Les peintures politiques de Claude Corman

Cardiologue et homme du cœur, Claude Corman conjugue les talents de peintre, de médecin, d’écrivain, et de penseur politique, dans la lignée de certaines figures du passé européen.

Dans son roman tout récemment paru « Les Frères de Kichinev », Claude Corman présente une fresque sur les cinq années qui séparent la formation du Bund jusqu’à son retrait de la social-démocratie russe, en 1903, après le massacre de Kichinev, en Bessarabie. Outre qu’on peut y découvrir des liens à l’histoire familiale de l’auteur, c’est à partir de ces évènements, tragiques et décisifs du 20ème siècle, que Claude Corman a réalisé ces « Peintures politiques » qu’il accompagne de textes.

Traversée par les grands courants de la peinture pour se métaboliser sous une forme singulière, la sienne propre, la peinture de Corman nous fait forcément y associer d’autres temps troublés et tragiques. Comment ne pas songer aux dangers, aux déchirements consécutifs à d’autres violences, aux  traversées et aux exils du peuple juif et d’autres aux quatre points cardinaux.

Pour la revue que nous avons fondée ensemble en 2005, l’écho est criant, avec les fanatismes, les exils, la nécessité, mais aussi les multiples formes d’espérances et d’adaptation du Peuple juif pour la perpétuation d’une alliance et la possibilité d’une descendance. Outre la fidélité, quelque chose s’y grave en chacun. Car la trace demeure et se transforme en des suites diverses, qui sont autant de formes de survivance, dans des combinatoires aléatoires, telle celle que nous avons appelée « marranité », mouvement pendulaire des interstices, des conjonctions, des ambivalences, des conflits dans l’identité et du spectre dans les positions intermédiaires.

Positions, qui dans leur diversité témoignent cependant d’une motion commune : la tentative de vie de l’humanité dans l’épreuve venant d’une part même de cette humanité.

P.P.

Editorial – Autour d’une invention oubliée du politique

Autour d’une invention oubliée du Politique

Cela se passe pas mal de siècles avant qu’Aristote puis Platon nous parlent de la vie de la Cité grecque.

La scène est au désert du Sinaï, des années après la sortie d’Egypte. On y voit un Moïse épuisé par les querelles incessantes des Hébreux, auquel son beau-père, Jethro vient en aide.

Pentateuque – Exode – Jethro – Ch.18 – V.13 à 27 :

«13 Le lendemain, Moïse s’assit pour rendre la justice au peuple et le peuple se tint debout autour de Moïse, du matin jusqu’au soir. 14 Le beau-père de Moïse, voyant comme il procédait à l’égard du peuple, lui dit: “Que signifie ta façon d’agir envers ce peuple? Pourquoi sièges-tu seul et tout le peuple stationne-t-il autour de toi du matin au soir?” 15 Moïse répondit à son beau-père: “C’est que le peuple vient à moi pour consulter le Seigneur. 16 Lorsqu’ils ont une affaire, elle m’est soumise; alors je prononce entre les parties et je fais connaître les décrets du Seigneur et ses instructions.” 17 Le beau-père de Moïse lui répliqua: “Le procédé que tu emploies n’est pas bon. 18 Tu succomberas certainement et toi-même et ce peuple qui t’entoure; car la tâche est trop lourde pour toi, tu ne saurais l’accomplir seul. 19 Or, écoute ma voix, ce que je veux te conseiller et que Dieu te soit en aide! Représente, toi seul, le peuple vis-à-vis de Dieu, en exposant les litiges au Seigneur; 20 notifie-leur également les lois et les doctrines, instruis-les de la voie qu’ils ont à suivre et de la conduite qu’ils doivent tenir. 21 Mais, de ton côté, choisis entre tout le peuple des hommes éminents, craignant Dieu, amis de la vérité, ennemis du lucre et place-les à leur tête comme chiliarques, centurions, cinquanteniers et décurions. 22 Ils jugeront le peuple en permanence; et alors, toute affaire grave ils te la soumettront, tandis qu’ils décideront eux-mêmes les questions peu importantes. Ils te soulageront ainsi en partageant ton fardeau. 23 Si tu adoptes cette conduite, Dieu te donnera ses ordres et tu pourras suffire à l’œuvre; et de son côté, tout ce peuple se rendra tranquillement où il doit se rendre.” 24 Moïse écouta l’avis de son beau-père et effectua tout ce qu’il avait dit. 25 Il choisit des hommes de mérite entre tout Israël et les créa magistrats du peuple: chiliarques, centurions, cinquanteniers et décurions. 26 Ils jugeaient le peuple en permanence; les cas difficiles, ils les rapportaient à Moïse et les causes simples, ils les décidaient eux-mêmes. 27 Moïse reconduisit son beau-père, qui s’en retourna dans son pays.».

On n’est certes pas encore ici dans le suffrage universel, ni en Démocratie, Jethro conseille à Moïse de déléguer ses pouvoirs d’arbitrage et de jugements à des hommes avisés dans les Tribus.

On y voit cependant l’émergence dans notre tradition monothéiste, du système de représentation, de la délégation, avec pour visée l’établissement d’un fonctionnement social viable et vivable, relevant d’un instinct de vie. De surcroît, il apparaît là que la mission de ces représentants portera sur des affaires courantes, civiles, bien plus que sur des questions cultuelles. Embryon, donc, d’une mise à part du religieux.

Déjà au Désert, un homme qui paraît avisé comprend la nocivité d’un groupe social qui pourrait revenir à la horde, et cet homme instaure la parole comme alternative à la violence et l’invective. Premiers pas du socius, tension ou émergence d’un fait civilisateur avant même la fondation de toute Cité.

On assiste ces derniers temps à une étrange tendance oublieuse de l’Histoire, à savoir que des mouvements « à visée sociale » peuvent aussi bien masquer une mentalité totalitaire.

Dès les années 1920, Mussolini conduisit un programme social avancé et à la charnière des années 1930, il fit assécher les marais Pontins, éradiquant la malaria. Le premier programme d’Hitler comporta en 1933, un fort volet social et de développement.

C’est aussi par-là, que ces totalitarismes se sont imposés dans les populations.

Chacun aurait tort de ne pas s’attarder sur les théories politiques passées et leurs associations confuses voire perverses.  Il s’est trouvé tant d’Allemands et d’Italiens « défavorisés » auxquels nazisme et fascisme ont donné de pauvres gages matériels pour gagner leur confiance.

Mais c’étaient aussi des mouvements pleins de haine, animés d’un esprit primaire et d’ostracisme.  

Un mouvement dit « social »  n’est pas forcément humanitaire, on l’a vu en certaines « révolutions ».

Il convient donc de voir que  tout mouvement de revendication  « sociale » si légitime soit-elle, n’est pas forcément aux constantes de l’ « humanisme ».

En revanche, l’antisémitisme constitua en toute circonstance une aiguille de boussole en ces mouvements. L’affaire marrane que nous reconvoquons depuis si longtemps en est une des plus puissantes illustrations. Qui l’oublierait ?

En ont-ils conscience, ceux qui n’ont pas distinctement enrayé, réprimé, renié, les « quenelles », ni par geste, ni en paroles, « ni en action, ni en intention », à proximité de leurs manifestations dites populaires ?

Nous ne les en remercions pas.

P.P.

Question de genre chez le champignon

L’histoire un peu juive des champignons

Les passionnés de l’environnement savent peut-être que les lichens sont considérés comme des végétaux intermédiaires entre deux espèces botaniques, l’algue et le champignon.

C’est peut-être cette trans-spécificité qui leur confère une fragilité native : la pollution citadine leur est fatale. De ce fait ils en constituent un marqueur majeur.

Les piétons allumés des villes, dont je suis, n’auront peut-être pas oublié justement que, dans le début des années 2000, les lichens avaient réapparu sur les arbres du jardin du Luxembourg !

Et c’était bien là un effet réjouissant de la politique environnemental de la Ville de Paris. Les lichens donc, étaient de retour !

Allons plus loin.

Ces dernières années, le public a découvert que les chercheurs avaient requalifié une autre espèce, celle des champignons.

En effet, voilà qu’ils nous apprennent qu’il convient de ne plus les considérer comme de simples végétaux.

Aux temps de la société transculturelle et de l’Information, voici qu’on met en lumière, que le mycélium des champignons, constitue un réseau souterrain considérable et qu’il opère un travail de médiation, lien informationnel entre les arbres de nos forêts.

Les chercheurs ont posé là une hybridité qui a de quoi nous décontenancer bien davantage : voici que l’appartenance des champignons est bousculée et requalifiée par la Communauté scientifique. Les champignons ne sont plus tout à fait partie du seul « règne » végétal. Les voici en passe d’être classifiés entre le règne animal et le règne végétal.

Et jusqu’à quel point la tradition tellurique de type saxon est-elle juste

Naturaliste, dénotée du lien qui est un composant fondamental du symbolique ?

Lorsque ces découvertes ont paru, une bouffée mémorielle m’est revenue, en la figure de ma grand-mère Emilie Lumbroso à qui je demandais  si j’avais le droit de manger les champignons, si appétissants que j’avais vus chez mes amies catholiques. Emilie m’a répondu : « oui, à condition que tu les prépares comme la viande, que tu les sales un bon moment, que tu les laves, etc. ».

Jusqu’à quel point, donc, peut-on prétendre que la pensée juive est spirituelle, qu’elle n’est pas branchée nature ?

Ainsi donc la tradition juive s’était posé la question : Ce qui se reproduit aussi vite qu’un champignon peut-il n’être qu’un simple végétal ?

Ou alors le champignon nous aurait-il caché durant des siècles, son hybridité. Y aurait-il là une marranité mycélienne ?

P.P.

Editorial : Radicalisme – Mal nommer les choses…

“Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde”
Albert Camus.

L’assertion de Camus n’a peut-être jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui, à propos d’un terme employé tous les jours.
Et le dévoiement de son sens, en effet, “ajoute au malheur du monde”.
Il s’agit du mot “radical” ou “radicalité”.
Son étymologie est “racine”, les dictionnaires précisant qu’il renvoie à l’origine et à l’essence d’une chose.
Ce qui dans notre actualité est dénommé “Islamisme radical” n’est ni objectivement ni univoquement un retour à la racine et/ou à l’essence de son texte sacré, le Coran. Si pour certains celà en est devenu une lecture, celle-ci alors serait bien restreinte et superficielle, comme tout niveau littéral de lecture, qui ratatine un texte et ramène la passion ou la soumission envers Dieu, à la simple violence et cruauté “fanatique’’. Rabattement de l’esprit sur la lettre, équivalant à une autorisation à transgresser l’interdit du meurtre et équivalant à une jouissance qui se métabolise en suicide actif ou passif.

On a vu ça au cours des siècles, et les peuples en ont payé le prix fort. Devrait-on y assister encore?

Comme tous les textes fondateurs, voire sacrés, le Coran fait bien l’objet de commentaires éclairés, interprétations polysémiques donc polémiques et divergentes. L’exemple le plus éminent est peut-être celui du pilier qu’en est le “djihad”, guerre sainte qui pour certains est métaphoriquement l’effort que chaque fidèle fait sur soi-même, tandis que pour les autres il serait au sens littéral la conversion imposée au monde par la guerre. Lectures opposées que j’ai apprises au cours d’arabe lorsque j’étais enfant dans mon pays natal, la Tunisie : Chaque enfant peut donc comprendre. De surcroît, il est clair que tout retour à l’origine proprement dite est impossible, voire qu’une telle tentative serait déraison.

C’est là juste une opinion, de ceux qui s’en réclament, c’est-à-dire un point de vue a minima réfutable, et au pire, erroné. Et de toute façon, mortifère. De quel retour à une interprétation unique des textes et à l’application littérale d’injonctions édictées à la racine, d’un djihad originel, nous parlerait-on, quand sont utilisées des armes déflagratrices contemporaines?
On a assez parlé de ces errances et autres anachronismes.

De surcroît l’Islam, comme toutes les grandes religions, n’est pas monolithique. Il est “divisé” entre courants spirituels, entre sunnisme et chiisme. Et quasiment “à ses racines” il ne peut être vu comme univoque et uni dans la totalité de ses rapports à la religion et de ses organisations. Et si les branches peuvent s’accorder plus ou moins sur le projet de convertir le monde, on ne voit pas comment elles s’accorderaient sur celui de tuer et d’assassiner à l’aveugle, risquant de tuer par là leurs propres fidèles.

Aussi nous en induirons que si certains qui se disent non pas musulmans, mais islamistes radicaux, persuadés qu’ils sont de détenir une vérité sur l’origine, la racine de l’Islam, nous ne pouvons qu’en faire le constat: qu’ils se désignent eux-mêmes comme islamistes radicaux. “Radicaux” sans nous. Car pour nous ce sont juste des extrêmistes. Pourquoi devrions-nous adopter leur vocable, leur autodénomination, qui dans une déformation abusive de la langue, confèrerait un certain lustre à des assassins?

Il est grave que par un curieux mimétisme similaire à de “l’identification – langagière – à l’agresseur” nous ayons avalé et avalisé sans recul ce vocable, sans le traverser par un minimum de réflexion critique.
Un terme est apparu, “Islam radical”, et il a été répété sans donner lieu à beaucoup de commentaires terminologiques, alors qu’on se souvient, par exemple, de tous les commentaires, en son temps, autour du terme “gauchiste”, ou d’autres…
Adopter cette dénomination des extrêmistes a, on le voit, un effet “performatif”, aussi le risque est grand qu’on finisse par penser collectivement que cette religiosité tueuse aurait un caractère, disons, sympathique, moral, voire romantique – et voila, les mots fabriquent des jeunes en quête de sens…

La mémoire politique de l’Europe y est qu’on le veuille ou non, sollicitée, suscitée, dans un écho lointain. En effet, “radical” résonne avec la dénomination d’entités politiques qui se sont imposées des remaniements, tel justement le Parti radical, qui a effectué au fil des décennies un certain nombre d’aggiornamentos. Aujourd’hui, le Parti radical est un parti modéré. Même s’il s’est éloigné de ses racines nettement à gauche, il conserve sa marque démocratique qui maintien le mot “radical” dans une connotation respectable. Par un amalgame plutôt inconscient, le risque est grand que ces acteurs en se réclamant d’un Islamisme “radical”, se parent d’une image quand même un peu de gauche, sympatique comme la jeunesse… qui aurait droit à l’erreur. Mais ce n’est pas Mai 68, qui n’a produit ni Ozar ha Tora, ni Charlie hebdo, ni le Bataclan, ni l’Hyper casher, etc.

De plus n’est-ce pas faire insulte à des concitoyens musulmans qui sont a minima désolés par cette image d’une religion qui présente comme les autres monothéismes que nous connaissons, tant d’aspects théologiques, historiques et culturels de tolérance, d’humanisme et de fraternité? Toutes les religions, jeunes ou moins jeunes ont connu ou connaissent des phases de dérapages et d’extrêmisme. L’Islamisme radical n’est pas un parti politique constitué, ni un terme déposé. La généralisation de l’emploi de l’expression en est donc d’autant plus étrange et les linguistes en feront peut-être avec les sociologues un objet d’étude approfondie. Ce qui est mal nommé Islamisme radical est bien un extrêmisme.

Nous en appelons donc à ce que cette appellation “Islamisme radical” cesse d’être employée benoitement, qu’on en mesure le risque sous-jacent. Qu’on arrête d’ajouter ainsi au malheur du monde. Et que chaque commentateur, chaque organe politique, chaque témoin, le dénomme à sa manière selon sa perception.

P.P.

Mémoire et Psychanalyse

Mémoire et Psychanalyse
Entretien Paule Pérez et Daniel Gostain

Daniel Gostain est professeur des écoles, qui se définit comme instituteur, militant en pédagogie Freinet et clown de théâtre. Auteur de plusieurs livres, il œuvre à « enseigner autrement » sur scène, comme sur son blog : http://pedagost.over-blog.com/

Il interroge Paule Pérez sur la fonction « mémoire » au travers de la psychanalyse…

Marranisme et Marranité

Marranisme et Marranité
Pensée d’entre deux – Lieux du sujet
Entretien Paule Pérez et Anatole Kelif

Anatole Kelif est un mathématicien particulièrement reconnu par ses pairs, dont les travaux se situent entre l’apport des mathématiques quantiques en topologie comme le « Lieu du Sujet », et la vulgarisation humoristique comme ses films avec Emma la clown(1).

Il interroge Paule Pérez sur la signification du concept de Marranité proposé voici quelques années par elle-même et Claude Corman.
« …le marranisme est fini, c’est la marranité, là où elle est, qui n’est pas finie… »

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(1) Lien vers Les degrés Ludiques 2, un film d’Anatole Kelif et d’Emma la clown.

Le salut

Petite Suite à notre rêve de paix

Longtemps dans mon pays natal, de langue arabe, j’ai cru que les trois mots : salut, “salam” et “chalom”, qui se disent lorsqu’on rencontre quelqu’un, venaient d’une même source étymologique. Ne commencent-ils pas par le même phonème, “s–l”?
Il y avait de quoi le penser. Tout récemment j’ai voulu vérifier, j’ai cherché, et surprise, il n’en est rien.
“Salut” vient du latin “salve” qui évoque le fait d’être en vie, sauf, en santé, le terme est proche aussi de “salvation”. Il appartient à l’ensemble de langues indo-européen. Quant aux deux autres termes, “salam” et “chalom”, d’origine sémitique et expriment, proposent ou souhaitent la “paix” à la personne en face.
Ainsi ces termes de bienveillance issus du Moyen-Orient et de la Méditerranée, n’ont pas la même source.
Eh bien ce qui m’est venu en tête avec le constat de mon erreur, c’est que, à n’en pas douter, les trois mots eux-mêmes se sont clandestinement rencontrés et ont croisé leurs sons, tandis que les hommes qui les parlaient avaient le dos tourné, pacte secret de l’ensemble indo-européen et de l’ensemble sémitique, au nom de ces vœux conjugués de santé et de paix.
Ci-dessous, une méditation sur le salut qui est autant souhait de santé que de paix, avec un ancien psychanalyste franco-suisse, Charles Beaudouin (1893-1963), histoire que le mélange propitiatoire s’accomplisse !

Le salut

Saluer – ôter son chapeau – c’est, littéralement, se découvrir devant quelqu’un. Et c’est, métaphoriquement, se mettre à découvert. Ce geste, inconsciemment lié à une idée de mutilation (le chapeau est un attribut viril), indique un consentement à la relation avec autrui. Il recouvre aussi une « intention propitiatoire ».

L’agressivité est une composante archaïque du psychisme humain. Elle est au cœur de la relation entre les individus. Elle procède de la nécessité de se préserver alliée à celle de se rencontrer, de faire alliance, de se reproduire. L’homme (comme les animaux d’ailleurs) en organise l’expression sous forme de rituels grâce auxquels elle est à la fois affirmée et déplacée, rappelée et neutralisée.

Le salut – sous quelque forme qu’il ait pris de nos jours (il se réduit de plus en plus souvent à un échange verbal du mot : « salut ») – est une composante de la civilité associant les deux dimensions de l’invitation et de la parade. Il jette un pont entre des territoires individuels, et constitue à ce titre une demande de mise en relation, ce qui induit une ouverture des territoires respectifs. Or, toute brèche entrouverte dans ce territoire représente une menace pour son intégrité. Le salut est une modalité de neutralisation de cette menace qui passe par l’expression de sa reconnaissance.

La demande de mise en relation exprimée par le salut est en soi un ressort de l’agressivité (l’agressivité, au sens large, peut être assimilée à une capacité d’affirmer sa présence ; elle n’a pas forcément des visées destructrices). Mais cette approche de l’autre est à la fois audacieuse et risquée. S’avancer, c’est aussi s’exposer à l’agressivité de l’autre.

Saluer consiste précisément à résorber cette charge d’agressivité en la retournant contre soi, dans un geste volontaire d’auto-diminution symbolique. Celui qui salue désamorce la menace inhérente à son geste en se mettant à découvert, et en demandant à l’autre de lui accorder à son tour le « salut ». La valeur propitiatoire du salut ne repose que sur ce consentement à se découvrir mutuellement, à se souhaiter mutuellement d’être « sauf », donc à se garantir mutuellement de l’agressivité de l’autre. La portée symbolique du rituel repose impérativement sur la réciprocité du geste.

Charles Baudouin, dans son ouvrage L’âme et l’action (coll. Action et Pensée, éditions du Mont-Blanc, Genève, 1944) s’arrête sur la question du salut et y voit un écho, « démonétisée, mais reconnaissable », de pratiques rituelles primitives dans lesquelles on peut encore déceler une dramaturgie du sacrifice.

Il rapporte également une anecdote éclairante : « Un sujet rêve au cours d’une analyse qu’il est prisonnier et redoute d’être mis à mort par son gardien : une sorte d’ogre qui incarne à la fois le père et l’analyste ; mais au moment où l’ogre s’avance vers lui avec un grand sabre pour lui trancher la tête (mutilation), le prisonnier, au milieu de son angoisse, a une inspiration soudaine : il le salue ; l’ogre est aussitôt apaisé ; et le sujet a le sentiment que « ce salut » a été pour lui « le salut » » (pp. 38-39).

Le salut apparaît bien ici comme une demande de salut personnel. Mais on s’aperçoit surtout que, avant d’effectuer ce geste, ni le sujet ni l’ogre ne sont en situation de relation. La vision de l’ogre s’avançant avec un sabre suit significativement, non une sentence, mais la peur de cette sentence – elle découle donc d’un fantasme d’annihilation, de disparition, par lequel le sujet se condamne lui-même à l’absence. Ce qui interdit en lui toute possibilité de relation à l’autre – fût-il ogre, forcément. A partir de là, il est intéressant de s’interroger sur la véritable origine de la pulsion meurtrière dont il semble l’innocente victime expiatoire.

Ne pas recevoir le salut de quelqu’un en échange de celui qu’on lui adresse est en effet généralement ressenti comme une offense. Cette ignorance, cet évitement, ce refus dont on fait alors les frais sont même perçus comme une véritable violence. Or, dans le rêve en question, il y a tout lieu de croire que l’ogre répond à une provocation de cet ordre. La victime à laquelle le sujet s’identifie dans ce rêve représente celui qui, ne se reconnaissant plus comme sujet, est impuissant à reconnaître l’autre. La réaction de l’ogre est à la mesure d’une telle puissance de négation. Quant au « salut » final du sujet, il correspond cette fois à un sursaut de son agressivité recouvrée, c’est-à-dire à une réaffirmation de soi par laquelle, à nouveau, il envisage l’existence de l’autre.

Cette agressivité, garante de sa propre préservation, est ce qui conditionne aussi la reconnaissance de l’autre. Elle est un fondement de la relation ; et le salut en est l’expression inaugurale.
P.P.

La psychanalyse était enclose dans la Tora

Les liens entre la psychanalyse et le judaïsme ont été largement étudiés. Certes Freud est juif et même s’il a eu recours aussi fondamentalement à des figures du monde grec, son œuvre ne s’en situe pas moins entre Œdipe et Moïse.

Ce n’est pas de religion que nous parlons ici, car Freud était athée, mais d’un état d’esprit. Certes dans le déploiement de son œuvre essentiellement de décryptage et d’interprétation, Freud a écouté et analysé les paroles des patients comme un corpus à étudier largement et finement, à la lettre, dans la parole patente et latente de chacun. Mais en-deçà ou au-delà, Freud ne s’est pas contenté d’écouter l’implicite, le caché. Dans et avec sa découverte de l’Inconscient, il en est venu à donner un statut majeur à ce qui dans le discours ne comptait pas ou n’avait pas de sérieuse valeur de sens : la répétition, le rêve, mais aussi, le lapsus, l’acte manqué, le mot d’esprit. Autant d’éléments qui jusque là étaient considérés si on peut dire, comme des « déchets » du discours médical, philosophique, littéraire, psychologique… Autant d’éléments écartés du sens. Des erreurs, des « poubelles » (l’expression est de P.H. Castel) du discours, il a démontré la mine de signification, à l’image éloquente de l’iceberg.
Celui qui s’aventure dans l’étude de la Tora et de la Mystique juive de la Kabbale, s’engage dans les découvertes des niveaux d’écriture, mais aussi dans celle des petits détails à peine visibles parfois qui font de grosses différences : permutations de lettres, allitérations, déformations, répétitions de récits qui n’en sont pas tout à fait, accentuations suggérées dans la prononciation, surnoms ou changements de noms, récits répétés d’événements, qui sont autant de préfigurations du lapsus, de l’acte manqué, du mot d’esprit. Jeux de mots et plaisanteries… Et bien sûr la place majeure donnée au rêve.
On lit dans un passage fondamental du Zohar (tome 1 – Préliminaires 2B page 36 de la traduction Mopsik chez Verdier) où on apprend que le Créateur veut créer son Monde, que c’est avec des lettres qu’il va opérer son Œuvre : « …En effet, quand le Saint, béni soit-Il, voulu créer le monde, les lettres étaient encloses. Et pendant les deux mille ans qui précédèrent la création, Il les contemplait et jouait avec elles ». A la lecture de ce passage, s’est éclairé pour moi à quel point en créant la Psychanalyse Freud était en écho : « la psychanalyse était enclose dans la Tora », et il se trouve que Freud a trouvé une clé pour la faire apparaître ! Freud serait comme porteur d’une double imprégnation qui le rendrait d’une part sensible et conscient de l’importance du caché et de l’invisible, et d’autre part apte à interpréter un corpus à la manière de ceux qui étudient la Tora. Ce serait là l’impalpable d’une transmission…
P.P.   (photo P.G. : “Traités des Pères” illustré par Alain Kleinmann éditions A.M.I. 2008).

Entretiens avec Juliette Wolf, que je remercie d’avoir prêté attention à mon propos, et d’avoir accepté de contribuer au tournage des vidéos ci-dessous…

Versions courtes (extraits)

La psychanalyse était enclose dans la Tora 1 – extraits


La psychanalyse était enclose dans la Tora 2 – extraits

Versions longues (intégrales)

La psychanalyse était enclose dans la Tora 1 – intégral


La psychanalyse était enclose dans la Tora 2 – intégral