Marranisme et Marranité

Marranisme et Marranité
Pensée d’entre deux – Lieux du sujet
Entretien Paule Pérez et Anatole Kelif

Anatole Kelif est un mathématicien particulièrement reconnu par ses pairs, dont les travaux se situent entre l’apport des mathématiques quantiques en topologie comme le « Lieu du Sujet », et la vulgarisation humoristique comme ses films avec Emma la clown(1).

Il interroge Paule Pérez sur la signification du concept de Marranité proposé voici quelques années par elle-même et Claude Corman.
« …le marranisme est fini, c’est la marranité, là où elle est, qui n’est pas finie… »

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(1) Lien vers Les degrés Ludiques 2, un film d’Anatole Kelif et d’Emma la clown.

Le salut

Petite Suite à notre rêve de paix

Longtemps dans mon pays natal, de langue arabe, j’ai cru que les trois mots : salut, “salam” et “chalom”, qui se disent lorsqu’on rencontre quelqu’un, venaient d’une même source étymologique. Ne commencent-ils pas par le même phonème, “s–l”?
Il y avait de quoi le penser. Tout récemment j’ai voulu vérifier, j’ai cherché, et surprise, il n’en est rien.
“Salut” vient du latin “salve” qui évoque le fait d’être en vie, sauf, en santé, le terme est proche aussi de “salvation”. Il appartient à l’ensemble de langues indo-européen. Quant aux deux autres termes, “salam” et “chalom”, d’origine sémitique et expriment, proposent ou souhaitent la “paix” à la personne en face.
Ainsi ces termes de bienveillance issus du Moyen-Orient et de la Méditerranée, n’ont pas la même source.
Eh bien ce qui m’est venu en tête avec le constat de mon erreur, c’est que, à n’en pas douter, les trois mots eux-mêmes se sont clandestinement rencontrés et ont croisé leurs sons, tandis que les hommes qui les parlaient avaient le dos tourné, pacte secret de l’ensemble indo-européen et de l’ensemble sémitique, au nom de ces vœux conjugués de santé et de paix.
Ci-dessous, une méditation sur le salut qui est autant souhait de santé que de paix, avec un ancien psychanalyste franco-suisse, Charles Beaudouin (1893-1963), histoire que le mélange propitiatoire s’accomplisse !

Le salut

Saluer – ôter son chapeau – c’est, littéralement, se découvrir devant quelqu’un. Et c’est, métaphoriquement, se mettre à découvert. Ce geste, inconsciemment lié à une idée de mutilation (le chapeau est un attribut viril), indique un consentement à la relation avec autrui. Il recouvre aussi une « intention propitiatoire ».

L’agressivité est une composante archaïque du psychisme humain. Elle est au cœur de la relation entre les individus. Elle procède de la nécessité de se préserver alliée à celle de se rencontrer, de faire alliance, de se reproduire. L’homme (comme les animaux d’ailleurs) en organise l’expression sous forme de rituels grâce auxquels elle est à la fois affirmée et déplacée, rappelée et neutralisée.

Le salut – sous quelque forme qu’il ait pris de nos jours (il se réduit de plus en plus souvent à un échange verbal du mot : « salut ») – est une composante de la civilité associant les deux dimensions de l’invitation et de la parade. Il jette un pont entre des territoires individuels, et constitue à ce titre une demande de mise en relation, ce qui induit une ouverture des territoires respectifs. Or, toute brèche entrouverte dans ce territoire représente une menace pour son intégrité. Le salut est une modalité de neutralisation de cette menace qui passe par l’expression de sa reconnaissance.

La demande de mise en relation exprimée par le salut est en soi un ressort de l’agressivité (l’agressivité, au sens large, peut être assimilée à une capacité d’affirmer sa présence ; elle n’a pas forcément des visées destructrices). Mais cette approche de l’autre est à la fois audacieuse et risquée. S’avancer, c’est aussi s’exposer à l’agressivité de l’autre.

Saluer consiste précisément à résorber cette charge d’agressivité en la retournant contre soi, dans un geste volontaire d’auto-diminution symbolique. Celui qui salue désamorce la menace inhérente à son geste en se mettant à découvert, et en demandant à l’autre de lui accorder à son tour le « salut ». La valeur propitiatoire du salut ne repose que sur ce consentement à se découvrir mutuellement, à se souhaiter mutuellement d’être « sauf », donc à se garantir mutuellement de l’agressivité de l’autre. La portée symbolique du rituel repose impérativement sur la réciprocité du geste.

Charles Baudouin, dans son ouvrage L’âme et l’action (coll. Action et Pensée, éditions du Mont-Blanc, Genève, 1944) s’arrête sur la question du salut et y voit un écho, « démonétisée, mais reconnaissable », de pratiques rituelles primitives dans lesquelles on peut encore déceler une dramaturgie du sacrifice.

Il rapporte également une anecdote éclairante : « Un sujet rêve au cours d’une analyse qu’il est prisonnier et redoute d’être mis à mort par son gardien : une sorte d’ogre qui incarne à la fois le père et l’analyste ; mais au moment où l’ogre s’avance vers lui avec un grand sabre pour lui trancher la tête (mutilation), le prisonnier, au milieu de son angoisse, a une inspiration soudaine : il le salue ; l’ogre est aussitôt apaisé ; et le sujet a le sentiment que « ce salut » a été pour lui « le salut » » (pp. 38-39).

Le salut apparaît bien ici comme une demande de salut personnel. Mais on s’aperçoit surtout que, avant d’effectuer ce geste, ni le sujet ni l’ogre ne sont en situation de relation. La vision de l’ogre s’avançant avec un sabre suit significativement, non une sentence, mais la peur de cette sentence – elle découle donc d’un fantasme d’annihilation, de disparition, par lequel le sujet se condamne lui-même à l’absence. Ce qui interdit en lui toute possibilité de relation à l’autre – fût-il ogre, forcément. A partir de là, il est intéressant de s’interroger sur la véritable origine de la pulsion meurtrière dont il semble l’innocente victime expiatoire.

Ne pas recevoir le salut de quelqu’un en échange de celui qu’on lui adresse est en effet généralement ressenti comme une offense. Cette ignorance, cet évitement, ce refus dont on fait alors les frais sont même perçus comme une véritable violence. Or, dans le rêve en question, il y a tout lieu de croire que l’ogre répond à une provocation de cet ordre. La victime à laquelle le sujet s’identifie dans ce rêve représente celui qui, ne se reconnaissant plus comme sujet, est impuissant à reconnaître l’autre. La réaction de l’ogre est à la mesure d’une telle puissance de négation. Quant au « salut » final du sujet, il correspond cette fois à un sursaut de son agressivité recouvrée, c’est-à-dire à une réaffirmation de soi par laquelle, à nouveau, il envisage l’existence de l’autre.

Cette agressivité, garante de sa propre préservation, est ce qui conditionne aussi la reconnaissance de l’autre. Elle est un fondement de la relation ; et le salut en est l’expression inaugurale.
P.P.

La psychanalyse était enclose dans la Tora

Les liens entre la psychanalyse et le judaïsme ont été largement étudiés. Certes Freud est juif et même s’il a eu recours aussi fondamentalement à des figures du monde grec, son œuvre ne s’en situe pas moins entre Œdipe et Moïse.

Ce n’est pas de religion que nous parlons ici, car Freud était athée, mais d’un état d’esprit. Certes dans le déploiement de son œuvre essentiellement de décryptage et d’interprétation, Freud a écouté et analysé les paroles des patients comme un corpus à étudier largement et finement, à la lettre, dans la parole patente et latente de chacun. Mais en-deçà ou au-delà, Freud ne s’est pas contenté d’écouter l’implicite, le caché. Dans et avec sa découverte de l’Inconscient, il en est venu à donner un statut majeur à ce qui dans le discours ne comptait pas ou n’avait pas de sérieuse valeur de sens : la répétition, le rêve, mais aussi, le lapsus, l’acte manqué, le mot d’esprit. Autant d’éléments qui jusque là étaient considérés si on peut dire, comme des « déchets » du discours médical, philosophique, littéraire, psychologique… Autant d’éléments écartés du sens. Des erreurs, des « poubelles » (l’expression est de P.H. Castel) du discours, il a démontré la mine de signification, à l’image éloquente de l’iceberg.
Celui qui s’aventure dans l’étude de la Tora et de la Mystique juive de la Kabbale, s’engage dans les découvertes des niveaux d’écriture, mais aussi dans celle des petits détails à peine visibles parfois qui font de grosses différences : permutations de lettres, allitérations, déformations, répétitions de récits qui n’en sont pas tout à fait, accentuations suggérées dans la prononciation, surnoms ou changements de noms, récits répétés d’événements, qui sont autant de préfigurations du lapsus, de l’acte manqué, du mot d’esprit. Jeux de mots et plaisanteries… Et bien sûr la place majeure donnée au rêve.
On lit dans un passage fondamental du Zohar (tome 1 – Préliminaires 2B page 36 de la traduction Mopsik chez Verdier) où on apprend que le Créateur veut créer son Monde, que c’est avec des lettres qu’il va opérer son Œuvre : « …En effet, quand le Saint, béni soit-Il, voulu créer le monde, les lettres étaient encloses. Et pendant les deux mille ans qui précédèrent la création, Il les contemplait et jouait avec elles ». A la lecture de ce passage, s’est éclairé pour moi à quel point en créant la Psychanalyse Freud était en écho : « la psychanalyse était enclose dans la Tora », et il se trouve que Freud a trouvé une clé pour la faire apparaître ! Freud serait comme porteur d’une double imprégnation qui le rendrait d’une part sensible et conscient de l’importance du caché et de l’invisible, et d’autre part apte à interpréter un corpus à la manière de ceux qui étudient la Tora. Ce serait là l’impalpable d’une transmission…
P.P.   (photo P.G. : “Traités des Pères” illustré par Alain Kleinmann éditions A.M.I. 2008).

Entretiens avec Juliette Wolf, que je remercie d’avoir prêté attention à mon propos, et d’avoir accepté de contribuer au tournage des vidéos ci-dessous…

Versions courtes (extraits)

La psychanalyse était enclose dans la Tora 1 – extraits


La psychanalyse était enclose dans la Tora 2 – extraits

Versions longues (intégrales)

La psychanalyse était enclose dans la Tora 1 – intégral


La psychanalyse était enclose dans la Tora 2 – intégral

Désarrois autour d’une messe

Le samedi 7 aout, une dizaine de jours après l’assassinat du Père Jacques Hamel (26 juillet 2016) à Saint-Etienne du Rouvray, je me suis rendue à la messe à Saint-Sulpice où j’étais tant allée au fil des années admirer la chapelle des saints-anges de Delacroix, notamment “la lutte de Jacob avec l’ange” …La chapelle est en travaux aujourd’hui et tous les Delacroix sont cachés derrière des madriers.

Plusieurs prêtres y officiaient, le chœur de cette grande église était plein de dizaines de personnes, venues pour une bonne part comme moi rendre hommage au prêtre de la campagne normande et une forte émotion se ressentait, comme matérielle.

Après la messe, au-delà des poignées de mains et des regards échangés à la fin de l’office, je cherchais un registre, pour y laisser, un petit mot, témoignage solidaire pour faire trace d’une mémoire, même quasi-anonyme. Cela me paraissait élémentaire.

Ne trouvant aucun registre nulle part, je m’avançai près d’un vieux confessionnal, où a été installé une sorte de bureau en verre. Là se tenait un des prêtres officiants, et je lui ai demandé où je pouvais laisser ce petit mot de fraternité, n’étant moi-même pas chrétienne. Paraissant surpris de ma demande, il me répondit qu’il “n’y avait pas de registre”. Et me voyant désarçonnée, il ajouta : “si vous voulez faire un geste, laissez de l’argent à la sacristie pour qu’on dise une messe pour lui”. Je suis poliment repartie…

En me rendant à l’église je pensais avoir manifesté quelque chose d’élémentaire, mon lien non pas au religieux, mais à la « commune humanité ».  Dans l’enceinte de ce bel édifice, mon modeste geste ne pouvait-il donc s’envisager juste comme celui d’une solidarité universelle ? Fallait-il qu’en 2016, entrant dans une église, en ces circonstances, seule la modalité ecclésiale de langage soit recevable ? Là, le cas n’avait donc pas encore été prévu.

En une bouffée m’est revenue une de mes récurrentes interrogations, de celles que je n’ai jamais pu résoudre : ce que je croyais évident ne l’était-il donc que pour moi ? Le dialogue en ces circonstances doit-il n’être qu’inter-religieux ? Mon mouvement était-il si subalterne, voire, carrément insignifiant ? J’avoue y avoir éprouvé de nouveau du malaise.

Ainsi en 2016, et après ce qui s’est passé d’horreur récente et ce qui s’est dit comme paroles d’union depuis, on en reste à cela : en l’église langage d’église ; et au-dehors langage profane.

Ce trouble, j’ai pris conscience qu’il a à voir avec ce qui depuis longtemps, nous plonge ou nous entraîne en terrain de confusion. Il s’agit des mots eux-mêmes, quand ils se mettent non seulement à prendre plusieurs sens, mais à prendre des sens opposés en un même vocable. Comment donc s’en sortir, si des mots désignant des éléments aussi fondamentaux que « personne », « rien », pour ne prendre que ces exemples, désignent des sens contraires : ce n’est rien et c’est un petit rien, Untel, c’est juste personne, mais c’est une personne….et il en va de même du mot « radical ».

Ainsi, dans la terminologie politique, la Gauche dite radical est censée être d’extrême-gauche, mais le Parti radical, lui, est au contraire bien modéré. De surcroît, si on songe à l‘étymologie de ce terme, qui vient du mot « racine », qu’observe-t-on ? Si on s’y réfère un mouvement radical indiquerait un retour à la pureté de ses racines, et l’on sait comment un peuple se développe et rayonne par les échanges et les hybridations tant biologiques que culturelles, et non par consanguinité, n’en déplaise aux tenants de la notion d’immaculé.  Chacun sait que le retour à l’origine n’est que fantasme.

Pourquoi tenons-nous à nommer radicalité (ce terme ambivalent) ce qui est sans ambiguïté intégrisme ou extrémisme, ou encore absolutisme ?

Louis XIV est-il un monarque radical, ou absolu ?

Isabelle la Catholique était-elle radicale, ou intégriste ?

Et le Nazisme, et le Stalinisme ?
Utiliser un terme qui en somme fait moins peur, comme ne pas permettre que des mots ou des gestes non spécifiquement catholiques soient, dans un élan bienveillant, exprimés dans une église, nous protègera-t-il ou au contraire nous exposera-t-il ?

…Avant de repartir, j’ai posé un cierge à Vincent de Paul, qui comme on le sait, soulagea toute misère en son temps, mais je me sentais très perplexe, un peu dérisoire…
P.P.

Annonce du Colloque : Festival Vivant

En écho au sommaire de ce 30ème numéro de notre revue, je communique aux  lecteurs de temps-marranes, le programme du Colloque du Festival Vivant, qui se tiendra pendant trois jours à Paris (sur le Campus de l’Université Paris Diderot  dédié aux  bioactivités, biotechs,  bioéconomies, agricultures…), pour aborder successivement :

-  Le 15 septembre :  La révolution bioéconomique ?
-  Le 16 septembre :  Les nouvelles techniques génétiques d’édition.
-  Le 17 septembre :  BioDesign, la fabrique de la vie, pour quoi faire ?

Le Festival Vivant est une dynamique soutenue par le programme européen Synenergene dédié à la mise en société de la bioéconomie, des biotechs et de la biologie de synthèse.  Le volet français est porté par l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne et piloté par Dorothée Browaeys (conception, coordination) et Bernadette Bensaude Vincent (professeur émérite de philosophie), avec Fabienne Marion (commissaire d’exposition).

Pour avoir bien modestement contribué à sa préparation, je pense que cette manifestation posera de sérieux jalons en ouverture vers l’avenir et l’innovation en ces domaines.
P.P.

Pour télécharger le programme du Colloque, cliquez sur le lien ci-dessous :
TM30-6_AnnonceColloqueVivant_plaquette

TM30-6.2_ColloqueFestivalVivant

Entre Médecine et psychanalyse : une coupure ?

Le rapport entre Médecine et Psychanalyse n’a cessé d’être interrogé depuis que la Psychanalyse a été fondée par Freud.  Bien que celui-ci soit médecin de par sa formation, et au sens où le désir du soin lui est constitutif, le fondateur de la Psychanalyse a constamment questionné cette relation.

Court état des lieux
Subjectivité et objectivité

Aujourd’hui, trivialement et même avec l’aide de la version la plus affinée du DSM (Manuel statistique mondial du diagnostic, basé sur l’EBM-  Evidence Based Medicine, ou Médecine adossée à la Preuve), quant à la Psychiatrie, nul ne prétendrait  envisager un état névrotique comme une varicelle ou un infarctus du myocarde, bien décrits, relevant de prescriptions exploratoires et thérapeutiques « techniques » voire protocolaires, assez souvent standardisées. Et-il de ce fait utile ici d’argumenter que la « décision » du médecin et/ou la pose du diagnostic, ne peuvent être identifiée à, ni équivaloir, celle du psychanalyste ?

Il apparaît comme relevant du plus élémentaire bon sens en effet que « l’observation » du patient diffère du médecin au psychanalyste, dont l’objet relève loin de ces repérages répertoriés que de l’écoute fine d’un logos et de ses divers signes concomitants. La subjectivité du Psychanalyste se trouvant plus et différemment requise, croisant celle du patient.

Parmi les fondamentaux opératoires du psychanalyste dans la cure, « l’interprétation » du praticien, son énonciation et ce qui peut s’ensuivre, ne relèvent que de loin du recours aux modèles ou modalités thérapeutiques de la Médecine.

Il n’est ici pas cependant mon propos d’ignorer la qualité d’écoute et de dialogue de nombre de médecins fortement impliqués au quotidien, en privé ou dans le cadre hospitalier : cette « humanité »  inhérente à leur exercice qui outre le réconfort élémentaire a des effets de soutien aux traitements, ne relève pas des mêmes visées, ou plus généralement, d’un même ensemble logique et relationnel. Il en va d’autre chose. L’émotion, l’affect, le langage et les formations psychiques n’y ont de fait pas le même statut, et dans ce registre on sait que le psychanalyste ne négligera pas de s’appuyer sur sa propre expérience d’analysant lorsqu’il exerce comme analyste.

De surcroît marquer que la subjectivité du psychanalyste se trouve davantage requise, n’implique pas pour autant qu’il se départît de l’objectivité du praticien, ni d’une capacité d’objectivation en temps réel de la consultation. Dans son écoute, il est sans cesse entre les deux, ou dans les deux à la fois, ou tantôt l’un et tantôt l’autre, d’une manière propre à la Psychanalyse, où convergent et se nouent l’écoute flottante, la spécificité relationnelle singulière du transfert, les éléments de la méthode analytique qui accordent un sens majeur aux faits ailleurs menus tels que le rêve, le lapsus, l’acte manqué, etc.

Ainsi une interprétation du psychanalyste, souvent proposée d’ailleurs comme hypothèse reconductible autant que réfutable, procède comme une modalité de proposition et de relance, elle peut être rejetée, déniée elle n’en demeure pas moins un élément opératoire souvent fécond du transfert.

 

Quelques approfondissements :
entre Benoît et Castoriadis

Pierre Benoît (1916-2001), médecin et psychanalyste, fait partie des analystes de la troisième génération qui, inscrits à la Société française de Psychanalyse (SFP), ont suivi Jacques Lacan, en 1964, pour constituer le premier noyau de l’Ecole Freudienne de Paris (EFP). Dans un article de 1972[1], il développe un point de vue, qu’il étaie sur des exposés cliniques audacieux, après avoir posé comme Freud, que la psychanalyse est un rejeton de la médecine. Pour P. Benoît, cette dernière fonctionne avec un objectif de savoir (diagnostic), et avec le « fantasme d’un objet sauveur » (guérisseur) fondateur de la thérapeutique. Il  met en avant le fait que la finalité de la guérison est pour la médecine, un fait plutôt récent, né « avec les thérapeutiques…modernes » par lesquelles des maladies autrefois mortelles ne tuent plus. Pour cet auteur cela « a radicalement changé le statut du médecin et a fait de l’homme de savoir…qu’il était, un guérisseur se voulant scientifique ». Et il poursuit avec l’idée que cette mutation « l’a enfermé dans des contradictions logiques souvent insolubles », et même que « l’appel de la médecine à la psychanalyse peut être considéré comme un symptôme de ces contradictions. »

Référant son raisonnement à l’itinéraire personnel de Freud, il pose que si le jeune Sigmund démarre par une démarche imprégnée d’un certain positivisme, il en est néanmoins venu à opérer « entre médecine et psychanalyse une coupure béante », en ce que son appétit de comprendre « fut en effet très vite dirigé vers lui-même…. en tant que lui Sigmund Freud » (son auto-analyse), mais…« aussi en tant que chercheur scientifique ». Ce qui amena par la suite Freud à édicter l’exigence d’une démarche analytique pour tous les impétrants. Pour Pierre Benoît, le fondateur « sortit ainsi de la médecine…qui assignait au médecin une place d’observateur objectif des phénomènes morbides »[2]. En d’autres termes, « le renversement copernicien, selon Cornélius Castoriadis, consistait ici à ne plus poser toute la raison du côté du médecin, et toute la déraison du côté du malade, mais de voir dans celle-ci, la manifestation d’une autre raison, dont celle du médecin ne serait, à certains égards, qu’un rejeton. Que le rejeton puisse comprendre que ce dans quoi il est compris n’est qu’un des paradoxes de la dialectique ainsi dévoilée. Ce renversement, à l’immense portée théorique, ne s’origine pas dans une théorie. Il ne procède pas d’une décision heuristique de Freud, qui aurait choisi soudain de prendre le contre-pied de l’hypothèse jusqu’alors admise…préparé sourdement par les rapports avec les patients, il ne s’accomplit pleinement que lorsque Freud entre dans le projet de son auto-analyse, projet consistant à se comprendre pour se former… Activité d’un sujet comme sujet à un sujet comme sujet.[3] »

 

L’irréductible distinction des auxiliaires,
Etre un corps et avoir un corps

Partant de ce qu’il appelle le « fantasme de l’objet sauveur » auquel il articule la conception de la guérison, Pierre Benoît pose l’hypothèse que « toute tentative de travail logique sur ce qui est en jeu dans la thérapeutique, ce formidable piège à fantasmes, doit passer par la reconnaissance de ce fait que, dans tout homme, et ce sans doute depuis toujours, s’affrontent deux idées l’une à l’autre hétérogènes concernant ce qu’on appelle le corps. » Ces deux idées sont : d’une part celle des médecins, avec ses normes anatomiques et fonctionnelles, et l’idée que la guérison est la restitutio ad integrum, pour un « organisme » qui s’est fondé pendant les études du médecin, sur l’examen du cadavre, corps mort. D’autre part celle des psychanalystes, qui considère le corps d’abord dans son érogénéïté (Freud), ou comme un « organe de jouissance » (Lacan). Conception anthropologique, « inséparable de la problématique de l’Oedipe et de la castration depuis, sans doute, que la conjonction mort-procréation a fait irruption, avec le langage, dans la conscience des hommes. » Aussi, pour Benoît, « Il est donc clair qu’ils ne peuvent soutenir simultanément une seule et unique praxis. Il est une praxis soutenue par l’idéal du corps…la psychanalyse, et une autre soutenue par le corps idéal… la médecine. ».

Grammaticalement, les deux auxiliaires verbalisent avec le corps : avoir un corps, et ne pas être qu’un corps, « comme le montre bien l’usage, auquel même le plus endurci des matérialistes ne peut échapper, qui fait tout un chacun parler de son corps comme n’étant pas tout à fait soi… la seule référence scientifique qui existe à ce qui est indiqué ainsi comme n’en faisant pas partie est à situer dans le registre symbolique. Le nom que je porte, la langue que je parle, la place que j’occupe, tant dans les lignées de la rencontre desquelles témoigne ma naissance que dans le corps social auquel j’appartiens, les fonctions qui sont les miennes. »

Et ce, même si, comme le développe C. Castoriadis, ceci entraîne l’aléatoire de la manière dont oeuvre la psychanalyse : « Il n’y a pas  moyen en effet de dire quel procédé de symbolisation sera chaque fois utilisé, sur quoi il va être appliqué ou vers quoi il va entraîner. Dans le magma de la représentation du départ, la causation symbolique peut révéler une partie réelle ou un élément formel et passer de là à des éléments formels ou des parties réelles d’une autre représentation par des procédés assimilatifs (métaphoriques ou métonymiques), oppositifs (antiphrasiques ou ironiques) ou autres[4] ».

Ces auteurs montrent différemment ce qu’ils conçoivent comme la radicalité distinctive entre la médecine et la psychanalyse, la position respective des deux types de praticiens, face à la demande dont ils sont l’un et l’autre l’objet. Mais cela n’exclut pas toute propriété thérapeutique à la psychanalyse[5]. A quel point une politique de santé peut-elle en tenir compte, jusqu’à faire reconsidérer par ses experts leur acception de la « guérison » ? Castoriadis poursuit en consacrant la rupture : «…il faudra attendre 1939 et cet « Abrégé » interrompu par la mort, pour lire sous la plume du plus grand psychologue de tous les temps qu’une relation directe entre la vie psychique et le système nerveux, existerait-elle, ne fournirait, dans le meilleur des cas, qu’une localisation précise des processus de conscience, et ne contribuerait en rien à leur compréhension »[6]

Paule Pérez

 

[1] Pierre Benoît, « Médecine et coupure », Revue des sciences médicales, Psychanalyse et Médecine n° 204, octobre 1972.

[2] Il le crédite même d’une capacité anticipatrice, sans le savoir, sur ce qu’allait devenir la position des savants dans les sciences fondamentales : « le physicien Werner Heisenberg et son principe d’incertitude par exemple – devaient montrer que cette position ne pouvait être occupée que dans la méconnaissance de certaines lois fondamentales de la matière. »

[3] « Epilégomènes à une théorie de l’âme », publié dans « l’Inconscient n°8, octobre 1968. Réédité dans « Les carrefours du labyrinthe », article déjà cité Seuil, 1977

[4] C. Castoriadis, ibid.

[5] D’autant que Benoît, dans ses exposés cliniques, évoque qu’il a traité un patient avec des piqûres d’un soluté « bromo-calcique », acte médical s’il en est, qu’on n’envisage pas venant d’un psychanalyste non médecin !

[6] Ibid.

Le principe espérance

Slogans meurtriers et formules salutaires

par Paule Pérez

On se souvient de l’imprécation proférée en 1936 en Espagne par un général franquiste qui vouait ses concitoyens républicains aux enfers :”Viva la muerte”, slogan funeste d’un totalitarisme, appel univoque à la destruction de toute différence, de tout écart, de la  démocratie. D’autant qu’il fut répété et amplifié quelques semaines plus tard dans l’invective insultante au poète Miguel de Unamuno, certes conservateur très catholique, mais surtout penseur et érudit : “A mort l’Intelligence”.

 

Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 - Huile sur toile 3* 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 – Huile sur toile 3* 80 x 86 cm

“Viva la muerte”, “A mort l’Intelligence”, comment dans  une  secousse  ne  pas  y entendre l’écho tonitruant  des “Allah akbar”,  aux images  sanglantes des attentats de 2015, son synonyme et son équivalent logique.

En d’autres temps,  années 60 Wladimir Jankélévitch, balançant par-dessus les moulins la supposée sagesse doctorale, à la pensée du silence des disparus de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah,  hurlait dans son amphithéâtre à la Sorbonne : “Plus jamais ça”. Ca, l’arbitraire, le fanatisme, l’horreur, l’appel au meurtre de l’autre parce qu’il est autre. Cinquante ans plus tard sa stridence résonne comme l’appel à respecter la vie parce  qu’elle est la vie…

Certains s’engagent dans une grande ambition, projettent  de changer le monde, sauver des espèces, innover.

« La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même.» écrit Ernst Bloch dans son œuvre magistrale  sur l’Utopie qu’il considère  comme un  facteur puissant. A  l’utopie Ernst Bloch accrochait comme son nécessaire vecteur, “Le principe espérance”.

Aucune  de nos aspirations, qui nous lient à l’instinct de vie  ne saurait se manifester sans cette perception subtile qui nous soutient presqu’à notre insu, faisant que nous nous tenons chaque jour pour que le matin advienne et renouvelle en chacun notre potentiel d’agir, de sentir, penser, créer, rêver, notre vouloir être, le conatus de Spinoza, l’instinct de vie ou l’Eros de Freud, l’élan vital chez Bergson, le désir chez tant d’autres…Nul besoin de religieux qui est le choix de chacun, nous parlons et en appelons à une espérance toute laïque.

Ceux qui sont sortis d’un coma ont ce savoir inscrit en eux. De même les peuples de tant de pays qui ont survécu à des tragédies d’anéantissement. Et parmi eux souvent d’autres  encore souhaitent plus simplement avoir une vie paisible. Naïve ou calculée, ambitieuse ou modeste, à chacun son utopie.

Face aux  “Viva la muerte” de tous ordres, nous sommes convaincus que ce principe espérance nous est inaliénable. Pour Bloch,  « je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie ».
Et certains se souviennent aussi de ce grand maître talmudiste qui après les pogroms les plus incendiaires et meurtriers affichait à l’entrée de sa maison d’étude : “Interdit aux désespérés”.

P.P.

Claude Corman : Triptyque de Unamuno-1 – 2015 - Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-1 – 2015 – Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-2 – 2015 - Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-2 – 2015 – Huile sur toile 80 x 86 cm

Claude Corman : Triptyque de Unamuno-3 – 2015 - Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-3 – 2015 – Huile sur toile 80 x 86 cm

Kouznetsov, Soljenitsyne, deux aspects d’une même révolte

par Paule Pérez

Dans la logique de notre titre, temps-marranes, de son “u-chronie”, constitutive, et sous la pesanteur des évènements de cette année 2015, je propose à nos lecteurs un article paru en mars 1971 qui m’avait été demandé par la Revu des Deux-Mondes.

Anatole Kouznetzov, l’auteur du très grand livre récit et document Babi Yar, paru en 1970 en France, avait réussi à fuir l’URSS au risque de sa vie en 1969 et à obtenir l’asile politique en Grande-Bretagne. Il avait pu sortir avec lui les éléments de son livre monument qui avait été publié caviardé en Union soviétique.

Dans les mêmes années, Alexandre Soljenitsyne immense écrivain et charismatique figure, dont les livres rendaient compte du goulag et autres oppressions soviétiques, avait choisi dans sa ferveur orthodoxe de rester en mère Russie.

Je travaillais chez Julliard qui publiait les deux écrivains et venait de sortir Babi Yar, j’ai emmené quelques journalistes à Londres y rencontrer Kouznetzov au dernier étage d’un grand quotidien sous surveillance.

Pour la majorité de la presse française à l’époque, l’héroïsme, voire la sainteté, étaient du côté de l’auteur de “L’archipel du goulag”, tandis que Kouznetzov, l’autre dissident et  témoin enfant d’horreurs nazies qui s’étaient passées en Ukraine, n’était qu’un homme pour ainsi dire ordinaire : la presse le bouda. A  la même période, mon vieil ami communiste et lucide, Vladimir Pozner publiait un roman d’amour puissant au titre shakespearien, qui se passait sous l’Occupation, “Le temps est hors des gonds”.

Plus tard, lorsqu’en 1974 les Soviets expulsèrent Soljenitsyne de sa propre patrie, et qu’il passa quelques années en Occident, celui-ci hypertrophia sa piété, voire son piétisme orthodoxe. Le  prix Nobel 1970, si proche des conceptions de la pureté identitaire!… Quelques journaux, non sans attendrissement, mirent cela au compte de son âge et de sa lassitude.

“Temps hors des gonds” ? Très bientôt sera inaugurée sur le Quai Branly, à la place du Pavillon de la Météo, à quelques  pas de l’Eglise américaine, sur commande à Jean-Michel Wilmotte, une cathédrale orthodoxe à cinq dômes filetés d’or, nous dit-on : le passant n’y voit encore que des échafaudages.

Comme nous y enjoint un autre ami, Baruch Spinoza, “ne pas critiquer, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre”. Nous nous y efforçons. P.P.

Kouznetsov, Soljenitsyne, deux aspects d’une même révolte
A la fin du mois de juillet 1969 les téléscripteurs flous apprennent la fuite d’Anatole Kouznetsov, l’une de personnalités russes les plus représentatives du génie de son pays. La nouvelle fit la une de tous les quotidiens et passa sur toutes les longueurs d’ondes Anatole Kouznetsov avait, selon les tendances, «opté pour l’Occident», ou «abandonné son pays».

Immédiatement les spécialistes des principaux journaux partirent à sa recherche pour tenter de lui faire expliquer son acte. Découvert dans une petite maison de Londres, L’écrivain se justifia avec éclat et ne se montra pas avare d’explications.

Pourtant, ce que l’on pouvait prendre alors pour un goût du scandale et de la publicité, participait d’un tout autre projet. Plus il se montrait dur envers l’U.R.S.S., plus il prenait des précautions pour protéger ses jours qu’il avait de sérieuses raisons de croire en danger. A la suite de son geste, beaucoup de journalistes lui reprochèrent sa violence. Maintenant on comprend mieux ce qui avait motivé sa réaction. Non seulement l’écrivain si longtemps muselé voulait parler, mais il s’était surtout employé à créer autour de lui un intérêt qui eût découragé les vengeances.

Son départ s’était du reste effectué dans de curieuses circonstances. Pour se dédouaner auprès des autorités soviétiques, et afin de les mettre en confiance, Kouznetsov avait accepté en 1968 d’écrire un ouvrage sur Lénine. Pour retrouver les traces du révolutionnaire, on lui accorda son visa pour Londres. Kouznetsov avait décidé que ce voyage seraitsa dernière chance. L’opération n’était pas facile, car le K.G.B. qui se méfiait lui avait adjoint un guide plus ou moins secrétaire, chargé surtout de veiller sur lui. Jouant le tout pour le tout, l’écrivain lui faussa compagnie (1).

Depuis, le petit homme aux yeux très bleus vit en Grande-Bretagne, où le droit d’asile lui a été accordé. L’auteur a entrepris le travail pénélopéen de récrire toute son œuvre, qui n’était à son sens « que celle d’un malhonnête ». Il signe désormais Anatoli. « Kouznetsov n’est plus, affirme-t-il. Ce n’était pas un homme, mais un individu manipulé. » En novembre 1970, en effet, les éditions Julliard publiaient un gros livre intitulé Babi Iar. Le livre est déjà paru, il y a trois ans, aux Editeurs Français Réunis, sous le même titre. Mais il comporte cette fois tous les passages supprimés alors par la censure soviétique.

Babi Iar est le récit des atrocités commises à Kiev pendant la guerre. Kouznetsov avait alors douze ans et il notait tout ce qui se passait. Plus tard, sa mère découvrit ce journal, et lui demanda de faire un livre. Aujourd’hui, la presse se méfie : que doit-on penser de celui qui a trahi son pays et qui a de coupables amitiés du côté d’une presse très conservatrice? Pourtant, certains réagissent. Ce sont ceux qui ont connu les camps de la mort, l’invasion ou la torture. C’est à tout cela que Kouznetsov-Anatoli a voulu échapper. Peut-on reprocher à celui qui n vu son œuvre mutilée, tronquée, sa vie surveillée à tous les instants, de trahir ceux là même qui voulurent transformer le sens de son message?

Et peut-on reprocher à l’enfant qui vécut et connut l’horreur de Babi Iar de fuir devant une dictature et une répression qui lui rappellent l’enfer d’un autrefois tout proche?

Ceux qui blâment sont, de la droite à la gauche, les théoriciens dangereux qui veulent nier l’importance de la souffrance et du souvenir clans nos comportements politiques.

A Kouznetsov, ils opposent Soljenitsyne, fidèle à la Russie éternelle. Soljenitsyne qui, le mois même de la parution de Babi Jar, obtint le Prix Nobel. Soljenitsyne ne veut pas quitter l’U.R.S.S. Citoyen soviétique, il a décidé d’écrire pour les siens. Ses compatriotes ne connaissent ses dernières œuvres que par les samizdats, ces manuscrits ronéotés qui circulent sous le manteau. Ils sont quelques milliers. Le peuple ignore bien entendu l’existence de ces œuvres clandestines. A l’étranger, l’auteur du Pavillon des Cancéreux ne reconnaît pas son œuvre sortie d’U.RS.S. et publiée malgré lui. Il préfère être reconnu par les siens — ou écrire pour ses fonds de tiroirs. Et ainsi il est peut-être, dans son martyre, le re mords vivant des autorités soviétiques.

Mais pourquoi préférer le reproche silencieux de l’un à la lutte ouverte de l’autre? Ne sont-ce pas les deux aspects d’une même révolte? Il s’agit là de conduites individuelles, car l’un comme l’autre, Anatoli comme Soljenitsyne, ont choisi. Et si l’on ne peut qu’admirer ta sourde résignation et l’abnégation patriote d’un Soljenitsyne, on ne doit que rendre hommage au turbulent Anatoli.

J’ai rencontré, il y a un mois, Anatoli dans les bureaux d’un grand quotidien londonien. L’homme portait les stigmates d’une profonde solitude.

Ainsi il vit, revit. Malgré la douleur de l’exil, il peut parler, il se sent écouté, et reconnu. Car la solitude de l’écrivain ne serait-elle pas pure aberration de la vie si elle se limitait à l’écriture, non transmise, au message impublié.

Son plus grand désir est aujourd’hui d’apprendre l’anglais, peut-être le français.

— Croyez-tous qu’un jour, lui demandai-je, vous écrirez un roman dont l’intrigue se passera en Europe occidentale ?

— C’est certain. Il n’y a aujourd’hui en U.R.S.S., et de l’U.R.S.S., qu’un écrivain. C’est Alexandre Soljenitsyne, l’égal de Dostoïevski.

Libéré, Kouznetsov est-il gagné pour notre littérature, mais perdu pour la littérature slave? Rien n’est moins sûr. Car si l’écriture est une aventure incertaine, quoi de plus ambigu qu’un écrivain? Quoi de plus mystérieux que sa démarche intérieure ?

P.P.

(1) II prétexta en plaisantant qu’il voulait voir les filles.

 

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