La psychanalyse était enclose dans la Tora

Les liens entre la psychanalyse et le judaïsme ont été largement étudiés. Certes Freud est juif et même s’il a eu recours aussi fondamentalement à des figures du monde grec, son œuvre ne s’en situe pas moins entre Œdipe et Moïse.

Ce n’est pas de religion que nous parlons ici, car Freud était athée, mais d’un état d’esprit. Certes dans le déploiement de son œuvre essentiellement de décryptage et d’interprétation, Freud a écouté et analysé les paroles des patients comme un corpus à étudier largement et finement, à la lettre, dans la parole patente et latente de chacun. Mais en-deçà ou au-delà, Freud ne s’est pas contenté d’écouter l’implicite, le caché. Dans et avec sa découverte de l’Inconscient, il en est venu à donner un statut majeur à ce qui dans le discours ne comptait pas ou n’avait pas de sérieuse valeur de sens : la répétition, le rêve, mais aussi, le lapsus, l’acte manqué, le mot d’esprit. Autant d’éléments qui jusque là étaient considérés si on peut dire, comme des « déchets » du discours médical, philosophique, littéraire, psychologique… Autant d’éléments écartés du sens. Des erreurs, des « poubelles » (l’expression est de P.H. Castel) du discours, il a démontré la mine de signification, à l’image éloquente de l’iceberg.
Celui qui s’aventure dans l’étude de la Tora et de la Mystique juive de la Kabbale, s’engage dans les découvertes des niveaux d’écriture, mais aussi dans celle des petits détails à peine visibles parfois qui font de grosses différences : permutations de lettres, allitérations, déformations, répétitions de récits qui n’en sont pas tout à fait, accentuations suggérées dans la prononciation, surnoms ou changements de noms, récits répétés d’événements, qui sont autant de préfigurations du lapsus, de l’acte manqué, du mot d’esprit. Jeux de mots et plaisanteries… Et bien sûr la place majeure donnée au rêve.
On lit dans un passage fondamental du Zohar (tome 1 – Préliminaires 2B page 36 de la traduction Mopsik chez Verdier) où on apprend que le Créateur veut créer son Monde, que c’est avec des lettres qu’il va opérer son Œuvre : « …En effet, quand le Saint, béni soit-Il, voulu créer le monde, les lettres étaient encloses. Et pendant les deux mille ans qui précédèrent la création, Il les contemplait et jouait avec elles ». A la lecture de ce passage, s’est éclairé pour moi à quel point en créant la Psychanalyse Freud était en écho : « la psychanalyse était enclose dans la Tora », et il se trouve que Freud a trouvé une clé pour la faire apparaître ! Freud serait comme porteur d’une double imprégnation qui le rendrait d’une part sensible et conscient de l’importance du caché et de l’invisible, et d’autre part apte à interpréter un corpus à la manière de ceux qui étudient la Tora. Ce serait là l’impalpable d’une transmission…
P.P.   (photo P.G. : “Traités des Pères” illustré par Alain Kleinmann éditions A.M.I. 2008).

Entretiens avec Juliette Wolf, que je remercie d’avoir prêté attention à mon propos, et d’avoir accepté de contribuer au tournage des vidéos ci-dessous…

Versions courtes (extraits)

La psychanalyse était enclose dans la Tora 1 – extraits


La psychanalyse était enclose dans la Tora 2 – extraits

Versions longues (intégrales)

La psychanalyse était enclose dans la Tora 1 – intégral


La psychanalyse était enclose dans la Tora 2 – intégral

Désarrois autour d’une messe

Le samedi 7 aout, une dizaine de jours après l’assassinat du Père Jacques Hamel (26 juillet 2016) à Saint-Etienne du Rouvray, je me suis rendue à la messe à Saint-Sulpice où j’étais tant allée au fil des années admirer la chapelle des saints-anges de Delacroix, notamment “la lutte de Jacob avec l’ange” …La chapelle est en travaux aujourd’hui et tous les Delacroix sont cachés derrière des madriers.

Plusieurs prêtres y officiaient, le chœur de cette grande église était plein de dizaines de personnes, venues pour une bonne part comme moi rendre hommage au prêtre de la campagne normande et une forte émotion se ressentait, comme matérielle.

Après la messe, au-delà des poignées de mains et des regards échangés à la fin de l’office, je cherchais un registre, pour y laisser, un petit mot, témoignage solidaire pour faire trace d’une mémoire, même quasi-anonyme. Cela me paraissait élémentaire.

Ne trouvant aucun registre nulle part, je m’avançai près d’un vieux confessionnal, où a été installé une sorte de bureau en verre. Là se tenait un des prêtres officiants, et je lui ai demandé où je pouvais laisser ce petit mot de fraternité, n’étant moi-même pas chrétienne. Paraissant surpris de ma demande, il me répondit qu’il “n’y avait pas de registre”. Et me voyant désarçonnée, il ajouta : “si vous voulez faire un geste, laissez de l’argent à la sacristie pour qu’on dise une messe pour lui”. Je suis poliment repartie…

En me rendant à l’église je pensais avoir manifesté quelque chose d’élémentaire, mon lien non pas au religieux, mais à la « commune humanité ».  Dans l’enceinte de ce bel édifice, mon modeste geste ne pouvait-il donc s’envisager juste comme celui d’une solidarité universelle ? Fallait-il qu’en 2016, entrant dans une église, en ces circonstances, seule la modalité ecclésiale de langage soit recevable ? Là, le cas n’avait donc pas encore été prévu.

En une bouffée m’est revenue une de mes récurrentes interrogations, de celles que je n’ai jamais pu résoudre : ce que je croyais évident ne l’était-il donc que pour moi ? Le dialogue en ces circonstances doit-il n’être qu’inter-religieux ? Mon mouvement était-il si subalterne, voire, carrément insignifiant ? J’avoue y avoir éprouvé de nouveau du malaise.

Ainsi en 2016, et après ce qui s’est passé d’horreur récente et ce qui s’est dit comme paroles d’union depuis, on en reste à cela : en l’église langage d’église ; et au-dehors langage profane.

Ce trouble, j’ai pris conscience qu’il a à voir avec ce qui depuis longtemps, nous plonge ou nous entraîne en terrain de confusion. Il s’agit des mots eux-mêmes, quand ils se mettent non seulement à prendre plusieurs sens, mais à prendre des sens opposés en un même vocable. Comment donc s’en sortir, si des mots désignant des éléments aussi fondamentaux que « personne », « rien », pour ne prendre que ces exemples, désignent des sens contraires : ce n’est rien et c’est un petit rien, Untel, c’est juste personne, mais c’est une personne….et il en va de même du mot « radical ».

Ainsi, dans la terminologie politique, la Gauche dite radical est censée être d’extrême-gauche, mais le Parti radical, lui, est au contraire bien modéré. De surcroît, si on songe à l‘étymologie de ce terme, qui vient du mot « racine », qu’observe-t-on ? Si on s’y réfère un mouvement radical indiquerait un retour à la pureté de ses racines, et l’on sait comment un peuple se développe et rayonne par les échanges et les hybridations tant biologiques que culturelles, et non par consanguinité, n’en déplaise aux tenants de la notion d’immaculé.  Chacun sait que le retour à l’origine n’est que fantasme.

Pourquoi tenons-nous à nommer radicalité (ce terme ambivalent) ce qui est sans ambiguïté intégrisme ou extrémisme, ou encore absolutisme ?

Louis XIV est-il un monarque radical, ou absolu ?

Isabelle la Catholique était-elle radicale, ou intégriste ?

Et le Nazisme, et le Stalinisme ?
Utiliser un terme qui en somme fait moins peur, comme ne pas permettre que des mots ou des gestes non spécifiquement catholiques soient, dans un élan bienveillant, exprimés dans une église, nous protègera-t-il ou au contraire nous exposera-t-il ?

…Avant de repartir, j’ai posé un cierge à Vincent de Paul, qui comme on le sait, soulagea toute misère en son temps, mais je me sentais très perplexe, un peu dérisoire…
P.P.

Annonce du Colloque : Festival Vivant

En écho au sommaire de ce 30ème numéro de notre revue, je communique aux  lecteurs de temps-marranes, le programme du Colloque du Festival Vivant, qui se tiendra pendant trois jours à Paris (sur le Campus de l’Université Paris Diderot  dédié aux  bioactivités, biotechs,  bioéconomies, agricultures…), pour aborder successivement :

-  Le 15 septembre :  La révolution bioéconomique ?
-  Le 16 septembre :  Les nouvelles techniques génétiques d’édition.
-  Le 17 septembre :  BioDesign, la fabrique de la vie, pour quoi faire ?

Le Festival Vivant est une dynamique soutenue par le programme européen Synenergene dédié à la mise en société de la bioéconomie, des biotechs et de la biologie de synthèse.  Le volet français est porté par l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne et piloté par Dorothée Browaeys (conception, coordination) et Bernadette Bensaude Vincent (professeur émérite de philosophie), avec Fabienne Marion (commissaire d’exposition).

Pour avoir bien modestement contribué à sa préparation, je pense que cette manifestation posera de sérieux jalons en ouverture vers l’avenir et l’innovation en ces domaines.
P.P.

Pour télécharger le programme du Colloque, cliquez sur le lien ci-dessous :
TM30-6_AnnonceColloqueVivant_plaquette

TM30-6.2_ColloqueFestivalVivant

Entre Médecine et psychanalyse : une coupure ?

Le rapport entre Médecine et Psychanalyse n’a cessé d’être interrogé depuis que la Psychanalyse a été fondée par Freud.  Bien que celui-ci soit médecin de par sa formation, et au sens où le désir du soin lui est constitutif, le fondateur de la Psychanalyse a constamment questionné cette relation.

Court état des lieux
Subjectivité et objectivité

Aujourd’hui, trivialement et même avec l’aide de la version la plus affinée du DSM (Manuel statistique mondial du diagnostic, basé sur l’EBM-  Evidence Based Medicine, ou Médecine adossée à la Preuve), quant à la Psychiatrie, nul ne prétendrait  envisager un état névrotique comme une varicelle ou un infarctus du myocarde, bien décrits, relevant de prescriptions exploratoires et thérapeutiques « techniques » voire protocolaires, assez souvent standardisées. Et-il de ce fait utile ici d’argumenter que la « décision » du médecin et/ou la pose du diagnostic, ne peuvent être identifiée à, ni équivaloir, celle du psychanalyste ?

Il apparaît comme relevant du plus élémentaire bon sens en effet que « l’observation » du patient diffère du médecin au psychanalyste, dont l’objet relève loin de ces repérages répertoriés que de l’écoute fine d’un logos et de ses divers signes concomitants. La subjectivité du Psychanalyste se trouvant plus et différemment requise, croisant celle du patient.

Parmi les fondamentaux opératoires du psychanalyste dans la cure, « l’interprétation » du praticien, son énonciation et ce qui peut s’ensuivre, ne relèvent que de loin du recours aux modèles ou modalités thérapeutiques de la Médecine.

Il n’est ici pas cependant mon propos d’ignorer la qualité d’écoute et de dialogue de nombre de médecins fortement impliqués au quotidien, en privé ou dans le cadre hospitalier : cette « humanité »  inhérente à leur exercice qui outre le réconfort élémentaire a des effets de soutien aux traitements, ne relève pas des mêmes visées, ou plus généralement, d’un même ensemble logique et relationnel. Il en va d’autre chose. L’émotion, l’affect, le langage et les formations psychiques n’y ont de fait pas le même statut, et dans ce registre on sait que le psychanalyste ne négligera pas de s’appuyer sur sa propre expérience d’analysant lorsqu’il exerce comme analyste.

De surcroît marquer que la subjectivité du psychanalyste se trouve davantage requise, n’implique pas pour autant qu’il se départît de l’objectivité du praticien, ni d’une capacité d’objectivation en temps réel de la consultation. Dans son écoute, il est sans cesse entre les deux, ou dans les deux à la fois, ou tantôt l’un et tantôt l’autre, d’une manière propre à la Psychanalyse, où convergent et se nouent l’écoute flottante, la spécificité relationnelle singulière du transfert, les éléments de la méthode analytique qui accordent un sens majeur aux faits ailleurs menus tels que le rêve, le lapsus, l’acte manqué, etc.

Ainsi une interprétation du psychanalyste, souvent proposée d’ailleurs comme hypothèse reconductible autant que réfutable, procède comme une modalité de proposition et de relance, elle peut être rejetée, déniée elle n’en demeure pas moins un élément opératoire souvent fécond du transfert.

 

Quelques approfondissements :
entre Benoît et Castoriadis

Pierre Benoît (1916-2001), médecin et psychanalyste, fait partie des analystes de la troisième génération qui, inscrits à la Société française de Psychanalyse (SFP), ont suivi Jacques Lacan, en 1964, pour constituer le premier noyau de l’Ecole Freudienne de Paris (EFP). Dans un article de 1972[1], il développe un point de vue, qu’il étaie sur des exposés cliniques audacieux, après avoir posé comme Freud, que la psychanalyse est un rejeton de la médecine. Pour P. Benoît, cette dernière fonctionne avec un objectif de savoir (diagnostic), et avec le « fantasme d’un objet sauveur » (guérisseur) fondateur de la thérapeutique. Il  met en avant le fait que la finalité de la guérison est pour la médecine, un fait plutôt récent, né « avec les thérapeutiques…modernes » par lesquelles des maladies autrefois mortelles ne tuent plus. Pour cet auteur cela « a radicalement changé le statut du médecin et a fait de l’homme de savoir…qu’il était, un guérisseur se voulant scientifique ». Et il poursuit avec l’idée que cette mutation « l’a enfermé dans des contradictions logiques souvent insolubles », et même que « l’appel de la médecine à la psychanalyse peut être considéré comme un symptôme de ces contradictions. »

Référant son raisonnement à l’itinéraire personnel de Freud, il pose que si le jeune Sigmund démarre par une démarche imprégnée d’un certain positivisme, il en est néanmoins venu à opérer « entre médecine et psychanalyse une coupure béante », en ce que son appétit de comprendre « fut en effet très vite dirigé vers lui-même…. en tant que lui Sigmund Freud » (son auto-analyse), mais…« aussi en tant que chercheur scientifique ». Ce qui amena par la suite Freud à édicter l’exigence d’une démarche analytique pour tous les impétrants. Pour Pierre Benoît, le fondateur « sortit ainsi de la médecine…qui assignait au médecin une place d’observateur objectif des phénomènes morbides »[2]. En d’autres termes, « le renversement copernicien, selon Cornélius Castoriadis, consistait ici à ne plus poser toute la raison du côté du médecin, et toute la déraison du côté du malade, mais de voir dans celle-ci, la manifestation d’une autre raison, dont celle du médecin ne serait, à certains égards, qu’un rejeton. Que le rejeton puisse comprendre que ce dans quoi il est compris n’est qu’un des paradoxes de la dialectique ainsi dévoilée. Ce renversement, à l’immense portée théorique, ne s’origine pas dans une théorie. Il ne procède pas d’une décision heuristique de Freud, qui aurait choisi soudain de prendre le contre-pied de l’hypothèse jusqu’alors admise…préparé sourdement par les rapports avec les patients, il ne s’accomplit pleinement que lorsque Freud entre dans le projet de son auto-analyse, projet consistant à se comprendre pour se former… Activité d’un sujet comme sujet à un sujet comme sujet.[3] »

 

L’irréductible distinction des auxiliaires,
Etre un corps et avoir un corps

Partant de ce qu’il appelle le « fantasme de l’objet sauveur » auquel il articule la conception de la guérison, Pierre Benoît pose l’hypothèse que « toute tentative de travail logique sur ce qui est en jeu dans la thérapeutique, ce formidable piège à fantasmes, doit passer par la reconnaissance de ce fait que, dans tout homme, et ce sans doute depuis toujours, s’affrontent deux idées l’une à l’autre hétérogènes concernant ce qu’on appelle le corps. » Ces deux idées sont : d’une part celle des médecins, avec ses normes anatomiques et fonctionnelles, et l’idée que la guérison est la restitutio ad integrum, pour un « organisme » qui s’est fondé pendant les études du médecin, sur l’examen du cadavre, corps mort. D’autre part celle des psychanalystes, qui considère le corps d’abord dans son érogénéïté (Freud), ou comme un « organe de jouissance » (Lacan). Conception anthropologique, « inséparable de la problématique de l’Oedipe et de la castration depuis, sans doute, que la conjonction mort-procréation a fait irruption, avec le langage, dans la conscience des hommes. » Aussi, pour Benoît, « Il est donc clair qu’ils ne peuvent soutenir simultanément une seule et unique praxis. Il est une praxis soutenue par l’idéal du corps…la psychanalyse, et une autre soutenue par le corps idéal… la médecine. ».

Grammaticalement, les deux auxiliaires verbalisent avec le corps : avoir un corps, et ne pas être qu’un corps, « comme le montre bien l’usage, auquel même le plus endurci des matérialistes ne peut échapper, qui fait tout un chacun parler de son corps comme n’étant pas tout à fait soi… la seule référence scientifique qui existe à ce qui est indiqué ainsi comme n’en faisant pas partie est à situer dans le registre symbolique. Le nom que je porte, la langue que je parle, la place que j’occupe, tant dans les lignées de la rencontre desquelles témoigne ma naissance que dans le corps social auquel j’appartiens, les fonctions qui sont les miennes. »

Et ce, même si, comme le développe C. Castoriadis, ceci entraîne l’aléatoire de la manière dont oeuvre la psychanalyse : « Il n’y a pas  moyen en effet de dire quel procédé de symbolisation sera chaque fois utilisé, sur quoi il va être appliqué ou vers quoi il va entraîner. Dans le magma de la représentation du départ, la causation symbolique peut révéler une partie réelle ou un élément formel et passer de là à des éléments formels ou des parties réelles d’une autre représentation par des procédés assimilatifs (métaphoriques ou métonymiques), oppositifs (antiphrasiques ou ironiques) ou autres[4] ».

Ces auteurs montrent différemment ce qu’ils conçoivent comme la radicalité distinctive entre la médecine et la psychanalyse, la position respective des deux types de praticiens, face à la demande dont ils sont l’un et l’autre l’objet. Mais cela n’exclut pas toute propriété thérapeutique à la psychanalyse[5]. A quel point une politique de santé peut-elle en tenir compte, jusqu’à faire reconsidérer par ses experts leur acception de la « guérison » ? Castoriadis poursuit en consacrant la rupture : «…il faudra attendre 1939 et cet « Abrégé » interrompu par la mort, pour lire sous la plume du plus grand psychologue de tous les temps qu’une relation directe entre la vie psychique et le système nerveux, existerait-elle, ne fournirait, dans le meilleur des cas, qu’une localisation précise des processus de conscience, et ne contribuerait en rien à leur compréhension »[6]

Paule Pérez

 

[1] Pierre Benoît, « Médecine et coupure », Revue des sciences médicales, Psychanalyse et Médecine n° 204, octobre 1972.

[2] Il le crédite même d’une capacité anticipatrice, sans le savoir, sur ce qu’allait devenir la position des savants dans les sciences fondamentales : « le physicien Werner Heisenberg et son principe d’incertitude par exemple – devaient montrer que cette position ne pouvait être occupée que dans la méconnaissance de certaines lois fondamentales de la matière. »

[3] « Epilégomènes à une théorie de l’âme », publié dans « l’Inconscient n°8, octobre 1968. Réédité dans « Les carrefours du labyrinthe », article déjà cité Seuil, 1977

[4] C. Castoriadis, ibid.

[5] D’autant que Benoît, dans ses exposés cliniques, évoque qu’il a traité un patient avec des piqûres d’un soluté « bromo-calcique », acte médical s’il en est, qu’on n’envisage pas venant d’un psychanalyste non médecin !

[6] Ibid.

Le principe espérance

Slogans meurtriers et formules salutaires

par Paule Pérez

On se souvient de l’imprécation proférée en 1936 en Espagne par un général franquiste qui vouait ses concitoyens républicains aux enfers :”Viva la muerte”, slogan funeste d’un totalitarisme, appel univoque à la destruction de toute différence, de tout écart, de la  démocratie. D’autant qu’il fut répété et amplifié quelques semaines plus tard dans l’invective insultante au poète Miguel de Unamuno, certes conservateur très catholique, mais surtout penseur et érudit : “A mort l’Intelligence”.

 

Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 - Huile sur toile 3* 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno – 2015 – Huile sur toile 3* 80 x 86 cm

“Viva la muerte”, “A mort l’Intelligence”, comment dans  une  secousse  ne  pas  y entendre l’écho tonitruant  des “Allah akbar”,  aux images  sanglantes des attentats de 2015, son synonyme et son équivalent logique.

En d’autres temps,  années 60 Wladimir Jankélévitch, balançant par-dessus les moulins la supposée sagesse doctorale, à la pensée du silence des disparus de ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah,  hurlait dans son amphithéâtre à la Sorbonne : “Plus jamais ça”. Ca, l’arbitraire, le fanatisme, l’horreur, l’appel au meurtre de l’autre parce qu’il est autre. Cinquante ans plus tard sa stridence résonne comme l’appel à respecter la vie parce  qu’elle est la vie…

Certains s’engagent dans une grande ambition, projettent  de changer le monde, sauver des espèces, innover.

« La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même.» écrit Ernst Bloch dans son œuvre magistrale  sur l’Utopie qu’il considère  comme un  facteur puissant. A  l’utopie Ernst Bloch accrochait comme son nécessaire vecteur, “Le principe espérance”.

Aucune  de nos aspirations, qui nous lient à l’instinct de vie  ne saurait se manifester sans cette perception subtile qui nous soutient presqu’à notre insu, faisant que nous nous tenons chaque jour pour que le matin advienne et renouvelle en chacun notre potentiel d’agir, de sentir, penser, créer, rêver, notre vouloir être, le conatus de Spinoza, l’instinct de vie ou l’Eros de Freud, l’élan vital chez Bergson, le désir chez tant d’autres…Nul besoin de religieux qui est le choix de chacun, nous parlons et en appelons à une espérance toute laïque.

Ceux qui sont sortis d’un coma ont ce savoir inscrit en eux. De même les peuples de tant de pays qui ont survécu à des tragédies d’anéantissement. Et parmi eux souvent d’autres  encore souhaitent plus simplement avoir une vie paisible. Naïve ou calculée, ambitieuse ou modeste, à chacun son utopie.

Face aux  “Viva la muerte” de tous ordres, nous sommes convaincus que ce principe espérance nous est inaliénable. Pour Bloch,  « je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie ».
Et certains se souviennent aussi de ce grand maître talmudiste qui après les pogroms les plus incendiaires et meurtriers affichait à l’entrée de sa maison d’étude : “Interdit aux désespérés”.

P.P.

Claude Corman : Triptyque de Unamuno-1 – 2015 - Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-1 – 2015 – Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-2 – 2015 - Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-2 – 2015 – Huile sur toile 80 x 86 cm

Claude Corman : Triptyque de Unamuno-3 – 2015 - Huile sur toile 80 x 86 cm
Claude Corman : Triptyque de Unamuno-3 – 2015 – Huile sur toile 80 x 86 cm

Kouznetsov, Soljenitsyne, deux aspects d’une même révolte

par Paule Pérez

Dans la logique de notre titre, temps-marranes, de son “u-chronie”, constitutive, et sous la pesanteur des évènements de cette année 2015, je propose à nos lecteurs un article paru en mars 1971 qui m’avait été demandé par la Revu des Deux-Mondes.

Anatole Kouznetzov, l’auteur du très grand livre récit et document Babi Yar, paru en 1970 en France, avait réussi à fuir l’URSS au risque de sa vie en 1969 et à obtenir l’asile politique en Grande-Bretagne. Il avait pu sortir avec lui les éléments de son livre monument qui avait été publié caviardé en Union soviétique.

Dans les mêmes années, Alexandre Soljenitsyne immense écrivain et charismatique figure, dont les livres rendaient compte du goulag et autres oppressions soviétiques, avait choisi dans sa ferveur orthodoxe de rester en mère Russie.

Je travaillais chez Julliard qui publiait les deux écrivains et venait de sortir Babi Yar, j’ai emmené quelques journalistes à Londres y rencontrer Kouznetzov au dernier étage d’un grand quotidien sous surveillance.

Pour la majorité de la presse française à l’époque, l’héroïsme, voire la sainteté, étaient du côté de l’auteur de “L’archipel du goulag”, tandis que Kouznetzov, l’autre dissident et  témoin enfant d’horreurs nazies qui s’étaient passées en Ukraine, n’était qu’un homme pour ainsi dire ordinaire : la presse le bouda. A  la même période, mon vieil ami communiste et lucide, Vladimir Pozner publiait un roman d’amour puissant au titre shakespearien, qui se passait sous l’Occupation, “Le temps est hors des gonds”.

Plus tard, lorsqu’en 1974 les Soviets expulsèrent Soljenitsyne de sa propre patrie, et qu’il passa quelques années en Occident, celui-ci hypertrophia sa piété, voire son piétisme orthodoxe. Le  prix Nobel 1970, si proche des conceptions de la pureté identitaire!… Quelques journaux, non sans attendrissement, mirent cela au compte de son âge et de sa lassitude.

“Temps hors des gonds” ? Très bientôt sera inaugurée sur le Quai Branly, à la place du Pavillon de la Météo, à quelques  pas de l’Eglise américaine, sur commande à Jean-Michel Wilmotte, une cathédrale orthodoxe à cinq dômes filetés d’or, nous dit-on : le passant n’y voit encore que des échafaudages.

Comme nous y enjoint un autre ami, Baruch Spinoza, “ne pas critiquer, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre”. Nous nous y efforçons. P.P.

Kouznetsov, Soljenitsyne, deux aspects d’une même révolte
A la fin du mois de juillet 1969 les téléscripteurs flous apprennent la fuite d’Anatole Kouznetsov, l’une de personnalités russes les plus représentatives du génie de son pays. La nouvelle fit la une de tous les quotidiens et passa sur toutes les longueurs d’ondes Anatole Kouznetsov avait, selon les tendances, «opté pour l’Occident», ou «abandonné son pays».

Immédiatement les spécialistes des principaux journaux partirent à sa recherche pour tenter de lui faire expliquer son acte. Découvert dans une petite maison de Londres, L’écrivain se justifia avec éclat et ne se montra pas avare d’explications.

Pourtant, ce que l’on pouvait prendre alors pour un goût du scandale et de la publicité, participait d’un tout autre projet. Plus il se montrait dur envers l’U.R.S.S., plus il prenait des précautions pour protéger ses jours qu’il avait de sérieuses raisons de croire en danger. A la suite de son geste, beaucoup de journalistes lui reprochèrent sa violence. Maintenant on comprend mieux ce qui avait motivé sa réaction. Non seulement l’écrivain si longtemps muselé voulait parler, mais il s’était surtout employé à créer autour de lui un intérêt qui eût découragé les vengeances.

Son départ s’était du reste effectué dans de curieuses circonstances. Pour se dédouaner auprès des autorités soviétiques, et afin de les mettre en confiance, Kouznetsov avait accepté en 1968 d’écrire un ouvrage sur Lénine. Pour retrouver les traces du révolutionnaire, on lui accorda son visa pour Londres. Kouznetsov avait décidé que ce voyage seraitsa dernière chance. L’opération n’était pas facile, car le K.G.B. qui se méfiait lui avait adjoint un guide plus ou moins secrétaire, chargé surtout de veiller sur lui. Jouant le tout pour le tout, l’écrivain lui faussa compagnie (1).

Depuis, le petit homme aux yeux très bleus vit en Grande-Bretagne, où le droit d’asile lui a été accordé. L’auteur a entrepris le travail pénélopéen de récrire toute son œuvre, qui n’était à son sens « que celle d’un malhonnête ». Il signe désormais Anatoli. « Kouznetsov n’est plus, affirme-t-il. Ce n’était pas un homme, mais un individu manipulé. » En novembre 1970, en effet, les éditions Julliard publiaient un gros livre intitulé Babi Iar. Le livre est déjà paru, il y a trois ans, aux Editeurs Français Réunis, sous le même titre. Mais il comporte cette fois tous les passages supprimés alors par la censure soviétique.

Babi Iar est le récit des atrocités commises à Kiev pendant la guerre. Kouznetsov avait alors douze ans et il notait tout ce qui se passait. Plus tard, sa mère découvrit ce journal, et lui demanda de faire un livre. Aujourd’hui, la presse se méfie : que doit-on penser de celui qui a trahi son pays et qui a de coupables amitiés du côté d’une presse très conservatrice? Pourtant, certains réagissent. Ce sont ceux qui ont connu les camps de la mort, l’invasion ou la torture. C’est à tout cela que Kouznetsov-Anatoli a voulu échapper. Peut-on reprocher à celui qui n vu son œuvre mutilée, tronquée, sa vie surveillée à tous les instants, de trahir ceux là même qui voulurent transformer le sens de son message?

Et peut-on reprocher à l’enfant qui vécut et connut l’horreur de Babi Iar de fuir devant une dictature et une répression qui lui rappellent l’enfer d’un autrefois tout proche?

Ceux qui blâment sont, de la droite à la gauche, les théoriciens dangereux qui veulent nier l’importance de la souffrance et du souvenir clans nos comportements politiques.

A Kouznetsov, ils opposent Soljenitsyne, fidèle à la Russie éternelle. Soljenitsyne qui, le mois même de la parution de Babi Jar, obtint le Prix Nobel. Soljenitsyne ne veut pas quitter l’U.R.S.S. Citoyen soviétique, il a décidé d’écrire pour les siens. Ses compatriotes ne connaissent ses dernières œuvres que par les samizdats, ces manuscrits ronéotés qui circulent sous le manteau. Ils sont quelques milliers. Le peuple ignore bien entendu l’existence de ces œuvres clandestines. A l’étranger, l’auteur du Pavillon des Cancéreux ne reconnaît pas son œuvre sortie d’U.RS.S. et publiée malgré lui. Il préfère être reconnu par les siens — ou écrire pour ses fonds de tiroirs. Et ainsi il est peut-être, dans son martyre, le re mords vivant des autorités soviétiques.

Mais pourquoi préférer le reproche silencieux de l’un à la lutte ouverte de l’autre? Ne sont-ce pas les deux aspects d’une même révolte? Il s’agit là de conduites individuelles, car l’un comme l’autre, Anatoli comme Soljenitsyne, ont choisi. Et si l’on ne peut qu’admirer ta sourde résignation et l’abnégation patriote d’un Soljenitsyne, on ne doit que rendre hommage au turbulent Anatoli.

J’ai rencontré, il y a un mois, Anatoli dans les bureaux d’un grand quotidien londonien. L’homme portait les stigmates d’une profonde solitude.

Ainsi il vit, revit. Malgré la douleur de l’exil, il peut parler, il se sent écouté, et reconnu. Car la solitude de l’écrivain ne serait-elle pas pure aberration de la vie si elle se limitait à l’écriture, non transmise, au message impublié.

Son plus grand désir est aujourd’hui d’apprendre l’anglais, peut-être le français.

— Croyez-tous qu’un jour, lui demandai-je, vous écrirez un roman dont l’intrigue se passera en Europe occidentale ?

— C’est certain. Il n’y a aujourd’hui en U.R.S.S., et de l’U.R.S.S., qu’un écrivain. C’est Alexandre Soljenitsyne, l’égal de Dostoïevski.

Libéré, Kouznetsov est-il gagné pour notre littérature, mais perdu pour la littérature slave? Rien n’est moins sûr. Car si l’écriture est une aventure incertaine, quoi de plus ambigu qu’un écrivain? Quoi de plus mystérieux que sa démarche intérieure ?

P.P.

(1) II prétexta en plaisantant qu’il voulait voir les filles.

 

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La troisième mort de celui qui ne voulait pas être prophète

Editorial

par Paule Pérez
Après le saccage du Musée de  de Mossoul / Ninive, en Irak, voici que les armes lourdes ont détruit Nimrud. Détruirait-on Carthage en Tunisie, Persépolis en Iran, Karnak en Egypte et Carnac en France?… Cela relève de l’impensable.
Selon Paul Valéry, “nous autres, civilisations, nous savons que nous sommes mortelles”. Et pourtant!  Quoi que fassent les porteurs de mort et de feu, indélébile, la trace en revit en nos cultures, nos livres d’Histoire – et en nous-mêmes.

La transmission humaine  prend les chemins qui justement nous échappent. Si les statues disparaissent, leur souvenir inexpugnable perdure, à la mesure de notre chagrin et de notre colère, dans les replis immatériels des ruisseaux souterrains de nos mémoires.

De par son côté civilisé, le monde des années trente a vu grandir un courant qui voulait sa mort, sans réagir. Certes l’histoire ne se répète pas….Aujourd’hui est-il possible de trouver les ressorts afin de ne pas répondre symétriquement à la violence par la violence ? La paix pourra-t-elle en advenir ?

 

La troisième mort de celui qui ne voulait pas être prophète

L’aurait-on oublié ? Quelques mois avant les évènements de Mossoul et de Ninive, c’est  la sépulture du prophète Jonas qui a été détruite à l’explosif.

 

On a tout récemment été informés des actes de destructions au musée archéologique de Mossoul, ville bâtie sur l’ancienne Ninive. Cet évènement a été précédé (juillet 2014), par une autre dans la même ville : celle de, qui fait l’objet d’un livre de la Bible.

Dès lors, comment ne pas revenir à l’évocation de cet homme de paix, dont le nom signifie « colombe »…

En voici le résumé : Dieu est mécontent des conduites des habitants de Ninive et ordonne à Jonas d’aller y remédier. Jonas est un homme discret il ne veut pas être investi d’une telle mission, il prend peur et s’enfuit sur un bateau qui essuie une violente tempête. Il ne fait pas mystère à l’équipage de sa fuite devant Dieu, et s’en trouve jeté à la mer qui aussitôt se calme. Il est avalé par un mastodonte marin, qui sur ordre divin finit par le vomir sur la terre. Sur une nouvelle injonction, il part à Ninive et accomplit sa mission. Les habitants reviennent de leur « mauvaise voie », Dieu ne les puni pas, Jonas s’en irrite. Dieu semble ne pas bien traiter son porte-parole, et Jonas est désespéré. Dans un trait vif, où l’on peut saisir pourtant une tendre ironie, Dieu l’invite à peser les situations…

Au début Jonas ne veut pas être prophète, ne veut pas être l’ambassadeur de Dieu. Il ne brigue rien. Lorsqu’il exerce sont libre arbitre, il est rattrapé et lorsqu’il finit par accomplir les ordres dictés, il se sent lâché par Dieu, qui de surcroît ne lui a témoigné aucune gratitude.

La sépulture qui a été violemment profanée, détruite est celle d’un homme qui apparait dans le texte comme un homme du commun, « actuel » en quelque sorte. Quelqu’un de « normal », plutôt réservé, modéré, qui connaîtrait ses limites et ne s’embarquerait pas dans de folles entreprises. Qui n’est pas attiré par l’honneur que lui fait Dieu en le choisissant. Certes Jonas peut être aussi bien à considérer comme un égoïste indifférent, que comme un gars honnête : La seule chose que le texte nous révèle, est que son père se nomme Amitaï, nom qui contient le mot « vérité ».

Jonas serait en quelque sorte pour le lecteur d’aujourd’hui un composite de l’honnête homme de l’âge classique, un « homme sans qualité » et un peu aussi un « Bartleby » qui préfèrerait s’abstenir. On n’est pas loin non plus des figures de l’absurde d’Albert Camus.

Jonas est une personne complexe, et sans doute un type tolérant. C’est sa tombe qu’on a détruite.

Le fanatisme ne connaît pas l’équivoque, la complexité, le paradoxe, l’insaisissable, le contradictoire qui sont au cœur de nos existences. S’il les croise, ils font l’objet de ses plus grandes craintes et lui inspirent ses pires vindictes.

C’est là la première pensée qui nous viendrait à l’annonce de l’attaque contre le symbole et les restes, de l’homme Jonas qui, s’il fut prophète, le fut sous la pression des évènements et sans gloire. S’il ne s’agissait que de ceci, cela nous suffirait à prendre acte de l’horreur.

Ninive se trouve en Mésopotamie, comme Ur, la ville de Tharé et d’Abraham son fils. Abraham le fondateur, le père des multitudes à la descendance « aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel ». Abraham le père d’Isaac, qui se dit aussi Ibrahim: père également d’Ismaël, ancêtre lointain de l’islam. Oui cela nous suffirait de nous en souvenir.

Mais Jonas, qui est aussi prophète en islam (Nebi Yunès) dans ses composantes modernes, dans ses doutes, son retrait, ses trouilles, ses hésitations, sa justesse et sa distance d’homme non engagé, devient justement l’homme à abattre.

Naturellement sobre dans sa piété, il semble sans ferveur et fuirait le prosélytisme. Mais tout de même, bien qu’il ait obéi et se soit plié à la volonté divine quand il a vu avec réalisme qu’il n’avait pas le choix, il a le courage de montrer sa peine et de demander des comptes à Dieu.

Un tel homme attire la haine des fanatiques. Oui comprendre cela nous suffit amplement.

Abraham accomplit l’injonction divine que des siècles de commentaires tentent de traduire avec la plus grande justesse et dont la moins mauvaise expression serait « va vers toi ». S’arrachant au berceau avec un petit groupe, il quitte père et mère. Il ne s’en va pas dans le projet de semer la terreur, mais pour fonder un monde en apportant la révélation du monothéisme.

Oui cela nous aurait suffi.

Bien que Jonas, sous le nom de Nebi Yunès, soit aussi prophète en Islam, et que son nom signifie tout autant « colombe » en arabe, il connote forcément encore « quelque chose de juif ». Dans la Mésopotamie, que les juifs ont quittée en masse au milieu du 20ème siècle, le tombeau de Jonas était peut-être en somme la dernière trace du passage des juifs en ces contrées. La voici désormais détruite.

En codicille, oserions-nous ici une dose de paranoïa : il nous est difficile de ne pas voir en effet la part de « juif » dans les récentes atteintes du fanatisme religieux ou de la simple stupidité alterophobe récurrente dans nos vieux terroirs.

Et ce, que l’on tue des êtres humains vivants ou morts. C’est à croire que pour les fous de Dieu comme pour les crétins : mêmes morts, ce qui est juif dérange encore.

28 février 2015
Paule Pérez

 

Commentaire de Claude Corman

Ce texte sur la sépulture de Jonas et sur la brisure des liens avec le passé des peuples, que les maboules de l’EI tentent d’instituer par leurs actes en prétendant s’attaquer aux antiques idoles, nous cause de mort, mais c’est à la vie qu’il invite.

Que Jonas incarne le prophète timide, indécis, bouleversé par des forces opaques et insaisissables, est la dernière préoccupation de ces semeurs de désastres. Pour eux, Dieu n’est pas la source de vie, mais le Char triomphant de la Mort. Thanatos est leur héros, leur inspiration, leur souffle. Et d’une certaine manière, leur haine méprisable et spectaculaire nous fait haïr par ricochet la part d’humanité qui est forcément en eux. Par leurs abominations, l’humanité se révèle détestable et c’est là leur plus grande, leur plus stupide victoire…

Quant à l’élimination du juif dans les mémoires des peuples de la Mésopotamie, c’est une folie criminelle, mais c’est aussi un précieux atout militant, dans leur configuration idéologique où le Coran ne doit pas discuter avec la Bible. Mais l’effacer.

Cet effacement du juif n’est pas de surcroît l’apanage de Daesh. On peut disserter à l’infini sur la différence entre Israël et la diaspora juive, considérer celle ci comme la conséquence lointaine de l’histoire européenne et celle là comme le fruit d’une occupation illégitime et insupportable d’un bout de terre d’Islam. Mais chacun sait qu’ en Israël, vivent des juifs issus de tous les pays de la diaspora et que ces juifs ne sont pas les descendants de troglodytes cachés pendant deux mille ans dans les grottes de Qumran !

Aussi bien quand la propagande iranienne, ou celle du Hamas et du Hezbollah appelle à détruire l’entité sioniste, c’est aussi à l’effacement du juif des mémoires arabes et de l’histoire de la Palestine et du Proche Orient qu’elle aspire !

Selon la source ci-dessous, le Hamas, largement accepté dans le monde comme interlocuteur légitime à la table des négociations de paix, maintient dans ses statuts des incitations à l’élimination d’Israël[1]

Face à cette logique de mort, et sans rien partager des positions et du désespoir agressif  des droites israéliennes, force est de constater que l’Etat Hébreu est, dans la région, une solitaire enclave contre la pensée unique et pourrait être paradoxalement, tant on lui fait le reproche inverse, un rempart contre l’apartheid ethnique et culturel des peuples…

 

[1] (source CNRS : http://iremam.cnrs.fr/legrain/voix15.htm) : Extrait du Préambule de la Charte du Mouvement de la Résistance Islamique – Palestine (Hamâs) Palestine : 1 Muharram 1409 Hégirienne 18 Août [âb] 1988 Chrétienne : …/… “Israël existe et continuera à exister jusqu’à ce que l’islam l’abroge comme il a abrogé ce qui l’a précédé”.

Editorial

Le Guépard ne danse plus pour l’Europe

Voici une trentaine d’années flottait déjà sur le monde une de ces drôles d’histoires qui alimentent parfois les rubriques « énigmes non résolues » des gazettes. On l’appelait le mystère du Triangle des Bermudes, histoires de naufrages ou disparitions inexpliquées.

Aujourd’hui c’est à moins d’un kilomètre d’une île de Sicile, à quelques coups de rame du Cap Bon, pointe septentrionale tunisienne, que se trouve le lieu géométrique des naufrages répétés, qui se produisent après des parcours très longs et sans encombre, à quelques mètres du rivage tant attendu.

Voila un fait curieux. Dans les années 50 les jeunes gens hardis de Tunis, férus d’exploits, se piquaient de ramer de nuit dans des barques de pêcheurs de la Goulette pour atteindre la Sicile au petit matin d’été et se rouler fièrement sur la plage de… Lampedusa.

J’étais enfant et me demandais si leurs récits étaient des tartarinades. Ils disaient vrai. Personne ne se noyait. Le nom de Lampedusa sonnait alors comme une frasque joyeuse de fin d’adolescence…

Puis, ce nom, nous l’avons découvert sous un tout autre jour lorsqu’en 1958, parut en français le livre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa œuvre posthume qui nous apprenait que la côte ludique avait aussi été le territoire d’un « prince », duc de Palma di Montechiaro. Le roman, qui s’accrochait à l’histoire familiale de son auteur et se situait dans le milieu du XIX ème siècle, évoquait sous un regard inversé ce que l’Histoire officielle voit comme la construction de l’Italie moderne, avec en toile de fond les épisodes de la révolution garibaldienne.

Peu après un autre « prince », milanais celui-ci, Lucchino Visconti, qui s’était illustré par ses mises en scène à la Scala, s’appropria l’œuvre et l’adapta au cinéma. Avec dans l’éclat de leur jeunesse et ce temps en suspens qu’on appelle « beauté du Diable », les monstres sacrés Delon et Cardinale. Tancrède, joué par Delon, héritier et pupille de son oncle Salina, y faisant le plus bel honneur à la figure des armoiries de la famille, un « lion léopardé » et dansant.

La scène du bal, architecturée, chorégraphiée, orchestrée par Lucchino est l’une des plus sublimes de l’histoire du cinéma et ne peut que le rester au fil des ans : Claudia et Alain dans l’écrasant triomphe d’un érotisme sublime dont l’intensité fait l’éternité.

A Cannes la Palme d’Or fut décernée au film en 1963. J’avais dix-sept ans et j’allais entrer à la Sorbonne. Les brasses vers la côté sicilienne de mes aînés, appartenaient à un autre monde qu’il nous fallait oublier sous peine de sombrer dans la mélancolie. Depuis trois ans nous avions immigré en France, et tandis que j’avais toujours cru bon d’être une petite juive très assimilée dans les meilleures écoles, je faisais une expérience dont on ne revient pas indemne : celle d’être perçue comme une personne tellement assimilée que nul ne voyait la douleur de son exil, et qui, en secret, pleurait ses deux grands-mères mortes du côté des barques. Je découvrais le danger interne des immigrations… invisibles.

Nous avions tous connu Claudia à Tunis et étions fiers de sa réussite. Son frère Bruno avait été élève dans mon lycée. Je regardais, et je rêvais devant le bal de l’esthète Lucchino où dansait divinement mon ex-concitoyenne devenue star hors catégorie, et me sentais à la fois solidaire et nulle ! Ils dansaient et dansaient dans des volutes, des circonvolutions, des voltes, des courbes, et les mouvements de leurs pas dessinaient des entrelacs virtuels qui faisaient songer à l’alliance indissoluble des anneaux des armoiries des frères Borromée. Et leurs regards condensaient ces volutes en miroir au fond de leurs pupilles comme si chacun pouvait les voir.

Le Guépard a ceci de commun avec la Recherche de nous montrer que la fin des mondes est précisément à leur acmé. Le temps du bal est celui de la petite inertie où l’ancien monde est furtivement là, comme son souvenir nimbé de ce petit quantum résiduel de beauté explosive dont ne peut être paré que ce qui n’existe déjà plus. La date de parution du début de l’œuvre proustienne, 1913, est en elle-même le stigmate de la perte d’un temps, de ce temps où…

Et voila que ce début de siècle qui n’en finit pas d’être la fin du précédent, parce qu’il n’a pas encore trouvé comment traiter, vivre et développer ses innombrabbles émergences et survenances, nous ramène chez le Guépard. Et encore une fois le nom de Lampedusa prend un autre sens. Cette fois, on y voit des petits et grands cercueils alignés et les larmes ruissellent, non pour la ménagère dans sa cuisine, mais bien pour tout un chacun qui, sans penser vraiment, s’aperçoit qu’une petite voix interne se mettrait à parler toute seule en lui par les mots de Primo Levi « Si c’est un homme ». Les autorités « font ce qu’elles peuvent », certes, et on les croit. Par exemple, pour qu’on distingue bien les arrivants de la population autochtone, ces autorités leur donnent des « joggings de couleur voyante »… le journal, la chaîne de radio, ne disent pas si sur les capuches on a mis une étoile jaune, un croissant vert, une croix rouge…

L’Institution européenne « discute » pour savoir qui doit payer et comment protéger « les frontières extérieures de l’Europe », expression que l’on n’avait jamais autant entendue. Çà et là on cite une vieille phrase d’un vieux premier ministre de gauche : « on ne peut accueillir toute la misère du monde »… Eux, ils errent dans les rocailles « en attendant »… à tel point que le verbe attendre en est devenu intransitif.

A ces aventuriers qui ont tout risqué, nul n’a pensé accorder une once d’admiration, pour leur courage – qui d’entre nous risquerait ainsi son va-tout ? Ce courage, a-t-on même songé qu’il avait une valeur professionnelle, car il est, en termes de management moderne, une compétence à lui tout seul ? L’Institution prend tout le temps qu’il faut pour organiser ses commissions et ne semble pas bousculer ses rythmes. On ne perçoit que dureté. A fortiori ni gloire ni romanesque ne sont alloués à celui qui part en s’arrachant parce que chez lui « il est déjà mort ». Pourrait-on au moins entendre cette phrase qui en dit aussi long qu’un héroïque récit d’opposant politique ? Il semble que non.

Heureusement, la mention de l’origine chrétienne de l’Europe qui avait tant fait débat, n’a pas été inscrite dans les textes, car les arcanes en seraient toutes ébranlées !

Ne pourrions-nous « oser » la naïveté voire le ridicule, et donner une priorité à ce qui se gronde tout seul au fond de nous… « Si c’est un homme ». En-deçà du Politique ? Ou bien au contraire en plein dedans ? A quelques transpositions près l’humanité est, avec les composantes contemporaines, de nouveau plongée dans la tragédie d’Antigone entre fraternité essentielle et rudesse de la Cité, entre le cas général et l’exception, entre l’Humain et le Sociétal…. Plus tard leurs enfants en feront des romans, peut-être…

Lampedusa garde la trace mélancolique des princes qui l’illustrèrent, désespérance de Giuseppe nouée aux ironiques falbalas du prince Lucchino. Les acteurs ont changé, Lampedusa est passée du côté de la désolation. Non, le Guépard ne danse plus…

Paule Pérez

Les fantômes de Vienne

Le temps est clair, pas un nuage ne vient assombrir la Rotenturm Strasse et la haute flèche de Stephansdom qui poignarde, fine et élégante, l’arche du Ciel. Vienne est une ville agréable, mesurée. L’ancienne capitale de l’Empire austro-hongrois n’a rien d’une mégapole moderne. Dans la compétition électrique et fébrile des villes européennes à incarner le monde contemporain, elle a laissé filer sa vieille rivale prussienne, Berlin, loin devant. Et pourtant , Vienne n’est pas une ville-musée. On ne vous jette pas à la figure, à chaque coin de rue la splendeur passée de la monarchie des Habsbourg qui prit fin lors de la grande guerre. Sur la toiture en tuiles vernissées qui couvre la nef de Stephansdom, on peut apercevoir le symbole ailé de l’empire bicéphale,  mais il est discret, invisible aux promeneurs qui ne flânent pas le nez en l’air. Certes, la  magnifique collection de Brueghel, de Dürer, de Cranach du Kunsthistorisches Museum rappelle la passion de l’empereur Rodolphe II pour la peinture, l’Albertina rénové et pimpant expose des dessins et des esquisses remarquables des anciens maîtres allemands, flamands et hollandais et le Belvédère, autrefois palais du prince Eugène de Savoie qui s’illustra dans la guerre contre les Turcs, propose au visiteur des chefs d’œuvre de Gustav Klimt et d’Egon Schiele.

Vienne a des musées, mais ce n’est pas une ville musée, disais-je. Car en se promenant dans différents quartiers de Vienne, comme la Leopoldstadt, au Nord, le coin du Nashmarkt au sud, et le lacis de ruelles et de places entre la Cathédrale et la Platz Am Hof, on ne s’expose à aucun harcèlement touristique. Nulle mélancolie impériale, fût-elle transformée avec le temps en tape à  l’œil viennois n’importune ou ne séduit le visiteur et quand l’on s’assoit à l’intérieur d’un de ces grands cafés viennois qui éclaboussait de gloire ses apfelstrudel à l’aube du vingtième siècle, on ne sent pas happé dans les entrailles de l’empire défunt.

Certes, autour de Stephansdom, quelques garçons déguisés en laquais ou musiciens de l’époque mozartienne proposent des billets de concerts à l’Opéra ou dans une des nombreuses églises baroques de la capitale autrichienne, mais c’est à peu près tout. Seule l’odeur du crottin des chevaux de fiacres qui parcourent un itinéraire balisé leur fait concurrence dans l’exhibition du temps jadis.

Mais très vite surgit le sentiment que le prodigieux cercle intellectuel juif viennois de l’entre deux guerres, a lui aussi disparu des consciences autrichiennes avec des conséquences autrement plus fâcheuses que le manque de tralala autour de l’histoire des Habsbourg dont au moins les bâtiments et l’architecture des grandes demeures évoquent en maints endroits l’empreinte. A peine découvre-t-on une rue Theodor Herzl,ou un petit square Sigmund Freud. Mais dans aucun bar,  aucune librairie, aucune ruelle du centre, on ne parle de Joseph Roth, l’auteur de la Marche de Radetsky, d’Arthur Schnitzler, de Ludwig Wittgenstein, ni même de Stefan Zweig, un géant de la littérature autrichienne aujourd’hui célébré en France comme l’un des hommes des plus importants de l’Europe des lettres. Il est vrai que Musil n’est pas davantage à la fête, mais enfin, comment imaginer construire une conscience européenne si l’on escamote de la sorte les génies juifs d’une Ville ?

On est tout près de penser que l’Autriche n’en a pas fini avec son vieil antisémitisme, et on songe à Jörg Haider, l’ancien gouverneur de Carinthie, qui déclarait en 1995 que la Waffen SS  était « une partie de l’armée allemande à laquelle il fallait rendre honneur » et qui connut néanmoins une prometteuse carrière politique jusqu’à sa mort dans un accident de voiture. Mais cela ne tient pas vraiment. L’extrême droite autrichienne est en perte de vitesse et ses cibles sont davantage les musulmans vivants que les fantômes juifs. Et ce n’est pas l’extrême droite qui a peur du regard des fantômes, pour l’unique raison qu’elle n’a ni l’imagination ni le désir de le croiser. La ville de Vienne fait du reste des efforts pour maintenir en mémoire la tragédie de l’occupation nazie.  Sans doute escamote-t-elle l’adhésion enthousiaste de la population autrichienne à l’annexion du pays par le Reich hitlérien, mais on trouve raisonnablement à Vienne stèles, sculptures, affiches et expositions sur la nuit nazie en Autriche.

Non, l’oubli qui frappe Zweig, Roth, Schnitzler, Kraus, Herzl et même Freud n’est pas une mise à l’index. Ce n’est pas un ban ou une punition. C’est le produit de l’impuissance à redonner vie, consistance, visage au cosmopolitisme juif viennois et à ses figures diverses, parfois contradictoires. C’est à Vienne que la psychanalyse se théorise et s’éprouve, que le sionisme sort des tiroirs, que l’humanisme européen, éclectique et savant s’affirme avec vigueur, qu’un judaïsme irréligieux vole aux rabbins la définition de l’être juif.

Comment donner vie à ce cercle viennois, lui conférer au delà de la gloire et de la célébration , un lien au présent du pays et de l’Europe,  comment mesurer les enjeux  et les défis contemporains d’un transmission qui enjambe forcément, nécessairement, si elle ne veut pas rester enlisée dans la boue silencieuse de la shoah, le désastre de l’Anschluss?

Faute de pouvoir y répondre, on en est semble-t-il resté à l’étape de la commémoration. Les figures éclatantes du judaïsme viennois ont rejoint les foules anonymes de la tragédie et comme elles, elles sont retournées au silence.

Rien n’évoque davantage l’ensevelissement des voix singulières viennoises que l’énorme cube de béton de Rachel Whiteread sur la Judenplatz. Les côtés de cet énorme catafalque sont striés de lignes et de courbures géométriquement alignées qui représentent les tranches de soixante mille livres, un chiffre symboliquement voisin des soixante mille juifs viennois déportés et exterminés par les sbires du dictateur allemand. On nous informe que Rachel Whitheread a symbolisé de la sorte tout autant le peuple du Livre que les autodafés nazis des livres dégénérés et ethniques. Mais comme toutes ces arêtes de livres, mornes et répétitives sont tristes et insignifiantes ! Cet empilement massif et monotone de signes identiques, loin de ramener la conscience à la présence des livres et des hommes paraît tout au contraire le fruit d’un égarement, d’une auto-intoxication.

Quoi ? Espère-t-on commémorer l’indicible en enfouissant dans l’anonymat des victimes les noms propres des hommes et les couleurs des livres ? Veut-on démontrer que, des pogroms médiévaux de 1241 à la Shoah, des souverains  catholiques aux disciples du troisième Reich, une même haine antisémite s’acharne à détruire le peuple du livre ?

Mais que penser face à ce gros édifice de béton gigantesque, à ce tombeau hermétiquement clos, à cette mémoire désespérément silencieuse et emmurée ? Comment les lumières enfermées dans le catalfaque pourraient-elles s’en échapper et rayonner à nouveau ?

Whitheread aurait tout aussi bien pu ériger ce monument à la communauté des malades frappés d’Alzheimer, sans que personne ne s’en avise vraiment. Les visiteurs rares traversent la Judenplatz sans perplexité et s’il était autorisé de donner la pièce à un monument, comme se ce dernier faisait comme un mendiant la manche, ils s’acquitteraient avec satisfaction de leur aumône.

Il y a plus déconcertant encore. Au moment où nous pénétrons dans la Judenplatz, nous entendons des cris, des chants, de la musique  et voyons des gamins agitant fièrement et en tous sens des drapeaux israéliens bleus et blancs frappés de l’étoile de David.  La scénette a lieu devant le musée juif de la place. Etendards et fanions nationalistes gaîment remués par une jeunesse souriante semblent être, à première vue,des pieds de nez au passé et au silence monumental du catafalque. Mais il n’en est rien . Zweig, Freud, Kraus ou Schönberg s’énervent dans leurs tombes, peut-être même Herzl, car cette danse folklorique de kermesse paroissiale  est un des multiples et affligeants témoignages de la fin de la conversation, une pathétique clownerie post-moderne. Aucun passant ne peut être ni ému ni désarçonné par la traversée de la Judenplatz. Le judaïsme viennois est bien mort ! Et nul fantôme ne perce le regard des promeneurs.

Dans le train qui nous mène de Vienne à Prague, le Gustav Mahler, nous faisons une halte à Brno. De très nombreux passagers montent dans notre wagon, et deux jeunes hommes entrent dans notre compartiment. Mais alors qu’il reste encore deux places, le premier de ces voyageurs ferme aussitôt la porte de l’habitacle et jette ses affaires sur les sièges vides, afin , me semble-t-il de prendre ses aises et de signifier aux gens qui jettent un regard vers nous depuis le couloir que le compartiment est bondé ou à tout le moins de les dissuader de poser la question. Après qu’il eût enlevé ses chaussures et étendu ses jambes sur le siège d’en face, il sortit aussitôt la panoplie de l’homme planétaire indépendant : un i-phone et un ordinateur portable qu’il connecte ensemble. Et comme au même moment, son voisin ayant également sorti les mêmes équipements, fait les gestes symétriques, mais avec une connexion inversée, on assiste à une curieuse chorégraphie, le premier homme tapant sur l’ordinateur des informations pour le smartphone et le second pianotant en sens inverse sur l’iphone des données destinées au computer. Et nous sommes de la sorte renvoyés brutalement au présent de l’Europe, à sa muflerie barbare et à ses cadenas technologiques.

 

A Prague, nous avons sillonné le quartier Josefov et visité en priorité le vieux cimetière juif. Les tombes bancales plantées à même la terre, inclinant leurs arêtes de pierre en tous sens, inspirent toutes les comparaisons. Cela m’a fait penser aux écailles dentelées d’un stégosaure, mais Umberto Eco dans son roman « Le cimetière de Prague » imagine l’énorme bouche à moitié édentée d’une ogresse ou d’une sorcière.  Le lieu ne manque pas de charme, même si le balisage de la visite ne permet pas de circuler au milieu des tombes. Celle du Rabbi Loew, le Maharal de Prague se reconnaît aux bouts de papier pliés que des promeneurs ont fichés dans les jointures des pierres, comme au Mur des Lamentations à Jérusalem. Le renommé Rabbi que la légende associe à la fabrication d’un Golem destiné à défendre le Ghetto a droit à une statue de grès, œuvre de Osval Polivka, aux marches du nouvel Hôtel de Ville, près du Clementinum, le gigantesque complexe des Jésuites qui ont pendant deux siècles re-catholicisé la Bohême.

C’est dans ce cimetière de Prague qu’Umberto Eco situe la conjuration des Rabbis planifiant dans le moindre détail la domination des Juifs sur le Monde . Le grotesque faux-document qui relate la machination des Rabbis, passa à la postérité sous le nom de «  Protocoles des Sages de Sion » . Selon Eco, ce fut l’œuvre conjointe de la Okhrana tsariste et des Services secrets français, cherchant à polariser les colères populaires sur un ennemi idéal, les Juifs.

En sortant du cimetière, on visite la salle des Cérémonies qui évoque les rites funéraires juifs, puis la synagogue Maisel et la synagogue Pinkas dont les murs portent les noms des 77297 Juifs de Bohême et de Moravie emportés dans la Shoah. On se retrouve devant la façade de la synagogue Vieille-Nouvelle, mais notre billet pourtant acheté au prix fort de 350 couronnes tchèques, soit 14 euros par personne ne donne pas droit à sa visite. Nous n’insistons pas et revenons au point de départ, le centre d’informations sur Josefov à deux pas duquel on a érigé un monument à Kafka. On voit Kafka planté sur les épaules d’un Géant démembré, tel Jésus sur son Saint Christophe. Mais qu’importe la valeur de la sculpture, à mon sens médiocre et sans grâce ni mystère !  Mais il va de soi qu’à l’exposer ainsi au cœur de Josefov, près des synagogues et du cimetière, on entend démontrer aux multitudes de touristes qui parcourent le quartier que Kafka est un écrivain juif avant d’être un habitant de Prague, « cette petite mère qui nous tient par ses griffes » ou un homme de lettres allemand. Certes, l’auteur du Procès dont la vente du manuscrit original à une bibliothèque allemande par les héritières de Max Brod suscite une nouvelle polémique germano-israélienne est aussi utilisé par les Tchèques comme argument touristique au même titre que le Golem ou Saint Jean Népomucène. Mais dans le quartier juif, on s’attend à autre chose !  Et en particulier , que l’on tente de clarifier ou d’exposer la page d’histoire qui court du ghetto juif du temps du Maharal à la modernité juive de Bohême, marquée par la langue et la culture allemandes. Comment les juifs ont-ils traversé l’histoire tchèque depuis la rencontre de Rabbi Loew et de l’empereur Rodolphe II à la fin du 16e siècle ? La germanophilie des élites juives praguoises date probablement de l’Edit de Tolérance de Joseph II, en 1781 qui abrogea la plupart des lois discriminatives contre les Juifs tout en contraignant ceux ci à porter des noms allemands. La haine tchèque croissante pour les Juifs et les Allemands, confondus dans la même hostilité aux idéaux nationaux tchèques, se nourrit du rejet populaire de la langue allemande, la langue des maîtres étrangers, la langue du grand despote impérial, l’Autriche « cette geôle des peuples ». Sans compter que la communauté juive fut plutôt prospère, parfois même très riche grâce à son entrée réussie dans le monde industriel, technique et commercial praguois. Identifiée aux  intérêts cosmopolites du capitalisme européen, par ses parts de marché dans l’Industrie, et à la domination allemande sur la terre tchèque, considérée comme une loyale alliée de l’Empereur autrichien, elle vit avec inquiétude s’effondrer la Prague allemande.[1]

Lors de la « tempête de décembre » en 1897, autour de la maison de l’ancienne académie allemande de commerce, Kafka a raconté que « des boutiques et des appartements allemands et juifs avaient été forcés et pillés ». On criait mort aux allemands, mort aux juifs et c’est la bonne de Kafka, une tchèque, qui détourna la colère de la rue contre la maison de commerce allemande…

Mais le monument à Kafka ne dit rien sur la collision forcément originale et mouvante entre le monde juif de Bohême et l’histoire européenne soumise aux évolutions des idéologies politiques et aux affrontements entre l’Empire austro-hongrois déclinant et les Nations de son glacis. Et les foules de promeneurs qui arpentent Prague et le quartier juif repartiront sans doute avec un vague sentiment exotique, peut-être avec une pointe de sympathie pour les morts du vieux cimetière, mais sans aucune éducation des consciences.

Après la visite de la Judenplatz de Vienne et du quartier Josefov de Prague, on se prend à penser que la commémoration est plus d’une fois la principale alliée de l’oubli.

Dans ces temps de crise de l’humanité européenne où nous voyons, sidérés et impuissants se défaire peu à peu la construction européenne, s’impose à nous l’évidence que quelque chose d’essentiel a été ici enseveli dans le trop visible, le trop exhibé, quelque chose que pressentait Husserl dans sa conférence de Vienne de 1935 : l’exigence de l’esprit !

Quelque chose d’essentiel qui ne semble pas frapper les consciences européennes, car à trop se nourrir des analogies de la crise actuelle avec celle des années trente, on en vient à oublier que les cinquante dernières années en Europe ont été marquées par une tentative unique dans l’histoire des nations européennes de solder leurs vieilles rancunes et d’amarrer ensemble leurs destinées. Certes mal, et combien fut parfois grande la naïveté des ces dirigeants européens ou vile leur complicité avec des intérêts économiques médiocres ! Personne ne devrait plus faire silence sur l’étroitesse d’esprit des concepteurs de la monnaie unique et la confiance imbécile dans la dynamique prometteuse des Marchés qui nourrit  chaque jour davantage la rupture inquiétante des peuples avec le vaste dessein européen.

En regard, pas d’université européenne, pas de réflexion originale sur la Technique et la Richesse, pas de philosophie politique des frontières, pas de statut des apatrides, pas de tentative héroïque de penser la figure de l’Europe, ce en quoi elle est ou pourrait être une figure originale, inspirante, vivante…

Mais on ne saurait pour autant faire comme si l’actuel réveil des populismes en Europe, la xénophobie violente qui s’y exprime en tous sens, les métaphores antisémites voilées sur l’empire de la finance internationale survenaient sur une terre vierge d’efforts fédérateurs.

La crise de l’humanité européenne que nous vivons aujourd’hui est en ce sens beaucoup plus grave que celle de l’entre-deux guerres à laquelle on l’identifie, car autrefois, les nations européennes n’avaient pas contracté d’alliance solide, les fanfaronnades et les aigreurs nationales dépeçaient les tissus trop tendres d’une conscience commune. Romain Rolland et Stefan Zweig étaient l’exception et non la règle.

Nous nous réveillons  chaque matin avec l’effroyable sentiment que le plus grand péril qui menace l’Europe est la lassitude, comme l’avait annoncé Husserl, à Vienne, un péril dont nous ne savons pas nous défaire, tellement nous faisons confiance à nos propres spectres idéologiques, la République, le communisme, ou le libéralisme et fuyons dans le même temps le regard pénétrant de tous ceux qui ont disparu en tentant de parcourir autrement les routes du progrès.

Un jour, Bruno Lavardez me confia qu’il ne pouvait plus supporter les peintures qui représentent l’hitlérisme sous une forme ou une autre, qui accordent présence d’une manière ou d’une autre au visage de l’Assassin.  Il ne me cacha pas son chagrin qu’une affiche illustrant je ne sais plus quel événement culturel, placardée sur les arrêts de bus où se pressaient les élèves qui se rendaient aux lycées, montrât un petit enfant juif face à ses bourreaux.  Il m’en parla comme d’une chose obscène, dérisoire, humiliante.  Connaissant bien Bruno, je savais que sa colère n’était pas arbitraire ou feinte. Et pourtant au tout début, je ne la mesurais pas vraiment. La photographie en question , universellement connue, du gosse à la casquette du ghetto juif de Varsovie regardant la soldatesque nazie bottée et casquée me semblait jusque là une image pathétique et déchirante de l’horreur nazie. Mais Bruno insista. Il me dit : ce n’est pas le regard des fantômes que croisent les élèves en jetant un coup d’œil à l’affiche, mais bien celui du Monstre qui continue de faire sa publicité !

Et je compris alors pourquoi le Guernica de Picasso ne montre pas les bombardiers allemands de la légion Condor, et pourquoi le Tres de Mayo de Goya laisse dans l’ombre et sans visages les pelotons d’exécution sur la colline del Príncipe Pío

Claude Corman
[1] Jusqu’au milieu des années 1840, la classe dominante était bien la bourgeoisie cultivée, industrieuse, germanophone de la Bohême mais peu à peu , les masses tchèques reconquirent leur destinée nationale.

Le Prager Tagblatt, journal de langue allemande paraissait en semaine à deux éditions par jour mais après la première guerre mondiale et la déclaration le 28 Octobre 1918 de l’indépendance de la République fédérale de Tchécoslovaquie, l’allemand devint une langue mineure, abandonnée ou proscrite. Le sort des Sudètes devint une affaire politique aïgue.

 

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