Editorial : Dix ans !

par Claude Corman et Paule Pérez

Cela fait maintenant dix ans que « Temps marranes » existe. Dix ans pendant lesquels nous avons tenté d’éclaircir sous différents angles l’originalité et la valeur d’un concept, la marranité, si profondément instable et modeste qu’il pourrait être nommé un quasi-concept, à l’instar de ces espèces virales en mutation permanente que l’on appelle en biologie les quasi-espèces.

Dix ans aussi où, il faut bien le reconnaître, nous avons du prendre acte des limites de diffusion de ce concept dans l’espace politique contemporain, sans que nous en ayons clairement la compréhension.

Les identités que les auteurs ont diversement appelées hybrides, en archipel, les identités croisées, ou encore les identités diasporiques, tout cela a peuplé plus ou moins l’imaginaire contemporain de la philosophie politique.

Claude Corman : Mais où est le juste milieu nom de dieu ? – 2011- Huile sur toile 125 x 105 cm
Claude Corman : Mais où est le juste milieu nom de dieu ? – 2011- Huile sur toile 125 x 105 cm


Notre quasi-concept de marranité

Dans le contexte de terreur, entretenu par l’absolutisme monarchique, la tragédie ibérique a constitué avant la lettre une véritable contre culture de résistance dans le secret. En cette contrainte vitale, celle-ci s’est formée sur une étrange et douteuse collusion-collision « judéo-chrétienne ». Le marranisme de survie y avait généré des conduites et des représentations entre deux pôles, références considérés comme incompatibles. Ils ont dans cet écartèlement été amenés à apprivoiser la contradiction, jusqu’à la rendre familière, dégageant au fil des temps une infinité de positions. Ils ont ainsi réussi à trouver une manière d’être spectrale.

Après l’exil, le marranisme qui avait été la seule voie de salut, n’avait plus cette nécessité. Pourtant on comprend que la fin des dangers ne se passa pas dans un retour docile à l’état antérieur. Les traumas, les conduites, les représentations, la trace des déclassements, avaient perduré. Variables, labiles, insaisissables et singuliers, ils s’étaient en effet transmis aux générations.

Ainsi au cours de nos travaux, nos avons pu y repérer cette familiarité avec la contradiction, un certain sens de la plaisanterie, une distance avec les logiques bien tranchées qu’on voit tant aujourd’hui dans les drames identitaires.

Ce que nous avons appelé « marranité » correspond à un mode d’être qui n’est plus en lien avec ces affaires de religion et qui s’avère un mode d’être profondément laïc. Et il n’est pas anodin que ce numéro « Dix ans » soit daté du 9 Décembre 2015, rappel de la date de promulgation de la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, affirmant le choix de la laïcité.

Nous pensons davantage aussi à ces états intermédiaires des entre-deux, ce spectre de positions qui apportent une plasticité et une capacité d’adaptation si précieux pour exister au cœur de la complexité contemporaine.

C’est à la postérité de cet héritage des troubles, des déclassements, des déplacements de populations, des ballottements, que nous songeons en particulier.

Et comment l’évènement marrane n’aurait-il pas de postérité non seulement après ces moments, mais aussi après le bannissement et l’exil, autant que dans les multiples installations dans des contrées moins intolérantes -plus au nord en Europe, comme en Méditerranée- et après cette élision partielle de la religion des Pères, qu’on y retourne pleinement, ou modérément ?

Aujourd’hui de nombreux travaux de sciences humaines se penchent sur les traumas de guerre, de mouvements de populations, d’exil, autant de violences qui marquent les personnes, les populations et les pays. On parle ici et là de guerre transmise sur les générations.

Et curieusement, pour une certaine pensée académique les identités marranes ont été assignées à rester coincées dans un temps historique antérieur, celui de la création de la modernité économique et culturelle européenne. Celle de la période  correspondant à la fin du Moyen-âge et allant en gros jusqu’aux Lumières, ou, celui où l’Inquisition fut redoutable ou tout au moins puissante.

Pour nombre de ces chercheurs, en effet, l’ «évènement marrane» est révolu, renvoyé à une tragédie de l’Histoire, qui selon certains serait même d’autant plus périmée que les Juifs ont aujourd’hui retrouvé leur foyer promis au Moyen-Orient, comme une quasi-preuve de la plausibilité du retour à l’origine.

Quant à nous, nous maintenons le propos que nous avons développé dans un autre ouvrage[1] en 2010. En effet, de même que nombre d’auteurs contemporains explorent avec ou sans l’étai de la sociologie et de la psychanalyse voire la Médecine, la transmission effective des drames historiques et politiques, leurs multiples retentissements sur les générations ultérieures ; c’est sur cette forme insolite et disons-le, mystérieuse, mais bien repérable, entre les traces familiales, individuelles et collectives, que nous nous situons.

En cela, nous ne renions pas non plus la parole biblique sur ces fameux raisins verts qui agacèrent les dents des descendants lointains de ceux qui les mangèrent !

La transmission opère comme le ruissellement et l’infiltration de l’eau, et cette mécanique des fluides est ce qui la rend si insaisissable.

La formation du phénomène marrane est constitutivement nouée au secret nécessaire à la vie-même, au clivage spatial et temporel des psychés entre la vie intime au-dedans des maisons et la vie publique extime, notoire. De plus, si, une fois exilés, certains marranes deviennent capables de plaisanter sur le Religieux, dont la sainteté a été bousculée, c’est que la singularité du marranisme par rapport à toutes les dimensions fécondes des identités plurielles est bien qu’il touche aussi le cœur de la transmission d’une source, d’une tradition, d’une histoire, d’une racine, d’une croyance, d’une religion, bref tout ce qui fonde solidement la notion si universellement admise d’identité. Ce n’est pas en se mélangeant en proportions variables avec d’autres types d’identités que la marranité entend désamorcer la violence et la rigidité des identités de définition. Cela, on pouvait l’espérer de toutes les conceptions issues des Lumières qui en configurant les individus sous des multiples variables et en déconstruisant la préséance du religieux, pensaient débarrasser l’espace politique commun, la citoyenneté, de ses affrontements ethniques, culturels et métaphysiques. Sans distinction de race, de couleur ou de foi, voilà le programme des Lumières traduit dans la langue de la modernité politique qu’incarna exemplairement la Révolution française.

Mais l’indistinction ne va pas sans problèmes, car les humains pour la plupart veulent être précisément distingués. Non qu’ils s’honorent tant que cela, mais enfin, ils ne se déshonorent pas au point de vouloir glisser dans l’anonymat, la confusion ou l’errance des apatrides. Et les Etats, encore moins que les individus !

Nous appartenons tous à des aires culturelles plus ou moins vastes, à des peuples ayant des histoires plus ou moins intriquées ou au contraire solitaires, à des traditions philosophiques et politiques propres, à des héritages métaphysiques différents. Et de ces appartenances diverses, nous en tirons naturellement la conviction que nous sommes tous plus ou moins originaux et différents ! Mais pas au point de nous prendre pour des êtres supérieurs !

Face au risque de dérapage raciste ou d’hégémonisme culturel, et aux identités meurtrières monolithiques, nous avons développé de nombreux outils, ceux que nous avons cités plus haut, les identités composites ou multiples qui forment par leurs jeux et leurs interactions ce que nous tenons pour notre milieu désormais naturel : le multiculturalisme.

Et nous nous précipitons en un bel ensemble contre l’ennemi qui attente de nos jours à la diversité, au multiculturalisme et qui s’incarne de façon si caricaturale, si grossière dans les mouvements islamistes radicaux comme Daesh. Après les attentats de Janvier à Paris, la foule a scandé : nous sommes tous Charlie, nous sommes tous juifs, policiers, français, européens, musulmans etc. Le barbare est celui qui ne sait pas crier la pluralité, celui qui est dominé par la haine chauvine.

Mais enfin, regardons-nous suffisamment en arrière ?

Au tournant du vingtième siècle, le vieil empire austro-hongrois a raisonnablement cru inventer le multiculturalisme. Il a accordé, non sans hésitations ni perplexité politico-juridique, des droits culturels et linguistiques et des statuts de large autonomie à la mosaïque de peuples qui le composaient. Bien qu’elle ne considérât pas le yiddish comme une langue, mais comme un jargon (Herzl ne disait pas autre chose), la monarchie bicéphale ne sépara pas pour autant les juifs des autres citoyens, ils étaient des allemands, des tchèques, des polonais, des roumains, selon la langue qu’ils utilisaient…

Quand la monarchie habsbourgeoise s’effondra lors de la première guerre mondiale, le cosmopolitisme viennois largement inspiré par les intellectuels juifs éclata sous les pressions nationalistes, et bien que les juifs aient en nombre adhéré à un programme avancé d’assimilation à la culture allemande, ils devinrent les premiers ennemis des courants politiques furieux qui vantaient le génie ancestral des peuples et leur nécessaire cloisonnement.

Ce fut la première et la plus vive débâcle du multiculturalisme.

Et cela nous regarde aujourd’hui, car nous dansons sur les mêmes volcans.

L’idée européenne, cosmopolite, est malade et dévalorisée et les flux de réfugiés qui frappent désespérément à la porte de l’Europe réveillent les égoïsmes nationaux, les peurs, les rejets, les crispations qu’un chômage de masse et une précarité croissante ont à nouveau tiré de leur néant spirituel et politique. Au mieux  ces réfugiés et ces apatrides inspirent-ils quelque compassion, mais de là à imaginer qu’ils puissent être un jour créatifs !…

De son côté, le multiculturalisme contemporain n’est pas davantage éducatif. Cherchant coûte que coûte la voie de l’apaisement, du « vivre ensemble » dans une déconstruction virulente de la laïcité, jugée incapable de penser et de fortifier le sacro-saint principe de l’égalité des cultures, il ébranle tout aussi sûrement l’idée européenne forgée, qu’on le veuille ou non, sur la supériorité explicite de la philosophie politique de l’émancipation (l’universel partagé) sur le particulier culturel.

Or c’est dans cette interface critique, complexe, saturée de contrariétés et de tensions, que le concept de marranité s’avère le plus original. Car il attaque les malentendus des deux côtés : d’une part, comme nous le rappelions plus haut, en faisant de l’identité une figure nécessairement spectrale, extrêmement hétérogène et qui ne peut pas être réduite au combat interne de l’orthodoxie et des hérésies ; et d’autre part en redonnant à la philosophie politique laïque un caractère ouvrant et hospitalier, terriblement mis à mal par les méchancetés innombrables et non univoques de notre temps.

Dix ans que, tout en remerciant nos lecteurs de leur fidélité, nous attendons des alliés…

C.C. et P.P.

[1] Contre-culture marrane par Claude Corman et Paule Pérez, éditions Temps Marranes

Claude Corman : Le gentleman de la quatrième cave – 2014 - Huile sur toile 127 x 114 cm
Claude Corman : Le gentleman de la quatrième cave – 2014 – Huile sur toile 127 x 114 cm

Aprés la sidération

La Vache – Al-Baqara
Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. Donc, quiconque mécroit au Rebelle tandis qu’il croit en Dieu saisit l’anse la plus solide, qui ne peut se briser. Et Dieu est Audient et Omniscient.
Chapitre 2, verset 256
Traduction Muhammad Hamidullah

Jonas – Yûnus
Au nom de Dieu, le Miséricordieux, le Clément.

Si ton Seigneur le voulait, tous les habitants de la terre croiraient. Peux-tu, toi, contraindre les hommes à être croyants?
Chapitre 10, verset 99
Traduction Jean-Louis MICHON

« La souffrance humaine dérive de l’abus. Cet abus dérive de la croyance, c’est-à-dire de tout ce qu’on a bu, de tout ce qu’on a cru. »
Elsa Cayat cité par Delphine Horvilleur

Comme tous les hommes et toutes les femmes qui forment ce que l’on appelle la France, nous avons été sidérés, accablés, meurtris par le crime commis contre les journalistes de Charlie Hebdo, le meurtre d’une jeune policière et l’exécution de quatre personnes dans une épicerie casher.

La démocratie est devenue l’air qu’on respire, cet impalpable auquel on ne pense pas jusqu’à ce qu’il soit altéré par un évènement. Alors nous éprouvons le danger d’asphyxie. C’est ce qui s’est passé pendant cette tragédie en trois jours.

Comment vivre et retracer le coup, le contrecoup et l’après coup d’un tel évènement ?

Le temps des balles…

Comme tous ces Français, nous avons été émus aux larmes par les images qui ont suspendu le temps ordinaire pendant près de trois jours. Et comme eux, sans doute, nous avons été traversés par mille questions, mille angoisses, mille incertitudes.

En effet, comment dans ces trois jours, aurions nous pu ordonner le flot d’émotions, de stupeur, de colères, de pensées outrancières et expéditives qui monte en nous, malgré toutes les digues de la raison, comme une lave amère et vengeresse ?

Et comment sortir de la paralysie de l’esprit sans anathèmes contre la bêtise religieuse, ou sans dégoût du berceau culturel des assassins ?

En tout cas, loin que dans le temps du choc, l’appel à l’unité nationale des principales forces politiques et spirituelles françaises conjugué à la solidarité des européens nous ait choqué ou décontenancé : au contraire cela nous a fait du bien.

Cela nous a fait du bien de voir le peuple français rassemblé dans un vibrant et silencieux hommage aux victimes des trois tortionnaires.

Le temps second…

Cependant, nous savons ce que peut avoir de trompeur et de trop éminemment symbolique et coupé de la vie ordinaire, une telle unanimité.

Nous n’ignorons pas ce que l’idée d’unité nationale peut charrier de messages obscurs et de malentendus politiques. D’abord pour l’unité : tant l’histoire nous a appris à la fois la puissance et l’éphémère de l’émotion de masse. La psychanalyse qui peut y voir, même pour les meilleurs causes, (et c’est ici le cas) une manifestation de « jouissance » collective comme en réalisation d’une « pulsion », n’aurait pas tort : une telle dynamique procurant une satisfaction momentanée qui, certes apaise les tensions plutôt qu’un épanouissement durable.

Car sans renier le sentiment éprouvé ni l’impact du rassemblement par millions, à une foule unanime, fusionnelle, « comme – une », nous pouvons en effet préférer un peuple pluriel au sein duquel se noueraient des alliances – en tant qu’une alliance marque l’idée d’association concertée entre des partenaires différents.

Et pour ce qui est de la dimension nationale, nous irons même jusqu’à avancer que l’idée de Nation, fût-elle couplée à celle de République, est désormais très inconsistante, diffuse et très floue. Qu’on pense à l’étymologie de « Nation » qui se réfère à la naissance, donc à l’origine commune et même si le terme a évolué vers des référents plus culturels comme le « vivre ensemble », cette trace étymologique de l’origine suffirait, dans notre actualité, à nous en défier. Le trajet même de la manifestation populaire allant de la République à la Nation plutôt que de la Nation à la République peut aussi être questionné bien au-delà de la topographie. Idée très floue parce que de surcroît, la France est depuis la fin de la seconde guerre mondiale engagée dans une construction européenne qui en transcende désormais l’antique souveraineté et les frontières. Très inconsistante, parce que la société contemporaine, ici comme ailleurs, a transformé les anciens habitants de régions diverses et fortement originales de la France en citadins « anonymes » de grandes villes de plus en plus indifférents en effet à la souche, à l’origine, à l’accent, au « pays ». Très inconsistante aussi en ce sens que le cosmopolitisme urbain y est devenu la règle et que le communautarisme qui est un des caractères sociologiques les plus communs des mégapoles a liquidé ou remplacé les singularités régionales qui survivent à peine sur un mode folklorique.

Mais enfin, quoi qu’il en soit, nous sommes tous devenus un jour des Français d’aujourd’hui, des Charlie, des juifs, des musulmans, des républicains, des chrétiens, et des sans politique fixe. Bref, ce que l’on peut appeler les enfants d’un jour de l’unité nationale, cette Nation sublimée qui balaye magiquement les discordes confessionnelles ou politiques, et célèbre le droit au rire et à l’insolence.

Le soupçon et la culpabilité…

Certes, cet intermède silencieux, grave, émouvant, a suspendu la masse grise des dénigrements, des scandales, des ressassements, des polémiques, des culpabilités qui fait l’ordinaire de notre pays. Comment ne pas se sentir français en cette journée du 11 Janvier 2015 ? Et pourtant, quelque chose a rôdé autour de ce sentiment inouï de fraternisation intercommunautaire et de transgression des rôles sociaux et politiques des uns et des autres. Quelque chose qui en contamine l’atmosphère enjouée et miraculeusement enfantine. Et ce quelque chose se dédouble aussitôt, trace deux sillons profonds dans lesquels risquent de s’enliser et de se noyer les rêves trop éruptifs, trop denses d’une nation fraternelle et solidaire. Car comment pourrait durablement s’installer l’adhésion à une Nation dans laquelle chacun se sente alternativement ou ensemble Charlie, flic, juif, musulman, athée, où chacun, donc, fasse valoir son droit à la coexistence assumée de contraires, et accepte de « vivre debout » en marchant sur des paradoxes, ou grâce à des paradoxes ?

Et ce quelque chose, en voici la première face : le soupçon. Le soupçon que tout cela ne soit en vérité que théâtre et manipulation. Quand les invités des plateaux de télévision, musulmans ou non, jurent sur tous les tons que l’Islam est une religion de paix, une religion d’amour, que l’Islam n’a rien à voir avec la dérive criminelle et odieuse des Coulibaly ou des Kouachi, qu’il y a d’un côté l’Islam des fanatiques et des djihadistes et de l’autre, un Islam débonnaire, familial, ouvert et aimant, personne ne doute de leur sincère souci de trancher net toute forme d’amalgame. Mais le soupçon n’en est pas pour autant terrassé. Non pas le soupçon haineux qui fait vibrer en toutes circonstances son obsessionnel credo : la prétendue incompatibilité définitive et non amendable de l’Islam et de la République. Non pas ce soupçon ontologique qui offre aux partis populistes et xénophobes européens un bouc émissaire solide et constant. Sur cette forme de paranoïa qui prétend expliquer toutes les crises politiques, économiques, culturelles et sociales des démocraties occidentales par la présence hostile d’un étranger radical et posé comme ennemi de l’esprit européen. Que pourrions-nous dire qui n’ait été déjà dit et redit ? Et du reste, la journée « historique » du 11 Janvier 2015 peut être vu comme « une grosse baffe dans la gueule » des va-t-en guerre de l’identité nationale, de tous ces fantassins de la vengeance qui s’imaginent purifiés et grandis de brûler des mosquées ou d’insulter des musulmans dans la rue.

Nous voulons plutôt parler de ce soupçon moins formulable, moins aisé à clarifier sur la rupture incomplète, conditionnelle entre l’Islam et le djihad et sur la claire compréhension que la laïcité républicaine à la française et les religions, dont l’Islam, ont de leurs réciproques obligations. Pour l’Etat, celle de faire respecter le libre exercice des cultes et de lutter contre toute forme de discrimination confessionnelle, pour les religions, celle, impérative et tout aussi indispensable de ne jamais discuter la place marginale et privée du religieux dans le champ politique. Et encore moins, cela va de soi, de s’opposer à la libre expression des opinions irréligieuses voire de l’irrévérence envers les cultes. Cela vaut aussi pour ceux des pays européens dont la laïcité n’est pas constitutionnelle.

Si la constitutionnalité de la laïcité rend caduque en France la notion de blasphème et bien que l’Europe elle-même ne soit pas constitutionnellement laïque, il n’y a pas de place pour le blasphème dans la culture et l’esprit politique européens: si nous parlons ici d’esprit, c’est parce que cela nous paraît sur ce point beaucoup plus essentiel que le rappel d’une stricte considération légale. Et au moins jusqu’à la journée du 11 Janvier, où l’on vit des musulmans et des musulmanes se désigner spontanément comme cibles de la haine djihadiste et antisémite, en brandissant des pancartes « Je suis Charlie, je suis juif », le doute était présent. N’avait-on pas vu il y a quelques années s’enflammer l’esprit punitif et vengeur des croyants contre le journal danois qui avait publié les caricatures du prophète ? Et combien plus nombreux, avaient été alors les représentants de la communauté musulmane, à exiger la tête de Charlie Hebdo qui en avait reproduit les images, que ceux, rares et dispersés qui soutenaient le libre exercice de la presse, du rire et de la dérision, sans entonner l’air de la trahison ou du racisme islamophobe : On veut bien prôner ou reconnaître la tolérance, mais celle ci doit s’arrêter devant les portes du sacré et le Prophète est sacré !

Il est infiniment délicat d’admettre que la défense de la liberté de penser est dans notre pays plus sacrée que le respect des figures religieuses, c’est notre histoire européenne. Et ce n’est pas une mince ou négociable conquête !

De ce quelque chose qui rôde, et contamine l’atmosphère de l’unité républicaine, en voici la seconde face : la culpabilité.

Depuis 1978 et le soutien certes ambigu, mais par endroits exalté de Michel Foucault à la révolution iranienne, son regard étonné sur le retour d’une spiritualité politique oubliée de l’Occident et sa sympathie pour « le Saint homme exilé » qui l’incarnait, l’ayatollah Khomeiny, des intellectuels français souvent proches de l’extrême gauche ont noué des liens avec certains courants de l’Islam politique radical, sous divers prétextes : la cause palestinienne, l’existence d’un « racisme d’Etat » dans les pays européens anciennement colonisateurs, ou encore une alliance de « classe » contre les puissances financières du capitalisme mondialisé. Plus récemment, on se souvient de l’article de Badiou dans le Monde du 23 février 2005 contre la loi foulardière. « On y revient toujours : l’ennemi de la pensée, aujourd’hui, c’est la propriété, c’est le commerce, des choses comme des âmes, et non la foi » et plus loin, en forme d’épilogue : « On a les guerres qu’on mérite. Dans ce monde transi par la peur, les gros bandits bombardent sans pitié des pays exsangues. Les bandits intermédiaires pratiquent l’assassinat ciblé de ceux qui les gênent. Les tout petits bandits font des lois contre les foulards » Les ennemis de l’humanité commune sont clairement désignés : ce seraient les soldats de l’Empire, les barbouzes du Mossad et les laïques apeurés de la France qui légifèrent contre la foi musulmane.

Zygmunt Bauman dans son livre « La décadence des intellectuels : des Législateurs aux Interprètes » analyse la dégradation continue d’un statut. Philosophes inspirant directement la réforme des sociétés au temps des Lumières, encore assez puissants pour influencer l’opinion pendant l’affaire Dreyfus, les intellectuels d’aujourd’hui ont un rôle bien plus modeste et certainement assez marginal dans l’éveil de nouvelles Lumières dont les Européens, lassés et meurtris par la primauté des affaires économiques sur tous les autres territoires de l’homme, attendent le surgissement. Et que l’on soit ou pas d’accord avec les analyses économiques de Piketty, ou avec les propositions politiques de Podemos ou de Syriza, il serait bien malsain de moquer tous ceux qui, avec les armes théoriques dont ils disposent, essaient de secouer une civilisation technico-marchande qui multiplie les injustices, les corruptions, les égoïsmes sordides et parfois les crimes.

Mais de là à affirmer aujourd’hui, comme les auteurs de certains courriers électroniques que nous recevons, que les vrais coupables de la tragédie de ces derniers jours ne sont pas les assassins des journalistes de Charlie ou des juifs de l’hypercasher, mais la constellation des pouvoirs politiques successifs qui ont, à coup de discriminations, de racisme antimusulman, de mépris des roms et des immigrés, et sur fond de précarité sociale, encouragé et provoqué l’avènement de la violence terroriste, c’est pour nous une blessure profonde, un de ces chagrins politiques rares et fondamentaux qui nous révèle soudainement la possibilité du pire.

Cela est si absurde, si faussement lucide !

Que certains n’éprouvent aucune émotion particulière devant ces foules de français rassemblés par la tragédie et qu’au lieu d’y voir l’expression surprenante d’une fraternité que l’on croyait anéantie, on s’indigne déjà des pitoyables récupérations politiques d’un tel événement par les petits bandits qui gouvernent la nation, cela suffirait à nous troubler.

Mais faire sienne sans sourciller, sans se mordre la langue, la logique des causalités qui mène de la désespérance sociale et du déclassement culturel à la frénésie criminelle, à la liquidation d’humoristes, de policiers ou de simples juifs, cela nous ôte toute espérance, comme si nous nous retrouvions devant l’une des entrées de l’Enfer de Dante.

Car enfin , si l’on fait crédit à une telle logique, alors, nos amis gitans, experts en déclassements de tous ordres et en humiliations répétées devraient comme des loups affamés dépecer tous les « payos » du Comminges.

Et les juifs de 1940, après les lois antisémites de Vichy promulguées en Octobre qui ont été peu ou prou, avec zèle ou réticence, assimilées par la magistrature, auraient du faire des cartons sur les juges des Tribunaux français -ou bien n’auraient-ils pas du tirer à l’aveugle sur le million de spectateurs français du film nazi, Le Juif Süss qui payèrent sans contrainte leur entrée ! Non, tout cela nous mène sur des chemins que nous répugnons à emprunter. Et nous coupons court à ces pensées noires.

L’essence du religieux

L’hypothèse que les terroristes sont des terroristes sans religion, que les gens de Boko Haram, que les coupeurs de têtes de l’Etat islamique d’Irak et de Syrie, que les salafistes algériens, ou que les ayatollahs prompts à dégainer des fatwahs sont des gens qui n’ont rien à voir, ni de près ni de loin avec la religion, cette hypothèse n’est pas tenable. C’est aussi peu sensé que d’affirmer que Staline, Mao ou Pol Pot n’ont rien à voir avec le marxisme léninisme.

Et puis, la religion, ce n’est tout de même pas une tasse de thé que l’on boit poliment à cinq heures, un gentil et inoffensif élixir qui apaiserait les quintes de toux d’une civilisation démesurément matérialiste et technique. Qui connaît un peu l’âpreté et la férocité des guerres de religion en Europe, le sadisme bureaucratique de l’Inquisition dans l’Espagne médiévale ou la malignité des pogromistes cosaques ne peut pas entendre sans inquiétude résonner le credo : « Dieu est amour, notre religion est une religion d’amour et de paix et que s’envolent partout les colombes ». Comme si la dimension absolutiste et exclusive de la terreur religieuse était séparable à tout jamais du tronc de la vraie foi, de la simple et authentique spiritualité des croyants. Et si l’on ne veut pas se tourner vers le passé, il n’est qu’à mesurer la licence dans l’horreur qu’amène le fait religieux dans les guerres modernes, en ex-Yougoslavie, en République centrafricaine, en Palestine, en Israël, au Mali, en Tchétchénie.

Non, il n’y a pas de religion modérée que l’on pourrait opposer à une religion radicale. La religion modérée, ça ne peut pas exister, ce qui existe, c’est la modération externe de la religion par des philosophes, des juristes, des théologiens – et des citoyens particulièrement conscients et pacifistes, qui opposent à la pression de l’intégrisme et de l’austérité doctrinaire la subtilité, la nuance, l’ouverture d’esprit aux arts, aux musiques, aux sciences, le commentaire éclairé de la Tradition. C’est aussi la modération de la religion par de nouveaux pôles culturels qui en déminent l’orthodoxie ou l’extrêmisme et la souveraineté sur les consciences. Et si le christianisme de Savonarole dans la Florence des Medicis ne fut pas moins illuminé, fanatique, extrémiste que l’islamisme rigoriste, piétiste et guerrier des oulémas almohades qui poussèrent le calife d’Al-Andalus, Al-Mansur, à bannir comme hérétique le médecin et théologien Averroès, les choses ont aujourd’hui changé en France et en Europe.

Certains espèrent ardemment un Spinoza musulman. A notre sens, il en existe déjà un grand nombre, mais de même que l’auteur de l’Ethique et du Traité Théologicopolitique, fut chassé de la synagogue et maudit, des penseurs analogues musulmans peuvent-ils intervenir sur la question religieuse et la place de l’Islam en Europe ?

Assumer la contrariété

Ne serait-ce pas plutôt du côté de l’expérience marrane qu’une évolution créatrice peut advenir. Expérience de la contrariété, du déclassement, du secret, de la plaisanterie, de la mise en tension, qui n’annihile pas pour autant le lien aux sources et aux traditions. Une telle voie n’est pas communautariste, elle n’est pas même communautaire. Elle peut apparaître comme une voie fragile et solitaire, dans laquelle se perd la force liante de la parole collective… du re-ligieux.

L’expérience marrane, on le sait, fût à la fois douloureuse et salvatrice. Se cacher dans l’intimité domestique pour être fidèle à sa foi ne serait pas tenable aujourd’hui et n’est aucunement souhaitable. Pourtant, dans ce phénomène, certains d’entre nous ont pu voir une proto-laïcité non dite, non consciente, non visible. Rappelons que la croyance reste indéfectiblement le lot ou la part intime et subjective de chacun dans sa citoyenneté. Le meilleur moyen pour que l’intégrité de celle-ci soit respectée ne résiderait-il pas dans la préservation de cette intimité même ? Et le meilleur moyen d’éluder les actes de discrimination ne serait-il pas de s’abstenir d’arborer ou revendiquer des signaux d’appartenance ?

Etre ensemble en allant dans son statut de citoyen au contact des autres, permet d’ouvrir une relation d’humain à humain, notamment à l’école ou au travail. Dans un deuxième temps, si des affinités naissent, on peut se présenter dans ses spécificités, y compris religieuses. Ne serait-ce pas là une modalité sociale, propre à préserver de toutes stigmatisations. Elle requiert toutefois une dose de rétrocession sur la « jouissance identitaire », un léger retrait de soi pour justement faire place à l’autre, ce qui est un effort de chacun sur soi-même.

Mais nous savons que l’époque se veut celle des « fiertés, des prides et des parades » à fonction identitaire.

Voyons un peu. Quelle fierté y-a-t’il à être ceci ou cela : volapuk, mormon ou végétarien ? Chacun est né quelque part et si l’on songe à toutes les migrations de l’histoire, aux naufrages encore contemporains –que l’on pense ici au moins à Lampeduza-, aux déportations diverses, chacun aurait pu naître ailleurs, dans une autre identité.

Dans l’espace public, la citoyenneté prime nécessairement et c’est l’intérêt de chacun : rappelons le à ceux qui l’oublieraient !

L’Europe des alliances comme projet fédérateur
Il nous faut un avenir. L’étendue de la diversité peut être un facteur de relativisation des oppositions pour peu qu’on y travaille. Cet avenir est à portée de la main, c’est l’Europe. Une Europe qui développerait le champ social, la culture et l’instruction, les idées, les sciences, la recherche. L’Europe est un projet d’avenir de par son étendue et sa diversité. L’Europe n’est pas un continent isolé et même on peut se souvenir de son origine moyen-orientale dans la mythologie, au nom d’une princesse phénicienne venue en Grèce !

Réimaginer l’Europe, donner un autre souffle , une autre intensité à l’idée européenne suppose une atmosphère de confiance, d’honnêteté intellectuelle, de créativité, de partage et de joie. Or cela ne se peut que si le soupçon et la culpabilité dont nous avons à gros traits esquissé la nature et qui alimentent aujourd’hui les courants europhobes, nationalistes, démagogues sont vaincus par un nouvel esprit européen. En faisant de la figure de l’immigré la figure centrale du champ politique contemporain, que ce soit sous les traits de l’étranger indésirable, dangereux, responsable de tout ce qui ne va pas dans nos pays, ou que ce soit au contraire sous ceux d’un héros de substitution du prolétariat, aux avants-postes de la lutte contre le Capital, les courants politiques inspirés par le soupçon et la culpabilité s’oposent profondément à la renaissance de l’esprit européen.

Et c’est pourtant à la renaissance de cet esprit européen, dont il est si aisé, si immédiatement bénéfique de dénoncer les torpeurs et les paralysies, les infirmités technocratiques et la fragilité démocratique, qu’il faut consacrer l’essentiel de nos forces…

Claude Corman et Paule Pérez

Sommaire numéro 24

Editorial
Pilate et l’Europe
Claude Corman

Edits, contre-édit et non-dits
Claude Corman et Paule Pérez

Paracha Michpatim, commentaire
Raphaël Kleinmann

Béliers
Le dialogue ininterrompu : entre deux infinis, le poème
Derrida à Gadamer
Noëlle Combet

Breveter l’abject
Alain Laraby

Est-ce la fin du salariat ?
Plaidoyer pour un Revenu d’existence
Patrice Gaudineau

Edits, contre-édits et non-dits

par Claude Corman et Paule Pérez

Une double promulgation de loi ouvre aux descendants des juifs d’Espagne et du Portugal expulsés en 1492, en 1496 et à ceux qui quittèrent ces pays dans les années qui suivirent pour échapper aux persécutions, le droit à la nationalité espagnole ou portugaise. Les textes sont passés respectivement au Portugal en avril 2013[1], et en Espagne en février 2014[2] .

Recouvrer de la sorte une antique nationalité déchue paraît au premier coup d’œil un témoignage inédit et unique d’hospitalité « inconditionnelle ». Il est rare que des grands pays européens ouvrent les portes de leur nation à des minorités ou à des groupes humains entiers, surtout quand leur définition ressort uniquement de l’Histoire. C’est ce qu’ont fait les gouvernements portugais et espagnols

Et ainsi, qui n’a pas envie d’accueillir la bonne nouvelle apparaîtrait comme quelqu’un dont l’âme est empoisonnée par les malheurs et les tragédies médiévales, quelqu’un qui serait incapable de sauter hardiment vers un futur éclairant et réconciliateur. Car qui bouderait de principe la nouvelle ? Redonner après tant de générations de Juifs séfarades exilés, aux mille destinées si singulières, si distinctes, une citoyenneté espagnole ou portugaise pleine, entière, homogène,  n’est-ce pas là une offre alléchante, un don qui ne se refuse pas ?

Même si cela paraît mal assuré, après tout,  si l’ « identité nationale juive » a trouvé un accomplissement dans l’Etat d’Israël, chacun sait que les risques d’embrasement du Proche Orient sont forts, qu’aucune tranquillité géo-politique n’est perceptible à bref horizon. Le scénario insensé d’une apocalypse nucléaire, s’il concerne en définitive l’humanité entière, est moins inimaginable en Palestine qu’au Luxembourg.

Aussi bien, la réception à faibles frais, sans engagement idéologique, ni difficile passage d’épreuves, d’un passeport national de la Péninsule, serait dans l’état actuel des choses, une aubaine pour les Juifs dispersés de l’antique Séfarad. C’est ce dont sont convaincus les légistes espagnols et portugais qui ont rédigé le projet de loi et qui semblent persuadés de faire ici acte de largesse. Et qui plus est,  cerise sur le gâteau, se disent-ils, non seulement nos lointains  « compatriotes »  juifs retrouvent une nationalité prestigieuse, au terme d’un parcours administratif ultra-simplifié, qui ferait pâlir de jalousie n’importe quel autre type de candidat à la « naturalisation », mais ils deviennent aussi dans le même mouvement des citoyens européens. « Une sacrée promotion ! ».

Alors à quoi bon faire grise mine ? Et pourtant, loin qu’il soulève un enthousiasme contagieux, et que les foules juives séfarades se rangent à l’unisson devant les guichets de la moderne Espagne, du moderne Portugal, afin d’obtenir leurs passeports péninsulaires, ce projet de loi suscite davantage de réserves et d’hésitations que d’adhésions vibrantes. En Israël, un clivage s’est aussitôt créé entre les partisans de la binationalité et ceux qui vouent cette offre aux gémonies. Les premiers y voient l’opportunité d’acquérir aisément une extension de leurs droits citoyens, de pouvoir visiter plus tranquillement certaines régions du monde, et d’une certaine manière de ne plus avoir les nerfs à vif, dès qu’ils parlent de leur pays. Les autres rejettent une proposition indigne et déplacée, quasiment antisémite, comme si les Juifs continuaient à errer sur terre, à chercher un refuge, un royaume accueillant, un prince bien disposé, alors qu’existe depuis 1948, un Etat pour les Juifs dans l’ancienne Palestine.

De notre côté, cette double promulgation de lois nous désarçonne, nous méduse. L’expulsion des juifs fidèles à la transmission qu’ils avaient reçue signait l’exclusion de ces non-chrétiens au sang de ce fait  impur, opprobre que « laverait » l’octroi de la nationalité. Du statut de celle-ci à l’époque, pourrait-on se faire une idée à partir de l’Edit des souverains catholiques, dont le mot d’ordre se résume à un slogan avant l’heure : « une nation, une religion » ?  Cinq siècles après. Les juifs ne sont plus apatrides,  parias, ni « métèques » ! Alors vient la stupéfaction : Pourquoi cette loi? Pourquoi maintenant ?

Cet édit  renversé, ou  contre-édit fait battre la litanie des patronymes autrefois réprouvés, comme le rappel de citoyens de plein droit, des compatriotes. Voici qu’on réalise que ceux qui  étaient nommés judios, juifs, en Péninsule, furent nommés Sefarad, mot hébreu qui désigne la Péninsule ibérique (souvent traduit par Espagne), et ses habitants, au pluriel hébreu sefardi, partout ailleurs. A moins que d’aucuns parmi eux fussent invectivés comme marranes, ces « porcs » faux-vrais-convertis haïs de tous, dont certains sont restés comme « nuevos cristianos », nouveaux chrétiens? Logiques de renversements, retournements, quel que soit le point de vue d’où on regarde ! Si bien qu’on se croirait dans une comédie de Shakespeare si on ne pensait aussitôt aux victimes des maltraitances, des bûchers et des inquisiteurs.

Ce geste constitue une nouvelle inscription dans le sillage historique de cette logique si particulière  dont la trame est fournie par le phénomène marrane. Retournement du retournement à l’usage du quotidien des marranes, infréquentables eux aussi, juifs christianisant, chrétiens judaïsant, selon les bords de la mise à la question, au point qu’ils réagirent à l’injure, « marranos ! », par une autre inversion : en l’endossant.

Ils étaient des milliers…

Ainsi la ténébreuse proscription de ces innocents salis par les pouvoirs, s’inverse-t-elle au XXI ème siècle en lumineuse prescription à la greffe de voisins devenus fréquentables. Liste de Schindler d’un genre si spécial qu’il suffit d’un retournement de plus pour comprendre… qu’ils étaient encore ou déjà là, ou leurs cousins éloignés : sur les 5220 patronymes recensés, on trouve des noms tels Castro, Franco, Sampaio ou Soares ! Les juifs savaient depuis des siècles, que Sampaio, par exemple, est une déformation de Saint-Paul, désignant le juif converti… on le savait peut-être encore dans la Péninsule, ou juste un peu mais sans trop vouloir ou pouvoir en savoir. De même pour des noms comme Santamaria et tant d’autres, détournés, contournés.

On se demande donc ce que peuvent penser des citoyens espagnols et portugais d’aujourd’hui qui portent des noms de convertis à la conversion enfouie et se trouvent sur la liste des 5220  : certains vont-ils se sentir juifs ? Se reconvertir ? Auront-ils un grand sentiment de malaise à propos de leur « origine » ? Rageront-ils contre un vieil oubli ou non-dit qui les aurait laissés dans l’ignorance ou bien y verront-ils enfin un éclairage de ces intimes inconforts qu’instille en nous le défaut de transmission générationnelle ?

D’un autre côté, par cette liste, on peut aussi penser que la Péninsule escompte aussi rassurer ses ressortissants du dedans des frontières : eux, justement, juifs, ils ne le sont pas ! Eh quoi, avec le temps, le sang comme on dit, s’est « tellement dilué».

Un élément bien factuel vient donner un drôle de corps à notre questionnement : la discussion  autour du nom d’une petite commune de 64 habitants près de Burgos[3]. Elle s’appelait Castrillo en 1035, et changea de nom au milieu du XIIème siècle, après un massacre de plus de 66 juifs par les habitants voisins de Castrojeriz. Ceux-ci forcèrent les autres juifs à se regrouper dans le quartier de Castrillo, qui est alors renommé « Mota de Judios », « Colline des juifs » jusqu’à l’expulsion des juifs d’Espagne à la fin du XVème siècle.  Et le nom devint alors « Matajudios », « Tue Juifs », après l’expulsion jusqu’à aujourd’hui. Le maire, Lorenzo Rodriguez Perez, et certains habitants, souhaitent dans une vive controverse reprendre le nom antérieur « Castrillo Mota de Judios »…

Cette initiative partant d’un mouvement honorable veut effacer l’infamie, mais elle effacerait du même coup l’Histoire. On voit ici une illustration de ce qui ne cesse pas, chaîne de retournements portant sur ce que représente « le juif » en ces contrées. Dénommer, renommer, recommencer, n’est-ce pas le symptôme, qu’un autre travail reste en suspens, qui se trouve du côté d’un partage actif de la souvenance ?

Chez ces habitants, les traces qui restent ne doivent pas être faciles à dégager, car celles-ci, au-delà des bons et sincères sentiments, ne peuvent qu’être nouées à des conflits  anciens de fidélités et compromis vitaux, alliances confuses et brouillage des identifications de chacun dans chaque famille. Il y a bien, en France, des Places des fusillés et des déportés, et un Mont-Valérien pour dire les ambivalences des populations. Dans ce registre nous n’avons pas eu connaissance d’un grand mouvement qui par exemple, à l’issue de concertations, donnerait des noms de places et d’avenues dans les grandes villes péninsulaires à des figures juives et ou marranes éminentes dont les œuvres ont traversé les siècles. Nous en évoquerons quelques unes  plus loin. Et pourquoi  pas un Hameau ou une Rambla des Marranes ?

Obscurs objets de désir

De ces retournements en tout genre pour sauver la face au propre pour les uns, au figuré pour d’autres, le présent exhibe combien l’affaire est dans le vif. Avec ce qui revient au jour, ces « futurs » revenants, « Judios ! », « Marranos ! » ne sont plus des mots de mépris. De sorte que ce qui apparaît là encore est bien ceci  : le phénomène marrane est loin de se réduire à un épisode clos de l’Histoire judéo-ibérique médiévale et post-médiévale, à une chimère religieuse, ou à un « cas particulier » de formation identitaire hybride avec folklore et rituels étudiés dans les académies comme reliques de temps révolus.

La marranité comme contre-culture intégrée, opérante et vivace, la marranité comme art du retournement et du jeu des tensions, des alias à plusieurs entrées voire de la plaisanterie, dont on peut suivre la  piste[4] plus au Nord en Europe, dans le Bassin méditerranéen et le Nouveau Monde, semble bien ressurgie ici-même comme en retour au point de départ. Sur les terres où émergea sa forme archaïque, le marranisme qui fut la réaction première et clandestine de survie dans la persécution.

Resurgie, mais au sens du retour du et des refoulés. Où viendrait se rejouer un événement traumatique à l’occasion d’événements nouveaux. Car le trauma n’atteignit pas seulement les juifs expulsés. L’événement a concerné aussi  la population sur place, qui ne croisait plus ses voisins, ses fournisseurs, ses conseillers ou ses médecins. La  Péninsule peine à trouver l’entrée pour élaborer ce qui lui est aussi arrivé, l’expulsion a bel et bien opéré en elle une amputation, comme dans chaque pays qui  fit et vit partir ses juifs. Et vient un retour moderne faisant effet de répétition –  qui de surcroît ramène indirectement des éléments rejetés.. ainsi des contre-coups des chutes des dictatures verrouillantes, l’effet de frappe de l’ouverture avec la Movida, le développement accéléré et le suréquipement, l’adhésion à l’Europe à laquelle la Péninsule s’est arrimée et amalgamée.

Et si les éléments non travaillés se répètent : de même qu’il y eut à un moment de l’Histoire les « nuevos cristianos », on se demande – non sans ironie, si la Pénisule n’est pas en train de se fabriquer des « nuevos nacionales »…

Certes on pourrait se réjouir d’une ouverture pour l’Espagne et le Portugal où cette loi a réuni quasi-unanimement  les partis politiques, un député y a même souhaité la « bienvenue » à ceux qui pourraient revenir. Mais la lettre autant que l’esprit y suscitent davantage notre perplexité que notre souscription entière, comme nous l’exprimons au fil de ces pages.

L’inattendu et la densité de la nouvelle actualise et justifie d’un coup le travail de réflexion pour le présent que nous avons engagé voici des années, et qui a préludé à la création de notre revue temps marranes dès 2005. C’est pourquoi à la demande de lecteurs et amis qui nous accordent légitimité, nous proposons nos premiers commentaires dans ce numéro.

 

Découvreurs et conquérants

Pour un regard extérieur, non-impliqué, le texte est un exemple de sobriété et concision, il n’en va pas de même pour un lecteur plus averti.

Ce que ne fait pas l’Espagne, le Portugal de son côté s’y est efforcé avec un exposé des motifs. Un rabbin brésilien vivant à New York a découvert le pays de ses ancêtres et s’y est attaché. C’est à son récit que s’adosse la préparation de la loi. Lucian Lopes en s’accrochant, a réussi à convaincre des personnages politiques que sa famille, ses deux filles, rêvaient d’un retour ! L’introduction à la loi est majoritairement basée sur ses extensives déclarations enthousiastes. Il assure par exemple qu’il connaît « au moins cinquante personnes » partantes comme son « cousin en Israël », affirme que les juifs portugais ont gardé la « nostalgie » de leur séjour lusitanien. Il ajoute qu’il n’y a pas eu d’antisémitisme au Portugal ! M. Lopes invite à regarder vers le « futur » puisque sur le passé on ne peut rien…  On s’interroge sur la représentativité du rabbin chez les juifs séfarades de par le monde et notamment chez ceux de la Méditerranée. On reste ébahi qu’un Etat comme le Portugal avance en liminaire d’une telle loi ce témoignage en fait de caution. Circuit court s’il en est, fonder cette loi sur l’aval d’une supposée autorité, clôture tout contentieux et de ce fait signe la « paix » avec les juifs !

En Espagne l’exposé des motifs s’attarde sur la fabrication  d’une « théorie des liens » qui auraient perduré chez les descendants des juifs, éléments de langages,  traditions culinaires ou musiques. Elle énumère quelques interventions conduites par ses diplomates pendant le nazisme en vue de protéger des Séfarades (Maroc) ou en sauver (Hongrie, Grèce…).

Chacun, soit dit  en passant, reconnaît l’action du consul du Portugal à Bordeaux et les facilitations  d’embarquement vers l’Amérique que les juifs sefarad ou non ont trouvées à Lisbonne.

L’évocation n’est pas dénuée d’une touche subtile de ce qui reste d’un sentiment de puissance et de gloire anciennes en particulier dans le texte espagnol. Avec le terme «liens » on se serait attendu au maintien de contacts humains, à des correspondances, voire à des échanges vivants. Il n’en est rien. C’est comme si on venait de montrer qu’il pouvait exister des « liens » sans qu’il y ait relation.

Les conditions d’obtention de la nationalité sont surtout dans le texte espagnol alignées dans le moindre détail, de sorte qu’il n’y soit rien laissé à l’imprévu d’une jurisprudence ultérieure. Aussi le lecteur un peu sensible éprouve-t-il une impression de déjà vu : il y retrouve la précision glaciale, sans appel, des instructions et minutes des tribunaux de l’Inquisition, dans une surprenante conjonction contemporaine entre rigueur dominicaine et casuistique jésuite. C’est objectif : neutralité intrinsèque aux textes de lois ? Voire. Dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948 chacun peut lire combien l’Humanité peut faire référence dans le cadre législateur mondial. En voici un exemple qui aurait pu figurer mot pour mot dans les attendus du texte local dont nous parlons :
« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme. »

Le Portugal évoque, très vite, le massacre des juifs à Lisbonne en 1506, cela ne va pas plus loin et s’inscrit en faux face aux dires du rabbin Lopes sur l’absence d’antisémitisme, on pourra toujours gloser sur le néologisme, mais… L’Espagne quant à elle ne fait aucune référence aux atteintes à la dignité et actes de barbarie commis sur son sol. On ne trouve pas dans ces textes ce qui pourrait indiquer la moindre empathie envers ceux qui durent partir en laissant tout derrière eux.

Plus sidérant encore : nulle part n’est mentionnée l’Inquisition ! C’est écrit et amené de telle manière, avec une telle entrée sur les conditions de mise en œuvre, que le lecteur ne s’aperçoit pas tout de suite de cet autre court-circuit, pirouette, ou censure délibérée.

L’ancienneté des actes et paroles inquisitoriales de haine absolue perpétrés sous les ordres des souverains, dispense-t-elle d’une évocation minimale des dols et souffrances infligés ? De ces vies brisées, les rédacteurs semblent dénués de toute notion, plaçant les pays comme donateurs non concernés parleur propre passé, auto-centrés, à deux doigts de susciter chez le lecteur l’impression que pour eux les victimes passées ne sont qu’une abstraction. On hésite  entre la suspicion d’autisme et l’hypothèse que l’affaire relève pour eux de l’irreprésentable.

Malaises dans les mémoires

Après la stupéfaction nous viendrait l’idée de réparation. Mais non : Jugerait-on suffisantes les excuses d’un ministre portugais voici quelques années ou l’amicale visite de roi d’Espagne à une synagogue de Los Angeles en 1987, ou sa marque de remords national en 1992 au moment de l’Exposition universelle de Séville ? Actes et paroles qui certes honorent Juan Carlos. Il demeure que ce texte de loi n’évoque pas la réparation.

On pense alors au rachat. L’énumération des bonnes actions en faveur de juifs en allant chercher dans le détail, semble exprimer qu’ils voudraient s’accorder eux-mêmes rachat et rédemption. Ainsi les législateurs éludent la forme pronominale se racheter, au profit d’une forme active et transitive, acheter les juifs avec une monnaie papier d’identité.

Étonnant déséquilibre mémoriel. Les paroles du rabbin sont une aubaine, c’est un juif qui le dit, les Séfarades nourriraient encore une « nostalgie » envers la Péninsule. Pour un petit nombre peut-être ? Ce que les rédacteurs suggèrent assez benoîtement, à savoir que les juifs séfarades de par le monde « n’attendaient que ça », dérive d’une information sélective et restrictive ! Si comme l’évoque le rabbin Lopes, des familles juives  en Afrique du Nord avaient transmis, nous précisons,  aux fils aînés successifs, la clef d’une maison en Péninsule ibérique dont plus personne ne savait l’adresse, c’est surtout, insistons-nous, pour montrer que les ancêtres humiliés avaient su  sauvegarder un peu de dignité : on n’avait pas laissé et la maison et la clef, que les spoliateurs aient du fil à retordre pour briser la serrure  et s’installer chez nous! Il n’y a pas là-dedans que de la « nostalgie ».

Ils conservent des restes de judéo-espagnol, des chants ou des recettes de cuisine ? Soyons sérieux, la cuisine est à peu près la même dans le Bassin méditerranéen. Les clefs, chants et bribes parlées que les rédacteurs veulent voir comme l’expression de fidélité à un eldorado ancestral mythifié,  témoignent bien plutôt de l’attachement à une triste histoire familiale transmise, mémoire symbolique, immatérielle, ce à rapprocher de ce que dans  leurs exils les juifs emportaient dans  la mesure du possible, les rouleaux de la Tora. Là, dans nombre de cas ces derniers avaient été brûlés dans les  autodafés.  C’est bien plutôt de cela que se fonde ce qu’on appelle souffrance du passé, nostalgie. Au reste, les ancêtres ont transmis à leurs enfants qu’au fond de la douleur, le dénuement et la colère, souvent  sur les bateaux, ils avaient en partant maudit Séfarad. Comment faire avec des traces si divergentes ?  Le renvoi des juifs aurait-il clivé à ce point le législateur ibérique ? Souvenirs désajustés, certes la mémoire fait ses tris, mais les documents existent et les législateurs peuvent y aller voir. Plutôt que d’une neutralité législative, ne parlerait-on donc pas de subjectivités barrées ou d’une amnésie collective ? Les temps ici sont bien disjoints dans une fracture irréductible.

 

D’étranges considérations nationales

Par delà les nombreuses discordes historiques entre les juifs de Séfarad et les deux pays qui les ont conduits à les maudire, escamotées ou tues dans ce projet de loi, la redécouverte féconde, vivante du lien entre la Peninsule et les juifs contemporains y passe presque exclusivement par le canal de l’idée nationale, du partage et de l’offre de nationalité.

Il est vrai que Gérone a été classée au Patrimoine mondial et qu’à côté de sa cathédrale,  le quartier juif, le  call, désormais bien  restauré,  en est un élément majeur. Le tourisme andalou en porte aussi fortement la marque et ce d’une manière plus mercantile puisque le quartier juif de Cordoue a été largement accaparé par des fonds privés qui en ont fait un hôtel de luxe introduisant ainsi une mémoire de façades à proprement parler. Et de surcroît au-delà de ladite mémoire des descendants d’exilés, voici que le monde s’invite et vient ramener des pans de mémoire commune. Du «juif » s’est donc installé très notoirement au-travers d’une industrie non négligeable et porteuse de rayonnement.

Ces réhabilitations et ces remises en scène des juderias et des calls sont parfois touchantes de mélancolie et inspirent ça et là un sincère sentiment de l’absence et du manque. Mais elles restent les témoignages d’un antique passé du royaume d’Espagne, avant l’heure de l’ivresse nationaliste des rois catholiques, avant l’heure de l’obsession de l’homogénéité religieuse.

Or, ce qui importe en définitive dans le projet de loi, ce qui y est scrupuleusement souligné et affirmé, c’est bien le principe de re-nationalisation des sefardi, l’invitation au retour dans la maison-mère. Ce n’est pas là œuvre d’historien !

Cet appel « national » est donc pour le moins troublant. Car si l’on avait voulu honnêtement célébrer le temps médiéval d’avant la persécution, d’avant l’installation sur les Terres d’Espagne puis du Portugal, de l’Inquisition, il n’était pas logique d’inscrire ce mouvement dans la seule perspective nationale. On peut parler très longtemps de Maïmonide  – dont l’œuvre n’a rien à envier à celles d’un Augustin d’Hippone ou d’un Thomas d’Aquin – et de la riche tradition cabbaliste espagnole qui culmine dans les œuvres du cercle de Louria et de sa postérité de Safed, on peut aussi travailler l’énorme matériau historique du marranisme ibérique et les innombrables cheminements que ce dernier a produit, cela n’ouvre aucunement les portes de l’identité nationale. Qui plus est, si on aborde la cohabitation des trois monothéismes dans le Moyen Age espagnol, on ne saurait l’envisager sous l’angle de la nation. L’Espagne jusqu’à la reconquête de Grenade en 1492, fut pendant des siècles un pays « bi-national » avec les royaumes chrétiens du Nord et les califats musulmans du Sud.

Du reste, sous cet éclairage, on peut se demander pourquoi l’offre faite aux juifs séfarades n’est pas symétriquement adressée aux musulmans et aux morisques qui furent en masse chassés d’Andalousie et de Valence au début du 17e. siècle

Nous sommes en 2014. L’idée de nation ne va plus de soi, et encore moins celle d’identité nationale. En Europe, les  nations se sont engagées depuis la seconde guerre mondiale sur la voie de la construction européenne. Que cette dernière soit elle-même mal en point et peine à trouver un second souffle, ne change rien à ce constat : personne en Europe ne voit plus ses voisins en étrangers et encore moins en ennemis. Cela suffit à déconstruire dans ses fondements la force de l’idée nationale. L’Europe ne manque pas de passé, elle chancelle davantage sur son avenir.

Qui peut imaginer que la Russie, la Pologne, la Moldavie , les pays baltes ou l’Ukraine, vont de concert proposer aux juifs survivants de l’ancien Yiddishland  de retrouver leur ancienne condition nationale. Les populations de l’ancienne U.R.S.S. sont encore focalisées sur les souffrances endurées sous les Soviets et semblent encore loin de se questionner sur les incidences directes ou indirectes des pogroms tsaristes sur leur propre histoire au présent.  Seuls des écrivains comme Philip Roth se sont amusés à concevoir une yeridah d’Israël vers les territoires de la résidence juive est-européenne d’avant la Shoah et les déportations staliniennes.

Regardons les choses en face : l’actualité de la crise ukrainienne ne fait nullement écho à une résurrection du Yiddishland, et pas davantage à une nation européenne précise qui aurait inspiré le mouvement insurrectionnel de Maidan. C’est l’idée vague et prometteuse d’un ralliement à l’ensemble européen qui a déclenché les émeutes de Kiev. L’idée nationale, en revanche, semble plus liée à la realpolitik cynique et violente de la Russie poutinienne.

Dans l’idée de civilisation européenne métanationale, davantage nourrie par une culture de la contrariété et de l’inquiétude, de nombreux déterminants culturels, historiques et politiques jouent, et sans doute aussi, bien sûr, une dimension juive, par toutes sortes de facteurs : les réseaux diasporiques, les échanges économiques mondialisés, le rôle important de l’intelligentsia juive européenne dans la construction de la modernité et même de nos jours le dépassement du clivage des identités ashkénazes et séfarades. On a en revanche beaucoup de peine à trouver dans le judaïsme européen[5] une célébration de l’idée nationale, une exaltation de la grandeur et de la gloire de la Nation. Henrich Heine parle d’entrée dans la culture européenne et non dans la culture germanique.

Mais alors, si du côté de l’Europe orientale, la question des anciens habitants ashkénazes et du renouveau du yiddish est loin d’être prioritaire, sinon sous une forme négative, par  les rémanences de certains courants antisémites de l’Eglise orthodoxe, de quoi la proposition hispano-portugaise est-elle porteuse ?

Parle avec elle

La  question se repose : un dialogue ouvert déplié et sincère, a-t-il eu lieu entre la Péninsule et les juifs séfarades, sur ce qui est arrivé aux deux parties? Pour le moment la réponse est non. On devine une muette réticence à l’engager si on s’en tient aux textes promulgués, et ce ne sont pas les dires « positifs » du rabbin qui nous convaincraient du contraire.

Certes les faits sont anciens et les coupables sont morts, aussi ce à quoi nous  pensons ne saurait  se calquer sur le travail engagé en Allemagne après  le nazisme, bien que celui-ci ait bien puisé certains de ses modèles et procédures à la « créativité » inquisitoriale. Cinq siècles ont passé, existe-t-il en Péninsule, le désir et la possibilité après les conversions contraintes, d’engager une conversation libre ? Autrement dit d’inventer comment enfin se re-connaître ? Pour preuve, nous ne sommes pas opposés à l’idée d’y  prendre notre part pour peu que des personnes se présentent avec une parole vivante en-deça et au-delà de la question des papiers[6].

Laissons de côté les grincheuses considérations sur l’état actuel de l’Espagne, son chômage massif, ses crises régionalistes dominées par le séparatisme catalan, les ennuis de succession de Juan Carlos, pour mettre en relief deux données qui semblent fondamentalement en contradiction avec la bienveillante « loi de retour » des séfarades :

Du point de vue religieux, les pressions de l’épiscopat espagnol pour obtenir la béatification d’Isabelle la Catholique, premier pas vers sa canonisation. Ainsi l’archevêque de Grenade, Javier Martinez a-t-il salué, dans une homélie,[7] la reine de Castille comme « s’étant distinguée par sa grandeur humaine dans une période de troubles et de violence ». Du côté civil, les pressions du gouvernement espagnol du PP contre l’avortement et l’enseignement obligatoire du catéchisme.

Ainsi une loi très réactionnaire sur les conditions légales de l’avortement a-t-elle passé le premier « cut » aux Cortès, le 12 février de cette année et la loi Wert[8] a rendu obligatoire l’enseignement religieux dans l’école publique. Le catéchisme est une matière indispensable pour passer le baccalauréat et pour intégrer un corpus universitaire.

Il semble d’ailleurs que, concernant ce dernier aspect comme de celui de la canonisation d’Isabel, les  dirigeants n’aient  pas pris  la mesure de ceci : si les juifs reviennent en nombre pourquoi tarderaient-ils à  faire jouer à plein leur citoyenneté et leur idée du politique ? Nul doute qu’ils ne tarderaient pas à s’élever et militer vivement contre ces deux points au nom d’un débat démocratique.

Ces deux aspects civique et religieux noués n’éclairent donc pas la « loi du retour » sous un jour franc et clair.

Ainsi, ni sous l’angle de la mémoire historique dont les aspects les plus corrosifs et hostiles au judaïsme ont été suspendus ou ignorés, ni du côté politique de la question nationale et européenne, qui mérite un autre approfondissement que la cession « patronymique » d’une nouvelle nationalité, ni encore sous le jour de l’environnement civico-religieux de la droite espagnole, le recouvrement d’une citoyenneté espagnole (ou portugaise) par les lointains descendants des juifs ibériques ne va  de soi. A moins que…

C.C. et P.P.

 

Remerciements

Pour les avis éclairés, apports en documentation, information, ainsi que pour les traductions de textes à : Jean-Paul Karsenty, Michel Pérez, Alain Laraby, Jacques Moustrou, Vittoria Leitao, Pierre et Noëlle Combet, Patrice Gaudineau,  Alain Julienne.

 

[1] Document public du Portugal : Loi n° 43/2013 (Diário da República, 1.ª série — N.º 126 — 3 de julho de 2013) . Article en accès libre trouvé sur le site de la revue Renascença (22-04-2013 11:32 por Filipe d’Avillez “Nova lei faz as pazes com judeus expulsos de Portugal”).

[2] Document public du Ministere de la Justice de l’Espagne ; Projet de Loi 

[3] Source : http://www.fait-religieux.com/

[4] « Sur la piste des Marranes – De Sefarad à Seattle » de Claude Corman, Editions du Passant, 2000.

[5] Temps Marranes numéro hors série septembre 2012 « Notes sur l’assimilation » ; Claude Corman et Paule Pérez : http://www.temps-marranes.info/article21hors serie

[6] Et bien que nous n’ayons aucun besoin des nationalités, espagnoles et portugaises, auxquelles certains d’entre nous auraient droit.

[7] Le 28 novembre 2009

[8] Du nom du ministre de l’Education nationale du gouvernement Rajoy.

Sommaire numéro 22

Editorial
Surveiller l’ennui ?
Claude Corman

Vouloir la performance sans la formance ruine tout monde commun désirable !
Jean-Paul Karsenty

“L’Equivalence des catastrophes. Philosopher après Fukushima” selon Jean-Luc Nancy
Noëlle Combet

Considérations sur les NACO et la politique du médicament
Claude Corman

Exposition sculptures : Grimoires
Christiane Rousset

Sommaire numéro 21

Ce que nous savons des Marranes de Belmonte
Max Arian

Diptyque sinologues

1- Sigmund Freud et la psychanalyse avec François Jullien en passant par la Chine

2- “Un paradigme” avec Jean-François Billeter
Noëlle Combet

Les mésaventures post mortem d’Euclide
Christian Velpry

L’hospitalité au coeur de la cure
Véronique Ménéghini

La psychanalyse est-elle une histoire juive?
Roland Meyer

Revivre l’appris (sur Poincaré)
Alain Laraby

Le yiddish comme un Golem
Jean-Louis Mousset