télégramme, j’avais mentionné, 20h la veille au soir. Jos ne pensait plus nous revoir. Il y avait eu plusieurs fausses nouvelles concernant les gens qui s’étaient fait prendre en traversant la ligne.

J’avais, paraît-il, commis une imprudence en envoyant un télégramme, alors que je me croyais en sécurité en zone libre. Personne ne savait l’heure d’arrivée du train. Alors il a passé toute la nuit à nous attendre. Je ne sais plus si c’était gare Perrache et c’est avec soulagement que nous avons pris un trolleybus pour la place des Terreaux. Nous sommes allés vers la rue Sainte-Catherine déjà citée plus haut où Jos avait retenu une chambre de plus. Si on m’avait demandé comment s’était passée cette traversée, j’aurais répondu —j’ai survécu, comme j’ai survécu pendant toute la guerre, comme un lapin qui est sorti sain et sauf d’une chasse à courre !

A Lyon, nous avons pris notre petit déjeuner puis nous nous sommes enfin couchés dans de vrais lits, bien confortablement. Vers midi, bien débarbouillés et changés, nous sommes partis voir notre appartement Bd. de la Croix-Rousse. Nous avons pris le funiculaire que les Lyonnais appellent La Ficelle. Les enfants étaient ravis de ce mode de locomotion. L’immeuble et l’appartement étaient très convenables, trois pièces, cuisine et WC. Je m’attendais au pire, connaissant le goût de Jos pour les taudis ! Cette fois-ci, j’étais injuste.

Nous attendions les meubles que j’avais envoyés au risque de nous faire arrêter ou de ne jamais les recevoir. Il fallait patienter quelques jours, ensuite, on aviserait.

J’avais appris à patienter depuis plus d’un an. En attendant, nous habitions à l’hôtel. Dans l’immédiat, nous sommes partis à la recherche d’un restaurant (un bouchon en lyonnais). La journée était splendide et le large boulevard avec ses beaux platanes était somptueux. Après un délicieux repas, nous sommes descendus par « la Pente des Carmélites », la plus facile, afin d’atteindre la Place des Terreaux ! On avait aussi le choix entre la Ficelle ou « La Pente de la Grande-Côte » qui me faisait peur, tant elle était à pic ! Pourtant ensuite, je l’ai souvent empruntée. C’était le chemin le plus court. (300m et 10% de pente). Enfin, un jour, alors qu’il nous semblait qu’il n’y avait plus d’espoir, les meubles sont arrivés. Même le grand miroir de l’armoire était en bon état! J’ai commencé à m’installer. Je n’avais pas pu envoyer les lits des garçons, il a fallu les racheter, je ne me souviens pas si j’avais pris le lit de la petite (moi, je me souviens parfaitement de mon lit en fer forgé avec de légers rideaux roses). Dans ce que nous appelions pompeusement le salon, il y avait une alcôve où nous avons donc installé les lits des garçons et l’armoire à glace. Dans notre chambre, il y avait tout juste la place pour notre lit et celui de la petite. Dans la salle à manger, il y avait un énorme placard qui nous servait de buffet. Une table et des chaises complétèrent le tout Plus tard, nous avons installé une cuisinière à charbon qui nous a chauffés pendant tout l’hiver 42-43 et qui m’a permis de préparer les repas, car le gaz était rationné. Pour le charbon et le bois, j’avais suffisamment de tickets, ayant trois jeunes enfants. Pendant l’hiver 42-43, il y a eu beaucoup de neige, cela me rappelait mon pays natal. Les rues étaient de vraies pistes pour les skieurs et les enfants s’en donnaient à cœur-joie ! En attendant, nous venions d’emménager, c’était encore un mois de Mai radieux. J’étais heureuse et très active.

Heureuse, car je ne m’attendais pas à un aussi beau logement, égayé par un beau soleil qui rentrait à travers les platanes, par de très grandes fenêtres, à l’ancienne. J’ai inscrit l’aîné de mes garçons en 6e au Lycée et le plus jeune en 6e de l’école communale, comme avant notre départ de Paris. J’ai dû m’inscrire à la mairie, pour obtenir mes tickets d’alimentation. J’ai raconté l’accident qui est arrivé à Dadi avant notre départ. En fait, cette histoire faisait suite à l’autre. Un après-midi, je suis venue, comme d’habitude, chercher les enfants à l’école. Je me trouve devant un groupe de commères et mon Jacques tout rouge, ne sachant que faire. Bien sûr, j’interviens et j’apprends qu’il a « cafté », comme on dit en langage scolaire. Comme c’était un bon élève, la maitresse devant s’absenter un cours moment, l’avait désigné comme surveillant, avec le droit de noter au tableau, le nom des plus récalcitrants. Evidemment il ne faisait pas le poids pour calmer le chahut provoqué, surtout, par deux élèves, les deux cancres de la classe. Mon fils a pris son rôle au sérieux, d’autant qu’il avait peur d’être puni, s’il n’arrivait pas à imposer le silence. Les deux commères, s’acharnaient sur le pauvre gosse et ne lui laissait pas la possibilité de s’expliquer. De plus, elles essayaient de m’intimider, du haut de leur «Francité». J’ai été étonnée moi-même, de mon audace: je leur ai répondu du tac au tac et je les ai obligées à m’accompagner auprès de la maîtresse. Elles filaient doux et c’est moi qui ai pris la parole. J’ai expliqué de quoi il s’agissait, j’ai même blâmé l’institutrice de faire jouer à un enfant le rôle de gendarme, que c’était elle qui était responsable d’avoir provoqué la haine entre camarades. Elle s’est excusée, disant qu’elle ne pouvait pas prévoir une telle suite, à un incident après tout assez courant. —Oui, mais nous sommes Juifs, bien que mes enfants soient nés à Paris et déclarés Français à leur naissance. Dans les circonstances actuelles, cela joue un rôle qu’elle ne pouvait pas ignorer; elle aurait dû expliquer aux parents, comme aux enfants, que ce comportement était inadmissible !

J’ai prêché dans le désert, mais je ne savais pas encore toute l’étendue de la haine qu’on nous portait et le désastre qui s’en est suivi !

Mais pourquoi essayer de convaincre deux commères ignorantes ? Mais l’ignorance n’exclut pas la bonté. « Bonté » quel grand mot, l’idée elle-même est si rare. J’étais encore naïve et je crois l’être encore maintenant. Je suis toujours sensible à l’injustice et à la méchanceté gratuite, comme à vingt ans. J’en souffre encore atrocement, à en être malade, que cela vienne de mes proches ou de gens qui ne me sont rien.

Encore une anecdote et je finis là.

Pendant les séances de rayons ultra-violets de mon second fils, j’avais tout loisir de discuter avec le radiologue. Il savait que mon mari avait été arrêté comme tant d’autres. Je ne lui ai pas dit que D. merci, il avait réussi à s’échapper et se trouvait en zone libre. Ce médecin voulait se montrer très humain, comme il se doit dans cette profession. — Vous savez, je compatis à votre situation, j’ai beaucoup d’amis Juifs, mais que voulez-vous, nous sommes en guerre et nous devons nous méfier de la 5e colonne (c’est-à-dire l’ennemi intérieur, selon la terminologie de l’époque). Nous y voilà, le mot était lâché. Je ne tenais plus. — Savez-vous comment mon mari et tant d’autres ont été arrêtés ? Un soir, un policier a sonné à notre porte et nous a remis une convocation pour le lendemain à 7h précise. Je l’ai accompagné, laissant les trois enfants seuls et l’aîné avec les oreillons. Nous sommes arrivés dans la gendarmerie près de la Bastille, pour vérification… Se sachant en règle avec ses papiers d’identité, nous n’avions rien à craindre. La cour de la gendarmerie était déjà pleine d’hommes, accompagnés par leurs femmes. Personne ne savait rien, tous sont venus en toute confiance, se jeter dans gueule du loup. Croyez-vous que s’ils faisaient parti d’une hypothétique 5e colonne, s’ils avaient eu quoi que ce soit à se reprocher, ils seraient venus ? Ils auraient pris la fuite bien sûr ! C’est une sale besogne dont se sont allègrement chargés les Français, voilà la vérité. C’était ma façon de militer. Le médecin secouait négativement la tête, mais ne trouvait pas de paroles pour me contredire.

Qu’aurait il pu dire lorsque l’année d’après, en Juillet 42, on arrêtait les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards?

(Première rafle, 14 Mai 41 au stade Japy dans le 11 arrondissement, 2e rafle au Vel-d’Hiv. Mi-juillet 42). Heureusement, comme je le raconte plus haut, nous étions déjà partis…

Post Scriptum: J’ignore quand ma mère a écrit ce texte, je viens de le recevoir des mains d’une de mes nièces, Efrat Livné (Zylberbaum) qui est israélienne et je m’empresse en Mai 2021, Sivan 5781, de le recopier sur l’ordinateur afin de pouvoir le transmettre aux descendants de Mamy Esther.
Sarah LEVY née Zylberbaum



Sources documentaires :

  • Photos – Sarah LEVY née Zylberbaum

L’inévitable banalité de l’extraordinaire

De quoi sommes-nous contemporains ? Depuis près d’un an, nous vivons au rythme d’une pandémie qui nous a rendus en masse contemporains d’une menace sanitaire réputée homogène. Or, ce n’est pas le propre de la maladie d’être contemporaine et homogène, c’est tout le contraire en général. La maladie frappe au hasard, si l’on peut dire, sans se préoccuper de son entrée en scène. Tel fait aujourd’hui un infarctus du myocarde, tel autre une dissection aortique, un troisième un accident vasculaire, un quatrième une septicémie à colibacille ou une méningite, celle-là un cancer du sein ou du pancréas, ainsi de suite… Une multitude de cas différents, certes datables dans leur apparition mais qui ne créent aucune actualité de la maladie, prise au sens large.

Comme médecin, c’est la seule vérité que j’ai connue, parfois avec amertume et peine tout au long de ma vie professionnelle : la très grande variabilité des maladies, de leur annonce, de leur évolution et de leur gravité. Plus encore : comme cardiologue, j’ai connu l’extrême inactualité de la maladie (c’est hélas toujours le cas de nos jours) : la mort subite ! La mort subite survient (tout est dit dans le nom) en dehors de toute temporalité « logique », de toute attente, de toute prévision. Elle résume à elle seule la désarmante vulnérabilité de la vie humaine. Elle prend en défaut tous nos instruments statistiques et reste pour l’heure l’objection la plus radicale à l’intelligence artificielle et aux big data.

Et plus on s’acharne sur les facteurs de risque et la génétique, et moins on y voit clair ! Dans la mort subite, la suprême injustice, si tant est qu’il y ait une justice et une injustice dans la maladie, quelle qu’elle soit, c’est de foudroyer tel ou tel sans aucune raison apparente.

En deux mots, et j’insiste, l’expérience que chaque médecin a de la maladie est certes particulière à sa spécialité ou à son exercice, mais tout de même, dans chacune de ces spécialités, dans chacun de ces exercices, le médecin sait que se loge dans ses décisions une forte part d’imprévoyance, et qu’il lui faudra compter pour son malade avec ce que nous nommons faute de mieux la chance, la malchance ou la destinée. Certes, des évidences demeurent : le buveur qui avale ses deux bouteilles de tord-boyau a plus de raisons de faire une cirrhose du foie que l’abstinent et le fumeur qui vit confiné dans l’épais brouillard d’une tabagie incessante expose ses poumons aux pires déconvenues !  Mais cela n’est plus la règle, du moins dans nos sociétés modernes, dans lesquelles le principe de précaution semble avoir pénétré l’esprit de la majorité des habitants.

Ce sont là des réflexions banales, dira-t-on ! Oui, absolument banales.

Mais alors qu’est-ce qui différencie la situation ordinaire, banale donc, de la maladie qui frappe au hasard les gens, les arrachant brutalement à la supposée bonne santé qui était la leur le jour d’avant pour les jeter le jour d’après dans le monde des cancéreux, des vasculaires, des handicapés, de la situation extraordinaire qui est la nôtre aujourd’hui en temps de pandémie, où toute forme de hasard, d’accident semble avoir été retirée, au point de rendre la maladie familière à tous jusque dans nos songes ?

Quoi donc ? Eh bien, ni plus ni moins que le caractère contemporain, absolument contemporain de la menace !

Pour des raisons largement liées à la diffusion permanente et addictive de nouvelles, nous avons tous été enrôlés dans l’actualité du Covid (désolé, je n’arrive pas à féminiser le virus), certes pas uniformément mais tous en même temps !

Je ne m’attarderai pas sur les revirements, contradictions, discordes et polémiques qui ont touché la communauté médicale et scientifique sommée (ou se croyant obligée) de réagir avec un temps d’avance. Chacun, selon son caractère, son humeur, ses connaissances s’est autorisé à livrer des jugements intempestifs sur la virémie. Mais après tout, leur seul tort a été de parler pour ne rien dire, du moins la plupart du temps, car c’est l’actualité du virus, sa progression inattendue, son adaptation, ses mutations (prévisibles, tout de même), bref, c’est la vie même du virus qui a imposé aux médecins, aux virologues, aux épidémiologistes, aux gouvernants son tempo, bien plus que les hommes n’ont imposé un tempo à la particule virale, malgré toute leur agitation et leur bonne volonté. Nous avons créé des vaccins, il est vrai, en temps record, et qui ne s’en féliciterait ? Mais même sur les vaccins, les doutes, les désaccords ont surgi. Qu’ils soient de conception classique ou résolument novateurs, les vaccins restent des vaccins, remarquables sur les agents microbiens stables, pas aussi souverains sur les virus trouble-fête qui se jouent parfois de l’immunité en adoptant le programme de Rimbaud : Je est un autre. Qui plus est, nous ne voulons pas nous contenter de victoires, nous voulons gagner la guerre, clament les partisans de l’éradication totale du Covid.

Je ne dirai pas non plus grand-chose d’original sur la très grande variété des avis des médecins et des experts sur le « cantonnement » du virus et les méthodes choisies pour freiner sa circulation, chacun s’en en est fait le juge.

En revanche, le « constat » qui s’impose à tous, c’est que le virus a fait à peu près jusqu’ici tout ce qu’il a voulu et s’est en revanche peu soumis à ce que nous voulions lui faire faire. Quand les petites villes et la campagne avaient été globalement épargnées lors de la première vague, au point d’avoir fait penser que le coronavirus était un virus métropolitain, ou plus exactement un virus de la concentration humaine, celui-ci a démenti toutes ces considérations en s’attaquant lors de sa deuxième flambée, et avec force, à tous les territoires humains, y compris ceux de très faible densité démographique. Et sans posséder toutes les données épidémiologiques européennes, on en connaît tout de même quelques-unes, en nombre suffisant, pour avancer que toutes les politiques des nations européennes, malgré leurs appréciables différences, ont produit des résultats sensiblement équivalents. Bien sûr, chacun défend son pré carré et l’on verra sans surprise des norvégiens, maîtres incontestés des gestes barrière, railler leurs voisins suédois, coupables d’avoir renoncé dès le départ à des politiques de confinement adoptées par la majorité des pays. On ne sera pas non plus étonné de voir certains allemands, après le « miraculeux » printemps de l’année passée, et brutalement réveillés de leurs rêves de premiers de classe par une contamination hivernale explosive, fermer leurs frontières aux pays sudistes. (On se souvient du concombre andalou accusé d’être responsable d’une épidémie de colibacilles, alors que c’était du soja écolo allemand qui en était la source). Bref, nous laisserons de côté ces zizanies patriotiques, pour retenir une leçon instructive et qui s’impose à tous : Quelles qu’aient été les mesures de prévention, le  pourcentage des contaminations, des hospitalisations et des morts a été globalement uniforme.

La situation était au fond si semblable sur le front de la circulation virale que ce qui a distingué les pays entre eux tenait pour l’essentiel à l’état de leur système de santé, plus ou moins riche, solide, et respecté. Et il n’est pas abusif de dire que depuis un an, les politiques publiques ont été largement dictées par la crainte de la saturation des hôpitaux, entendue d’abord comme une saturation démographique des lits disponibles, ensuite comme une lassitude « morale » croissante des personnels de soins, brassés dans la tourmente.

Mais les autres, tous les autres, tous les humains qui ont des activités prohibées ou limitées par les couvre-feu, les confinements, les restrictions de toute nature, qui se retrouvent d’une certaine manière en surnombre dans l’économie nationale comme dans les temps de malheur, qu’ont-ils à dire ? Ils peuvent protester, faire quelques émeutes, mais ils ne peuvent rien faire, car ils doivent respecter les enjeux collectifs de la « démocratie » virale.

La maladie a perdu, je le répète, son caractère inactuel, accidentel, aléatoire, elle est devenue actuelle, nécessaire, presque indissociable de son temps. Chacun se lève et s’endort dans une atmosphère de Covid. Chacun se lève et s’endort comme s’il vivait dans un régime d’occupation virale. Et comme dans tout régime d’occupation ( n’est-ce pas l’attitude même du pouvoir, qui parlant de guerre, imposant des attestations et des sauf-conduits, planifiant des couvre-feu et vantant l’héroïsme de Mauricette en a forgé le sentiment ?) les gens commencent à s’invectiver sur tout et sur rien, on s’accuse d’irresponsabilité, d’incivisme, de légèreté, de jeunesse, d’autres au contraire veulent assigner les gens âgés à résidence, ils admonestent leur égoïsme, moquent leurs peurs, les accusent symétriquement de vieillesse. Petits cons de la dernière averse, vieux cons des jeunes d’antan…

Rien n‘est plus bête que la maladie, mais rien ne peut se comparer à la bêtise partagée d’une maladie totalitairement contemporaine et c’est la raison pour laquelle la société ne tiendra pas longtemps le coup, sans se déchirer violemment, irrationnellement. Le Covid ayant été chargé par beaucoup des attributs de la peste (certes d’une peste moderne, plus convenable et civilisée que celle du Moyen Age, mais tout de même…) on ne s’étonnera pas de voir revenir le temps des boucs émissaires. Quand on parle de peste, les puits empoisonnés ne sont jamais loin.

Dès le début de cette crise qui a fait de chacun d’entre nous un malade potentiellement atteint d’une pneumonie hypoxémiante grave, la protection contre l’expansion virale, par la privation de libertés, s’est largement imposée sur une approche médicale plus classique, réputée incapable d’affronter l’extraordinaire. Mais pourquoi ?

Pourquoi ne pas avoir depuis des années que les offensives des virus respiratoires se répètent en Asie, construit des unités de réanimation respiratoire et de soins « épidémiques » et formé le personnel médical et paramédical adapté à ces taches ? Pourquoi ?  Parce que ces unités hospitalières ne fonctionneraient pas à bâtons rompus dans les temps plus cléments ?

La même logique qui a fait fermer des petites maternités très utiles, sous prétexte qu’elles ne pouvaient s’adosser à un service de néo-natalogie moderne a fait prématurément disparaître ces petites unités de soins intensifs, avant même qu’elles aient vu le jour, sous prétexte que n’ayant aucun cahier de charges conséquent pour les temps communs (c’est-à-dire les temps où mille fléaux ne sont pas éclipsés par un seul), elles verseraient nécessairement dans la médiocrité, la routine et la paresse. Elles n’avaient pas lieu d’être. Les Chinois eux en ont fait surgir assez vite du néant, mais ce sont des Chinois, dit-on, des gens serviles soumis à la dictature du parti communiste.

Nous, nous sommes des êtres libres, et en êtres libres, nous avons préféré nous en remettre prioritairement à la police, et plus accessoirement à la biologie à qui l’on demande tout sans savoir exactement ce que l’on attend d’elle. Car enfin, des variants et des mutants, dans les espèces virales instables, comme les myxovirus et les coronavirus, nous en avons tous entendu parler sur les bancs de l’université, voilà fort, fort longtemps…

Personne ne sait quand nous sortirons des temps du Covid, peut-être, certainement même, faudra-t-il apprendre à vivre avec ce virus comme nous vivons avec les myxovirus influenzae ou d’autres microbes.  C’est même le plus probable, le zéro virus comme le zéro mort dans la guerre étant des slogans ou des chimères. Et nous n’allons pas nous épuiser à courir derrière des chimères. Que diable, instruits enfin de l’inévitable banalité de l’extraordinaire, soyons pour une fois intelligemment modérés !       
C.C.

La controverse de Valladolid

Chacun je pense, a entendu parler de ce qui fut sans doute l’un des évènements politique majeur du XVIe siècle (1550 et 1551) dont les conséquences furent immenses pour la colonisation non seulement de l’Amérique du Sud, mais également sur celle de l’ensemble du continent américain.

De quoi s’agit-il ? de deux choses en fait. L’une est un évènement inscrit dans l’Histoire l’autre d’un écrit prenant appui ou prétexte sur l’évènement en question.

Concernant l’évènement historique, c’est sur une demande de Charles Quint que fut organisé ce débat qui opposa essentiellement le dominicain Bartolomé de Las Casas au théologien Juan Ginès de Sepùlveda. Le débat devait porter sur le sort réservé aux Indiens colonisés et aux modalités de leur évangélisation. Les uns prêchant l’exemple et les autres la contrainte. Nous n’entrerons pas dans les détails des arguments des uns et des autres. Soulignons simplement que la conséquence fut sans doute un « meilleur » traitement supposément destiné aux indiens mais paradoxalement et pour ne pas gêner les colons ceux-ci furent remplacés par des noirs qui paieront très cher les conclusions de cette confrontation notamment par leur déplacement et leur mise en esclavage de l’Afrique vers les plantations du continent nord et sud américain.

Le roman dramatique de Jean-Claude Carrière paru en 1992 fut adapté pour le théâtre ainsi qu’à la télévision.(https://www.youtube.com/watch?v=0fJkaB871e4) Il se proposait d’opposer deux thèses, l’une qui soutenaient que les Indiens avaient une âme et les autres soutenant qu’ils n’en possédaient pas et que donc il était loisible de les traiter autrement que des hommes. Soulignons que ce débat n’a jamais été celui de la Controverse historique.

Bien entendu, la différenciation entre les humains en particulier au niveau des droits est bien antérieure au XVIe siècle. On peut dire qu’elle a plus ou moins toujours existé et qu’elle demeure bien entendu encore aujourd’hui, chacun peut aisément le constater et qu’elle ne disparaîtra pas de sitôt, exemple entre les hommes et les femmes. Mais que c’est plus radicalement, qu’il puisse exister des êtres ayant toutes les qualités d’êtres humains mais qui se trouvent de fait séparés, dépouillés de leur humanité.

Il n’est pas inutile de lire ou de relire la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen[1]. Celle-ci proclame que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Ceci est bien connu et fonde notre idéal démocratique des sociétés modernes . Ce texte est et demeure depuis la Révolution Française un texte profondément révolutionnaire. Mais il ne fait pas mention de la définition de ceux qui sont l’objet de ce texte. Qui sont donc ces hommes et ces citoyens dont nous parle ce texte ?

C’est bien là entre autre que le bât blesse et ouvre le champ à une mise en question de l’inégalité absolue entre les humains . L’idéologie nazie en refusant le statut d’être humain aux juifs, aux handicapés, aux malades mentaux et à bien d’autres catégories de la population notamment les Tziganes à en quelque sorte ouvert la voie.

Cette idéologie fait partie de l’Histoire et pourrait sembler en quelque sorte enterrée du fait de sa condamnation unanime. Pourtant j’en vois pour ma part la résurgence insidieuse dans les propos de ceux qui face aux conséquences de l’épidémie prônent sans vergogne la distinction entre les individus utiles à la société et qu’il faudrait pouvoir autoriser à vivre comme ils l’entendent, c’est-à-dire sans restriction, et les autres qui, trop âgés ou trop marqués dans leur corps par la vie et la maladie sont à la merci de ce virus et qu’il faudrait cloîtrer ou laisser tranquillement exposés aux conséquences de la population la plus jeune et la plus vaillante. Roland Gori nous dit que l’idéologie nazie a infiltré nos discours. Je suis de plus en plus enclin à le croire.
L.LV.

NDLR: Cet article a paru sur le site du médecin, psychiatre et psychanalyste Laurent Le Vaguerèse : https://www.oedipe.org/


[1] https://www.elysee.fr/la-presidence/la-declaration-des-droits-de-l-homme-et-du-citoyen
( https://www.youtube.com/watch?v=OHkpxGUo9Cc&t=18s )

Sommaire numéro 40

Le principe espérance
Slogans meurtriers et formules salutaires

Paule Pérez

Exil, intégration et citoyenneté
Prodyut Dey

Distinguer l’Islam de l’islamisme
Paule Pérez et Claude Corman

République-laïque : une union irreprésentable ?
Paule Pérez et Claude Corman

Le Principe Espérance

Slogans meurtriers et formules salutaires

On se souvient de l’imprécation proférée en 1936 en Espagne par un général franquiste qui vouait ses concitoyens républicains aux enfers :”Viva la muerte”, slogan funeste d’un totalitarisme, appel univoque à la destruction de toute différence, de tout écart, de la  démocratie. D’autant qu’il fut répété et amplifié quelques semaines plus tard dans l’invective insultante au poète Miguel de Unamuno, certes conservateur très catholique, mais surtout penseur et érudit : “A mort l’Intelligence”.

Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 - Huile sur toile 3* 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 – Huile sur toile 3* 80 x 86 cm

“Viva la muerte”, “A mort l’Intelligence”, comment dans  une  secousse  ne  pas  y entendre l’écho tonitruant  des “Allah akbar”,  aux images  sanglantes des attentats de 2015, son synonyme et son équivalent logique.

En d’autres temps,  années 60 Wladimir Jankélévitch, balançant par-dessus les moulins la supposée sagesse doctorale, à la pensée du silence des disparus de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah,  hurlait dans son amphithéâtre à la Sorbonne : “Plus jamais ça”. Ca, l’arbitraire, le fanatisme, l’horreur, l’appel au meurtre de l’autre parce qu’il est autre. Cinquante ans plus tard sa stridence résonne comme l’appel à respecter la vie parce  qu’elle est la vie…

Certains s’engagent dans une grande ambition, projettent  de changer le monde, sauver des espèces, innover.

« La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même.» écrit Ernst Bloch dans son œuvre magistrale  sur l’Utopie qu’il considère  comme un  facteur puissant. A  l’utopie Ernst Bloch accrochait comme son nécessaire vecteur, “Le principe espérance”.

Aucune  de nos aspirations, qui nous lient à l’instinct de vie  ne saurait se manifester sans cette perception subtile qui nous soutient presqu’à notre insu, faisant que nous nous tenons chaque jour pour que le matin advienne et renouvelle en chacun notre potentiel d’agir, de sentir, penser, créer, rêver, notre vouloir être, le conatus de Spinoza, l’instinct de vie ou l’Eros de Freud, l’élan vital chez Bergson, le désir chez tant d’autres…Nul besoin de religieux qui est le choix de chacun, nous parlons et en appelons à une espérance toute laïque.

Ceux qui sont sortis d’un coma ont ce savoir inscrit en eux. De même les peuples de tant de pays qui ont survécu à des tragédies d’anéantissement. Et parmi eux souvent d’autres  encore souhaitent plus simplement avoir une vie paisible. Naïve ou calculée, ambitieuse ou modeste, à chacun son utopie.

Face aux  “Viva la muerte” de tous ordres, nous sommes convaincus que ce principe espérance nous est inaliénable. Pour Bloch,  « je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie ».


Et certains se souviennent aussi de ce grand maître talmudiste qui après les pogroms les plus incendiaires et meurtriers affichait à l’entrée de sa maison d’étude : “Interdit aux désespérés”.

P.P.

Cet article est paru dans Temps Marranes numéro 27 en décembre 2015.

Exil, intégration et citoyenneté

Pour des raisons historiques les Indiens ne choisissent pas en règle générale de s’installer en France. Lorsqu’ils émigrent pour des raisons professionnelles, universitaires ou familiales, ils vont logiquement vers des pays anglophones comme le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie ou la Nouvelle Zélande, autant de pays dans lesquels on trouve une forte communauté indienne bien regroupée, solidaire et ayant souvent réussi. L’exception notable serait les ressortissants français originaires de Pondichéry, ancien comptoir français de l’Inde, dont on trouve en France une minorité importante relativement bien intégrée.

Etant originaire de Calcutta je n’avais pas à priori beaucoup de raisons de m’établir en France. La France m’indifférait plus ou moins jusqu’à l’âge de quinze-seize ans, jusqu’au jour où, étant lecteur avide d’auteurs anglo-américains, d’Enid Blyton à Louis L’Amour, maître incontesté du western, j’ai commencé à lire les romans de W. Somerset Maugham. Celui-ci vivait dans le Midi de la France et ne jurait que par la littérature française dont le plus grand représentant, à ses yeux, était Honoré de Balzac avec pour chef d’œuvre Le Père Goriot.

Des années plus tard, ayant à peine commencé des études de français à l’Alliance Française de Calcutta, parallèlement à une licence de commerce (Bachelor of Commerce), que je préparais dans un établissement d’enseignement supérieur proche, j’allais me coltiner ce chef d’œuvre, dictionnaire en main, compte tenu de la minutie de Balzac, parfois jusqu’aux petites heures du matin, à en perdre littéralement le sommeil. Je n’en resterais pas là en matière de lectures précoces et en deviendrais définitivement insomniaque. La passion a un prix.

Ce fut ensuite la découverte tout aussi laborieuse d’André Gide, aiguillonné par un de mes professeurs à l’Alliance Française, qui en était un inconditionnel. Je dis laborieuse parce que je débutais à peine l’apprentissage du français et que le niveau de langue châtié de ce grand styliste, accessoirement traducteur du prix Nobel de littérature indien Tagore, le rendait d’accès particulièrement coriace pour un débutant. Il n’empêche que cette entrée en matière pénible me servirait par la suite et me permettrait de prendre une avance certaine sur la plupart de mes condisciples. Elle marquerait surtout le début d’un processus irréversible.

Gide, nous le savons, a beaucoup voyagé en Afrique du nord et certains de ses ouvrages s’y situent, notamment Les Nourritures terrestres, dont le récit se déroule à l’oasis de Biskra en Algérie, que j’allais bien évidemment visiter pendant un futur séjour algérien. Ayant grandi dans un environnement ensoleillé et ne manquant pas d’imagination, j’ai tout de suite été sensible à l’ambiance de ce livre tout en l’étant à la thèse fondamentale qu’il véhiculait, la disponibilité, c’est-à-dire le fait de se tenir toujours prêt… à partir. J’avais déjà beaucoup voyagé en Inde mais jamais encore à l’étranger hormis un petit voyage au Népal, pays frontalier, en compagnie d’amis babas cool amateurs de rock et fumeurs de joints. Mon goût naissant pour l’aventure aidant, Gide allait me faire découvrir des horizons plus lointains.

Et Camus, autre prix Nobel et écrivain magistral tant par la sensualité et le lyrisme qui se dégagent de son œuvre que par son engagement lucide dans un contexte colonial oppressant, allait achever de consolider ce goût encore naissant pour le voyage et l’aventure. Aussi je partis pour New Delhi en 1976 pour y continuer mes études de français, une fois terminées celles entreprises à Calcutta, acte qui posa le premier jalon d’une vie faite d’explorations et d’incertitudes, mais qui marqua aussi un tournant sans appel dans la carrière qui m’était destinée et que je n’avais pas encore épousée, celle d’un cadre de banque devant succéder à son père à la fin de la vie active de celui-ci grâce au système en place à l’époque.

Deux ans plus tard, une maîtrise de français en poche, je répondis à une annonce parue au tableau d’affichage de notre faculté de langues à New Delhi. Cette annonce s’adressait aux élèves de la faculté, qui venaient d’obtenir leur maîtrise et qui seraient intéressés par un poste de traducteur-interprète anglais-français sur un chantier de liquéfaction de gaz naturel près d’Oran en Algérie. L’entretien fut concluant et je partis sous quinzaine pour Oran via Paris où la compagnie Air France m’offrit deux jours d’escale à ses frais, mais non avant d’avoir effectué un petit détour par Calcutta pour faire mes adieux à mes parents, notamment ma mère, dont j’étais le fils unique et dont je me sentais si proche, contexte culturel oblige.

La séparation fut déchirante et ne cessa de l’être jusqu’à ce que, bien des années plus tard, installé en France avec un salaire décent, je la fisse venir définitivement auprès de moi au titre du regroupement familial, aidé en cela par mon ex-femme, qui était de nationalité française. Le caractère définitif de ces retrouvailles, consacré par un titre de séjour, suscita une joie immense et réciproque sur fond de soulagement car la longue séparation nous avait minés l’une et l’autre même si j’avais effectué de fréquents voyages en Inde entre-temps et que ma mère était venue passer trois mois à Paris comme touriste. Le bien-être de ma mère, tant qu’elle vivait, fut la seule obsession de ma vie. Je n’ai pas encore fait le deuil de son décès.

J’arrivais en Algérie la tête pleine d’aventures et accessoirement pour travailler. J’attendais aussi de mon séjour algérien qu’il me permît de parfaire mon français, appris jusque-là dans les livres, plus que dans les conversations. Je ne fus pas déçu. Les Algériens que j’ai côtoyés dans le cadre du travail, essentiellement des ingénieurs et des comptables, étaient remarquablement francophones. N’oublions pas que nous étions en 1978, soit seulement seize années après l’indépendance et la fin de la colonisation française. L’islamisme et l’arabisation n’étaient pas encore à l’ordre du jour mais il y avait un engouement croissant pour l’anglais, signe d’une ouverture sur le monde et comme pour solder un passé récent durement vécu.

Je suis allé dans ce pays de mon plein gré et avec beaucoup d’attentes, notamment sur le plan linguistique, et j’y ai beaucoup appris. Si j’étais parti du principe que je ne pourrais parfaire le français appris en Inde, pays non francophone, qu’en arrivant en France, j’aurais bêtement perdu quatre années. Je m’explique. Il est de bon ton de penser en France comme ailleurs qu’on ne peut vraiment maîtriser une langue qu’en étant de « langue maternelle », au sens génétique et étriqué du terme. Or ayant exercé le métier de traducteur et d’interprète pendant près de trente ans, et ayant évolué dans deux contextes post-coloniaux différents, l’Inde puis l’Algérie, je suis plutôt d’avis que l’histoire peut largement compenser ce que les gènes de confèrent pas et que la langue maternelle, au sens où on l’entend généralement, n’a de sens que si on a un minimum de culture. C’était le cas des Algériens que j’ai fréquentés.

Mais cet ordre a été quelque peu chamboulé depuis pour mieux tenir compte des profondes mutations du monde. Autrement dit, d’après les reportages de la télévision française, c’est bien l’arabe qui est devenu la principale langue d’enseignement et de communication en Algérie alors que le français n’est plus enseigné dans la plupart des établissements scolaires que comme deuxième langue étrangère derrière l’anglais. Du coup, d’après ces mêmes reportages, les Algériens vivant chez eux ne sont plus aussi francophones que jusqu’à la fin des années 1980. Il en est de même des anciennes colonies françaises d’Indochine comme le Vietnam, où la première langue étrangère enseignée est bien l’anglais, le français étant relégué au deuxième rang, nonobstant la longue et ravageuse guerre contre les Américains.

En revanche, en Inde, pays historiquement anglophone, l’anglais a plutôt eu tendance à conforter sa place de première langue étrangère voire de langue nationale, au même titre que l’hindi, car les Etats non hindophones du sud du pays se sont farouchement opposés à l’imposition de ce dernier comme seule langue nationale. Mieux, l’anglais s’est imposé tout naturellement dans ce pays, à la fois pour faire face aux mutations du monde et parce que les informaticiens indiens et bon nombre de sociétés indiennes œuvrant dans le secteur, dont certaines comme Infosys ou Wipro sont mondialement connues, continuent de jouer un rôle prépondérant dans la révolution technologique de l’Internet et de la téléphonie mobile née dans la Silicon Valley, qui ne cesse de bouleverser le monde depuis quarante ans. Du reste, on le sait, les informaticiens indiens sont légion dans les grandes multinationales américaines.

Autrement dit, à l’inverse des Algériens ou des Vietnamiens, dont la francophonie a du plomb dans l’aile, les Indiens sont de plus en plus anglophones, la démographie et les mutations technologiques aidant, plus en tout cas qu’ils ne l’étaient avant ou juste après la fin de l’ère coloniale en 1947. Ils semblent s’être mieux approprié la langue de l’ancien colonisateur depuis le départ de celui-ci, d’autant qu’ils sont convaincus que le maniement de l’anglais, devenu un outil de communication hors pair, leur permettra de conforter chaque jour un peu plus la place de choix dévolue à leur pays qui commence à peser sur la scène internationale et qui, de ce fait, est de plus en plus courtisé par tous les grands du monde.

Autre fait notable à cet égard, la littérature indienne d’expression anglaise affiche une santé de fer depuis des lustres avec pour principaux représentants le lauréat du Booker prize Salman Rusdie, le prix Nobel de littérature V.S. Naipaul ou le prix Nobel d’économie Amartya Sen, mondialement connus, mais aussi leurs dignes héritiers, qu’on n’a plus besoin de présenter, comme Sashi Tharoor, Amitav Ghosh, Rohinton Mistri, Arundhiti Roy, elle aussi lauréate du prestigieux Booker, équivalent du Goncourt français, et tant d’autres. Parmi ces autres un certain Vikram Seth, qui a réussi un tour de force littéraire avec son roman en vers The Golden Gate, dont le récit se déroule à San Francisco et que le célèbre romancier américain Gore Vidal, connu pour son érudition, a qualifié de « great Californian novel ». Il s’agit là, dans plusieurs cas de figure, d’exilés volontaires ayant réussi professionnellement dans leurs pays d’adoption, notamment le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou le Canada, où ils sont parfaitement intégrés, mais dont l’œuvre n’en reflète pas moins un certain tiraillement voire un déchirement certain. L’anglais reste malgré tout leur langue d’expression, pour des raisons éminemment historiques, et ils l’assument en y écrivant sans complexe ni mauvaise conscience. Ils font connaître l’Inde et lui font honneur, de même que Boualem Sansal et Tahar Ben Jalloun, tous deux francophones, font honneur à l’Algérie et au Maroc.

Mais revenons en Algérie. Le concept d’immigré m’était totalement étranger lorsque j’y suis arrivé. Je me considérais comme un simple voyageur aventureux, pour qui ce n’était là qu’une étape vers d’autres cieux, alors que j’avais officiellement le statut d’expatrié, du fait d’être en poste à l’étranger pour le compte d’une société étrangère, en l’occurrence indienne, qui faisait de l’assistance technique auprès d’une société nationale algérienne dans le cadre d’accords bilatéraux entre pays non alignés, comme on le disait encore à l’époque. J’ai pour la première fois entendu parler d’immigration et ai pris conscience de ce que cela pouvait signifier lorsque des Algériens m’ont demandé, vu le peu d’accent que j’avais déjà à l’époque et compte tenu de mon physique passe-partout, si je n’étais pas un immigré (algérien s’entend) alors que je n’avais encore jamais vécu en France. Jusque-là je n’y avais effectué que de courts séjours.

Sur le coup je n’ai pas attaché plus d’importance que cela à cette interrogation et ce n’est que bien plus tard, avec plusieurs années de séjour parisien à mon actif, et surtout face aux débats qui faisaient rage à ce sujet en France, que j’ai réalisé pleinement ce que cela voulait dire sans m’y reconnaître pour autant car j’étais déjà parfaitement intégré. Du reste, aucun Français ne m’a jamais traité d’immigré même si je le suis au sens strict et administratif du terme car je vis dans ce pays avec un titre de séjour, ce qui ne m’empêche pas me sentir pleinement français et francophone, plus français qu’indien en tout cas, et le fait de changer de nationalité n’y ajouterait strictement rien, d’autant moins qu’un nombre sans cesse croissant de Français, de la deuxième ou de la troisième génération, dont beaucoup vont jusqu’à franciser leurs noms, sans doute en pensant – à tort – qu’ils éviteraient ainsi d’être discriminés, savent à peine lire et écrire et seraient bien en peine d’aligner deux phrases sans faire huit fautes ou plus. Par conséquent, le fait de focaliser les débats sur la prise de nationalité comme seul gage d’intégration, ainsi que le font obsessionnellement les partis extrémistes ou souverainistes de droite comme de gauche, n’a aucun sens à mes yeux. Mieux vaut parler de citoyenneté.

A l’inverse, le fait, pour un étranger, de bien maîtriser le français et d’être en symbiose avec la culture française sous tous ses aspects, autrement dit d’être parfaitement intégré, peut paraître suspect aux yeux de certains Français, comme par un dévoiement de l’esprit, et peut même jeter la suspicion sur la maîtrise de la langue maternelle, quel que soit son mode d’acquisition, biologique ou historique. Si j’ouvre cette parenthèse c’est que j’ai moi-même été confronté à ce phénomène pendant mes nombreuses années d’exercice comme traducteur-interprète et je me suis souvent rappelé une observation lucide, qui recoupe la mienne, de l’essayiste Pascal Bruckner dans Le Sanglot de l’homme blanc, livre réquisitoire contre le tiers-mondisme français et occidental des années 1970-80, dénonçant la réticence chez certains défenseurs de cette idéologie, qui se rendaient souvent en Inde pour toutes les raisons qu’on connaît, à reconnaître comme authentiquement indiennes des personnes n’ayant pas le type dravidien, c’est-à-dire du sud de l’Inde, car leur teint n’était pas suffisamment foncé ! Esprit dévoyé ou racisme inversé, nous savons où ce type de recherche de l’authentique et du pur, quel que soit le sens dans lequel il s’exerce, a pu, ou pourrait encore, mener.

Mais parlons plutôt de citoyenneté pour terminer, de la citoyenneté telle que je la conçois, non pas celle dont on nous rebat les oreilles depuis des mois, aux ronds-points et dans les manifestations, et qui est aujourd’hui tellement galvaudée qu’elle ne signifie plus grand-chose. Ma citoyenneté à moi est celle que confère l’intégration et qui vaut à un étranger d’être considéré à l’égal des ressortissants d’un pays sans qu’il en ait nécessairement la nationalité. Je reconnais que les deux termes sont souvent synonymiques, en France comme ailleurs, mais il y a, à mes yeux, une nuance de taille entre les deux. L’un, la citoyenneté, est plus intégrateur – c’est la symbiose dont je parlais précédemment – et relègue au deuxième plan l’aspect purement administratif de la démarche alors que l’autre, la nationalité, privilégie plutôt la bureaucratie mais n’écarte pas pour autant les velléités communautaristes, de toute nature, auxquelles on se livre, ou on continue de se livrer, une fois naturalisé. En revanche, le fait de s’intégrer pleinement à la culture du pays où l’on vit minimise les risques du communautarisme. C’est l’objectif que je crois avoir atteint. Aussi je me sens citoyen français de nationalité indienne, à cheval sur deux grandes civilisations et sachant vibrer tour à tour pour l’une et l’autre même si l’une d’elles est désormais complètement à la dérive.
P.D.

Distinguer l’Islam de l’islamisme…

Le climat qui plane au Jardin des Plantes en ce début d’année à proximité de la Grande Mosquée de Paris, est pesant et glacial…  

Les répercussions en France du trauma collectif lié à l’assassinat de Samuel Paty, se produisant après une série d’actes « terroristes » noués pour la plupart à des agressions antisémites, semble avoir sonné le réveil du monde politique.

Quelles que soient les circonstances, le terrorisme a tué en France dans l’horreur. L’assassinat du professeur Samuel Paty, qui à mesure de l’enquête, s’est avéré plus concerté  qu’il n’y paraissait, a fait prendre conscience d’une  forme inédite du danger : se mettant en actes  dans l’enceinte « sanctuarisée », de l’Ecole, il portait atteinte pour l’opinion à la limite ultime. Au point que le Président de la République a engagé une législature « contre le séparatisme ».

Dans notre article écrit en 2005, “Alliances confuses, redoutables ou contre-nature”[1], nous nous interrogions : « Tous les acquis civilisationnels sans exception, devraient-ils nécessairement, au nom des remises à jour et autres adaptations imposées par le post-modernisme, en être d’abord pulvérisés, jusque dans leur dimension d’espérance, voire de promesse et de bonne nouvelle, dans un étrange oubli ou mépris de la vie ? ».

Pour l’heure en France, deux rapports au monde, le chrétien et le musulman, bien qu’ils aient en commun l’universalisme, sont pris dans un affrontement dur, irrésoluble. 

Religieux et Politique, une histoire française…

Les Français musulmans ici et maintenant ne sont pas dans une situation comparable à celle, par exemple, de la minorité juive en France en d’autres temps : ils ont d’autres repères, des nécessités différentes, une autre matrice de pensée. Et un paramètre important semblait jusqu’à une époque récente n’avoir pas beaucoup pesé dans l’esprit des politiques : La « minorité » musulmane est une minorité qui compte ici plus de cinq millions de personnes. Aussi comment ne pas se demander si un Musulman français ou non, pourrait se sentir membre d’une « minorité » quand l’Islam dans le monde[2] concerne autant d’âmes, et tandis que chaque année à la Mecque, on voit les masses de fidèles des quatre coins du monde, traversant toutes les nationalités, se rassembler en prières à la Kaaba. 

Si on songe quelque peu à l’époque de l’Edit de Nantes, édit de tolérance promulgué par Henri IV en 1598, visant à intégrer les Protestants à la nation, ou encore aux dispositions napoléoniennes visant à sortir les juifs de leur statut de parias en les faisant prendre un patronyme fixe qui changeait leur mode de nomination et notamment en les incorporant dans la Grande Armée, on se prend à espérer des futures nouvelles dispositions légales. Partagerons-nous dans un nouveau modèle structurant de manière élaborée la confirmation de la sécularisation des religions avec nos concitoyens musulmans, sans effet délétère, sans problème social, et sans sentiment de brimade ou provocation ?

L’Islam en lui-même via son livre sacré le Coran, intègre le Politique dans son contenu, son projet. C’est structurel. Sachant qu’il peut y avoir ici coupure majeure et peut-être blasphème pour certains, on se prend à espérer tout de même que ces nouvelles dispositions pourront se mettre en œuvre. Ceux qui parmi nos concitoyens se sentent heureux en France y contribueront-ils sans se sentir instrumentalisés voire traîtres à leur origine, à leurs familles, à leurs amis ? Comment cela s’établira-t-il dans la durée ? Tout dépendra évidemment de la manière dont les choses s’incarneront sur tous les bords de la société.  

Statut du langage, blasphème et catharsis 

En marge du projet de loi consécutif à un grave trauma national qui en réactivait d’autres, on rêve aussi d’une solution de pacification citoyenne. L’assassinat de Samuel Paty a été perpétré… à cause d’une image. Enoncé ainsi cela nous paraît… si dérisoire ! Faudrait-il tuer parce qu’un objet tout virtuel, utilisé pour informer des élèves d’un événement récent aux lourdes répercussions, aurait circulé ? 
Il n’est pas inutile ici de rappeler que les caricatures de Mahomet au Danemark avaient été consécutives à l’assassinat de Theo Van Gogh[3]. Leur dérision et leur patente hostilité, leur mépris, peuvent déclencher en nous une réaction plus ou moins subtile et plus ou moins grossière en l’occurrence. Dans le climat qui régnait elles étaient des dessins certes brutalement sans égards, mais malgré notre grand déplaisir force nous est de rappeler qu’elles… ne portaient pas atteinte à la vie… Il s’agit certes d’un blasphème, à l’encontre de la figure majeure d’une religion. Mais là, comme dit l’expression populaire, « il n’y a pas mort d’homme ». 

Cette affaire dont les protagonistes des deux bords peuvent nous être bien déplaisants -et sachant que nous ne pouvons pas avoir la moindre sympathie envers le personnage de Théo Van Gogh- nous nous sentons incités cependant à poser la question du statut relatif de l’acte et du langage entre deux mondes, deux univers de représentations, de croyances, de culture et de rapport à la parole ou à la chose écrite. Représenter, mimer, n’est pas être ou faire une chose.

Quel croyant dans n’importe quelle religion pourrait prétendre n’avoir jamais été exposé à une colère contre Dieu, à l’occasion d’un deuil qu’il considère comme injuste par exemple ?

Et comment, à minima, faire entendre à certains concitoyens qu’il n’y a là aucune intention d’outrage envers une communauté et sa religion ?

Serait-il d’ailleurs envisageable de supprimer le mode d’apprentissage à l’école par l’illustration, fondamental depuis si longtemps ?

Comment, précisément faire entendre combien il est vital d’opérer une distinction entre le dire et le faire, où très précisément le dire qui appellerait au meurtre peut en fait servir à ne pas le commettre… Dans le cri du chagrin, de la colère, voire de l’insulte on peut «se purger » des émotions, via la fonction cathartique : s’invectiver, s’insulter voire se maudire n’est pas s’entretuer. 

Cette fonction dans sa teneur si incantatoire soit-elle, peut faire éviter de tuer. Fonction fondamentale de la parole et du langage encore, qu’on se rapporte aussi au rôle symbolique qui va bien au-delà et civilise : cette faculté spécifique de l’espèce humaine est aussi la voie royale pour dépasser, transformer, sublimer pulsion et violence…

Le langage, le dialogue y jouent un rôle « tampon ». Le langage, en sa fonction performative peut nommer une pulsion qu’on ne transformera pas en acte : « j’ai bien envie de te casser la gueule », ou « je vais te casser la gueule », n’est justement pas la casser. Cela, est une sorte de « geste » humaine qui assume à la fois la pulsion de détestation et l’interdit du passage à l’acte. Nous le savons intimement, cela préserve de l’irrémédiable. Samuel Paty n’a pas eu cette chance – ni son meurtrier d’ailleurs.

Et puis, tricher ou se tromper sur les mots est peut-être plus grave. Ainsi on peut dans le contexte relever l’impropriété de deux termes depuis quelque temps très employés sans être questionnés : Le terme « radical », qui en fait reflète moins pour nos contemporains son étymologie, la « racine », que l’extrême, sens auquel on entend désormais le référer. Et l’expression composée « islamo-gauchisme », qui par le suffixe « – isme », ne la marque que du côté politique et non du religieux. Il eût été plus transparent et plus juste d’écrire « gaucho-islamisme ». 

Quant au suffixe Isme, dans les mots catholicisme, judaïsme, bouddhisme, protestantisme, indouisme, il désigne des religions. Mais pour la religion musulmane, le terme ne se termine pas par « isme » : c’est Islam. Aussi en ce cas particulier une sorte de facétie de la langue française pourrait porter à confusion aux dépens des Musulmans : car si on les considère comme relevant de l’islamisme, ici le suffixe « isme » désigne une forme d’extrême de la religion de l’Islam. Et il nous faut justement distinguer l’Islam de l’islamisme. 

P.P. et C.C.


[1] “Alliances confuses, redoutables ou contre-nature” : TM 19 avril 2012, et initialement paru en 2005, dans la revue d’anthropologie du droit “Des Lois et des Hommes”.

[2] Selon les sources : les musulmans constitueraient environ un quart de la population mondiale, dont 4 à 6 millions en France. Il y a environ 2.600.000 protestants, 600.000 bouddhistes et environ 500.000 juifs, pour environ 50% de catholiques en France. 

[3] Réalisateur et polémiste néerlandais controversé pour ses propos sur la société, les juifs et les musulmans. (Source : Article Assassinat de Theo van Gogh de Wikipédia en français).

République-laïque : une union irreprésentable ?

L’onde de choc de l’assassinat de Samuel Paty, à qui nous rendons gravement hommage, porte encore le retentissement de la teneur symbolique de ce meurtre. Qui après d’autres aussi inacceptables, semble avoir daté et marqué pour une large opinion publique un point limite collectif, une rupture, face à  l’horreur.

Pour l’heure en France, deux rapports au monde, le chrétien et le musulman, bien qu’ils aient en commun l’universalisme, sont pris dans un affrontement dur, irrésoluble. Rappelons que la minorité musulmane compte ici plus de cinq millions de personnes.

Sur son site dédié[1], le gouvernement français annonce des dispositions dont la mise au vote parlementaire est imminente, afin de lutter contre ce qui a été nommé « séparatisme », qu’on peut aussi appeler bafouement de la laïcité. On y découvre que : « Le projet de loi sera présenté en Conseil des Ministres le 9 décembre, pour renforcer la laïcité et consolider les principes républicains. Une stratégie déclinée par le Président de la République en six axes : la neutralité du service public, les associations, assurer la dignité et l’égalité de tous, l’école, la structuration de l’islam en France et la démonstration d’une république qui tient ses promesses d’égalité des chances et d’émancipation. Il s’agit de faire échec aux actes qui sapent les principes formant notre tradition constitutionnelle : la liberté, l’égalité, la fraternité, mais aussi la laïcité, l’égalité entre la femme et l’homme, l’indivisibilité de la République et l’unicité du peuple français. L’enjeu n’est pas l’islam, mais l’islam politique qui est une doctrine politique qui vise à instaurer un contrôle de la société avec une restriction des libertés et qui vise à installer la charia au-dessus des lois de la République ».


Une laïcité trop chrétienne ?

La laïcité, partie intégrante de notre Constitution, traverse une période délicate. Rappelons juste ceci: la laïcité n’est pas sortie de terre comme par enchantement. L’identification progressive de la République et de la laïcité est le résultat d’un long combat. Et ce combat s’est fait contre l’Eglise catholique, les congrégations, les richesses foncières du Clergé, mettant en cause la religion intime et naturelle des Français. 

Qui n’a jamais écouté la Marseillaise anticléricale[2] composée par Léo Taxil en 1881 ne sait pas quelle énorme capacité blasphématoire possédait déjà alors la conscience laïque en formation.

Il nous semble que la lame de fond irréligieuse qui a soulevé la France et lui a durablement conféré une Constitution où le principe de la laïcité est inscrit[3], que cette lame de fond, donc, était liée à deux phénomènes conjoints : 

– d’abord la poussée des idées socialistes, alors fortement marquées par la pensée marxiste aux yeux de laquelle la religion était l’opium du peuple ; 

– et d’autre part la conviction majoritaire à l’époque que la science et le progrès allaient inonder l’humanité de bienfaits matériels, de santé, d’éducation, de culture, de divertissements, toutes choses qui dévitaliseraient à la longue le sentiment religieux ou son simple besoin.

Quand bien même on peut juger que ces deux éléments moteurs sont à des degrés différents en crise, il n’en est pas moins essentiel de savoir faire la part de l’autre et veiller à rester intransigeants sur le respect de la vie ! 

En écoutant bien les propos des musulmans qui réprouvent les attentats et exactions, nous ne pouvons que dégager le clivage net dans les façons d’envisager la laïcité, la structure de l’Etat, les principes constitutionnels. On aurait pu penser (on a longtemps pensé), que la laïcité constituait justement un outil légal de régulation formidable…

Or si les musulmans modérés ont une manière de nettement blâmer les exactions islamistes, il semble bien que ces mêmes modérés évitent d’employer le mot et l’argument de la Laïcité. Au fond comme si elle n’était pas si fondamentale… Resterait-il des traces liées dans un paradoxe à la figure de Jules Ferry, qui à la fois prônait pour la France une politique de colonisation, et a instauré « l’enseignement primaire gratuit laïque et obligatoire » ? Cette mesure pour indication s’est instaurée exactement la même année que la signature du traité du Bardo installant le protectorat de la France sur la Tunisie (1881).

Quand un interlocuteur évoque auprès d’eux la laïcité, ils ne rebondissent pas dessus comme un argument majeur qui joue pour tous. Nous avons en effet été frappés cette fois par la quasi absence d’utilisation du mot « laïcité », dans les discours des autorités musulmanes qui condamnent les attentats. 

Collusion de mots…

Nous pouvons nous interroger sur ce que donnerait une recherche finement effectuée dans les mots arabes. Nous avons en effet l’impression que ce n’est pas très clair… Un flou qui pourrait laisser penser par exemple que la langue ferait amalgame entre laïcité et athéisme, et de nombreux débats et travaux autours de la notion d’ « Etat Civil » en place d’un « Etat Laïc » dans les courants de « printemps arabe », nous confortent. 

Et d’ailleurs, la langue française n’a pas de leçon à donner, tant les termes « laïc » et « laïque » indiquent eux-mêmes des notions différentes, voire contradictoires de la laïcité. En effet, « Laïc » vient du latin laïcus qui désigne la séparation entre le religieux et le profane (entre les prêtres et les laïcs ; entre la Cité de Dieu et la Cité des Hommes). « Laïque » vient quant à lui du grec laos et désigne le peuple tout entier, sans distinction, notamment de religion. Et de plus, le terme masculin Laïc devient Laïque lorsqu’il est accordé au féminin, comme pour la République ! Cette ambiguïté d’écriture conduit en effet à ce que « République-laïque » ne marque pas nettement qu’il s’agit bien de la séparation « de l’Eglise et de l’Etat », du religieux et du politique. 

La conscience du brouillage aussi bien en langue arabe qu’en langue française, permettrait de comprendre que certains musulmans y voient de l’athéisme. Ils pourraient alors en induire que si la République, l’Etat, sont laïcs, l’athéisme du coup ne serait pas illicite, il constituerait une position citoyenne pouvant même être majoritaire – c’est peut-être ce qu’ils refusent consciemment ou non de prendre en compte, évitant d’employer le mot ou le concept laïcité. Mais même si la langue a des substantifs différents, dans l’idéologie et les représentations ils semblent bien être proches. C’est notre hypothèse…

Il s’opèrerait donc peut-être chez certains de nos concitoyens musulmans, une sorte de retranchement dans la conception structurelle de l’Etat que nous n’aurions pas perçue, tant celle-ci est à la fois démocratique et laïque dans une intégration pour nous osmotique des deux concepts et leur fonction. 

Aussi il semble que beaucoup de penseurs au sens honnête du terme, dans la communauté musulmane n’ont pas opéré cette union organique française entre République et Laïcité, comme si cela leur était inconcevable. Et au fond, est-ce si absurde que cela ? Devons-nous capter que la communauté musulmane intégrée et désirant l’être a effectué, consciemment ou non, par là une sorte de « fente » dans son rapport à la démocratie et à la Constitution : coupure qu’il nous serait difficile de discerner, et que nous voudrions ici éclairer. 

Si pour ces concitoyens il est fondamental de respecter la République et la Démocratie, ils ne considéreraient pas comme socle « constitutif » ce qu’est pour nous l’arcane « laïcité », perçu par eux comme « athéisme », mais pour nous indissociable de notre démocratie et du jeu démocratique concernant le Religieux. 

Cette « fente » demeurerait dans l’insu ou non, ou dans l’irreprésentable, ou encore dans l’accessoire, ou même le rejet. Alors que la laïcité est pour nous si indissociable de l’Etat, que nous l’avons intégrée en 1946 à la Constitution (reprise en 1958). 

Quant à la Loi 1905, sa rédaction[4] n’est certes pas excluante pour l’Islam et les musulmans, même si le terme « mosquée » n’y apparait pas (pour la simple raison que la première mosquée en France (La Grande Mosquée de Paris), a été construite en 1926). 

Une question de liberté de conscience…

Pour nous en profondeur, la laïcité constitutionnelle est donc « constitutive » de l’Etat. Non seulement toutes les religions y ont droit de cité, mais aussi, les citoyens ont le droit de les ignorer, de les critiquer, les ridiculiser, les renier, les caricaturer, et même de s’en passer. C’est cela la liberté de conscience. Dans l’affaire des caricatures, ce qui peut-être n’a pas été compris, c’est que les dessins satiriques émanaient d’une autre communauté que la communauté musulmane. Les juifs sont passés maîtres en autodérision mais s’insurgent, à juste titre, dès lors qu’il y a antisémitisme. 

Mais également, n’oublions pas la longue liste de musulmans faisant l’objet de fatwas les condamnant pour blasphème, et qui survivent dans la peur ou la fuite, s’ils n’ont pas encore été éliminés. Notre compassion ne suffit pas, comme le dit Fethi Benslama à propos du « long rouleau des traqués, des apostasiés, des condamnés, des assassinés… » : « Non, ce n’est pas de ce genre de soutien dont ils ont besoin aujourd’hui, mais de votre résistance au piège auquel collaborent tant de démocrates et hommes de gauche européens qui, dans leur lutte contre le racisme, en sont venus à oublier la censure qui tue. Car une nouvelle machine a été inventée depuis, celle du « musulman humilié »[5] ».

La machination du musulman humilié change profondément l’atmosphère de la laïcité. Si on admet que dans nos démocraties européennes, une sorte d’ancien esprit colonial survit à la fin des colonies et continue d’humilier les musulmans, alors il peut devenir légitime aux yeux de certains d’entre eux de réduire les « Lumières » à une fraude impérialiste et la laïcité à une escroquerie culturelle de l’Occident. Dans cette perspective, rien ne s’oppose plus à ce que le sentiment religieux, sous toutes ses expressions, soit perçu comme une forme de résistance à l’injustice et à l’humiliation qui continuent de frapper prioritairement les musulmans.

Nous espérons que les débats à venir contribueront à amortir en conscience les tensions, pour une pacification citoyenne et Républicaine. Voyons ce qui ressortira des navettes parlementaires, en souhaitant voir émerger une « Loi de séparation des Religions et de l’Etat », dans une trame de « laïcité non chrétienne ». 
P.P. et C.C.

Cet article est paru dans UP’Magazine, le 8 décembre 2020 : https://up-magazine.info/decryptages/analyses/75840-republique-laique-une-union-irrepresentable/


[1] https://www.cipdr.gouv.fr/islamisme-et-separatisme/

[2] https://youtu.be/Y6K3DOvOlyA

[3] Constitution (extraits) :

Le Gouvernement de la République, conformément à la loi constitutionnelle du 3 juin 1958, a proposé, Le Peuple français a adopté, Le Président de la République promulgue la loi constitutionnelle dont la teneur suit :

Article PREAMBULE

Modifié par Loi constitutionnelle n°2005-205 du 1 mars 2005 – art. 1

Le Peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’Homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004.

En vertu de ces principes et de celui de la libre détermination des peuples, la République offre aux territoires d’outre-mer qui manifestent la volonté d’y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l’idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité et conçues en vue de leur évolution démocratique.

Article 1

Modifié par LOI constitutionnelle n°2008-724 du 23 juillet … – art. 1

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.

[4] Loi 1905 (extrait) :

Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat.

(Dernière mise à jour des données de ce texte : 01 janvier 2020. Version en vigueur au 02 novembre 2020)

Article 1

La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

Article 2

La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons. Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l’article 3.   

[5] Benslama Fethi, « L’outrage global », Lignes, 2006/3 (n° 21), p. 102-113. DOI : 10.3917/lignes.021.0102. URL : https://www.cairn-int.info/revue-lignes-2006-3-page-102.htm