Les frères de Kichinev

Quelques mots sur le roman « Les frères de Kichinev » et la signification de son sous-titre : Malgré tout.

(NDLR : Roman de Claude Corman, paru aux éditions L’Harmattan, collection Amarante.)

En 1897, trois évènements porteurs de vastes ondes historiques, marquent l’entrée dans le vingtième siècle : l’affaire Dreyfus en France qui atteint cette année là son seuil de plus haute intensité, le premier congrès sioniste à Bâle sous la direction de Theodor Herzl et enfin la naissance du parti ouvrier juif dans la zone de résidence de l’Empire russe, le Bund.
Notre récit court sur les cinq années qui séparent la formation du Bund de son retrait de la social-démocratie russe, en 1903, après le massacre de Kichinev, en Bessarabie.
Si la plupart des conversations qui y sont relatées ont un sens politique et moral manifeste, si le double thème du judaïsme et du communisme est récurrent tout au long du roman, et qu’abondent les réflexions croisées sur l’assimilation et la dissonance culturelle, le nationalisme et le fédéralisme européen (déjà bien malade du moins sous sa forme impériale austro-hongroise), je n’ai jamais eu l’ambition d’écrire un texte sur la situation hétérogène des Juifs d’Europe avant la révolution russe et la première guerre mondiale. Je me suis plus sagement borné à raconter quelques fragments de vie et de pensée de trois frères nés en Russie et résident désormais en France et en Autriche.
La famille Roth est originaire de Kichinev, actuellement Chisinau, la capitale de la République indépendante de Moldavie et c’est ce point d’ancrage géographique qui me relie intimement à l’histoire de ces trois frères.
Mon père est en effet né au nord de Kichinev, à Balti. Avec son frère aîné Aron, ils sont partis faire leurs études supérieures en France en 1927. Il n’est pas aisé d’intégrer précisément la Bessarabie dans la carte géographique actuelle de la Moldavie. Quand on se rend de nos jours dans la région, on mesure à quel point la Moldavie est un territoire controversé, sans unité historique. A l’Ouest, à Iasi, on est en Moldavie roumaine, puis on passe la frontière de la République indépendante de Moldavie, dans laquelle se trouvent les villes de Balti et de Chisinau, et de l’autre côté du Dniestr, on foule le sol de la petite République de Transnistrie, qui n’a pas d’existence légale internationale, mais qui défend inconditionnellement les intérêts de Moscou. Plus au Sud, le district autonome de Gagaouzie est peuplé de chrétiens orthodoxes turcophones. Aux anciens brassages et échanges de populations entre les empires russes et ottomans, se sont ajoutés les transferts de populations russophones dans l’après-guerre, quand Staline voulut reforger l’ancienne Bessarabie des tsars. Les antagonismes culturels, linguistiques et politiques entre les populations tournées vers la grande Russie et celles qui regardent vers l’Europe s’illustrent dans le passage des frontières. Franchir les quelques mètres qui séparent la Moldavie roumaine de la République indépendante de Moldavie, était il y a quelques années plus compliqué que changer de continent ! Chaque douanier, chaque policier des frontières semblait exercer à lui tout seul un droit de vie ou de mort sur nos papiers. Sans doute, quelques dessous de table étaient-ils de nature à saper les obscurs principes d’une telle dictature, encore fallait-il savoir à qui les remettre afin de ne pas envenimer la concurrence âpre et glacée que se livraient de chaque côté de la frontière les contrôleurs galonnés de l’identité !
Toutefois, avec de la patience, on passe la frontière à Ungheni et on est en république moldave indépendante. Sur les routes qui amènent à Balti, les charrettes de paysans rappellent la contrée syldave du « Sceptre d’Ottokar » de Hergé. Mais, à Balti, l’atmosphère est beaucoup plus étrange. La population majoritairement russophone semble étrangement intemporelle comme si, n’ayant plus de passé, elle n’avait pas davantage d’avenir. Un char de l’armée rouge sur la vaste esplanade centrale de la ville et les effigies sculptées de Marx, de Lénine et de Staline au sommet du plus grand immeuble de la place rappellent les heures glorieuses de l’Union soviétique. Mais il ne reste rien, absolument rien de la Balti juive. Les bombardements allemands pendant la guerre ont détruit la ville, les déportations et les exécutions par les nazis et leurs supplétifs ukrainiens et roumains, et enfin l’exode d’après-guerre ont quasiment éliminé toute trace de judaicité bessarabienne.
Ma grand-mère Sara n’imaginait pas un avenir à ses deux fils aînés dans la Bessarabie devenue roumaine en 1919 et elle avait trouvé le courage de les envoyer faire leurs études en France, un pays prestigieux, libre, cultivé, le pays de Hugo, de Voltaire et de Zola, ajoutait-elle. C’est comme si la France antidreyfusarde et antisémite des Drumont, des Barrès, des Maurras, des Déroulède et des assassins de Jaurès n’existait tout bonnement pas. Ce qui comptait à ses yeux, c’était l’âme d’un pays et l’âme de la France était ailleurs, dans les Lumières et la République libre et fraternelle. Sans doute faut-il regarder un pays de très loin pour en ignorer aussi délibérément les insuffisances, les étroitesses, les lâchetés, tout ce qui en pourrit la grandeur ou en trahit l’âme profonde. Et en écrivant ces mots aujourd’hui, j’en mesure le caractère emphatique et un tantinet ridicule : qu’est ce que l’âme d’un pays, qu’est-ce qui en caractérise la grandeur ? Dirait-on qu’à jamais la Grèce antique de Homère et de Platon coule dans le sang de tous les hellènes, des Caramanlis et des Papandreou, ou que le génie des artistes de la Renaissance italienne n’est pas absent des cénacles politiques de la Ligue lombarde ou du Forza Italia de Berlusconi ? Et pourtant, c’est ainsi que ma grand-mère Sara regardait la France, comme un pays qui avait su dire au monde des choses essentielles sur la liberté, l’égalité, la fraternité. La France valait toujours mieux que ses indignes serviteurs d’un temps ou que les mauvais interprètes de son génie qui en barricadaient l’accès aux métèques. J’ignore sous quelle forme Sara a transmis cette vision des choses à ses fils mais j’avoue que ce regard délibérément positif et optimiste sur la société française a été celui de mon père presque toute sa vie. A l’occasion des fêtes familiales, il avait l’habitude de lever son verre à tous ceux qui, présents ou absents, avaient peuplé sa vie, ce qui est assez commun, mais aussi d’introduire la soirée, ce qui l’est moins, par un « malgré tout » ! « Malgré tout, disait-il, malgré toutes les déceptions et les tristesses, malgré tout ce qui peut vous paraître bas, médiocre, insignifiant ou hors d’à propos (cet hors d’à-propos rassemblait sans doute dans son esprit toutes les mesquineries claironnées à haute voix de l’époque) nous devons saluer le fait de nous retrouver ici, ensemble. C’est une grande joie. ». Jamais il n’entamait une conversation en se plaignant de la France, ou en vantant les mérites de l’Amérique, de Londres ou d’Israël.
Sara avait conclu une sorte de pacte secret avec mon père : « Vis ta nouvelle vie en France et détourne ton regard de la Roumanie ! » Il ne nous a jamais ou si peu parlé de Balti que j’ignore tout des paysages, du climat, des senteurs, des cultures, des jeux entre frères, des musiques, de la cuisine de son pays de naissance. Il ne nous raconta jamais rien sur sa vie en Bessarabie et j’ai longtemps cru que mon père était né adulte. Si la plupart des gens contraints à l’exil par la guerre, la misère, les discriminations gardent dans leur cœur la mémoire secrète de leur enfance et manifestent à l’occasion une nostalgie du pays où leur conscience et leurs sens se sont éveillés au monde, je crois que mon père avait, selon l’une de ses expressions favorites, tourné radicalement la page. Le choix fort de Sara avait endigué pour longtemps, sans doute pour toujours, les réminiscences de l’enfance et jusqu’à leurs inconscients et anecdotiques jaillissements dans une émotion ou une conversation. Sauf sur un point : la distinction, sur laquelle il se montrait intransigeant, entre la Russie et la Roumanie. Mon père avait été un sujet russe, avant d’être français et s’il nous encourageait à lire les œuvres des grands maîtres de la littérature russe, il n’avait aucune connaissance du folklore transylvanien et subcarpathique qui nous fascinait avec ses vampires et ses chaumières remplies de tresses d’ail. Avait-il lu Mihail Sebastian, Paul Celan ou Benjamin Fondane ? Je l’ignore. Le seul écrivain roumain dont il parlait avec un peu de chaleur était Ionesco. Il lut tardivement Cioran.
Il adopta le même parti pris d’amnésie volontaire ou plus exactement de silence ou d’évitement sur la période de la seconde guerre mondiale.
Déjà peu loquace sur l’atmosphère politique de la France des années trente, (il nous parlait plus volontiers des bistrots et des académies de billard de la place Wilson à Toulouse), il resta toute sa vie évasif sur les années de guerre, qu’il passa la majeure partie du temps dans la clandestinité. Peut-être l’indécente et hystérique clameur des « libérateurs » qu’il découvrit en 1945, alors qu’il “siégeait” comme médecin israélite dans le comité d’épuration, avait-elle fermé sa conscience à une pédagogie claire, transparente et avantageuse des évènements. Je crois aussi que sa « tendresse de pitié » pour les perdants et les minables, expression qu’il emprunta plus tard à Albert Cohen, lui faisait percevoir douloureusement les attitudes bouffonnes des vainqueurs de la dernière heure et leur passion trouble des règlements de comptes. Mais enfin, s’il n’avait pas pu être un épurateur heureux, il avait été néanmoins un proscrit du régime de Vichy, un déclassé, un déchu. N’y avait-il là dessus rien à raconter, rien à transmettre ? Le pacte secret avec Sara : tu tournes la page ! balayait les atermoiements, les ressassements, les complaisances, les revendications. Il faut tourner la page, une fois de plus, et avancer. C’est douloureux, bien sûr, de ne pas se mettre en scène, mais c’est le prix à payer pour que la vie continue, ouverte aux lendemains.
Pendant ses années d’étudiant à la faculté de médecine de Toulouse, il avait appris à être français. Peut-être eût-il ressenti plus vivement son affiliation au « parti des métèques » s’il avait opté pour la faculté de droit ou de lettres, mais la médecine était un de ces rares métiers où les Juifs avaient acquis une excellente renommée depuis les temps les plus anciens. Maïmonide avait publié ses œuvres médicales, à Cordoue, au douzième siècle, et le serment d’Hippocrate, dans toutes ses versions corrigées, qui régit le code moral de la profession ne fait jamais référence à un classement ethnique ou social des humains.
Le pire antisémite n’hésitera pas à boycotter les commerces tenus par des Juifs, à propager les plus ridicules calomnies sur les meurtres rituels, à rendre les Juifs responsables de tout, qu’ils soient Rothschild ou Trostki, mais, atteint d’une maladie qui met en jeu sa propre vie, il ignorera délibérément le patronyme du médecin dont la réputation lui fait scintiller l’espoir d’une guérison. Mon père s’installa sur les conseils de ses maîtres de la faculté de médecine de Toulouse dans une petite ville du Piémont pyrénéen, dans le sud du département de la Haute Garonne.
Mais après la débâcle de l’armée français en 1940, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de « restauration » nationale conduit par le maréchal Pétain et la promulgation des premiers décrets anti-juifs d’Octobre, je suppose que quelque chose s’est brisé, au moins pour un temps, dans son univers mental. Sa confiance « naturelle » dans le génie français, dans la tradition de liberté et de justice de la République, cette foi qu’il avait puisée dans l’amour de sa mère Sara pour la France, ont été ébranlées, et sans doute provisoirement anéanties par la soumission du régime de Vichy aux ordres de l’occupant nazi. L’écrivain roumain Mikhail Sebastian, dans son journal des années de guerre, évoque la défaite de la France en 1940 comme si toute la civilisation éclairée de l’Europe avait disparu le jour de l’armistice signé par Pétain. La chute de la France signait à ses yeux l’entrée dans un univers barbare, et elle était intimement ressentie comme une véritable catastrophe personnelle.
A l’instar de tant d’autres français, mon père vécut une guerre courte. Fait prisonnier à Germiny, il fut rapatrié par un heureux concours de circonstances en France en Octobre 1940. Son frère aîné Aron, moins chanceux, fut interné à Dachau.
Ayant regagné Saint-Gaudens, mon père fit partie des médecins juifs du département privés d’exercer leur profession après la énième publication d’un décret vichyste régissant les professions médicales. Il tenta en vain de faire valoir ses droits, il supplia, il s’abaissa, il mendia une indulgence, une considération, une compassion. J’ai retrouvé la lettre qu’il écrivit à « Monsieur le Président et membre du Conseil supérieur de l’Ordre des Médecins :
Je soussigné Lazare Corman, docteur en médecine domicilié 9, boulevard Bepmale a l’honneur d’interjeter appel de la décision du conseil de l’ordre des médecins de la Haute Garonne en date du 13 Mai 1942, me notifiant que je ne suis plus porté sur la liste des médecins juifs autorisés à exercer et que dans le délai de deux mois après la présente notification, il ne sera plus possible de me maintenir sur le tableau de l’Ordre. Né le 3 Mai 1910 à Balti (Roumanie) et naturalisé français depuis l’année 1935, je suis depuis 1927 en France où j’ai fait toutes mes études médicales à la faculté de Toulouse. Depuis 1937, j’exerce ma profession à Saint-Gaudens.
J’ai été mobilisé comme médecin de bataillon au 11eme régiment d’infanterie le 2 Septembre 1939 et je n’ai quitté cette unité que pour être affecté au 14eme Régiment d’Artillerie de la même division en qualité de médecin du 1er groupe.
J’ai fait ainsi toute la guerre aux Armées.
J’ai été fait prisonnier le 21 Juin 1940 à Germiny (Marne) et ai été rapatrié comme médecin le 29 Octobre 1940.
J’ai repris l’exercice de ma profession le 7 Novembre 1941 en vertu d’une décision de monsieur le Médecin-Inspecteur de la Santé conformément au décret du 11 Août 1941.
J’ai été décoré de la croix de guerre et cette décoration a été homologuée par décision ministérielle du 9 Juin 1941.
La décision du Conseil de l’Ordre des médecins du 13 Mai courant dont est appel souligne la contradiction d’interprétation des lois et règlements en la matière entre Monsieur le Directeur régional du Service de l’aryanisation économique et monsieur le médecin inspecteur de la Santé.
C’est cette divergence que j’ai l’honneur de soumettre en toute confiance à votre sanction.
Si en exercice de l’article I (paragraphes 1 et 2) du décret du 11 Août 1941, il est peut-être légitime de limiter à 6 le nombre de médecins juifs autorisés à exercer dans le département (bien que l’effectif total des médecins non juifs exerçant dans le département soit de 538) je crois devoir rappeler que je suis du nombre des six médecins juifs installés dans le département avant les hostilités.
D’autre part et surtout le directeur régional du Service de l’aryanisation économique me paraît avoir méconnu les dispositions de l’article I (paragraphe 4) du décret du 11 Août 1941.
Ce texte stipule que « seront maintenus par priorité même si leur nombre dépasse la proportion fixée au paragraphe 1, ci-dessus, les médecins en exercice avant la publication du présent décret qui satisfont à l’une des quatre conditions prévues à l’article 3 de la loi du 3 Juin 1941 en faveur des anciens combattants et victimes de guerre. »
Or il n’est que de se reporter à cet article 3 pour constater que son paragraphe B « vise ceux qui ont fait l’objet au cours de la campagne 1939-1940 d’une citation donnant droit au port de la croix de guerre, instituée par le décret du 28 Mars 1941 ».
En outre de cette discussion de pur droit, je me permets de signaler que mon frère Corman Aron qui est aussi médecin est prisonnier de guerre en Allemagne et a fait l’objet d’une citation à l’ordre de la division homologuée par décision ministérielle du 12 Juillet 1941, j’ajoute aussi que ma profession de médecin est la seule source de revenus dont je dispose pour assurer ma subsistance et aider ma belle-sœur, femme de mon frère prisonnier.
En conséquence, j’ai l’honneur de conclure à ce qu’il plaise au Conseil supérieur de l’Ordre, réformant la décision entreprise,
Me maintenir au tableau de l’ordre des médecins de la Haute Garonne.
Je joins au présent acte d’appel la copie certifiée conforme par la mairie de Saint Gaudens des 3 évènements suivants :
1) La décision de monsieur le Méd. Insp. de la Santé en date du 7 Novembre 1941
2) La décision de l’Ordre des méd. de la Hte Gar. en date du 13 Mai 1942
3) La copie de ma citation. »
Je suppose que mon père a écrit cette lettre avec l’aide d’un ami, sans doute un avocat. Les tournures de phrase sont celles d’un professionnel du barreau qui tombent plus ou moins bien au milieu d’un développement et les transitions ne sont pas toujours bien maîtrisées. Il me semble que manquent certains mots. Mais cela n’a pas d’importance. Le but est d’apparaître plus français, plus familier des destinataires, en usant des tournures de style propres à la langue judiciaire qui par bien des aspects est ce qui se fait de plus singulier et de plus intraduisible dans la langue d’un autre peuple.
Ce qui me frappe davantage est la lassitude qui saisit mon père quand il parvient à la fin de sa lettre manuscrite. Les abréviations fleurissent soudainement, comme si tout le contenu de cette dictée était soudainement devenu absurde et indigne de la langue de Hugo et de Zola. Il est temps d’en finir avec la rédaction d’une lettre bourrée de « j’ai l’honneur de », adressée à une administration totalement déshonorée, pénétrée par l’esprit nazi de l’aryanisation économique. Par l’avalanche de lois, de décrets et de paragraphes de lois indiqués dans cette lettre, on mesure à quel point le gouvernement vichyste croyait exhiber sa souveraineté, alors que ce maquis grotesque de décisions juridico-administratives prouve la totale servilité de Vichy à l’occupant hitlérien.
Quoi qu’il en soit, cette requête est restée lettre morte et mon père fut forcé de renoncer à son activité de médecin, du moins en pleine lumière et dans un cabinet officiel. Car il travailla clandestinement à Saint-Gaudens, pouvant compter sur l’aide de quelques amis fidèles, la bienveillance d’une bonne fraction de la population commingeoise et parfois le silence de ceux qui, s’étant aventurés sur la voie collaboratrice de la milice, n’en avaient pas moins besoin d’un médecin, dans les heures incertaines de l’existence.

Mon père enfin ne nous enseigna à peu près rien sur le judaïsme. Il n’était pas religieux, et les quelques conversations que j’eus plus tard avec ses frères le confirma. La Haskala, le mouvement des Lumières juives, avait prospéré en plus d’un siècle. Aron et Lev, mes oncles, me racontèrent succinctement que leur famille, à Balti, n’avait aucune sorte de tradition religieuse. Dans la Moldavie de leur enfance, du moins dans leur environnement proche, on considérait les rabbins comme des gens superstitieux et obscurs, qui ne pouvaient apporter aucun bien au peuple juif. On peut aisément concevoir un tel sentiment par symétrie : au début du vingtième siècle, en France, la lutte contre les Congrégations animait les courants politiques radicaux et républicains et le mépris des curés n’était ni rare ni honteux. Mon père mangeait bien du pain azyme pendant la Pâque, mais sans jamais en évoquer la signification symbolique et c’était à peu près tout. Quand bien plus tard, je l’interrogeais sur ses attachements, ses références, ses empreintes juives, il restait tout aussi laconique et mystérieux. Nous pouvions parler des heures de Kafka, de Steiner, de Freud, de Zweig, de Soutine et même de Schönberg, mais à chaque fois que je forçais une réponse plus précise sur sa vision du judaïsme, il me répétait grosso modo la même chose : « Ce qui est universel ! » Paradoxale réponse, quand on mesure la singularité radicale du phénomène juif, que ce soit sous l’angle historique ou textuel ! Peut-être sonnait-elle juste il y a plus de trente ans, mais combien semble-t-elle déconcertante de nos jours marqués par l’expansion des appels identitaires! Que n’ai-je vu moi-même dans des centres communautaires juifs des gens conspuer les noms de Heine et de Husserl, non pas pour leurs défauts littéraires ou leur manque de clarté philosophique, mais parce qu’il s’agissait de convertis et que par ce seul fait, ils étaient devenus infréquentables ! Et que dire du traitement réservé à Spinoza ? Sa seule évocation fait encore trembler ces juifs studieux, un peu naïfs qui s’efforcent de corriger leurs lacunes théologiques et leur ignorance de l’hébreu auprès de maîtres plus ou moins prestigieux. Spinoza, le traître, le parjure, le pendant juif du Judas des Chrétiens ! Et je suis resté sidéré par le réquisitoire outrancier (une sorte de nouvel herem, ou du moins sa parodie, sa réplique contemporaine) de Jean-Claude Milner contre l’auteur de l’Ethique, dans son livre, Le sage trompeur. Spinoza, précurseur des nazis et des islamistes radicaux ? Zygmunt Bauman avait traité de la décadence des intellectuels, en étudiant l’évolution historique de leur statut de législateurs à l’âge des Lumières à celui d’interprètes dans la modernité. L’art de l’interprète, chez Milner, est devenu si subtil, si inquisiteur, si microscopique qu’il ne reste rien de la fresque générale d’une pensée. Le scalpel de l’intelligence tardive a disséqué le texte, dans tous ses plans et en a révélé ces petites tumeurs qui le transforment en un organisme malade. Quel texte d’importance résisterait-il aujourd’hui à une telle passion des coupes tomographiques ? La philosophie de Socrate serait-elle autre chose in fine qu’une admirable séduction de pédophile ? Quand l’art des interprètes a atteint une aussi vertigineuse et ludique maestria, on peut subodorer que la pensée est en voie d’anéantissement.
Alors, universel ? Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire, de nos jours ? L’universel n’est-il pas ce qui est audible de tous, ce qui est réellement ouvrant, accueillant, ce qui s’efforce de comprendre et ne s’empresse pas de réduire, de bafouer, de mettre à l’index?

Benny Levy disait dans la Confusion des temps qu’il fallait pousser le plus loin possible l’intensité d’une lecture, dans son cas, celle de la Torah et du Talmud, pour rendre service à l’humanité entière. Au fond tout l’inverse du cosmopolitisme viennois d’un Stefan Zweig qui pensait beaucoup plus l’humanité dans l’esprit de la synthèse, du compromis et de la supranationalité. Si un Benny Levy avait existé à l’époque de Zweig, il aurait professé des idées radicalement différentes de celles de l’écrivain autrichien, qui, à l’instar de Robert Musil ou de Joseph Roth louaient l’esprit anti-nationaliste de la monarchie impériale. C’est en étant intensément juif, ruthène, polonais, slovène ou autrichien catholique que l’on pouvait rendre d’appréciables services à l’humanité commune ! se serait-il écrié.
La question de l’intensité n’est pas aisément escamotable. Mais en définitive, c’est je crois, une voie religieuse, réservée aux croyants. On doit se plonger entièrement dans le texte biblique afin d’en saisir la vérité essentielle qui, abordée superficiellement nous fuit, et sans plus accorder foi à la pensée européenne qui se débat dans ses confusions, ses relativités, ses syncrétismes. A ce prix, on peut devenir plus humain, plus digne de l’humanité. C’est accepter dans le même mouvement une certaine forme de solitude et d’universalisme des séparations ! La force incomparable d’un riche corpus linguistique et spirituel peut nous affranchir des absurdes contingences de l’Histoire. Quelque chose de plus accompli, de plus éternel transcende les hasards, les futilités, les masques et jusqu’aux malheurs de l’existence dans nos sociétés de masse, déboussolées par l’empilement de cultures et le bavardage médiatique.
Cette question de l’intensité se heurte néanmoins à une objection de poids. Si l’on peut admettre que les cultures juive, amérindienne, germanique, catholique intégriste, sunnite orthodoxe ou gitane, peuvent enrichir, chacune à leur manière, le patrimoine spirituel de l’humanité, en aucun cas, aucune d’entre elles, séparément, ne peut œuvrer à la concorde des peuples, à la paix, sauf à puiser dans chacune d’entre elles ce qu’elle recèle d’universellement partageable. Et je reviens ici, après ce long détour, à la réponse troublante de mon père : « Ce qui compte dans le judaïsme, c’est son universalité ». L’explication qui me vient à l’esprit est la suivante : partout où ils ont vécu en diaspora, aux quatre coins du monde, les Juifs ont en règle fait la double expérience d’être des minorités, non souveraines, exposées à l’arbitraire des autorités politiques et théologiques locales, et de pouvoir néanmoins mettre en tension leur culture, leur langue, leur vision « ondulatoire » de l’univers et du temps, avec leurs respectifs environnements. Ce fut certainement un évènement unique, en tout cas très rare par la durée et la fécondité de ses arborescences et de ses développements. Ce qui en a résulté est peut-être ce quelque chose d’universel qui, je crois, nous fait aujourd’hui défaut.

Cela explique sans doute qu’à mes yeux, le judaïsme est riche de mille choses, de mille lectures souvent contradictoires, peut-être irréconciliables. Je ne saurais pour autant en fixer une hiérarchie ou un ordre d’importance. Je distingue mal en quoi la lecture de Kafka, de Joseph Roth, de Canetti, de Steiner, de Benjamin ou d’Arendt est « moins juive » que celle d’Adin Steinsaltz, d’André Neher, du rabbi Loeb, de Rabbi Naham de Braslav, de Buber ou de Franz Rosenzweig.
De nos jours, toutefois, la seconde liste emporte largement les suffrages de la « majorité ». La renaissance d’Israël en Terre sainte, deux mille ans après la destruction du second Temple, et surtout depuis l’enfer d’Auschwitz, a polarisé à l’extrême l’existence juive. C’est comme si une sorte de cohérence, d’unité du peuple juif, retrouvant tout à la fois sa souveraineté, son pays et sa langue avait déclassé les multiples facettes de l’être de la Galout, le judaïsme assimilé et européen des Viennois , la culture hassidique non sioniste des juifs orientaux, le judezmo du monde séfarade, les rêves socialistes des bundistes.
Ma grand-mère Sara, qui faisait partie des Ostjüden, des Juifs de l’Est, et vivait dans l’aire géographique de la Bucovine et de la Bessarabie n’était pas moins éloignée des milieux juifs religieux que ne pouvaient l’être Freud, Schnitzler, Zweig ou même Herzl au tournant du siècle dernier, dans la capitale des Habsbourg. Quand les Juifs « libéraux » de Vienne, dans les années 1880 virent débarquer leurs coreligionnaires chassés de Galicie, de Bucovine ou d’Ukraine par la misère ou les pogroms, ils n’imaginaient pas faire partie du même monde, encore moins du même peuple. Un patron de la presse viennoise, du temps de la Neue Freie Presse ou du Neus Wiener tagblatt considérait ces Juifs de l’Est parlant un mauvais allemand, saturé de mots yiddish, accoutrés bizarrement, et aux manières si peu distinguées, comme des étrangers plus ou moins repoussants. Herzl, le théoricien du sionisme méprisait le yiddish qu’il tenait pour un jargon de ghetto. La prétendue unicité de l’être juif moderne, définie par une fidélité plus ou moins charpentée à la Tradition, une pratique cultuelle élémentaire, la fréquentation des centres communautaires et la solidarité inconditionnelle avec Israël est à bien des égards forcée et on se demande pourquoi un Edgar Morin ou un Daniel Bensaïd ont cru devoir recourir à des contorsions sémantiques telles que « juif non Juif » ou « spinozant », pour s’auto-définir, sauf à prendre au sérieux et à la lettre cette unicité imaginaire.

Par l’impératif de mémoire, ce qui mérite d’être gardé et transmis se faufile dans le temps chaotique des générations. Quelque chose de primordial, qui échappe aux lois matérialistes de l’entropie historique, est mis en lieu sûr et chaque nouvelle génération doit étudier ce quelque chose, cette parole à part. Or, l’éloignement du temps de la Révélation sinaïtique concerne honnêtement chacun d’entre nous. L’approfondissement de nos connaissances, de la paléontologie à la biologie moléculaire, de l’histoire du monothéisme à l’astrophysique nous masque désormais, du moins à la plupart d’entre nous, la pleine lumière de la scène.
D’une certaine manière, nous ne sommes déjà plus assez naïfs pour adhérer au sens littéral des Ecritures, mais nous sommes encore beaucoup trop ignorants pour prendre la mesure du monde, de la vie, de l’Univers, dans leurs affolantes et énigmatiques dimensions. Nous sommes au milieu du gué, incapables de lâcher prise à nos traditions, à nos géniaux textes culturels et religieux de l’Antiquité tardive, et nous n’avons pas acquis une connaissance suffisamment aboutie pour résider dans la joie et la béatitude, comme l’avait espéré Spinoza.
En ce sens, le désenchantement du monde est autant le fruit de nos connaissances que de notre immense ignorance résiduelle.
Un jour que je citai mal et sans doute de façon erronée les propos de Levinas sur la paternité et l’éternité, suggérant que par la paternité, nous accédions à un face à face avec un autrui radical, le fils ou la fille, qui est néanmoins aussi soi-même, et que j’en concluais à une forme tangible et réconfortante d’éternité, Geneviève, mon épouse, réfuta aussitôt un tel point de vue. Les gènes ne font rien à l’affaire. Ce que représente un être dans le temps est peu de chose. Qui se souvient de nous à la troisième ou quatrième génération ? On compte beaucoup pour ses enfants, sans doute encore pour ses petits enfants et puis au-delà, tout devient vite très flou, très vaporeux. Chacun d’entre nous en a fait l’expérience. A part les chevronnés de la généalogie qui parlent de leurs aïeux comme des familiers, la mémoire personnelle passe rarement la barre du siècle. Bien sûr, Freud nous aide à imaginer que des tas de choses plus anciennes, et dont nous ignorons tout, sont transmises dans l’inconscient, où elles forment un tissu interstitiel de goûts, d’affects, d’émotions et peut-être d’inclinations. Mais enfin, l’argument de Geneviève est sans appel. Notre mémoire a une faible longueur d’ondes ! Nous sommes rapidement dissipés dans la conscience de ceux qui arrivent.
Les géniaux trésors culturels et religieux de l’Antiquité tardive offrent par contraste aux hommes une autre durée, une forme durable de sens. Certes, comme le rappelle Daniel Boyarin , ces trésors sont en fait des monuments de barbarie, d’exclusion barbare, de répression des femmes et des minorités sexuelles, d’exclusion et de répression de ceux qui sont taxés d’«hérétiques» mais ils peuvent être lus à contre-courant et nous aider malgré tout à vivre et à comprendre aussi certaines choses de notre temps. Comme les chefs d’œuvre d’Homère et de Dante.
Salomon Roth, le plus jeune des trois frères du roman est un ouvrier bundiste et par ce seul fait son identité et ses aspirations politiques sont soumises à des forces antagonistes. D’un côté, comme les prolétaires des autres nations, il souhaite ardemment la victoire du communisme et adopte le principal outil théorique de son temps, le marxisme, qui d’une certaine manière a réglé son compte à la « question juive » et place de fait l’internationalisme prolétarien au dessus des préoccupations et des attachements « nationaux ». Sous un autre angle, Salomon est attaché à la vie juive, il défend le principe d’une autonomie culturelle et linguistique des Juifs du Rayon. Le Bund est au centre d’une constellation malaisée à définir, d’une nébuleuse de préoccupations que l’on peut schématiquement réduire à trois forces essentielles : l’attachement à une judaïcité d’exil, yiddishophone, résolument opposée à l’option sioniste d’une souveraineté territoriale en Palestine, la recherche active d’une solidarité socialiste des peuples, la défense d’une culture, d’une langue, d’une identité que ne vient pas coiffer l’élément religieux. Le choix de l’enracinement « national » dans l’exil, d’un judaïsme déconfessionnalisé , d’un communisme associatif, fédéral et non centralisé peut aujourd’hui sembler étrange, mais dans le premier quart du vingtième siècle, le Bund attira beaucoup d’ouvriers et d’intellectuels en Pologne et en Russie.
Dans la thèse 123 de la « Société du spectacle », Guy Debord écrit : « La révolution prolétarienne est entièrement suspendue à cette nécessité que, pour la première fois, c’est la théorie, en tant qu’intelligence de la pratique humaine qui doit être reconnue et vécue par les masses. Elle exige que les ouvriers deviennent dialecticiens et inscrivent leur pensée dans la pratique ; ainsi elle demande aux hommes sans qualité bien plus que la révolution bourgeoise ne demandait aux hommes qualifiés qu’elle déléguait à sa mise en œuvre… » Dans une lettre à Henri Simon, que rapporte Stephane Zagdanski , Debord ajoute : « Vous me direz que c’est difficile. Nous répondrons que, le problème dût-il rester posé pendant trois siècles, il n’y a pas d’autre voie pour sortir de notre triste période préhistorique.» La plupart des ouvriers du Bund étaient des théoriciens.
Les frères de Salomon, Gabriel et Jacob qui vivent à Paris et à Vienne sont confrontés à un tout autre problème. La menace d’une guerre entre la Triple-Entente et la Triplice les transforme potentiellement en ennemis, alors qu’ils sont tous deux persuadés d’être des citoyens européens, appartenant à la même civilisation.
Ce roman qui s’intitulait initialement « Nous ne nous sommes pas rassemblés pour mourir » parcourt ces multiples dimensions à une époque charnière, la fin du dix-neuvième siècle, dans laquelle les espoirs révolutionnaires, les utopies, la quête d’universalité par le savoir et le progrès social s’équilibrent avec les passions nationalistes, les haines, les découragements et les peurs. La répartition de la richesse préoccupe alors bien plus les humains que les limites ou les folies de la richesse, malgré les vues prophétiques de Marx sur le fétichisme de la marchandise. Et pourtant dans le miroir de cette époque se lisent déjà les angoisses, les perplexités, les impasses politiques qui sont aujourd’hui les nôtres. Notre incapacité à penser tout à la fois la mesure de la richesse, l’hétérochronie du temps, la civilisation de masse, le bien commun, les interfaces culturelles, le dépassement des Etats-nations, la fin du salariat, le malheur des réfugiés et des apatrides, tout cela était déjà inscrit dans cette « belle époque » des années 1900. Cette courte période a vu s’effondrer le fédéralisme européen du vieil empire austro-hongrois et découvert l’impuissance parallèle de la pensée communiste à en incarner un renouveau prometteur et original. La défaite des bundistes au congrès du POSDR en 1903 annonce, quoiqu’on en pense alors, la transformation dogmatique de l’idéal révolutionnaire.
J’ai essayé de ne pas abuser d’images dialectiques inversées, c’est-à-dire de ces images de pensée qui naissent de la collision aventureuse du présent et du passé. Quand on éclaire le passé avec d’arrogantes réflexions contemporaines, on fait l’exact inverse de ce que Benjamin attendait de la rencontre fulgurante de l’Autrefois et du Maintenant, la naissance d’une image dialectique chargée de sens, explosive. Cette constellation des temps, chère à l’auteur des Passages devait révéler dans le présent des choses qui n’avaient pas été lisibles dans le passé, elle livrait un accès étroit mais décisif à une véritable connaissance historique. J’avais il y a bien longtemps tenté de comprendre ce que donnerait le processus inverse du Maintenant de la Connaissabilité et cela débouchait sur un Tikkun du passé, une sorte de réparation, de transformation interne de l’Autrefois par les connaissances abouties du Maintenant. Il est évidemment périlleux de se livrer à ces interactions du Temps sans retenue. Car là où l’historien nous réveille des légendes et des mythes historiques par un travail d’enquête minutieux, par le recoupement des sources et la consultation décalée des Archives, et tente de donner aux faits historiques une certaine objectivité, celui qui pratique le Tikkun du passé plonge les protagonistes de son histoire dans une atmosphère à bien des égards irréaliste. Il ne fait pas qu’opérer des anachronismes, il dote ses personnages d’une connaissance quasi-prophétique. Aussi ai-je tenté de ne pas accumuler ces images dialectiques inversées, mais je ne me suis jamais interdit cet exercice, quand il permettait à une conversation de gagner en pertinence ou en intensité au regard de nos perplexités contemporaines.

C.C.

Notes sur Spinoza

C’est bien comme étoile montante de la Yeshiva Keter Tora, comme philosophe issu de la communauté juive d’Amsterdam, que l’auteur du TTP s’attire toutes les foudres, qu’il subit les pires injures et anathèmes. Fourbe, traître, renégat, apostat, aucune injure ne lui est épargnée. Et encore aujourd’hui, on s’enfièvre contre le sage trompeur. Or, la déconstruction spinoziste du noyau dur de la religion hébraïque n’est pas un acte de traîtrise. Il n’ a pas mené de controverses antitalmudiques comme les Juifs convertis d’ Espagne, Pablo de Santa Maria, évêque de Burgos ou Geronimo de Santa Fe, lors de la conférence de Tortosa. Un Spinoza non juif, commentant le caractère « national » de la Loi mosaïque serait vite passé pour un lointain exégète de Paul, s’insurgeant contre une Révélation réservée à un petit peuple. Et il n’aurait pas suscité de lectures aussi diverses et contradictoires, les uns le tenant pour un athée ou un matérialiste, les autres pour un kabbaliste masqué ou un sioniste avant l’heure. Spinoza a le courage de traiter les Ecritures, la Bible, comme une œuvre humaine et discutable, sans faire le pas de côté. Il le fait à l’intérieur de sa propre maison, provoquant le scandale et la colère des siens. Qu’il eût appliqué les mêmes méthodes critiques et « profanatrices » aux Evangiles lui aurait assurément valu une plus grande estime de la communauté juive. Mais c’est précisément ce que ne veut pas Spinoza, qu’on lise son TTP comme une construction d’apologète ou de polémiste, au service d’une foi particulière. Il revient aux chrétiens et aux musulmans d’appliquer aux Evangiles et au Coran la même lecture « historique » et relativiste que celle que Spinoza a faite dans le TTP des chroniques nationales du peuple hébreu, de la théocratie hébraïque et de la législation mosaïque. C’est ce que ne dit pas en toutes lettres le TTP, mais c’est clairement ce qu’ont compris les lettrés chrétiens de l’Europe, papistes ou calvinistes qui le jugent encore plus sévèrement que le Tribunal juif d’Amsterdam et le couvrent d’opprobres.
Spinoza indique un chemin vers une laïcité universelle, authentique. Mais à une condition : C’est que sa lecture « subversive » de l’Ancien Testament essaime honnêtement dans les autres maisons monothéistes, sans fuguer ailleurs, sans lorgner vers les autres, sans s’abriter trop vite sous le toit protecteur des nouvelles sciences pressées de faire table rase du passé « superstitieux » de l’humanité.
C’est sans doute parce que Spinoza décrit l’homme à travers ses affects et ses déterminismes et qu’il en fait une créature définitivement incapable de grâce, de proximité avec le divin, que le rabbinat hollandais mais aussi les institutions civiques de la Communauté le mettent au ban avec une rage inhabituelle. Voilà, votre séjour sur terre résume votre présence à l’Etre. N’attendez nulle consolation, n’espérez aucune forme de réconfort métaphysique de votre finitude humaine. Encore une fois, le herem de Spinoza, pour autant que l’on puisse en juger sans véritable dossier d’accusation n’est pas lié au fait que le philosophe aurait été tenté par la conversion, ou par un rapprochement trop spectaculaire avec certains milieux protestants hollandais, ni non plus comme l’a halluciné Milner parce que Spinoza aurait délibérément choisi d’effacer la singularité juive de l’histoire universelle ou pire de préparer la voie aux effroyables crimes antisémites des nazis ( comment a-t-on pu écrire pareille folie ?) mais plus simplement parce qu’il ressent au plus profond de son être l’impossibilité définitive de la pureté, que dis-je son impossibilité ! de son absurdité pour les temps qui viennent. Les règles de purification consignées dans la Cacherout et qui ont infiltré à différents degrés toutes les croyances monothéistes n’indiquent plus le chemin vers Dieu. Et il est absolument vain de vouloir reconstruire un judaïsme soi-disant authentique, débarrassé de ses scories chrétiennes amenées dans le sillage du marranisme, autour de ces Règles et de ces Lois, en dépit de leur aspect un peu plus rationnel que celui de la Providence chrétienne. C’est l’absence radicale d’hypocrisie de Spinoza, dans une époque où chacun fait encore semblant de ménager une place plus ou moins élevée à la religion, y compris chez les disciples de Descartes, qui sidère les autorités rabbiniques. L’idée spinoziste que l’homme gagnera en humanité, en savoir, en éthique et en joie par ses propres moyens est en vérité une idée terrible ou scandaleuse, comme on voudra. Le herem de 1656 est le symbole de l’incompréhension totale des esprits religieux face à une telle pensée. Car les religieux craignent par dessus tout que l’absence de transcendance ne rende le monde et les humains plus laids, plus triviaux, plus imbéciles encore qu’ils ne l’étaient sous le joug des superstitions ou des Lois. Ils ne peuvent pas encore pressentir que la complexité croissante des déterminismes biologiques, physiques, psychiques replacera de fait l’imaginaire au cœur de la pensée scientifique. Trop aristotéliciens, ils n’ont pas lu les écrits du Maharal de Prague qui met les concepts et les catégories dans un champ de collisions et de contradictions de haute intensité, sans en supprimer aucun. Sans doute Spinoza a-t-il eu la formidable intuition qui a manqué à tous les esprits chagrins tournés vers l’autorité ou la censure, d’un ré-enchantement du monde par la connaissance de plus en plus déconcertante, de plus en plus stupéfiante de l’univers et de la vie. Seuls ceux qui pensaient avoir fait rapidement le tour des déterminismes, des causalités, et des enchaînements pouvaient s’en inquiéter affreusement.
Mais au bout du bout de la pensée critique, de la pensée de la déconstruction, se découvre quelque chose de vertigineux, et qui n’est pas le nihilisme, comme on aurait trop vite fait de le croire. C’est l’angoisse, celle dont parle Franz Rosenzweig dans son magistral opus écrit sur des bouts de papier dans la boue des tranchées de la grande guerre. L’être humain n’est pas guéri de son angoisse existentielle par la seule déconstruction de ses leurres, de ses impostures, de ses rêves avortés d’au-delà, ni par la promesse d’une société plus juste et plus démocratique. Nul mieux que Kafka n’a mesuré l’ampleur de cette angoisse. Il la décrit de façon saisissante dans son Journal intime. « J’étais sans défense devant cette figure qui, assise tranquillement à ma table en considérait la surface. Je tournais autour et me sentais étranglé par elle. Autour de moi tournait un troisième personnage qui se sentait étranglé par moi. Autour du troisième tournait un quatrième qui se sentait étranglé par lui. Et cela se poursuivait ainsi jusqu’aux mouvements des astres et au delà. Toute chose se sent serrée à la gorge ». Toute chose se sent serrée à la gorge. L’angoisse est diffuse, interstitielle, cosmogonique. On a brisé la verticalité des fausses transcendances, on a déconstruit tous les mensonges, toutes les illusoires consolations, on a libéré l’homme de ses chaînes religieuses, de ses attaches craintives au sacré. C’est entendu, mais comment ignorer la portée visionnaire du plus noir aphorisme de Kafka : « Peux-tu connaître autre chose que l’imposture ? Une fois que l’imposture sera détruite, tu sais bien que tu n’auras pas droit de regard, à moins de devenir une statue de sel. »?
Il nous faut donc vivre avec un peu d’imposture. Les trésors spirituels de l’antiquité tardive, dont parle Boyarin peuvent être à nouveau annexés à la pensée moderne, comme les mythes grecs, les midrashim du Zohar, la beauté des arts chrétiens. Ils ne sont plus les vecteurs de la tutelle religieuse sur les esprits, ils sont transformés, pétris dans la psychanalyse de Freud, dans la littérature de Kafka, sans être entièrement dissous par le reflux de la pensée théologique. Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps, disait Agamben. Et ce faisceau de ténèbres qui provient de son temps rappelle à la présence cette prodigieuse compilation de textes, d’œuvres, de récits qui ne sont désormais plus déchiffrables dans la lumière de leur antique surgissement. Le marrane Spinoza, s’il est l’ancêtre de tant de penseurs critiques, est aussi celui de Franz Kafka, même si l’angoisse de Spinoza est retenue, prudente, silencieuse, dans les filets de la méthode géométrique et n’est pas directement visible. Spinoza n’est pas un sage trompeur. Ce n’est pas un sage !
C.C.

Editorial : L’embarras

Claude Corman avance ici l’hypothèse que la paresse intellectuelle déjà ancienne sur le dessein européen, qui a favorisé partout l’éclosion du tribunicien national, a fait infiniment plus de mal à la gauche que les « nouveaux réactionnaires » dont ce dernier décortique la moindre expression publique comme s’il était la voix autorisée de l’ennemi…
Si la bête immonde n’est plus féconde, si le lepénisme, toutes tendances confondues est un fascisme pour bébés, la symétrie prévaut et on avancera que le marxisme des Insoumis est un marxisme d’opérette, infantile, dont seuls quelques patrons imbéciles et avaricieux peuvent aujourd’hui avoir peur. Le glissement sémantique est lourd de sous-entendus. Finie la citoyenneté, envolée l’appartenance commune à une République. Les tenants des extrêmes de droite et de gauche parlent de gens, de petits, de peuple, de grands, de mondialistes et de patriotes, mais plus de citoyens. Macron n’est pas le président de la République mais le chef des riches, Marine le Pen ou Mélenchon acceptent volontiers d’être les candidats du peuple, des petits, des gens d’en bas, des gens de la « vraie vie »!
D’immenses chantiers de l’imagination politique sont à mettre en œuvre pour contester l’hégémonie écrasante de la société du spectacle, mais cela ne se peut que si l’ensemble d’une société se hisse à un niveau de conscience suffisamment élevé pour déjouer d’emblée les ruses démagogiques, les offres populistes, identitaires, racistes, autoritaires et haineuses qui ont fait main basse sur une partie des peuples européens depuis plus de trente ans et préemptent ses colères ou ses désarrois…

 

L’embarras

La progressive transformation du statut de l’intellectuel, législateur au temps des Lumières, simple interprète dans la modernité, dont Zygmunt Bauman a remarquablement retracé l’évolution historique n’est pas sans conséquences. Car, si l’intellectuel contemporain a fait son deuil de l’encyclopédisme et accepte vaille que vaille un statut plus excentré de spécialiste d’un champ de savoir, il n’a pas abdiqué sa prétention de peser sur les choses publiques. Tout au contraire. C’est comme si la nostalgie de ce qu’il fut au temps de Voltaire, de Rousseau ou de Montesquieu le taraudait sans cesse et l’obligeait à sortir de son enclos théorique borné. Aussi n’hésite-t-il plus à quitter souvent l’Université et s’essayer à une fonction plus exaltante de tribunicien. Il y a bien sûr un monde entre les législateurs et les tribuniciens, mais enfin c’est tout de même mieux que de rester confiné dans sa spécialité universitaire, à produire des écrits pertinents et documentés, mais peu efficients. Le tribunicien d’aujourd’hui peut se nourrir de prestigieux exemples. Il fera ainsi valoir que Marx tout en élaborant dans son coin les outils théoriques du matérialisme dialectique n’hésitait pas à devenir à l’occasion le plus perspicace des analystes politiques de son temps. «Les luttes de classes en France entre 1848 et 1850 » en est un éloquent exemple. Certains aujourd’hui rêvent de l’imiter, en feignant d’ignorer que Marx n’était pas un universitaire et que le mouvement communiste auquel il espérait fournir sa théorisation la plus accomplie en était encore à l’état d’ébauche. Staline, Mao ou Pol Pot n’existaient pas. La Stasi ou le KGB ne figuraient pas dans ses cauchemars les plus sombres. En se prévalant d’une sorte d’héritage révolutionnaire amputé de ses pages les plus sombres, l’expert métamorphosé en tribunicien public avoue en coulisse que sa pensée politique sera affectée en profondeur par la question de la trahison. Que Staline ne soit pas le principal responsable de la défiguration de l’idée communiste, et c’en est fini de la possible ressuscitation de cette dernière dans les temps actuels. On peut partager ce point de vue. L’idée communiste excède heureusement la sinistre expérience stalinienne qui a emprisonné, déporté et assassiné des millions de gens en les accusant d’être des saboteurs, des ennemis de classe, ou simplement des gens au mauvais pedigree. Mais on ne peut pas la nier ou la passer sous silence, en criminalisant exclusivement le libéralisme, sauf à fournir au parti adverse qui met symétriquement en lumière les exactions communistes une légitimité supérieure. Cela me rappelle le musée de la pensée arrêtée à Shiget, dans les Maramures, la ville natale d’Elie Wiesel. Ce musée porte un beau nom mais quand on le visite, cellule après cellule, on découvre seulement les crimes communistes contre les minorités, l’église orthodoxe, les artistes, les poètes, les paysans… Pas un seul mot n’est dit sur l’alliance de l’Etat roumain avec les nazis pendant la période d’Antonescu et des gardes de fer, ni sur la liquidation des juifs à laquelle la Roumanie s’est complaisamment associée pendant la guerre. La pensée arrêtée débute à l’époque communiste et avant c’était une pensée en mouvement ? C’est le risque pris par toute lecture sélective, cyclopéenne de l’Histoire, qui trouve son symétrique reflet dans la relative exonération des crimes communistes en Europe occidentale. Et c’est notre embarras à tous, européens ! Nous ne contemplons plus des pyramides mais des ruines, partout, aussi loin que portent nos yeux. Faut-il pour autant relever ces ruines comme si rien ne s’était passé ? C’est parfois ce que fait le philosophe ou l‘économiste quand il piaffe d’impatience dans son coin et qu’il jette un coup d’œil au monde décomposé et inintelligible qui est le notre.
C’est ce qui, je crois s’est passé pendant cette étrange élection présidentielle qui a révélé la fragmentation politique de la République. Sans doute n’y a-t-il nulle étrangeté dans le populisme néofasciste du Front national, dont la double composante sociale et nationaliste est la marque de fabrique de toutes les extrêmes droites en Europe. Sous la seule condition que le social soit puissamment hybridé à la préférence nationale, on peut faire sans hésiter du social.
Ce qui fut beaucoup plus déroutant est la porosité inquiétante des thématiques frontistes et de gauche, dans tout ce qui a concerné l’encerclement stratégique du camp libéral démocrate dont Macron est devenu la figure de proue honnie.
On peut réfuter, et je suis de ceux là, l’équivalence trompeuse et malhonnête des populismes de droite et de gauche. C’est s’exonérer à la va vite de toute réflexion solide que d’appliquer l’infâmante étiquette populiste à tout programme économique qui place l’exigence sociale, écologique et humaine devant l’affairisme fébrile du Marché. Cette désignation sommaire et humiliante de populisme de gauche méconnaît la plupart des idées généreuses et des colères fondées d’une grande partie de la jeunesse instruite française. On peut aussi regretter l’usage délibérément paresseux de ce vocable dans les milieux des décideurs et des grands médias qui façonnent l’opinion des nations européennes depuis que l’Europe d’après 1989 s’est inventé un avenir presque exclusivement centré sur le commerce, l’économie et la prospérité. L’Europe, pour paraphraser Canetti vient de trop loin et se porte vers trop peu. Le traitement arrogant de la question grecque n’a pas arrangé les choses.
Néanmoins, on est en droit de s’interroger sur la ou les raisons qui ont transformé une approche socio-politique et écologique soucieuse de l’intérêt des employés, des ouvriers et des paysans, en une expression politique foncièrement ambiguë et proche d’une atmosphère de pensée nationaliste, avec comme seule ligne claire de fracture, la question de l’immigration et singulièrement de l’Islam en Europe, plus ou moins apparenté à la religion des déshérités et des pauvres pour les uns, à celle des fanatiques et des terroristes pour les autres. Qu’il y ait eu ici ou là et même en grand nombre beaucoup de gens qui se soient assez malignement réjouis de confondre l’attitude embarrassée, pour ne pas dire stupide des leaders de la France insoumise, dans l’entre-deux tours des élections présidentielles avec l’ensemble des préoccupations sociales et « humanistes » portées par ce mouvement n’est pas une grande victoire de la liberté d’esprit. Le fardeau était trop lourd à porter et du coup, on se sent plus léger quand tout ce qui émane désormais des « Insoumis » apparaît naturellement de nature infâme, à jeter à la poubelle : ce n’est qu’un bouillon de propositions antidémocratiques, un dégoûtant brouet où flotte l’odeur amère des épices démagogiques et autoritaristes que l’on trouve en égales proportions dans les cuisines frontistes.
L’accusation relève elle aussi de la pensée arrêtée. Mais enfin, il demeure ceci qui est très préoccupant : c’est le consentement de certains chefs de la France insoumise et de nombre de ses inspirateurs de pensée à tolérer cette porosité, cette exécrable parenté avec certaines idées sociales du FN, du seul fait que leur électorat populaire est partiellement commun. Dans les années trente, auxquelles on se réfère aujourd’hui partout, la proximité stratégique du communisme et du fascisme résultait pour l’essentiel de leur haine partagée de la démocratie parlementaire bourgeoise. Que cette hostilité au parlementarisme ait nourri, à certains moments clé du vingtième siècle, des alliances contre-nature ne saurait être nié. Dans l’expérience marxiste léniniste tout comme dans celle des fascismes en Europe, s’est élaborée une philosophie politique totalitaire qui a soutenu la généralisation des camps de déportation et de concentration, l’éradication expéditive de l’ennemi de classe ou de race chargé de toutes les ignominies, la destruction des libertés publiques, l’asservissement des esprits, la peur, la culpabilité, la délation. La servilité et l’intimidation ont été dans les deux cas poussées à un point extrême. Et pourtant au départ, la rage paranoïaque et nationaliste du parti hitlérien semblait vertigineusement éloignée du soulèvement révolutionnaire d’Octobre 17. Ce n’est donc pas l’idéologie qui a servi de ciment commun. La passion antisémite hitlérienne ou le culte de la race aryenne n’ont pas de territoire culturel commun avec le marxisme léninisme. Mais quelque chose dominait alors les esprits qui a forgé l’expérience totalitaire à partir de racines politiques radicalement opposées et qu’on peut formuler ainsi : la rhétorique flamboyante, hallucinée, intarissable de l’ennemi. On n’imaginait pouvoir construire quelque chose que si l’on avait préalablement anéanti les œuvres, la pensée et jusqu’à la vie des hommes et des femmes considérés dans leur ensemble comme les ennemis du grand œuvre en gestation. Et du coup, la rhétorique obsessionnelle de l’ennemi s’est imposée comme le cœur de toute la pensée politique « non politicienne », son noyau central à partir duquel s’opéraient les fusions et les incorporations ou les fissions et les culpabilités hérétiques. Les sociétés étaient alors entièrement mobilisées par la recherche, la dénonciation, l’élimination de l’ennemi. La mollesse ou la compassion étaient considérée comme des ébauches de dissidence méritant le plus exemplaire châtiment. Toute une arborescence des inimitiés s’est construite avec une minutie bureaucratique extrême dans l’univers totalitaire. Ici, le juif ou l’enjuivé, l’ennemi de race dans le fascisme hitlérien et là le koulak ou le propriétaire, l’ennemi de classe dans le stalinisme, avec toutes les déclinaisons possibles.
Il n’est pas raisonnable de pousser plus loin les analogies avec notre époque. Mais c’est le ni-ni de Mélenchon au soir du premier tour ou du moins cet appel embarrassant au vote en conscience des Insoumis qui a malencontreusement ramené les années trente sur notre scène publique. On a rapproché l’attitude de Mélenchon de celle de Staline traitant les sociaux démocrates allemands de hyènes puantes et de social-fascistes et barrant la voie à une alliance antinazie de ces derniers et des communistes. L’embarras ne faisant que croître, l’accusation d’irresponsabilité à l’encontre du leader des Insoumis se répandant comme la poudre, s’est théorisée dans l’ombre, grâce à l’appui de quelques intellectuels tribuniciens, une incitation à l’abstention intelligente, féconde, « créatrice » et une réfutation outrée des correspondances historiques abusives. On peut juger le parallèle excessif et un tantinet ridicule, je l’admets. Mais qui a nourri dans l’imaginaire populaire européen la parenté avec la période noire qui a suivi la crise de 29, qui a annoncé de dramatiques tempêtes sur notre vieux monde, ne devrait pas s’étonner de voir les raccourcis historiques lui retomber dessus comme des boomerangs ! On dégonfle d’ailleurs l’argument d’une curieuse manière. Allons, braves gens, ne soyez pas niais ni pleutres, l’époque n’a rien de commun avec celle des années noires. Madame Le Pen n’est pas Hitler, le Front National n’est pas le parti national-socialiste, c’est un parti saturé d’édulcorants. Mais alors, si c’est vraiment le cas, si l’Europe n’est pas hantée par de nouveaux spectres fascistes, si la bête immonde n’est plus féconde, si le lepénisme, toutes tendances confondues est un fascisme pour bébés, alors la situation n’est pas aussi grave que celle que l’on commentait la veille dans des termes aussi dramatiques. Dès lors, la symétrie prévaut et on avancera que le marxisme des Insoumis est un marxisme d’opérette, infantile, dont seuls quelques patrons imbéciles et avaricieux peuvent aujourd’hui avoir peur. On ne sort pas de la contradiction en adoucissant le visage de l’extrême droite. Une faute politique ne l’est pas moins après plusieurs séances de maquillage. Car enfin faudrait-il voter vingt fois contre les idées et les méthodes de l’extrême droite, les menaces qu’elle fait peser, très concrètes et à vrai dire rapidement efficaces sur les libertés publiques, l’indépendance de la justice, la protection élémentaire des immigrés, la construction européenne, que nous devrions le faire sans renâcler, sans traîner les pieds. Au lieu de cela, nous avons eu droit à une frénétique propagande contre Macron, le Satan des Satan, le candidat providentiel adoubé par le Capital, un pur produit du marketing médiatique et de la banque, en deux mots la quintessence de l’ennemi de classe. Si les patriotes frontistes font preuve de fausse conscience, mais restent tout de même des gens du peuple, Macron incarne l’affairisme le plus exécrable, celui qui mène une guerre impitoyable contre les petits. Et ce fut là aussi un glissement sémantique lourd de sous-entendus. Finie la citoyenneté, envolée l’appartenance commune à une République. On parle de gens, de petits, de peuple, de grands, de mondialistes et de patriotes, mais plus de citoyens. Macron n’est pas le président de la République mais le chef des riches, Marine le Pen ou Mélenchon acceptent volontiers d’être les candidats du peuple, des petits, des gens d’en bas, des gens de la « vraie vie »!
D’immenses chantiers de l’imagination politique sont à mettre en œuvre pour contester l’hégémonie écrasante de la société du spectacle, sa mobilisation effrénée des forces productives, sa décomposition corollaire des métiers durables, son consumérisme absurde devenu indispensable à la survie des économies, sa déprimante logorrhée médiatique, mais enfin cela ne se peut que si l’ensemble d’une société se hisse à un niveau de conscience suffisamment élevé pour déjouer d’emblée les ruses démagogiques, les offres populistes, identitaires, racistes, autoritaires et haineuses qui ont fait main basse sur une partie des peuples européens depuis plus de trente ans et préemptent ses colères ou ses désarrois.
Et cela doit nous préoccuper d’autant plus que nous vivons sur une planète de plus de six milliards d’humains qui a besoin plus que jamais de coopération, d’entente, de dialogue sur les questions explosives des ressources naturelles, de l’eau, de la nourriture, de l’énergie, des savoirs, des héritages théologo-politiques. Et comment pourrait-on accorder ces préoccupations majeures de l’humanité commune avec une surenchère pathétique des inimitiés radicales à l’intérieur de nos nations respectives ? De ce point de vue, la civilisation européenne est à un carrefour. Elle a pour le moment vaincu la guerre entre les nations et elle n’est plus coupée entre deux blocs antagonistes. Mais partout bourgeonnent en son sein des impatiences, des méfiances, des colères, que l’on peut mobiliser sans grande peine dans une logique d’affrontement « vertueux » des gens simples contre les gens du système. J’avancerai ici l’hypothèse que la paresse intellectuelle déjà ancienne sur le dessein européen, qui a favorisé partout l’éclosion du tribunicien national, a fait infiniment plus de mal à la gauche que les « nouveaux réactionnaires » dont ce dernier décortique la moindre expression publique comme s’il était la voix autorisée de l’ennemi…
C.C.

Fixité

Il était peu avant minuit. J’étais dans la salle de bains. La lumière d’un halogène antique diffusait une teinte jaune ambré, rassurante. Diouck dormait déjà dans la chambre à côté. Je me brossais les dents quand j’entendis de loin, à peine articulées, les premières invectives. On aurait dit que ce n’était pas une voix humaine qui s’exprimait ou grondait, mais une sommation préalablement enregistrée. La voix dont je percevais l’écho affaibli avait abandonné toute trace organique d’incertitude, de vibration. Je me tournai vers la fenêtre de la salle de bains située à environ un mètre cinquante du carrelage en damiers du sol. Je distinguai dans la faible lumière que diffusaient les lointains lampadaires en bronze de la place une sorte de mouvement humain assez confus, comme une empoignade débutante, ou, et je notais ce fait avec soulagement, comme une farandole joyeuse à la Rubens. En tout cas, je ne vis pas d’agresseurs et d’agressés. Pourtant, les sommations de la voix mécanique se faisaient de plus en plus brutales et continues de sorte qu’elles semblaient saturer l’espace dehors. Mais précisément occupant toute la scène extérieure, sans rupture, sans silence, la voix inhumaine paraissait étrangement solitaire. Personne ne semblait ainsi réellement menacé ou bien alors tous les habitants du dehors, de la place, dans leur ensemble et il y avait dans ce tous comme une indifférence apaisante. C’est du moins ce que je m’efforçais de croire tout en continuant à me brosser les dents. Mais soudain, surgit dans le champ de la fenêtre, en plein milieu de celle ci, c’est-à-dire à une distance parfaitement égale des battants droit et gauche du chambranle, un homme planté dans l’immobilité glaçante d’un soldat en faction. C’était un homme de taille moyenne, d’âge moyen, la quarantaine environ. Il ne regardait pas du tout la scène qui se déroulait tout près de lui et dont j’entendais, filtrée par les vitres, la croissante violence. Il fixait l’intérieur de la salle de bains par la fenêtre qui se situait comme je l’ai déjà dit à un mètre cinquante de hauteur, et comme l’appartement où nous logions était au deuxième étage, l’angle de vision de l’homme était des plus réduits. Et pourtant, l’homme semblait avoir une vue plus étendue de la salle de bains. Il avait un visage ovale, lisse, très bien rasé, une chevelure noire coupée à ras et d’une symétrie sans défauts. La peau du visage était étrangement juvénile et je n’y aperçus aucune cicatrice qui me l’aurait rendu sinon moins inoffensif, en tout cas plus humain. Il n’avait pas de lunettes et ainsi je pouvais distinguer, malgré la pénombre qui épargnait énigmatiquement sa face, son regard incolore et pénétrant. Ses deux yeux me fixaient, immobiles, ils n’avaient pas de teinte ou du moins, je ne la remarquais pas. Ils me scrutaient attentivement, mais leur fixité n’était pas de la même nature que celle, cireuse, déshabitée des morts. Je découvris que cette impression de fixité étrange était liée au fait que jamais son regard n’était interrompu par un clignement ni ne faiblissait dans son intensité. Dehors, pourtant, les choses bougeaient et auraient du interpeller cet homme d’âge moyen et au regard incolore. Mais rien de ce qui se passait à ses côtés ne le perturbait. J’entendais maintenant des admonestations plus précises, des injures et des menaces sans équivoque et qui gagnaient en méchanceté. On pressentait que la violence physique allait d’un moment à l’autre éclater et broyer peut-être un ou plusieurs individus, car de là où je me tenais, je ne pouvais pas accéder directement à la scène qui se déroulait en contrebas, à quelques mètres de l’entrée de l’immeuble où nous logions. du fait de l’angle mort de la fenêtre. Il aurait fallu pour me faire une idée exacte de la situation ouvrir largement les battants de la fenêtre et me pencher bien en avant de son entablement afin de tenter d’apercevoir les hommes qui se faisaient face en bas. Mais au lieu de me diriger vers la fenêtre, de faire des gestes même ineptes, de héler les acteurs du pugilat, peut-être même du crime à venir, je ne pouvais pas bouger. J’étais terrifié, comme assujetti à ce regard affreusement fixe, désincarné, de l’homme d’âge moyen qui se tenait toujours au milieu de la place et continuait de fixer la fenêtre de ma salle de bains, sans sourciller, comme si sa vocation unique dans l’existence avait été d’épier ma fenêtre prise au hasard dans toutes celles de la rue qui en comptait, j’en fis rapidement le calcul, plus d’une centaine. Sans doute était-ce l’une des rares fenêtres éclairées à cette heure et la chaude couleur jaune ambré qui en émanait pouvait capter un court instant le regard d’un passant mais pas plus. L’homme ne bougeait pas du tout, il n’oscillait pas sur ses jambes, et c’est comme si de son corps happé par l’obscurité environnante ne se détachait plus que la figure ovale et lisse, éclairée par un invisible projecteur. On entendait désormais les agresseurs qui s’en donnaient à cœur joie d’intimider leurs cibles, de les rabougrir dans leurs peurs, de les acculer contre les murs des immeubles de la rue, pareils à des fauves reniflant leurs proies et s’amusant de leur inertie. Mais encore une fois, au lieu de réagir, j’étais sidéré, incapable de me détourner de la cruelle domination de ce regard fixe, presque idiot, et de cette silhouette statique au milieu de la place. Et alors, je remarquai quelque chose qui m’effraya davantage, si cela se pouvait. La fenêtre qui, l’instant d’avant se tenait à un mètre cinquante du sol et constituait une forme de protection contre le regard de l’homme en contrebas, arrivait maintenant jusqu’au sol, de sorte que l’intérieur de la salle de bains était dorénavant accessible dans sa totalité à son regard. J’étais nu et je ne cherchais qu’une chose sur l’instant, non pas à sauver les hommes acculés contre les murs, mais à dissimuler ma nudité. J’enfilais un peignoir en considérant que c’était presque un exploit, tant la fixité inaltérable du regard de l’homme du dehors semblait pénétrer toute l’intimité de notre appartement, jusqu’à la chambre à coucher. Diouck avait été réveillée par les cris du dehors, les invectives, les jurons. Elle me dit : Il faut faire quelque chose ! Ils vont les frapper ! Et aussitôt après, on entendit un choc sourd, puis un second et un troisième, comme des détonations de faible intensité. En tout cas, ce n’était pas des coups de poing ou de pied, et puis après les chocs sourds, ce fut à nouveau le silence. C’est comme si la scène de violence dehors, suffocante par sa dramatique conclusion, s’était volatilisée, que tout était redevenu calme, habituel. L’homme en bas n’avait pas été dérangé par le probable crime qui s’était déroulé à côté de lui et il n’était pas davantage troublé par le silence qui lui avait succédé. Il s’entêtait à regarder avec ses yeux incolores, par la fenêtre qui s’était abaissée au niveau du sol, mes gestes, mes affolements, mes indécisions. Il scrutait exclusivement ma peur. Il était satisfait. Il avait, je crus le distinguer nettement, un petit sourire en coin, qui soulevait à peine sa commissure labiale supérieure droite. Il semblait fier de son rôle, de sa présence, de son immobilité. Sans jamais avoir à intervenir, à montrer ses poings, à proférer des menaces dans ma direction, il m’avait tenu sous son emprise. Et encore maintenant, je n’osais pas regarder par la large baie vitrée qui avait remplacé la fenêtre située à un mètre cinquante du sol, s’il y avait des corps effondrés à la base de l’immeuble voisin. Je n’avais pas réagi, pas hurlé. Et cette absence de réaction face à un homme qui n’avait fait au fond que me regarder, que m’épier curieusement, sans recourir à aucune forme de violence et comme indifférent à celle qui s’était déroulée à deux pas de lui, était sa plus grande victoire.
Le regard de cet homme, c’est l’âme de tous les régimes totalitaires….
C.C.

Du battant et du caché

Le cœur est le seul organe rythmique du corps humain, le seul que l’on sente battre d’une vie propre, comme indépendante. Alors que l’on ressent le moindre de ses faux pas, la plus infime de ses accélérations incongrues, on ne peut rien dire de la vie propre de l’hépatocyte, du néphron ou même du neurone. On sait que quand on calcule, quand on lit, quand on parle, des milliers de neurones échangent au niveau de leurs synapses des médiateurs chimiques, mais on ne perçoit jamais cette activité neuronale. Les opérations de l’esprit sont en quelque sorte déconnectées de leur substrat organique et chimique. On a pu prêter au cœur des fonctions imaginaires depuis la nuit des temps car chacun a fait l’expérience simple de la liaison directe entre l’émotion, le sentiment, l’inquiétude et les battements cardiaques. Avant de parler en public, ce n’est pas l’embouteillage synaptique qui nous submerge, mais la perception bizarre, parfois ravageuse de la vitesse des battements cardiaques. L’âme dont on ne sait rien mais que l’on se figure comme une chose essentielle de la singularité de tout être vivant ne s’entend pas, ne se ressent pas.
Toutes les cellules que nous avons citées, du foie, du rein ou du cerveau ne sont pas moins indispensables à la vie que les cellules cardiaques (qui a dévoré par mégarde un plat d’amanites phalloïdes ou fait une méningo-encéphalite foudroyante ne le sait que trop) mais aucun de ces organes ne possède une rythmicité accessible à la conscience. Leur travail nécessaire reste dans l’ombre.
C’est évidemment tout le contraire avec le cœur. La plus bénigne des extrasystoles peut perturber le bien être d’un individu comme si un alien avait pénétré son cœur. Quand le phénomène se répète ou s’amplifie, le cerveau se tourne obsessionnellement vers le cœur comme l’œil du Mordor vers le porteur de l’anneau. Quand on a un malaise, un stress, une angoisse, la perception immédiate des variations du rythme cardiaque s’impose au devant de la scène sensorielle. La moiteur des mains, la colique passagère sont des phénomènes tout aussi fréquents mais moins perturbants.
Il n’en est pas moins vrai que le caché, le non perceptible, peut avoir infiniment plus d’impacts sur l’organisme que le trouble rythmique mineur qui sidère l’individu et fait mine de suspendre sa vie à un fil. Ainsi ne ressent-on jamais la conversation intime de cette poignée de cellules scélérates qui se coalisent dans un clone tumoral minuscule et se mettent à l’abri des défenses immunitaires avant de proliférer pour leur compte et de ravager le corps humain aussi affreusement que la famine ou la peste des anciens temps. De sorte qu’il n’est pas faux de dire que l’insu, le dissimulé dans la vie organique est souvent bien plus important que le manifeste, tout comme l’inconscient dans la complexion personnelle. Et cela nous perturbe en profondeur, car il nous faut avancer dans l’existence avec une écrasante incertitude. Nous ne maîtrisons pas les choses les plus graves, les plus décisives qui se passent dans nos corps, pire, nous les ignorons, alors que nous hissons des drapeaux d’alerte pour des tracasseries mineures. Cette déconcertante incertitude, dans la perception consciente de ce qui importe vraiment, déconstruit au moins en partie la morale satisfaite des hygiénistes qui veut tant nous convaincre que l’on tient à distance le mal par quelques énergiques mesures d’évitement des tentations ou des conduites à risques. L’article de Bert Volgenstein dans « Science » qui conclut à la part irréductible du hasard ( la mutation génétique aléatoire de certaines cellules- souche) dans la formation des tumeurs, concédant aux facteurs oncogènes environnementaux seulement trente pour cent de responsabilité directe n’aura pas contribué au confort intellectuel des préventionnistes. Cela les aura même choqués. Car quand on se figure la santé comme un bien patrimonial impeccable, qu’un peu de bonne gestion, économe et prudente, préserverait de la banqueroute, l’incertitude dans la connaissance du mal est tout simplement scandaleuse. Or, cette incertitude, je me répète, est majeure et pour l’instant invincible parce que la reconnaissance précoce des dérèglements cellulaires initiaux qui aboutissent à la formation d’un cancer nous fait défaut. Le cancer ne bat pas ! Le « nous dansons sur des volcans » de Malcom Lowry est exactement la traduction littéraire de ce que nous vivons dans nos corps humains : une insondable ignorance du mal réel, une perception accablante, anxiogène des minimes perturbations de l’organisme. Et nous revenons à nos affaires de cœur !
Les palpitations, les extrasystoles, les ralentissements du cœur sont les éléments les plus accessibles à la conscience et probablement leurs plus évidentes sources de confusion. Le cerveau est pris dans les mailles du cœur, de ce qui bouge, remue, crée du rythme, de la discontinuité, de la variation et qui atteste tout simplement de la vie.
L’algue alors serait-elle moins vivante que le primate supérieur qui a un cœur ? Non, évidemment ! Si l’Evolution a favorisé l’apparition d’un système cardio-vasculaire, c’est qu’il y avait sans doute un substantiel avantage sélectif dans l’histoire, pour parler comme Darwin. Mais cet avantage aurait été nul si le cœur était animé d’une vie monotone et d’une régularité bornée. Un cœur qui taperait en permanence à soixante dix satisferait notre goût de l’ordre, mais pas nos capacités de vie. C’est bien parce que le spectre des fréquences cardiaques s’étend de 30 à 200 que l’on peut tour à tour se prendre pour Booz endormi dans son champ et un chasseur d’antilopes au Kenya. Et ce qui vaut pour le cœur l’est tout autant pour la tension artérielle (qui dépend du débit cardiaque) alors que la moindre de ses variations à la hausse ou à la baisse nous plonge dans l’expectative et la crainte d’une syncope ou d’un accident vasculaire.
Le cœur est un organe rythmique et en cela même un organe troublant, car on ne va pas tout de même s’imaginer qu’un cœur, si subtiles soient ses adaptations à nos siestes et à nos chasses, à nos méditations et à nos fureurs, affiche en toutes circonstances la perfection musicale d’un orchestre symphonique qui pour parvenir au sublime s’est farci une tonne de répétitions et de corrections. Car le cœur n’a pas droit à la répétition. Aussi nous faut-il souffrir ses inexactitudes, ses ratés, ses perturbations. Les nombreuses influences chimiques, métaboliques, thermiques, vago-sympathiques, neurologiques qui modulent continûment l’activité électrique du cœur nous font comprendre que la rayonnante harmonie d’un sonate de Mozart n’est pas son objectif. Le rythme cardiaque est naturellement désordonné, chaotique, irrégulier, au point que la parfaite homogénéité de ses cycles diastoliques, c’est-à-dire la perte de sa variabilité sinusale signe non pas l’entrée dans la béatitude du bien-être, mais dans le vestibule de l’agonie. Le cœur du nouveau né qui a toute une vie devant lui bat en rafales.
Encore pourrait-on se réjouir de sentir notre cœur battre avec ses inconfortables arythmies, si nous pouvions pressentir et donc anticiper la survenue d’une fibrillation ventriculaire qui en l’absence de ressuscitation immédiate, nous fait périr. Hélas, nous devons là aussi déchanter et en revenir au principe d’incertitude. Car la mort subite ne s’annonce pas, sauf dans le contexte d’une maladie cardiaque déjà connue et où elle n’est donc pas si inattendue que cela. La plupart du temps, la fibrillation ventriculaire arrive à l’improviste et clôt l’histoire d’une maladie qui n’a pas eu le temps de débuter! « La belle mort, il n’a rien senti ! » disait-on autrefois…
Il y a aussi du caché dans le battant.
C.C.

 

Editorial : Les paroles de poètes

Les paroles de poètes sont rares de nos jours. L’époque les boude. Elles éclosent où elles peuvent. Sur la borne d’un chemin en Bretagne ou place de la République, lancées par d’anonymes poètes. En voilà deux:

«  Pour cause d’indifférence générale, demain est annulé.»

«  Une autre fin du monde est possible. »

Comme dans tout énoncé poétique, les sens se multiplient quand on fouille sous les mots. Mais il en est un qui ne peut pas se dissimuler, et c’est le suivant : Demain n’est pas l’espérance, c’est le désespoir ! L’exact contraire des utopies qui chantaient autrefois les printemps à venir. Une sorte de regard sombre, tragique a dépossédé la révolte de son ancienne fonction régénératrice. Quel univers crépusculaire a-t-il bien pu pousser dans nos sociétés saturées de communications techniques au point de rendre indigne et vain l’effort de leur transformation ? Quel sentiment aigu de la chute de l’humanité a rongé l’âme de ces jeunes poètes au point d’éprouver la même colère que Dieu, faisant disparaître sous des trombes d’eau l’humanité caïnique ? Demain est annulé ! Pas par on ne sait quel feu d’artifice de violences, ou par un dérèglement imprévisible et fatal des pendules géopolitiques. Demain n’est même pas annulé par l’excès, l’outrance, la goinfrerie, la vénalité, l’extension du domaine de la cupidité. Non, Demain est annulé par indifférence, parce que les hommes font un jour les choses machinalement. Ils les font par habitude, de guerre lasse, jusqu’à ceux qui, chargés de penser une civilisation de masse originale et créative, s’ennuient à empiler leurs statistiques et à breveter leurs manuels de déconstruction. Quand demain est annulé pour cause d’indifférence générale, c’est que la pensée en est arrivée à mépriser ses propres objets. Et  c’est jusqu’au cœur de la tragédie, dans l’antique domaine homérique de la guerre que l’ennui étend son royaume de lassitude et de nullité. Les ennemis de notre civilisation n’ont pas de relief, d’intensité, ils ne s’illustrent que par leur capacité à savourer la barbarie et ne méritent pas plus notre considération que les psychopathes du genre Hannibal Lecter. Ils excellent pitoyablement dans les clips d’horreur comme les tueurs en série au cinéma. Et à leurs chefs d’œuvre de méchanceté, répond le mécanique et inepte slogan européen : Même pas peur !…

 

Et quand demain n’est pas annulé, germe dans l’esprit d’un de ces poètes des nuits debout une parole encore plus désenchantée et noire : «  Une autre fin du monde est possible »

Prenant à contre pied les slogans alter-mondialistes, le rebelle insomniaque rêve d’une autre fin possible. Mais certainement pas à la manière de ce phobique cinéaste heideggerien, Lars von Trier, aussi nazillon et catholique que le philosophe allemand, imaginant dans son « Melancholia » les instants ultimes de l’Univers dans le fracas des corps célestes. Ici, il ne s’agit pas de jouer les bourreaux astrophysiques, mais d’espérer une autre fin à notre civilisation épuisée que ce déluge de vulgarité politique, de lâcheté intellectuelle, de bêtise religieuse, de passion pour le fric et de radotage artistique qui la caractérise. Quel est l’avenir d’un monde qui ne sait plus faire face aux légions d’anges exterminateurs et se satisfait de son impuissance ? Il s’agit de tourner la page d’une époque avec style et courage, sans exiger le sacrifice de milliers et de milliers d’hommes auquel mène inexorablement notre crépusculaire indifférence. On ne peut plus changer le monde, pour cela, nous n’avons ni les outils ni la puissance des rêves ; le pire se pressent, s’annonce et notre tâche est de lutter contre le pire ! C’est ce que le poète rebelle des nuits debout chuchote au petit matin : Même quand vient le temps de la fin d’une civilisation, ce n’est pas le temps de la fin des hommes ! Oui, ça sonne un peu comme le discours d’Aragorn face aux armées innombrables du Mordor, mais le poète du petit matin a assurément lu Tolkien.

Voilà deux phrases de notre temps, une pleine d’humour sur l’indifférence, l’autre saturée d’élégance triste sur la fin d’une certaine humanité. Elles ont poussé au milieu des slogans , des cris, des quolibets comme des fleurs de chagrin. Il serait insensé de les arracher comme des mauvaises herbes…
C.C.

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Claude Corman : Le signal d’alarme – peinture – huile sur toile – 110x80cm

 

Editorial : Des désastres de l’hospitalité européenne

La crise des migrants est devenue dans l’esprit des principaux médias de nos pays la première grande crise européenne. En sapant les fondations juridiques de la Communauté, en disloquant la solidarité des peuples qui la constituent, cette crise a transformé l’hospitalité européenne en une foire des quotas comme si les humains, d’où qu’ils proviennent, étaient désormais des chiffres et des bêtes. Cela nous a soulevé le cœur, malgré les vicissitudes et les reculades déjà anciennes de l’idée européenne.

Mais ce que le journal le Monde ajoute aujourd’hui péremptoirement, en ancien bon élève de la classe européenne qui se ravise, c’est que cette crise des réfugiés sonne l’hallali de l’Europe, que la déconstruction de la Communauté est en marche, malgré tous les mécaniciens qui s’affairent à réparer les moteurs juridico-administratifs de l’Institution et les bons samaritains de la Fondation Schuman qui oeuvrent énergiquement à son chevet. Principalement préoccupé de ne pas avoir de bleus à l’âme, et de se prémunir contre les éclaboussures morales de l’affaire, le Monde oublie toutes les autres crises qui ont préparé cet ultime déraillement.

Pour le dire très vite, alors que la Communauté européenne s’était construite sur des mécanismes de solidarité industrielle et des communauté d’intérêts destinées à ruiner la finalité économique des guerres, mais pas à penser de manière originale et inspirée une civilisation européenne, elle a du faire face à un événement de grande importance, bien plus critique et énorme que l’actuelle crise des migrants : la fin de la division de l’Europe, la destruction du mur de Berlin, la réunification allemande, la déconfiture de l’idéologie communiste sur son sol aussi bien que dans les sociétés arabo-musulmanes et africaines. Et au lieu que cet événement  de 1989 qui ébranlait de fait tous les anciens calculs secouât en profondeur la Communauté, elle fit comme si rien ou presque ne s’était passé. Or, la liquidation du communisme européen ne signifiait pas, comme l’ont cru ou rêvé la plupart des dirigeants communautaires la splendide victoire du modèle occidental consumériste et libéral, mais bien plutôt la faillite d’un système bureaucratique et policier qui s’était depuis trop longtemps installé dans le mensonge et la répression. Personne ne prit soin de penser l’espace de civilisation nouveau qui était apparu avec la liquidation de la menace militaire soviétique et l’ouverture de la porte de Brandebourg.

Intimement convaincue qu’il lui fallait graver dans le marbre cette victoire historique de la démocratie libérale, la Communauté accoucha d’un document illisible, grotesque et foncièrement technocratique qu’elle baptisa pompeusement Traité Constitutionnel. Le fait que les peuples hollandais et français ne le ratifièrent pas par le vote passa pour une crise d’arriération mentale, une sorte de syndrome gaulois ou batave d’inadaptation aux temps modernes.

La troisième crise majeure que le Monde passe sous silence est celle de la crise grecque. Voilà un petit pays, qui acculé dans les cordes par les uppercuts répétés des organismes prêteurs, renouvelle par trois fois sa confiance à Alexis Tsipras, pour mener une politique contre l’austérité que les héritiers des Caramanlis et des Papandreou s’apprêtaient sans vergogne à imposer au peuple grec. Sous le regard jamais neutre et bienveillant des Colonels athéniens, l’Europe a exigé des sacrifices sociaux inutiles et attend désormais des nouveaux dirigeants hellènes bien plus de vigilance et de sérieux dans le contrôle de ses frontières extérieures, c’est-à-dire grosso modo de tout l’espace méditerranéen constellé d’îles entre la Grèce et la Turquie !

En plus de ces précédentes crises et de la remarquable incapacité de la Communauté à penser son propre espace de civilisation, la crise des migrants révèle quelque chose d’autre : la divergence radicale d’appréciation de la crise des réfugiés par les Européens de l’Ouest et les Européens de l’Est. Tous les pays, sans exception, qui ont vécu pendant plus de quarante ans dans un régime communiste, sont les plus déterminés à fermer leurs portes aux familles syriennes, à décourager les malheureux apatrides de s’installer dans leurs pays. La Saxe allemande, la Tchéquie, la Slovaquie, la Pologne et la Hongrie ont affiché leur refus de la politique communautaire des quotas de réfugiés et les mouvements extrémistes opposés à l’accueil des migrants s’y sont développés plus vite qu’ailleurs. C’est tout de même un paradoxe insuffisamment commenté que les pays ex-communistes soient aussi fermés aux infortunes humaines, comme si le chant de l’Internationale n’avait laissé aucun souvenir nostalgique.

Mais est-on plus clairs et généreux à l’Ouest ? La chancelière allemande Angela Merkel est la seule des dirigeants de l’Europe occidentale à avoir largement ouvert ses portes aux réfugiés et quand bien même lui prête-t-on des arrière-pensées économiques sur la main d’œuvre étrangère, son sursaut moral n’en est pas moins manifeste et sincère. Cependant, les résultats des élections régionales allemandes de Mars n’encouragent pas la politique d’accueil de la chancelière et ailleurs, dans les autres pays fondateurs de l’Union, priment la cacophonie et la débandade. Et du coup, tous les vertueux commentateurs montent au front et soulignent l’incurie, la honte, l’égoïsme, le parjure de l’Europe. Prompts à établir d’édifiantes correspondances entre notre époque et celle des années trente-quarante, ils comparent le sort des déplacés syriens à celui des juifs d’Europe orientale, au temps du nazisme. Malgré la différence des tragédies, nous ne les démentirons pas sur le poids des souffrances et des désespoirs. Mais derrière les malheurs, égaux, des hommes et des femmes, il y a des situations, des cultures, des religions, des régimes, des guerres civiles, des discriminations, des pages d’histoire qui ne sont jamais semblables et ce n’est  pas rendre service aux plus malheureux de notre temps que de les installer dans l’anonymat chrétien des persécutés. L’Europe dite éveillée s’en remet désormais au sentiment chrétien de la compassion. N’ayant plus de pensée active et originale, depuis que l’on a tourné la page des Lumières, enterré la vision critique des penseurs utopiques et socialistes du dix-neuvième et déconstruit au siècle passé la fonction rectrice de la philosophie, l’Europe a trouvé dans le pape François son vrai leader spirituel. N’est-ce pas le pape qui a alerté les consciences européennes sur les noyés de la Méditerranée et les naufragés de Lampeduza ?

Le problème avec la miséricorde chrétienne est qu’elle ne dispose plus de son atout maître, la crainte de l’enfer ! La compassion, isolée de la menace, opère bien peu de déplacements dans les priorités d’existence et encore moins dans les politiques nationales. De sorte que si l’avertissement du pape est fondé et peut à l’occasion ébranler telle ou telle conscience solitaire, il est en vérité incapable de faire bouger les lignes. L’Europe est certes chrétienne, mais elle ne l’est plus qu’à moitié !

Du reste, qu’entend-on dans les capitales européennes ? Certes quelques cris de haine, des slogans infâmes et grossiers contre les migrants, mais la plupart du temps l’expression d’une sincère pitié pour les exilés et les naufragés qui périssent en mer. Cette pitié est cependant assortie d’une forme plus ou moins définie et affirmée de lucidité économique et de réserve culturelle. Dans tous les pays dont le nôtre, qui font face à un taux absolument aberrant et dissuasif de chômage, on entend dire que les migrants ne pourront pas s’intégrer convenablement, faute d’emplois à leur proposer et que la coupe est pleine en matière de politiques d’assistanat. Si on a traité les juifs de métèques dans les universités d’avant-guerre, si l’on a parqué les républicains espagnols dans les camps du Roussillon après la victoire franquiste, et que l’on a tenus longtemps les polonais pour des gens de seconde classe et des ivrognes, l’intégration par le travail a toujours joué son rôle assimilateur. Dans les mines de l’Est, dans l’artisanat du bâtiment espagnol, les fermes italiennes du Sud, les commerces ou les professions libérales, les migrants de cette époque, sur laquelle on étalonne imprudemment la nôtre, ont trouvé à s’employer et à vivre de manière indépendante. Et qu’on le veuille ou pas, la relative homogénéité religieuse avait alors facilité l’intégration, sans négliger la force idéologique et mobilisatrice des partis et syndicats ouvriers. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La solidarité internationale des prolétaires est à peine plus qu’un slogan et l’identité musulmane des migrants d’aujourd’hui introduit une singularité culturelle et symbolique qui est une source de malentendus et de divisions. Surtout depuis qu’une version fanatisée, brutale et criminelle de l’Islam a partout gagné du terrain et multiplié les actes de terreur.

De sorte que si l’on en revient au début de notre propos, il nous semble que la rétribution de vertu que s’accorde le journal le Monde en faisant feu de tout bois contre l’inertie européenne, spécifiquement dans ce drame humain des expatriés syriens, est aussi vaine qu’imméritée.

Car, répétons-le, c’est faute d’avoir engagé l’Europe dans une destinée bien plus originale et courageuse à la suite des les grandes crises qui ont secoué son passé récent que l’on peut aujourd’hui mesurer le degré d’impuissance et de paralysie de la construction communautaire. Et pas l’inverse !

Le Monde s’autorisait la conclusion prophétique que le lamentable « traitement » de la crise des migrants syriens signait et datait la déconstruction de l’Europe communautaire. Mais comment conjecturer pareille dissolution ? Encore aurait-il fallu que l’Europe ait créé autre chose qu’un Marché unique ou une zone de convergences monétaires. L’a-t-elle fait ? Non. Dans notre lettre aux jeunes européens, nous en appelions précisément à la création d’une très vaste université européenne ouverte à une  pensée hardie et inspirée, « un gai savoir » sur la civilisation, sur la Richesse, la Technique, le Temps. Et nous formulions aussi le souhait d’ y concevoir un Traité theologo-politique des Temps actuels.

Je ne sous-estime pas le pape François comme leader spirituel. En revanche je ne le considère pas comme un inspirateur de la pensée moderne, traversée par mille champs de savoirs complexes et du coup j’ai du mal à imaginer que l’on puisse s’en remettre à « l’amour du prochain » pour repenser de fond en comble les criantes avanies de l’hospitalité européenne.

Claude Corman 13 Mars 2016

Les bifurcations à l’Âge pré-moderne et moderne

par Claude Corman

L’humanité européenne et le peuple juif

Dans sa conférence viennoise sur la crise de l’humanité européenne, en 1935, Husserl dépeint une Europe minée par un mal étrange et redoutable, la lassitude. Et face à ce mal insidieux, rampant qui annihile et ronge les plus petites et grandes ardeurs, Husserl oppose l’héroïsme de la raison. Cet héroïsme de la raison est toujours fécondé, selon lui, par la Tâche philosophique initiée par les Grecs. La fonction rectrice de la philosophie est le contrepoint nécessaire à l’envol des sciences vers un naturalisme sauvage et un scientisme borné, le frein nécessaire à leur assujettissement à de futures machines nihilistes et totalitaires. L’esprit de l’Europe n’est pas celui des Dieux, mais cette sommation renouvelée depuis l’antiquité grecque à penser lucidement et avec allégresse l’univers et l’humanité, l’humanité dans l’univers. Et cette tâche héroïque incombe à l’Europe.

De nos jours, en pleine crise de la construction européenne, ces mots de Husserl semblent presque naïfs, en tout cas démodés. Et pourtant, qui ne ressent pas intimement cet appel de Husserl à lutter contre la lassitude en Europe risque de se méprendre sur l’atmosphère des temps. Des vents contraires soufflent sur notre vieux continent et les Européens dans leur ensemble sont impuissants à faire naviguer leur barque au milieu des bourrasques. Ils se déchirent entre deux grands camps, celui de ceux qui prônent l’adaptation à un monde multipolaire et excentrique, et celui de ceux qui se cramponnent aux patries et aux frontières.

Mais qu’entendent-ils, les uns et les autres par civilisation ou humanité européenne ? Silence !  La conférence de Vienne n’a pas eu de postérité et Heidegger a aisément triomphé de Husserl, malgré ses notoires sympathies pour le régime national-socialiste.

Ou plutôt, si, l’Europe a été pensée, mais pas à partir du modèle philosophique grec. Elle l’a été, dans les années euphoriques de sa construction technocratique et politique, qui culmine lors de la destruction du mur de Berlin, par des penseurs et hommes d’Etat comme Bronislaw Geremek.

Geremek fondait l’unité européenne sur deux sources principales, la source chrétienne, qui s’est plus ou moins identifiée à la racine monothéiste judéo-chrétienne, et la source humaniste, lettrée qui s’affirme pendant et après la Renaissance.

Ces piliers de l’Europe ont une double mission universelle :

par la propagation de la foi chrétienne, il s’agit d’élargir l’Eglise de Rome à la taille du monde après la découverte de nouvelles terres et continents.

Et par l’élaboration d’une connaissance encyclopédique du monde, les savants et les lettrés de l’humanisme de la Renaissance complètent la foi chrétienne par les mille aventures d’une Connaissance qui se forme loin des couvents et monastères.

On sait que foi et connaissance, croyance et expérimentation ne font pas naturellement bon ménage et assez vite les accusations d’obscurantisme et d’hérésie vont fuser de part et d’autre, jusqu’au divorce des années pré-révolutionnaires entre l’esprit réformateur et entreprenant des intellectuels et le raidissement craintif des hommes d’Eglise. Les intellectuels du 18e sont alors des législateurs, ils n’ont pas rétrogradé au statut actuel d’interprètes, comme l’a fait remarquer Zygmunt Bauman. La Révolution française qui germe sur ces disputes dissociera l’Europe moderne des idéaux républicains de leur ancrage chrétien et pendant près de deux siècles, les sources jumelles de l’Europe avancées par Geremek furent souvent violemment étrangères ou ennemies l’une à l’autre.

Mais comme il s’agit de penser l’aujourd’hui de l’Europe, sa nature, sa sève, son unité, l’Europe chrétienne rejoint dans la vision panoramique de l’historien polonais l’Europe des Rabelais, des Montaigne, des Erasme et un peu plus tard celle des Diderot et des Rousseau. D’une certaine manière, Geremek sans le formuler ainsi, illustre ce que nous avons appelé la christo-laïcité[1], cette synthèse de la créativité artistique chrétienne et de la pensée moderne non religieuse qui fit la grandeur passée de l’Europe.

De son côté, le peuple juif des ghettos et des juderias du Moyen Âge, cantonné à l’étude approfondie des livres sacrés ou se livrant parfois à des spéculations mystiques hardies, reste un peuple solitaire et marginal. Si certains de ses sages percent les murs spirituels du ghetto et trouvent chez quelques érudits et kabalistes chrétiens des complices insolites, la dimension publique, politique du judaïsme est notoirement infirme et vulnérable jusqu’à la fin du 17e siècle. Mais cette solitude suffit à nourrir les pires fantasmes sur les pratiques et rites des  petites communautés  juives disséminées en Europe et parfois à déclencher les massacres et les pogroms. Le judaïsme européen est alors presque totalement méconnu et réduit dans l’imaginaire chrétien à une théologie du reste, du famélique, du juif errant, témoin de son irrémédiable déchéance divine. Seule la croissance rapide des Savoirs profanes sur l’ensemble des territoires européens bousculera cet état d’ignorance et de mépris et de même que les Indiens du Nouveau Monde trouvèrent leurs avocats dans les Cours espagnoles pour défendre leur dignité humaine,  d’honnêtes et convaincants défenseurs des droits civiques plaidèrent l’ouverture de la société aux Juifs et leur accès à d’autres activités que celles tenues pour infâmantes et cupides de l’usure et du prêt.

Les Réformateurs de la condition juive ghettoïque, sentant le vent tourner, vont nourrir leur propres Lumières et orchestrer leur propre sortie de l’univers rabbinique quelque peu bouché. A la suite de Mendelssohn, les Juifs allemands s’engouffrent dans la Haskala, ce mouvement ambigu d’assimilation et de conversion à l’Europe chrétienne mais aussi de dissémination du génie juif qui trépignait d’apporter sa contribution au façonnement de l’Europe moderne.

Les partisans des lumières juives ( qui ne sont pas loin de penser que la tradition rabbinique partage avec la foi chrétienne une forme d’aveuglement et de fermeture de l’esprit) rejoignent les idéaux émancipateurs de la nouvelle Europe. Fuyant la condition de parias pour celle de citoyens respectables et égaux, les Juifs d’après la Révolution française et la Haskala allemande n’imaginent plus leur destinée comme une solitude éternellement recommencée. Le peuple juif, cet étonnant survivant d’une longue histoire auquel Spinoza a consacré une longue méditation dans son TTP, est prêt à renoncer à sa singularité archétypique, à sa destinée unique de peuple séparé, à l’origine dans la bénédiction de l’Alliance, puis dans la malédiction des autres Nations. Israël est à alors à deux doigts de se fondre dans l’histoire mouvementée de l’Europe, cornaquée par les princes d’un christianisme réfutant l’Inquisition et d’une élite culturelle qui s’est débarrassée de la commode préséance de la fortune, du rang, de la naissance.

Toutefois, ce mouvement d’assimilation partagée et qui s’étoffe de part et d’autre des anciennes frontières religieuses concerne avant tout les savants et les franges instruites et aisées des peuples, et pas du tout le peuple juif des shtetls, des bourgades misérables de l’Europe centrale, considéré alors avec un mépris voisin de celui qui nous fait regarder de nos jours les communautés misérables et archaïques de tziganes.

La combinatoire impériale du christianisme romain et de la nouvelle puissance encyclopédique et militaire de l’Europe moderne produit un sentiment général de supériorité de l’Europe sur le reste du monde. Ce mélange mal défini, toujours trouble et contradictoire de foi et de savoir gouverne les entreprises coloniales européennes et plante la domination des étrangers sous la tente de la civilisation européenne, rassurante par l’image du Christ frère des hommes, explosive par la dynamique de ses découvertes scientifiques et techniques.

Toutefois, à l’aube du 20e siècle, quand les forces sociales prolétarisées par la concentration industrielle s’organisent derrière des avant-gardes politiques qui reprennent le flambeau encyclopédique et scientifique des Lumières, mais désormais sous l’égide de la laïcité, l’Europe chrétienne se disloque et se déchire entre deux camps politiques ennemis, les partis bourgeois et les partis socialistes.

L’Eglise catholique et l’humanisme européen avaient creusé leur dissension, leur étrangeté jusqu’à la rupture. Balivernes, supercheries et impostures des prêtres, cela suffisait ! Certes l’humanité redescendait sur terre, mais avec le ciel des idées en tête. Toutes sortes de projets, d’utopies, d’expériences, de recherches devaient rendre le séjour des humains sur terre bien plus prometteur et excitant que les exercices de contention morale et spirituelle des prêtres.

La dynamique de la connaissance s’éloigna de plus en plus des cercles chrétiens éclairés. La compétition avec l’idéologie socialiste qui lâche la rédemption et le salut de l’âme pour la révolution et la vie ici bas s’enrichit d’une lutte au sein de la classe des intellectuels entre les hommes de progrès tournés vers la défense du peuple et les nostalgiques de l’ancien Ordre qui flairent à l’instar de Chateaubriand la naissance d’un nouveau despotisme dans les alléchantes promesses de l’égalité.

Qu’importe alors la réserve de l’auteur du génie du christianisme ! Le modèle universel, expansif, missionnaire de la science européenne est dorénavant associé à l’idéal socialiste. Qui n’ a pas lu l’apologie que fait Engels des sciences de la nature dans l’anti-Dühring ne mesure pas à quel point le prestige du matérialisme dialectique dans le mouvement socialiste est en grande partie lié à cette heureuse proximité…

 

De sorte que c’est en sens inverse qu’ont avancé les aiguilles du temps chrétien et juif dans la longue période qui va de la Renaissance à la fin de la modernité.

Les Juifs des Lumières voulaient entrer dans une Europe où la puissance des savoirs tiendrait en laisse la religion dominante. Le christianisme des Empires jusqu’à la première guerre mondiale et la victoire du parti bolchevique en Russie entendait faire rentrer le monde dans une Europe guidée par l’ordre moral chrétien.

La suite fut catastrophique.

Le cosmopolitisme bourgeois des juifs viennois, de Freud à Zweig ou à Schnitzler, entra en collision avec la bouffée nationaliste des élites allemandes après l’humiliation du traité de Versailles. Et les mouvements ouvriers insurrectionnels en Allemagne et dans les pays slaves comptèrent rapidement un grand nombre de militants et de leaders d’origine juive dans leurs rangs. La fusion du cosmopolitisme bourgeois juif et de l’ardeur révolutionnaire socialiste dopa l’antisémitisme européen après les désastres de la grande guerre. Et ce qui pouvait encore passer lors de l’affaire Dreyfus pour un reliquaire de l’antijudaïsme médiéval ou un fruit pourri tombant de l’arbre de l’aigreur patriotique, prit un visage autrement plus menaçant avec la victoire des partis fascistes antisémites. Après la prise de pouvoir de Hitler en Allemagne, les Juifs, globalement, dans leur ensemble, sous une forme indiscriminée ( et c’est ce qu’ils tardèrent à comprendre tant était grande l’hétérogénéité de leurs situations matérielles ou sociales) redevinrent malgré eux un peuple séparé, solitaire, retranché, suspect.

Le peuple juif fut renvoyé par la haine antisémite moderne à la solitude des anciens temps. Le sionisme, comme idéologie politique de la solitude juive, consomma sa rupture avec les illusions mais aussi avec les élans féconds de l’humanisme européen, et n’eut plus comme seul objectif que de renforcer la jeune patrie juive ressuscitée en Palestine.

Le silence de l’Eglise[2] sur la période noire de l’antisémitisme européen de l’entre deux guerres prit fin après la découverte des horreurs nazies. Mais le Yiddishland bundiste et cultivé de l’Europe centrale avait été presque complètement rayé des cartes, autant que cette forme non nationale de culture juive et européenne qu’avaient portée si haut les penseurs viennois.

De sorte que la bifurcation moderne du judaïsme et du christianisme se creusa à nouveau, malgré la réforme de Vatican II et la reconnaissance de la dette spirituelle des Chrétiens envers leurs aînés juifs. Le dialogue œcuménique interreligieux se consolidait certes, en éliminant les plus anciens malentendus de l’enseignement du mépris, mais plus que jamais était escamotée et impensée l’histoire du judaïsme européen. Israël est à nouveau situé à l’Orient, enfermé dans sa solitude proche-orientale, et la Communauté européenne bafoue les unes après les autres les grandes espérances méta-nationales de l’après-guerre.

Car la culture européenne contemporaine que soutient Geremek avec sa double matrice chrétienne et humaniste certes prestigieuse, mais un peu décrépite et vieillissante, est-elle vraiment capable de penser une civilisation de masse démocratique et de questionner encore comme le fit Husserl en 1935 l’originalité, la singularité, la fonction de l’esprit européen ? Rien n’est moins sûr !

Et nous voudrions ici pour conclure ce prologue en donner deux exemples.

 

Le nouvel alliage de la post-modernité.

Dans le christianisme contemporain, chacun de nous est invité à rencontrer directement Jésus-Christ, comme si notre provenance, nos origines, notre passé, nos anciennes familles avaient au fond très peu d’importance. C’est un phénomène inverse à celui que connut le catholicisme ibérique médiéval dans lequel l’ancienneté du baptême tenait lieu d’authentique brevet de foi. De nos jours, plus récente est la conversion à l’enseignement de Jésus, et plus sincère, plus vraie, plus brute en sera pour les nouveaux catéchumènes la lumière intérieure. Le renouvellement de la foi chrétienne emprunte à l’idéologie communiste du siècle passé ses accents prophétiques de rupture radicale avec le passé. Mais à la différence de cette dernière qui effaçait le je derrière le nous révolutionnaire, l’individu du néo-christianisme n’est pas brouillé, ou du moins pas initialement brouillé par la conscience commune d’une communauté. Chacun, répétons-le, est invité à se faire intimement et sans contrainte trop lourde, une expérience de la foi. Un tel appel peut paraître étrange, d’abord parce que l’Institution catholique  a pendant des siècles bétonné et encadré les rituels, la pratique, et jusqu’à l’imaginaire des croyants (grâce à l’iconographie et à la statuaire religieuses, ou par l’architecture des temples), mais surtout parce qu’une telle proposition ( les prêtres ont repris ce terme à la mode dans les milieux qui s’occupent d’art et de théâtre) brutalise le sens commun. Car que veut dire rencontrer Dieu ou Jésus, à l’écart des sanctuaires et des lieux de prière traditionnels, quand bien même ces derniers ont depuis longtemps été profanés par la raison et les dures déconvenues de l’Histoire ? La foi simple, roborative, authentique n’a-t-elle pas été terriblement rudoyée par les anéantissements répétés de la Providence et à moins de se refermer dans sa coquille de piété afin de se mettre à l’abri de toutes les bonnes et mauvaises nouvelles de la connaissance humaine, n’a-t-elle pas une fois pour toutes été terrassée par la dissémination, fût-elle fragmentaire et confuse, de notre viatique intellectuel commun ? Comment recréer aujourd’hui le bain de jouvence d’un néo-christianisme frais et presque virginal, sauf à multiplier les sectes et les tensions entre ces dernières,  brevetant de la sorte, par les conflits d’interprétation de la vie et de la parole de Jésus, la valeur unique de chacune d’entre elles ?

L’expansion  des petites communautés de croyants s’agrégeant autour de prêtres capables d’adapter la foi aux attentes de leurs audiences semble se faire à contre sens de l’Institution romaine, coupable d’avoir vieilli, et d’avoir décoloré et blanchi les pages exaltantes et juvéniles du christianisme des origines. Engoncée dans ses habits hiérarchiques, étrangère aux évolutions sexuelles et sociologiques des temps modernes, Rome semble laisser filer les dernières pépites chrétiennes dans ces mille ruisseaux que sondent avec énergie les nouveaux aventuriers spirituels. Toutefois, si le Vatican n’est ni le dernier Bunker d’un Reich religieux ni le Moscou de la foi catholique d’avant l’effondrement du Mur, il reste tout de même le dernier gardien des lois religieuses édifiées pendant des siècles par l’entreprise chrétienne. Quand, à côté de lui et presque à sa place, prolifèrent dans la foulée des résurrections protestantes du message évangélique, toutes sortes d’appels à la rencontre non médiatisée de Jésus, on pourrait croire la messe dite et conjecturer la fin du christianisme européen. La démission du pape n’en sonne-t-elle pas l’hallali ?

Or, il n’en est rien !

La piété sans objectifs, sans relais savants ou institutionnels, et privée de vénérables sanctuaires peut, en perdant ses attaches historiques, retourner modestement dans la grande plaine des humains déboussolés et y installer ses tentes nomades. Et c’est ce qu’elle fait. Nul projet de sainteté ou de transformation mystique de l’être n’anime ces courants anarchiques du christianisme tardif. Il suffit que l’on parte en quête d’une parole thérapeutique nous délivrant des fins triviales et sèches, véhiculées par l’humanité consumériste post-moderne.

On se réchauffe le cœur dans les Evangiles, on prend sa part du profus et infini amour divin qui s’épanche par la grâce du Fils. Et cet amour possède la plus séduisante propriété : Il n’est ni sélectif ni compétitif. Les laids, les idiots, les assoiffés de vengeance, les malades et les vaincus ne sont pas assis sur des strapontins ni sur les places d’angles aux banquets de la « nouvelle » Foi. Et comme nous sommes presque toujours, à un moment ou à un autre de notre vie, en état de laideur ou d’idiotie, ou d’infirmité ou de faiblesse, ce néo-christianisme qui devait se briser comme une pauvre et chancelante vague sur les récifs armés de la Connaissance a trouvé un nouvel emploi dans la société : regagner par la marge, et peu à peu, le terrain des esprits et des cœurs populaires  qu’avait ravi à l’Eglise, dès la seconde moitié du 19e siècle, le fertile levain de l’espérance socialiste.

Et ce n’est pas un paradoxe, mais une suite logique si les prêtres de l’Eglise romaine se sont faits à leur tour sociologues. Un de ces prêtres sociologues, interviewé sur France Inter, se montra d’accord avec le journaliste sur le déclin de la foi catholique statistiquement établi par la fréquentation en baisse des grandes messes dominicales, mais pour ajouter aussitôt, sans être saisi par l’incongruité de sa démonstration hérétique, que le vrai message évangélique circulait désormais dans les rencontres et les évènements. Des individus ou des familles vivent leur spiritualité chrétienne grâce à des évènements « off », chargés de plaisirs et de tendresses humbles. Il donna l’exemple de l’organisation festive et entraînante d’une Marche des rameaux, comme si les participants à cette marche avaient retrouvé la ferveur spirituelle des disciples de Jésus accueillant leur messie à Jérusalem aux cris de Hosannah, Ben David !

Mais alors, qu’est-ce qui sépare l’Eglise de la prolifération confuse des sectes néo-chrétiennes, qu’il est absurde d’appeler protestantes, en porteraient-elles les noms d’emprunt, tant elles sont aussi éloignées du protestantisme européen généré par la Réforme que de l’Institution vaticane ? Pas grand chose, semble-t-il, car la renaissance du christianisme, ici ou là, est très largement tributaire de l’épuisement de l’énergie technico-marchande, de la croissance des effectifs des exclus et du déclin des alternatives laïques socialement bénéfiques au grand nombre. C’est réactivement que le christianisme moderne survit et non pas sous la forme d’une Renaissance spirituelle. Mais cette réactivité chrétienne, celle de l’Eglise ou celle des sectes ( c’est aujourd’hui très proche) est effectivement dopée par la pullulation des désespoirs individuels et des déclassements sociaux que la logique prévalente et sans pitié du Marché sème à tous vents. Concurrente comme autrefois de l’idéologie communiste qui lui vola longtemps sa vocation universaliste à installer un Temps nouveau de l’humanité, la nouvelle foi chrétienne s’est profondément rapprochée de celle ci, au point d’en devenir sa principale alliée.

Des fragments dépareillés de foi chrétienne et d’idéologie communiste, ont fusionné dans le creuset d’un mutuel désenchantement. Certes dans ce creuset, aucun vigoureux et précieux alliage n’a vu le jour, mais un racoleur et agressif esprit de fronde contre l’Occident capitaliste s’en est échappé. Curieusement, cet esprit du creuset ne s’intéresse pas ou très peu au vaste monde capitaliste oriental qui, de l’Indonésie à la Chine, de la Corée du Sud à l’Inde nous plonge de plus en plus violemment dans l’Océan de l’économie planétarisée, comme si les limites d’influence politique et culturelle du Christianisme en restreignaient en coulisses, mais de facto, l’ambition critique.

Qui plus est, loin de concentrer ses tirs sur un système  économique à court d’imagination, contraint à produire sans cesse du neuf et du toc, sans originalité ni style, système épuisant de productivité et d’adaptation, et dont l’âme agitée ne permet plus les longues et riches maturations de la pensée, l’esprit du creuset a permis et parfois encouragé des rapprochements idéologiques et des sympathies vénéneuses pour la pensée laïque, républicaine, héritière du socialisme. Convaincu de la vénalité abjecte et générale des entrepreneurs, obsédé par la conspiration des fortunés contre l’humanité ordinaire, cet esprit a tout simplement oublié de penser ! Il a cru qu’il lui suffisait de postures morales, de coléreuses compassions, d’appels honnêtes à l’indignation pour mener une insurrection gagnante contre les banquiers et les multinationales. Et alors que l’autre grand monothéisme prosélyte, l’Islam, vivait une double crise majeure, par ses dérives fanatiques et criminelles d’un côté et les aspirations démocratiques et extra religieuses des peuples musulmans de l’autre, la nouvelle foi hybride a davantage transigé avec l’obscurantisme islamiste comme ennemi radical de l’Occident que fertilisé une ébauche de laïcité musulmane proche de celle que nous connaissons en Europe.

Le fossé semble ici gigantesque avec l’évolution du judaïsme. Non pas qu’il n’y ait pas eu de juifs communistes ! Au contraire ! Est-il besoin de rappeler les noms de Moses Hess, de Rosa Luxemburg, de Trotsky, de Zinoviev et de tant d’autres ? Et nombreux sont les auteurs qui ont commenté la dimension messianique et non étroitement matérialiste du communisme. L’eschatologie communiste : la société sans classes, sans frontières de la phase ultime du communisme, ce que l’on pourrait appeler la commune humanité, réconciliée et juste, n’est pas sans rappeler la perspective futuriste des temps messianiques, du moins dans l’approche apocalyptique de certains mystiques juifs. Mais là s’arrête le processus d’hybridation. Quand les régimes communistes se sont révélés sans exception des régimes bureaucratiques et répressifs, minés par le mensonge, truffés de paranoïa (la Corée du Nord) ou ménageant des formes économiques ultra-capitalistiques (la Chine), le judéo-communisme, si fertile et prometteur d’autrefois, s’est de lui-même dissous, sans forme visible de postérité. La rupture de Benny Lévy avec l’Europe, après son passage de la Gauche prolétarienne à l’étude talmudique en Israël en est un exemple certes extrême, mais l’extrême ou l’excessif sont bien plus symptomatiques d’une époque que ne le juge le proverbe. Car, comment aurait-il pu en être autrement ? Si le chrétien peut au prix de minces ajustements, transférer tout ou partie de sa foi dans le champ attrape-tout de l’indignation, en s’appuyant sur l’amour du prochain et la condamnation des richesses matérielles et des désirs aliénants, le juif n’a pas de telles ressources.

Imagine-t-on rencontrer le judaïsme comme on rencontre Jésus-Christ ?

Fait-on l’expérience directe et salvatrice d’une foi juive en lisant le Deutéronome, les Proverbes ou le Zohar ? Le judaïsme est un océan de questions, plus propice à la noyade qu’à une tranquille partie de pêche, quand on ose s’y aventurer sur de fragiles barques[3]. Et que dire des acrobaties intellectuelles et des contorsions éthiques dont fait usage chaque juif, pieux ou non, sioniste ou non, quand il s’efforce de défendre Israël, tout en critiquant la politique de ses dirigeants ?

Après avoir douloureusement connu l’ostracisme antisémite européen et son apocalypse hitlérienne, le soupçon de traîtrise et de dissidence en URSS, les juifs[4] de la diaspora (mais aussi une grande part de ceux qui résident en Israël) font depuis la guerre des six jours et l’occupation des territoires palestiniens l’expérience d’une condition politique symboliquement renversée : Les Juifs exercent une souveraineté humiliante et génératrice de haine sur une population étrangère mais qui est tout aussi bien une fraction de la population de leur Etat. L’enfermement sécuritaire et psychologique du peuple israélien qui n’a pas cessé de croître après la mort de Rabin et qui a pulvérisé le rêve sioniste induit des effets de paranoïa, ou à tout le moins un sentiment de solitude et d’incompréhension chez la plupart des juifs.

Or, si le juif peut de mille manières tourner le dos au judaïsme, à la synagogue, aux fêtes juives, au mariage juif, s’il peut s’assimiler à la culture du pays où il vit en oubliant tous les rituels et toutes les traditions, il ne peut pas se couper radicalement de la vie de son peuple. Inventerait-on comme aujourd’hui différents noms pour souligner et creuser la distance, juifs non-Juifs, judéo-gentils, marranes, spinozants, etc, que la voie d’accès à la fraternité immédiate, cette fraternité idéale et supérieure qui gomme les singularités, efface les discriminations, abolit le statut bancal des minorités n’en serait en rien facilitée. La dimension ethnique du judaïsme n’est jamais supprimée ou abolie, fût-ce au prix du reniement, de l’oubli, de la conversion. Aucun transfert aisé et naturel vers la vaste Communauté des Frères indignés ne s’accomplit tel quel. C’est toujours par le biais de la pensée, d’une pensée mesurée et complexe, que le juif émancipé du judaïsme rabbinique, se met en route vers les autres.  Le raccourci chaleureux et sommaire de l’anonymat lui est barré…

 

La confusion des différences
et  la voie de la singularité ouvrante.

Un des phénomènes les plus spectaculaires et distinctifs de notre époque, au moins dans la partie occidentale que nous habitons, est que se conjuguent sur un mode absolument inédit l’exhibition des différences et leur contemporaine neutralisation.

Plus se rendent visibles sur la place publique les singularités de tous ordres des individus, plus s’affirment les droits des minorités ethniques, sexuelles, religieuses à vivre au grand jour ce qui précisément leur confère un statut de minorité, et plus la raison politico-juridique dominante rejoint la volonté des minorités d’entrer désormais dans l’Age de l’in-discrimination. Ce qui hier encore relevait de la lutte contre les discriminations ( contre le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie, le mépris des pratiques cultuelles non chrétiennes, etc) s’est mué en un programme ambitieux et claironnant d’in-distinction. Le droit égal pour tous recouvre et périme le droit à vivre une « identité » non exposée à l’hostilité et au rejet. Cela semble presque la même chose et pourtant tout est différent.

Cette ascension vertigineuse des revendications égalitaires des minorités dont les plus visibles et commentées sont de nos jours celles qui traitent du mariage pour tous, de l’adoption, de la procréation médicalement assistée a pour effet secondaire d’induire une perte de profondeur et d’originalité de ces minorités[5]. D’une certaine manière, le droit n’abolit pas les différences mais les banalise au point d’en faire de simples variables de la citoyenneté présupposée indivise.

Une telle volonté d’égaliser la condition de toutes les minorités ne provient cependant pas, selon nous, d’une extension du principe de l’égalité républicaine à des sous-populations marginales ou forcément ignorées des débuts de la République. Elle renvoie bien davantage à la conception paulinienne de la sublimation des différences dans la voie tracée par Jésus-Christ : ni juifs, ni grecs, ni hommes ni femmes, ni maîtres, ni esclaves….

Cioran disait que l’air du temps était irrespirable parce qu’il était chargé de victoires. Aujourd’hui, il est chargé d’une obsédante volonté d’égaliser et de confondre ! Non qu’il ne faille pas rendre justice à des fragments de populations qui avaient été tenus jusque là dans l’ombre ou l’opprobre ! De cela, les combats féministes, gays, antiracistes des années 70 s’en étaient correctement acquittés. Mais ce qui s’annonce maintenant dans les nouvelles lois familiales est une recherche pathétique  et stupide de conservatisme pour tous, de béate unanimité. Ce que nous avons perdu en humanité partagée quand le grand ciel étoilé des idées communistes s’est couvert des sombres brumes staliniennes, nous essayons d’en récupérer le lointain écho universaliste par la transformation juridique et symbolique du statut des minorités. Les minorités assemblées, incorporées à une citoyenneté nécessairement floue dans ses fondements politiques tentent de constituer une majorité virtuelle.

Et la souffrance « passée » des minorités, accablées par les regards et les actes hostiles ou méprisants de ce qui formait encore hier l’organon majoritaire du peuple en Europe, est à point nommé chargée de forcer le respect et vaincre les réserves du crépusculaire esprit républicain.

On s’égarerait toutefois en pensant que c’est le modèle multiculturel, qui fait retour en Europe après avoir démontré sa relative efficacité outre-Atlantique.  Le multiculturalisme est inscrit dans le code génétique de l’économie libérale,  de ce que Marx nommait la reproduction élargie du Capital, et ne solde en aucune manière la logique ancienne, compétitive et territoriale des identités.

Ce qui est ici en jeu est bien plus bouleversant : il s’agit du progressif effacement de la marginalité, de la clandestinité, du secret, du déclassement de certains groupes humains, autrefois considérés comme suspects, anormaux ou inférieurs. Bouleversant, car à ce prix,  par l’accession de la minorité au rang de majorité virtuelle (par l’équivalence officielle des statuts) s’opère la disparition totale de la condition marrane qui avait largement contribué à façonner le monde moderne.

D’une certaine manière, cette volonté de transparence totale qui est revendiquée comme une forme d’ultime arrachement aux ténèbres de la vie marginale ou inférieure, en vidant de sens la séparation de l’intime et du public, est une victoire tardive et inattendue de la confession publique des fautes à laquelle étaient autrefois soumis les dissidents des régimes totalitaires. En se défaussant de la complexité de la personne par l’exhibition d’une variable ou d’une dimension certes importante mais nullement suffisante, le non-marrane moderne remplace son intégrale d’être par au mieux quelques segments de droites. C’est faire, à peu de comptes, le travail de classement de la police ! Car il ne suffit pas qu’une confession soit spontanée et libre, et non pas arrachée sous la menace et l’intimidation, pour qu’elle perde toute  forme de liaison avec la logique de la culpabilité inscrite dans tous les confessionnaux de l’Histoire.

Sans doute,  ce passage de l’ancienne discrimination créatrice jusque dans ses douleurs et ses exclusions à la confortable reconnaissance générale,  sans entraves, sans infirmité juridique ou sociale, est pensé de nos jours comme étant le nec plus ultra de la démocratisation. Mais n’est-ce pas une très éphémère et dangereuse illusion ? L’organon majoritaire ébranlé ou assoupi des peuples européens ne se réveille-t-il pas partout en Europe, à la faveur de l’actuelle crise économique, dure et cruelle,  et ne pose-t-il pas des gages de loyauté nationale ou culturelle à ces minorités qui tout en goûtant aux joies d’une pleine émancipation sont désormais mal à l’abri derrière leur paravent de « majorité virtuelle ».

Et réciproquement ces minorités, ayant troqué une part de leur liberté, de leur puissance marginale, contre l’idée séduisante d’obtenir leur entière part de reconnaissance publique sont-elles encore en état de pénétrer et de modifier l’esprit public de la société, autrement dit la dynamique interne, vivante, révolutionnaire de la République sans laquelle précisément il n’est pas de République ?

Dans le judaïsme, mais aussi par longue survie du peuple juif qui en témoigne, la conception fusionnelle et catholique des minorités apparaît impertinente sinon insensée. La séparation, le retranchement, le manque, la coupure, la distinction sont au cœur de la sagesse juive. Rien n’est plus étranger au judaïsme que la confusion destructrice de la génération babélienne ou le nihilisme fusionnel et amorphe de la Cité de Sodome. L’esprit juif formule  toutes les séparations : Dieu créateur- homme créature, Adam masculin-Eve féminine, Caïn-Abel, Isaac-Esaü, Hébreux-Egyptiens- Temps ordinaire-Temps sacré, travail-shabbat,  Israël-Nations, sans parler des dualités et des tensions à l’œuvre au sein de la métaphysique juive : hessed-guevourah (bonté-rigueur) binah-kokmah (intelligence-sagesse) pureté-impureté, bien-mal qui se fractalisent à l’infini.

Est-ce à dire que les minorités sont vouées, dès qu’elles tentent de s’agréger dans un espace politique pacificateur, à perdre ou à ruiner les éléments créateurs qu’elles possédaient au temps de leur marginalité, tout comme la singularité juive serait condamnée, comme semble l’indiquer l’Histoire, à redevenir sans cesse une solitude ?

Afin de s’extirper d’une telle impasse propre à notre temps, ne faut-il pas penser différemment la singularité ? La penser comme ouvrante et non pas comme égale  ou isolée ? Mais ouvrante vers quoi ou vers qui ?

Nous avons déjà exploré une partie des chemins qui mène vers cette singularité ouvrante : La marranité moderne dérivée du marranisme ibérique médiéval, l’expérience européenne d’une assimilation incomplète et en tension, la créativité propre du yiddish, comme langue judéo-allemande.

Mais peut-être faut-il essayer de mieux comprendre et mesurer toutes les bifurcations du judaïsme et du christianisme, en saisir les matrices logiques compatibles et incompatibles, pour avancer plus loin dans cette voie originale …

C’est sans nul doute un lourd chantier pour Temps Marranes !
C.C.

[1] La contre-culture marrane

[2] Nous restons volontairement schématiques. Il y eut de fameuses et notables exceptions.

[3] Shmuel Trigano, dans son livre «  le Judaïsme et l’esprit du monde « , somme considérable de réflexions sur l’éthique, l’ethos, l’ethnikos du judaïsme rappelle que Dieu s’est reposé après sa Création, qu’Il a fait shabbat et qu’après ce retrait, ce retranchement, plus rien ne sera connu de Lui sinon par le truchement de ses créatures. Cette limitation implique, presque par nécessité, une théologie très développée. Ce Dieu dont si peu de sa vie intrinsèque, en deçà de l’acte de  la création et de sa personne créatrice, nous est dit, reste une énigme qui s’étend nécessairement aussi à la créature, « à son image ». Le discours à son propos est par conséquent très complexe puisque Dieu ne peut être connu que dans le prisme de sa créature ( « à son image ») alors qu’il relève de l’irreprésentable (et donc de l’absence d’image).

[4] Nous n’usons pas ici d’une définition restrictive et pointilleuse du juif. Dans notre esprit, est juif celui qui se sent tel, qui prend pour soi une part de la généalogie, de l’histoire et de la culture disparate du peuple juif

[5] Harold Rosenberg , dans «  La tradition du Nouveau » publiée en 1962 par les Editions de Minuit, soulignait déjà cet apparent paradoxe : Si l’on veut mesurer ce qu’il y a de comédie dans ce prétendu conservatisme, destiné à consterner la galerie, il suffit de voir la participation enthousiaste des homosexuels au mouvement de Reconstruction de la Famille ; il est de fait que ce furent les folles, ou les presque folles, qui se placèrent à l’avant-garde de ce nouveau domesticisme – voir l’épidémie de mariages chez les homosexuels.

Claude Corman: L'insurrection de Varsovie (2012)
Claude Corman: L’insurrection de Varsovie (2012)

Lettre aux jeunes européens

par Claude Corman

Lettre aux jeunes Européens et à tous les autres…
Autour du bar du partido communista de Aragon, qui s’ouvre sur la calle mayor à Zaragoza,  pendant les fêtes du Pilar,  les banderoles affichent des slogans si obstinément datés que les passants distraits ou incurieux les tiennent sans doute pour des campagnes publicitaires « vintage ».

Comme cette grosses affiche illustrant tant bien que mal une sorte d’ogre ténébreux croquant la planète et sur laquelle on lit : El imperialismo es un monstruo que hace la guerra para sobrevivir ( L’impérialisme est un monstre qui fait la guerre pour survivre).  Ou cette autre qui présente un cheval de calèche, un toro de lidia et un éléphant de cirque sous le slogan : fiestas sin animales maltratados, fêtes sans maltraitance animale.  En levant la tête ou à l’intérieur du local, on salue comme convenu les icônes, Marx, Fidel, Le Che, Lénine, Chavez, les étoiles rouges, les marteaux et les faucilles, à l’heure des robots et des tractopelles… rien qui  soit en mesure d’effrayer l’ennemi de classe dont les quelques pauvres mots tirés de l’espéranto affairiste de la mondialisation incarnent néanmoins une insolente et appréciable modernité, ou tout au moins une aspiration vers le futur : ouverture des frontières, internet planétaire, traités de libre échange inter continentaux, gouvernance mondiale. Et pourtant ! Autour du bar du Partido communista de Aragon, avec ses paroles en apparence momifiées, ses symboles rancis, ses tristes tréteaux empoussiérés de tant de défaites, se tient une jeunesse gaie, souriante, espérant ardemment écrire une nouvelle page d’histoire. Peut-être fait-elle trop confiance au réveil du peuple et à la solidité des bons outils théoriques qui vont donner à ce réveil sa flamme intellectuelle. Peut-être en vient-elle aussi à douter, à s’inquiéter que la gente nunca mas sera la gente, que le peuple ne sera jamais plus le peuple, ou que les zélés docteurs des sciences humaines et sociales auxquels elle s’accroche comme à des guides et à des maîtres de nouvelles Lumières préfèrent jouer les Romeo sous les balcons de leur chère Université que de provoquer une sécession des intelligences ?

Mais cette jeunesse au milieu de laquelle nous parlons et buvons n’a que faire des experts en déniaisement et en rectification contemporaine des rêves politiques.  Le désespoir lucide et pudique de la jeunesse européenne, qui est aussi le sien, a-t-il jamais eu besoin des commentaires « avertis » de tels experts, quand les faits s’en chargent chaque jour avec tant d’évidences ? Est-il besoin de promener le regard pétrifiant de la Gorgone sur tant de choses déjà si sèches, si infécondes, si ossifiées  pour discréditer le rêve d’une commune humanité ? Les générations qui ont vu s’éteindre dans le même temps la menace soviétique et l’idéal d’une Renaissance européenne, semblent vieillies d’un coup et s’emploient, telles de tristes Parques, à couper le fil de la conversation politique, comme si la disparition du communisme, contemporaine de la pauvreté des horizons d’une Europe désormais unifiée avait une fois pour toutes jeté les idéaux et les utopies dans l’auge grouillante des slogans d’un temps révolu.

Et c’est pourtant au milieu de cette jeunesse désarmée, pleine de bières et de fumées que nous avons songé à écrire une lettre aux Européens, une lettre-manifeste de la jeunesse européenne à ces « vieillards » sans rêves et sans vie de la Commission et du Conseil qui amènent l’Europe au cimetière, tout en pestant contre les fumeurs, les buveurs, les fainéants, les inadaptés, les indociles, les marginaux, les étrangers qui ne croient ni en leur ordonnances d’austérité ni en leurs cures d’hygiène sanitaire ou sociale.

En 1989, quand tombe le mur de Berlin, Raymond Aron se réveille un bref instant dans sa tombe :  Les foules qui franchissent dans la liesse la porte Brandebourg le 22 Décembre de cette année-là saluent à leur manière le philosophe politique français qui avait postulé dans son livre Le grand schisme l’inéluctabilité de la réunification allemande. La grande crise des totalitarismes européens avait trouvé son épilogue sur le sol allemand en cette journée d’hiver 89. C’était la fin du grand schisme, de la division de l’Europe en deux sociétés antagonistes et ennemies, se toisant dans les compétitions sportives, s’espionnant fébrilement, et pointant sur leurs capitales respective des fusées nucléaires.

L’Union européenne regarde aujourd’hui  cet événement comme sa propre victoire, comme si c’était elle, revêtue de ses plus beaux habits, parée de ses  plus élégantes promesses qui avait ouvert la porte Brandebourg , les archives de la Stasi et chassé une bonne fois pour toutes l’ogre communiste d’Europe, ses chimères idéologiques et ses redoutables ogives atomiques.

Pourtant, la plupart des dirigeants de l’Europe occidentale de cette époque n’ont pas eu de mots assez durs ni de formules assez cuisantes pour retarder ou miner le processus de réunification de l’Allemagne. Margaret Thatcher déclara : «  Nous avons battu les Allemands deux fois et maintenant ils sont de retour ! » Elle déclara à Gorbatchev que ni elle ni le président français ne souhaitaient la réunification allemande et la création d’un pouvoir économique hégémonique en Europe. Mitterrand confessa craindre que l’unité allemande ne menât à des désastres encore plus terribles que ceux engendrés par le nazisme. Et Giulio Andreotti, alors premier ministre d’Italie s’amusa à dire : J’aime tant l’Allemagne que je préfère en voir deux ! »

Gorbatchev n’a pas envahi l’Allemagne de l’Est, il n’a pas fait massacrer les Allemands qui avaient fui en Occident par la Hongrie et l’Autriche, aucun bain de sang n’ a endeuillé la joie de la réunification germaine. Tout s’est passé comme dans un conte de fées ou dans un album de Tintin. On a remercié Gorbatchev avec un prix Nobel en 1990 et puis l’on a fêté à la va-vite l’unité enfin retrouvée de l’Europe, comme si les méchants Bordures, staliniens et gestapistes ayant été écartés, les joyeux et sains Syldaves pouvaient enfin goûter l’air suave de l’insouciance et de la prospérité sous l’Arche de Bruxelles . Le « printemps des peuples » de 1989 fit l’impasse sur soixante dix ans de communisme européen, sur ses grandeurs et ses misères, sur ses élans messianiques et ses exactions policières, sur sa force de soutien internationaliste au monde ouvrier et sa méfiance criminelle envers les déviants, les artistes, les minorités de toutes sortes. Toute cette histoire qui a fait dire à un Sartre que le communisme était l’horizon indépassable de notre monde, à un Gide que ce type de régime dans lequel les mieux notés sont les plus serviles, les plus lâches, les plus inclinés, les plus vils, ne pouvait être exemplaire, devint une histoire spectrale et par certains aspects maudite … Des crimes de l’Eglise, on peut encore disserter convenablement, sans considérer que chaque page des Evangiles est un manuel de torture à l’usage des Inquisiteurs. Des crimes du communisme, on ne veut plus retenir que les crimes ! Et comme si l’idée communiste qui a fait tant et tant couler d’encre, qui a fait et défait tant d’amitiés, attiré tant de fidèles militants et chassé tant de sombres déçus, comme si tout cela comptait au fond pour du beurre,  ou méritait un absolu silence ou un absolu mépris, on tourna la page, en se distrayant des robustes et comiques ivresses du camarade Eltsine ! Tout était devenu si simple. La réunification allemande qui ouvrait les portes de l’Union européenne aux Hongrois, aux Polonais, aux Tchèques, aux Baltes, et plus tard aux Bulgares et aux Roumains soldait les deux grandes terreurs du vingtième siècle, le nazisme exterminateur des Juifs et le stalinisme malade jusqu’à la folie de son centralisme « démocratique ». On retint Yalta, on fit des films sur Stalingrad !

Mais à peine deux ans après la liesse de Brandebourg, en 1991, le démantèlement ethnique de la confédération yougoslave sonnait déjà la fin de la récréation. L’hybridation inédite d’un nationalisme extrême et d’une dictature stalinienne soudainement  vidée de ses principes idéologiques élémentaires amenèrent au pouvoir dans les patries divisées des Slaves du Sud une espèce de tyrans obsédés par le découpage territorial et la fracturation ethnique, sur fond de réminiscence de la dernière guerre :  croates continuant à renifler comme les oustachis les bonnes odeurs de la proche Allemagne et Serbes résistant aux séductions libérales et démocratiques d’une Europe à nouveau dominée par l’Allemagne. La Russie écartée de la Maison européenne, alors même que l’URSS sous l’impulsion de Gorbatchev était à l’avant-garde d’un projet de désarmement nucléaire complet au tournant du siècle, eut à subir coup sur coup deux terribles humiliations, celle de voir des ex-secrétaires des partis communistes yougoslaves mener des guerres de bandits défigurant ce qui pouvait rester d’élégance morale et politique au système communiste, puis le bombardement en 1999 par les Européens et l’OTAN de Belgrade, l’antique et fidèle alliée de Moscou.  Lucas tourna sa guerre des étoiles et Poutine n’était plus très loin…

C’est à ce moment là, en 2000, que Joschka Fischer, alors ministre des affaires étrangères d’Allemagne adressa une note ambitieuse, imprudente, allègre aux Européens sur la création des Etats-Unis d’Europe. Inventer une configuration européenne radicalement différente de celle qui avait jusque là prévalu sous la forme d’une d’alliance limitée et contrôlée des nations européennes était le devoir des Européens en ce début de troisième millénaire. Fischer voulait accélérer ou forcer l’Histoire, afin que l’Allemagne et la France conjuguent leurs forces et leurs atouts économiques et politiques, brisant le cycle des souverainetés partielles et infirmes. Certes, chacun savait que le prix à payer par les Allemands pour leur réunification, c’est-à-dire pour passer définitivement la couche de l’amnésie sur les crimes de la Gestapo et de la Stasi  était le sabordage du mark et la naissance d’une nouvelle monnaie, l’euro, que l’on baptiserait en grande pompe à l’aube prometteuse du troisième millénaire. Mais Fischer pressentait qu’une union monétaire sans l’union politique que la France était seule en  mesure de proposer à l’Europe verrait en peu de temps le retour de l’hégémonie économique allemande et la désagrégation collatérale du sentiment européen, les fourmis allemandes ayant toujours considéré les sudistes du Continent comme des cigales plus douées pour la chanson que pour le labeur. Qui plus est, et sans parler du Sud, ni la Commission, ni le Parlement, ni le Conseil de l’Europe n’étaient à la hauteur d’une tâche rendue immense par l’arrivée rapide des anciens pays communistes dans la maison commune. Les Européens firent la sourde oreille, personne ne répondit sérieusement à la lettre de Joschka Fischer. Les  jeux politiques nationaux qui allaient pourtant confiner à la plus extrême médiocrité pendant les dix années qui suivirent cet appel dispensaient de toute forme de réponse éclairée à la proposition « farfelue » de Fischer.

L’Europe dont nous héritons aujourd’hui est une Europe déséquilibrée, soupçonneuse, étriquée, avaricieuse et besogneusement libérale, elle a éteint tous les rêves et toutes les promesses que la déconstruction du mur de Berlin avait un court instant fait surgir à la fin des années quatre vingt. Elle est devenue le haut lieu des arbitrages liliputiens sur tout ce qui touche au superflu du politique  et elle a en vingt ans, obsédée jusqu’à la folie par la froide beauté de l’Intendance,  dilapidé l’estime des peuples qui avaient troqué un peu de leur liberté contre une assurance de paix sur le vieux Continent.

Et pire encore ! Comme si même les fonds baptismaux de la construction européenne, du temps de Monnet et Schumann avaient été piétinés et renversés par quelque nouvelle bête immonde, la pleine évidence de l’être européen, celle qui portait chacun à croire qu’avant d’être aveyronnais, berlinois, breton, lombard ou catalan,  on était le citoyen d’une civilisation qui avait si longtemps vécu, pensé et guerroyé qu’elle pouvait enfin savourer le pain partagé de la paix, même de cela , de cette noble certitude, nous nous sommes dépris. Le plus grand péril qui menace l’Europe, c’est la lassitude ! C’est avec ces mots qui gardent une force inentamée que Husserl concluait en 1935 sa conférence viennoise sur la crise de l’humanité européenne. Et bien, nous avons plongé tête baissée dans cette effrayante lassitude, et nous pataugeons dans les marigots domestiques jusqu’à la nausée, craignant tout, apeurés par la plus petite bise étrangère, par le plus faible souffle de cultures océaniques, par les plus modestes demandes de populations venues d’ailleurs. Nos conversations politiques, s’il en reste, sont saturées par les thématiques binaires de la souveraineté nationale et de l’adaptation au grand Marché d’une planète qui tournerait de plus en plus vite. Nous multiplions des ressentiments  confus et intriqués contre toutes sortes de minorités suspectées de contaminer nos valeurs, nos vertus et notre savoir-vivre de vieilles nations avec leurs réflexions et leurs désirs de métèques ( ou de nouveaux riches…) N’avons-nous pas assez fait  de provisions dans l’ancien temps ? De cultures, de musiques, de génie politique et philosophique ? Qu’avons-nous à arpenter de nouveaux champs politiques, à chercher et explorer d’autres voies que celles qu’ont tracées nos aïeux dans les frontières inspirées de notre langue, de notre terre? A quoi bon avoir succombé aux chimères et aux fables de la grande Nation européenne, alors qu’on s’employait à nous servir derrière l’office, les plus indigestes plats de la pusillanimité administrative, de l’austérité économique, et de l’arrogance des experts bruxellois?

Et bien non, nous ne pouvons pas cesser d’être européens, nous ne pouvons pas savourer notre lassitude parce que la faillite de deux générations politiques et culturelles en Europe a ouvert les vannes du ressentiment, de la discorde, de la rancœur et de la colère contre l’idée européenne. Non, nous ne pouvons pas cesser d’être européens parce que les modernes nationalismes ont troqué la rhétorique enflammée et fière des races fortes pour la soi-disant défense des écartés, des oubliés, des petits, de ce qu’avec leur frauduleux lyrisme républicain, les fascistes nomment le peuple.

Nous savons que les chantiers sont immenses et que l’insurrection de la jeunesse européenne contre ces « monstres hybrides de la pensée » qui nous parlent de santé, de culture, de liberté nationales se fera au nom de plus vivantes et formidables tâches encore dissimulées à sa propre conscience et non pas dans une lutte pied à pied et harassante contre l’empire de la médiocrité et ses familières sentences. Nous savons avec Canetti que nous venons de trop loin et que nous nous portons vers trop peu.

On peut honorer Homère et Moïse, Shakespeare et Racine, Schubert et Mozart, Titien et Picasso sans fuir ni ignorer les musiques, les poèmes, les tableaux , les fraternités et les sciences des temps qui viennent. La tâche de la jeunesse européenne est immense: Inventer un nouvel art du politique en Europe alors que partout le désenchantement, l’austérité, le manque de rêves et d’ambition, la pullulation des opinions picrocholines jettent sur toutes choses le manteau gris de la résignation et de la lassitude.

Mais comment débuter une aussi écrasante tâche, quand nos outils, nous dit-on, ont déjà trop et si mal servi ? Nous pensons à une très vaste université à la taille du Continent, non pas parce qu’il faudrait en toute chose sacrifier à la manie de la concentration et du gigantisme, mais parce que cette université ne sera pas faite sur le modèle des classiques facultés où se délivrent des diplômes et des places dans la société. Cette Université européenne doit être en quelque sorte l’abbaye de  Thélème de notre temps. « Fais ce que voudras ! » en restera la devise, mais elle aura pour grande mission de penser la civilisation européenne et les collisions culturelles, anthropologiques et politiques de l’Europe et du Monde.

Cette Université qui pourrait rapidement accueillir cinq cent mille étudiants comptera de nombreux traducteurs afin que nulle langue ne soit plus considérée comme mineure, mais l’anglais pourrait sans inconvénient en constituer la langue commune.

L’espèce médiatique d’interprètes, d’animateurs, d’entremetteurs et de vulgarisateurs des savoirs ayant failli et n’étant plus digne de la moindre confiance, un service universitaire « obligatoire » de un à deux ans  sera institué en Europe à la manière dont le service militaire a fonctionné dans la plupart des pays européens depuis la Révolution française, sans avoir jamais, que l’on sache, dilapidé les finances publiques. Ainsi aucun des thèmes abordés par l’Université européenne ne sera réellement méconnu des jeunes n’entrant pas par la suite dans les cycles universitaires classiques ou les disciplines intellectuelles plus spécialisées.

Le brassage social, la fraternité, le sentiment d’appartenir à un embryon de communauté universelle des hommes sans communauté, le jeu, la liesse, l’amour, la musique, la poésie y trouveront un cadre à la mesure de la soif de vivre des jeunesses.  Nous sommes très loin  des programmes Erasmus ou des Instituts Goethe ou Cervantès. Car ici, c’est pour la première fois la multitude qui sera convertie au gai savoir et à l’élaboration démocratique des règles socio-économiques et culturelles d’une société inventant joyeusement ce que nous nommons l’Europe. C’est elle qui délibèrera, avec l’appui de tous les penseurs, artistes, savants, philosophes, hommes de lettres et théologiens qui y prendront régulièrement ou épisodiquement  leurs quartiers soit au cours d’une année sabbatique soit à leur retraite.

Des grands chantiers de pensée que cette université européenne aura à mettre en conversation, nous nous bornerons à énoncer quelques généralités:

– Penser la richesse. Si la théorisation de la marchandise, de la valeur et de l’antagonisme Capital/Travail a été la tâche essentielle de la critique de l’économie politique depuis Marx, il nous faut aujourd’hui questionner le sens de la richesse elle-même, considérée sous ses différents aspects économiques, sociaux, culturels, environnementaux et spirituels.  Cette pensée de la richesse est nécessairement liée à une réflexion  sur la Technique et l’arythmie du Temps. Elle l’est tout autant à l’habitation de la terre et à l’équilibre rompu entre les villes devenues des mégapoles et les campagnes transformées en déserts ou en mouroirs.

– Penser les connexions, les fractures, les rencontres, les mémoires, les intensités et les collisions de cultures et de minorités humaines dans une Europe qui a connu la défaite de l’esprit cosmopolite de l’entre-deux guerres, la destruction du Yiddishland par le nazisme, les désastres de la pensée totalitaire et est aujourd’hui sidérée par le « problème » de populations nomades ne réclamant aucune souveraineté politique .

– Ecrire enfin un Traité théologo-politique de notre Temps.

– Et multiplier autant que faire se peut, à la pointe de nos savoirs, des champs épistémologiques communs aux sciences humaines, physiques et biologiques, afin que chacun échappe, au moins en partie, à l’intimidante et souvent infructueuse fragmentation des connaissances polarisée vers les débouchés.

Etc…

Ces généralités apparaîtront vides et insignifiantes à tous ceux qui ont déjà un solide carnet de route dans leurs existences et leurs carrières, mais qu’elles se remplissent un jour et les plus prometteurs carnets de route s’éparpilleront au vent comme les feuilles mortes de solitaires ambitions…

Car cette Université n’est pas un leurre ou une utopie. Elle est tout simplement un défi ! Un défi pour la commune pensée et la vie commune en Europe !

Il est grand temps…

Claude Corman

 

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Editorial : Pilate et l’Europe

par Claude Corman

Je ne sais pas pourquoi Giorgio Agamben a écrit un opuscule sur Jésus et Pilate. Est-ce la tentation de faire preuve d’érudition inspirée, cette sorte d’herméneutique moderne qui consiste à tirer de quelques formules grecques, latines ou allemandes des jugements et des opinions que l’on croit d’autant plus personnels que le commun des lecteurs ne se hasarde pas à d’autres types de traductions ? Est-il raisonnable et opportun de commenter les loufoques versets de quelques évangiles apocryphes ou de tardives et délirantes légendes traitant du rôle ambigu mais décisif de Pilate dans l’économie chrétienne du salut ? Pilate : un personnage dense, contradictoire, à la psychologie bien trempée, hésitant et perplexe face aux Juifs et aux sanhédristes qui, comme un seul homme et sans la moindre division d’opinions, réclame la mort de l’usurpateur, du faux messie, du prétendu Roi des Juifs ? Vraiment qu’est-ce qui peut piquer un philosophe moderne d’écrire un livret sur la responsabilité tourmentée et mineure du représentant local de l’empereur Tibère dans le procès de Jésus et par ricochet, sur l’écrasante nocivité des Juifs qui ont réclamé en chœur la crucifixion.

On dirait que tout le travail de Jean XXIII sur l’enseignement du mépris s’est volatilisé, que toute l’œuvre de Jules Isaac a été rangée au magasin des littératures démodées et insignifiantes. Se délecterait-on davantage à lire l’Evangile de Nicodème que le « Jésus et Israël » d’Isaac ! On ne s’étonnera donc pas qu’Agamben traite Barrabas d’émeutier homicide, tout en concédant mais sans témoigner aucun trouble que le nom de l’émeutier dont les Juifs réclament la grâce signifie en hébreu le fils du Père, soit le nom même sous lequel Jésus s’est fait connaître en Judée. Ce patronyme sidère Jules Isaac, cela le pousse à se demander si après tout, le petit peuple juif qui a salué l’arrivée de Jésus à Jérusalem d’un « Hosannah, Ben David » n’a pas réclamé plus tard sa grâce sur le parvis du tribunal. Ce nom taraude, étouffe littéralement Isaac dont la famille a été détruite par les Nazis parce qu’elle s’appelait Isaac et qu’à ses yeux, les noms propres comptent forcément ; ils comptent terriblement et bien plus que les éloquences et les dissertations.

Mais peut-être ai-je mal lu le traité d’Agamben, peut-être n’y ai-je rien compris ?

Je m’en vais donc de ce pas à la conclusion  de l’ouvrage que je vous livre : « Le caractère implicitement insoluble de la rencontre entre les deux mondes et entre Pilate et Jésus se vérifie dans deux idées clefs de la modernité : que l’histoire est un « procès » et que ce procès, puisqu’il ne se conclut pas par un jugement, est en état de crise permanente. En ce sens, le procès de Jésus est une allégorie de notre temps, qui comme toute époque historique qui se respecte, devrait avoir la forme eschatologique d’un novissima dies, mais en a été privée par le progressif et tacite effacement du dogme du Jugement universel, dont l’Eglise ne veut plus entendre parler. »

Je me rends à ces lignes de « conclusion » parce qu’il semble s’y exprimer un point de vue actuel, disons une sorte de vision contemporaine, peut-être un indice de ce faisceau de ténèbres qui a requis le philosophe dans sa tâche d’interprète du procès.

Ne chipotons pas sur la disjonction du monde temporel, de la politique, des humains et du monde céleste, au surplomb spirituel écrasant qu’incarnent les deux personnes de Pilate et de Jésus. Leur dialogue est voué à l’incompréhension radicale, faute d’appartenir à un univers commun. C’est aussi difficile et vain que de faire dialoguer un terrien et un habitant de la galaxie d’Andromède.

Mais tout de même, si Pilate est le représentant d’une époque, d’un empire, d’un César et que Jésus est le Roi d’un Royaume céleste qui n’est pas de ce monde, où sont donc passés les Juifs ? Où sont donc passés ces pasteurs de Dieu, ces opiniâtres commentateurs de la Torah qui leur a été révélée au Sinaï, ces Juifs rebelles qui se battront à Massada et mèneront une insurrection « messianique » derrière Bar Kokhba un siècle plus tard, au temps d’Hadrien ? Sont-ce des zombies avant l’heure, des gens qui n’appartiennent ni à l’histoire en cours (c’est celle de Rome) ni à celle du Ciel (c’est désormais l’affaire de Jésus) ?

Et en quoi le procès sans jugement de Jésus serait-il une allégorie de notre temps ? Je butais sur Pilate, voilà que mon esprit s’effondre devant la radicale actualité de la Passion de Jésus.

Je pensais à autre chose, je l’avoue, à un autre banquet, à d’autres tréteaux, et somme toute, à une autre histoire. A ma grande naïveté, je considérais que le procès sans jugement final qui nous regarde aujourd’hui est celui de la construction européenne.

Et bien non, l’élection du dimanche 25 Mai 2014 n’est pas une allégorie de notre temps, elle fait à peine partie du procès.

Et le jugement que les peuples européens ou une faible fraction d’entre eux s’apprête à livrer n’est pas grand-chose au regard de la grande tragédie de Pilate et Jésus,  s’affrontant devant le Chœur juif tétanisé par la haine et l’imminence du verdict.

Et pourtant, on peut imaginer la scène : Des roses fanées et sans épines ornent en vrac des tables. Tout autour de ces tables, sont assis des mangeurs affamés, qui ne sont pas encore repus de la chair aux trois quart dévorée de leur principal sinon unique adversaire de la soirée. Ces mangeurs infatigables se rengorgent, se rehaussent, se vitupèrent un moment puis reviennent arracher un bout de chair à l’animal offert en holocauste à leurs mépris et à leurs menaces.

Au bout de la grande table, à son bord droit, les ripailleurs s’en donnent à cœur joie. Ils dévorent de bonne humeur la chair gouvernementale, mais un peu enivrés par la piquette du banquet et leur bonne place dans l’élection, ils soufflent aussi leurs flammèches sur la communauté européenne, les technocrates de Bruxelles et de Berlin, les financiers sans âme de la Banque centrale, les affameurs de peuples, sans oublier de postillonner de temps à autre sur leurs voisins situés immédiatement à leur gauche, coupables d’avoir un trop gros appétit et d’oublier que l’on en est là aussi à cause d’eux. Au centre de la table, les convives font grise mine, ils sont les uns mutiques ou désarçonnés, les autres logorrhéiques sans que personne n’écoute leurs fleuves de mots. Le clan de la rose en particulier est sonné, abattu, et ne peut sans dégoût se mettre au cannibalisme.

Un peu plus à gauche de la tablée, le petit parti  qui a choisi le titre le plus long au point de devoir le contracter en un acronyme abscons se réjouit de son honnête score et du coup reprend quelques boulettes de viande. Ses dirigeants expliquent leur stratégie ! Enfin à l’extrémité gauche de la table, on fait feu de tous bois, contre les animateurs de la rose, les libéraux, les horribles patriotes de la flamme, on en appelle au printemps des peuples, à l’insurrection de l’intelligence, à la déferlante des grands mouvements sociaux, puis on attaque les financiers sans âme de la banque centrale, les technocrates à courte vue de Bruxelles, l’imbécillité suicidaire de la construction européenne, les arrogances germaniques. On feint d’ignorer que le mur de Berlin n’a pas sauté en 1989, du moins à ce que l’on sache, sous la pression des Berlinois de l’Ouest, qui auraient été furieusement impatients d’adopter le mode de vie de leurs frères de l’Est et d’en déguster les mœurs politiques. On s’enflamme un dernier moment en faveur de la France, de sa souveraineté lumineuse, comme au grand temps de la révolution de 89,  de son génie politique nécessairement contagieux qui nous épargnera la mise au ban, et puis , on se ressert encore une fois mais moins gloutonnement du plat de viande dont la chair refroidie et tailladée est  désormais moins succulente.

A table, on oublie les désastres de la guerre, personne ne songe au Tres de mayo de Goya, ni aux eaux fortes du maître espagnol sur les gibets, les amoncellements de cadavres, les noirs corbeaux qui picorent la chair putréfiée des charniers, la folie des enfants livrés à la solitude, on croit que c’est de la peinture, du musée, du patrimoine artistique, on fait de l’an 1 de la paix européenne (la déclaration du 9 Mai 1950 de Robert Schuman)  une date définitive et ouvrant une nouvelle ère, comme celle de la naissance de Jésus. Ainsi, chacun fait à ce banquet profession d’être un véritable européen, et jure ses grands dieux que la paix entre les nations de l’Europe est une évidence qui ne se discute tout bonnement pas. Mais la gouvernance européenne, l’élargissement à l’Est, l’entrebâillement de la porte à la Turquie, tous les traités qui régissent la vie communautaire depuis une trentaine d’années et le diabolique euro qui étrangle les peuples, tout ça, c’est du bullshit !

Et à ce banquet, les penseurs font silence. Cela fait plus de vingt ans, depuis la destruction du mur de Berlin, depuis que les fusées soviétiques ne sont plus pointées sur les capitales occidentales, que les penseurs européens font silence sur l’être de l’Europe, sur ce qu’elle peut devenir ou incarner, sur la singularité qui la nomme, sur la grande université européenne qu’il serait si urgent, si essentiel de bâtir…

Je ne conclus pas.

C.C.

24 Avril 2014