La contre-culture marrane

Culture de la méconnaissance
son apport aux questions contemporaines

par Claude Corman et Paule Pérez

« L’humour, comme disait Wladimir Jankélévitch, exige de l’homme autre chose encore : qu’il se moque de lui-même, pour qu’à l’idole renversée, démasquée, exorcisée, ne soit pas immédiatement substituée une autre idole. »
Il existe une injure initialement raciale qui avec le temps s’est transformée en un substantif culturel ou anthropologique endossable, c’est-à-dire qui ne provoque pas les réactions habituelles de fuite ou de colère. Et cette injure, c’est celle de « marrane ». Marrano, en vieux castillan signifiait porc.

« Marrano », porc, fourbe, traître, ce qui n’est pas le moindre des opprobres…C’est de ce terme qu’on traitait ainsi dans les royaumes espagnols et portugais les juifs convertis de force au christianisme, qui étaient suspects de mener une vie spirituelle double : c’est-à-dire de pratiquer la religion catholique à l’extérieur et de judaïser en secret à la maison, dans l’univers fanatique de l’Inquisition. Celle-ci, créée par la papauté dans le projet de faire du catholicisme la religion unique, a sévi, on l’oublie trop souvent, dans de nombreux pays, et pas seulement en Espagne et au Portugal, où elle fut il est vrai, la plus intraitable. La terreur qu’elle inspira a laissé également ses traces en France et en Italie. Ainsi d’ailleurs que dans le Nouveau-Monde où elle eut ses émissaires. En Péninsule ibérique, elle fut plus spécialement l’instrument de pouvoir de prédilection de la monarchie ultra-catholique, de ses épigones et ses successeurs. Quelles qu’en soient ses modalités et où qu’elle fut, l’Inquisition développa ses œuvres pendant une longue période, allant du XVe au XVIIe siècles.

Bien qu’il ne fasse aujourd’hui que quelques lignes succinctes dans les manuels scolaires, il faudrait être obtus pour ne pas voir que ce fanatisme préfigura d’autres barbaries plus récentes. S’instaurant en « acte de foi » l’Inquisition ne se contenta pas d’enquêter sur des milliers de personnes dans un large territoire, d’instruire d’innombrables procès sur la foi, de brûler les livres. Elle fit preuve d’un talent inouï à extorquer l’aveu, l’aveu d’hérésie à ceux de qui elle exigeait d’être hérétiques à la foi de leurs ancêtres, instaurant ainsi le mensonge comme masque à la fidélité et à l’insoumission tout à la fois ; elle employa les flammes des bûchers pour détruire par le feu des êtres humains de tous âges en place publique et radicalisa sa posture jusqu’à cet ultime état que fut le concept de « propreté de sang[1] ». Ce qui aboutit au départ contraint et précipité des « juifs » et des « marranes » (quelle pouvait être alors la différence ?) d’Espagne et du Portugal, bannis du territoire par un décret qui de surcroît les spoliait de leurs biens[2].

Mais si les aspects violents de cette histoire une fois remémorée sont reconnus par tous, les répercussions qui s’ensuivirent, de par leur caractère diffus, confus, sont moins visibles. Et, à ce titre, ils ont été moins repérés par les historiens, y compris par les spécialistes des mentalités et des déplacements de populations.

En effet, la suite de l’histoire marrane donna lieu à des pérégrinations tragiques, à des évasions clandestines, à des naufrages, à des migrations aux quatre points cardinaux, à des attaques en mer, des éclatements familiaux, à des controverses religieuses profondes, à des doutes, à de l’incroyance, à des suicides, à d’innombrables installations précaires et qui mirent des décennies à se stabiliser, à de nouveaux départs de pays d’accueil peu stables dans leur politiques d’hospitalité, au  désespoir à se voir assignés au statut de paria et à l’espérance d’acquérir enfin une citoyenneté, voire une position de « sujet » de quelque prince régnant…Ces faits et gestes pour survivre, font souvent partie du patrimoine de récits des familles, mais n’ont que récemment fait l’objet d’études spécifiques.

Dès lors que cette situation a existé, s’étendant sur tant de pays et pendant une aussi longue durée, comment peut-on aujourd’hui penser qu’elle ne toucha que les familles frappées directement par le bannissement ou la persécution ? Connaissant les agissements de l’Inquisition, animées par la terreur de tomber dans ses filets, toutes les populations de l’Europe étaient informées du sort des mauvais convertis, des réfractaires, de ces pêcheurs désignés aux pires avilissements. Est-il concevable que les pays qui voyaient arriver ces nouveaux habitants en nombre aient pu les ignorer et ne pas en être touchés d’une manière ou d’une autre?

Pour notre part nous sommes convaincus qu’on n’a pas encore mesuré la déflagration que fut l’ère inquisitoriale bien au-delà de la fraction séfarade[3] du peuple juif, et du trauma qu’elle a constitué, et que celle-ci est forcément encore à l’oeuvre aujourd’hui.

Cette période a charrié de profonds bouleversements pour tout le monde européen et jusqu’aux rives orientales de la Méditerranée et de la Mer Noire. Et cependant elle reste non étudiée en tant que telle, au point que nous nous demandons si l’événement marrane ne joue pas comme un refoulé de l’histoire et des historiens du monde occidental.

Ce refoulement est renforcé et s’expliquerait par le fait que les marranes se sont de fait « intégrés » : qui penserait aujourd’hui que Cervantès fut « le » romancier marrane par excellence, que Michel de Montaigne, premier magistrat de Bordeaux, était petit-fils de marrane[4], ainsi que Spinoza dont l’œuvre philosophique inaugure la liberté de penser de chacun face à tout pouvoir théologico-politique ? Mais par ailleurs, aux antipodes, on se souvient aussi de l’épisode d’un autre descendant de marranes, le faux messie Sabbataï Zvi, qui finit par se convertir à l’Islam en Turquie…En peu de générations, l’hybridation judéo-chrétienne si particulière de la marranité semble s’être fondue dans les sociétés européennes par imprégnation réciproque (et en Amérique latine) jusqu’à en devenir interstitielle, et de ce fait invisible. Mais, pour aussi déroutante qu’elle puisse être, il ne fait pas de doute qu’elle a laissé des traces, comme un reste qui refuserait à se laisser oublier et qui témoigne encore de ces événements.

De ces troubles, ces exils et ces dangers, c’est une mentalité inédite, hybride et ironiquement déroutante qui naquit : pour le Juif véritablement ou non « converti », une fréquentation inévitable de ce qui lui était jusque là étranger et ennemi ; et pour le Chrétien dominant, une marge d’incertitude à cerner son voisin proche. Les deux places sociales auparavant bien limitées, apparemment fiables et reproductibles, de l’insulteur et de l’injurié, perdent leur netteté, leur évidence, rendant par là inopérante l’alternative fuite-combat qui marque ordinairement le territoire des réactions à ce qu’on nomme aujourd’hui l’interpellation raciste. Nous appelons cela la culture marrane, et dans une terminologie contemporaine nous l’appelons culture de résistance et de survie. C’est exactement une contre-culture. Et c’est un phénomène de culture quasi-oublié.

La marranité a profondément remis en cause la question des conversions et des communautés humaines, celle du statut de la personne et des groupes, relativisant les notions d’appartenance et de soumission. Au fil des siècles, marqués par le déclassement et le mépris, personnes et groupes ont eu à s’aménager, pour survivre, une identité floue, composite, multiple et divisée, leur permettant justement de survivre, et même de vivre en ces temps troublés. Même si c’est là le comble de l’ambiguïté, on peut penser justement que « c’est parce que la marranité a réussi », qu’on n’a plus vu les marranes, qui s’en sont trouvés absorbés comme les mouvements marginaux dans un processus qu’on appellerait aujourd’hui « récupération ». Mais, tout comme certains mécanismes de l’Inquisition sont encore à l’œuvre, la marranité n’y a pas forcément pour autant perdu ses caractères opératoires, par-delà l’arrière-fond historique-religieux.

 

La « piste marrane », pour penser notre temps

Dans un précédent ouvrage, nous avons tenté de porter l’accent sur quatre éléments constitutifs de ce qu’est pour nous la figure marrane : la double perte d’identité religieuse (ou, ce qui revient un peu au même : son double gain), l’expérience du déclassement, la stratégie du secret et la pratique de la méconnaissance[5].

A partir d’une double défaillance, celle qui porta atteinte à leur fondement spirituel, puis celle qui invalida leur espoir de citoyenneté, les marranes ont créé un spectre formé de nombreuses réponses, très diverses, aux questions auxquelles les confrontait leur difficile condition.

Ainsi : la marranité a confirmé la nécessité de distinction entre sphère privée et sphère publique, générant ainsi la culture du secret et développant le champ de l’intime ; elle a figuré à plusieurs titres la marque de ce qu’on nomme aujourd’hui « interculturel » ; au fil des générations elle a été un vecteur de subvertissement des adhésions sans nuance à toute posture figée, tant les marranes furent malgré eux conduits à une compétence à l’esquive et au brouillage d’identité.

La multiplicité même de ces réponses suffirait à démanteler la construction d’un modèle en tant que tel. Et c’est cette multiplicité même qui nous amène pourtant à proposer, comme une posture d’hypothèse, celle d’une marranité contemporaine comme un modèle fondateur et fécond !

Au fil de notre collaboration déjà longue, et depuis la fondation de notre revue, la nécessité s’est confirmée en effet pour nous de re-confronter cette aventure étrange qui marqua les tout débuts de la modernité européenne, à ses corrélats moraux, sociaux et politiques. Explorer « la piste des marranes », chercher les traces qu’ils auraient laissées derrière eux, comme une « manière d’être » qui s’avéra éminemment opératoire, nous a conduits notamment à une réflexion sur les identités pré-occupantes, capables de s’ouvrir à une transversalité, au lieu de se refermer sur des « assurances communautaires » – ou sur la conception illusoire d’une intégration réussie à force de volontarisme.

Enfin, à nos yeux, l’échappée marrane, contre-culture, culture de résistance et de survie, a permis de constituer de nouveaux objets de pensée à partir du caché, du « méconnaissable », de l’« in-su », de ce qui se placerait, pour ainsi dire, juste en contiguïté avec le principe de l’identité : se rappeler l’urgence à toujours interroger de l’intérieur ses propres sources, la part obscure ou refoulée, voire déniée, de sa pré-destination, sa généalogie. Ainsi tout en rappelant des faits historiques ou culturels, mais à mille lieux d’un retour à l’origine ou d’une inconsolable nostalgie, nous voudrions en dégager des indicateurs pour aujourd’hui. Qu’en est-il des questions cruciales de la citoyenneté, l’appartenance, l’universalité, la singularité, la laïcité, si on les examine au prisme de l’incertitude, de l’indéfini, du paradoxe marrane, comme alternative aux dogmes, à l’intolérance patente ou masquée, et par-delà, comme soutien au désir du vivre ensemble ?

Nous vivons en des temps marranes, c’est-à-dire des temps troublés, des temps de rupture, de déclassements, d’exils, de déracinement, de confusion des langues et des croyances, voire des sexes et des genres ; des temps qui, de par leurs trouées, leurs manques, font surgir ce qu’ils ont d’émancipateur, de subversif, de facteurs d’espérance. Des temps qui confrontent ainsi les êtres à des contradictions intimes, à des convertibilités inattendues, à des paroles désajustées et inquiétantes, dans un  ensemble dialectique, en suspension, qui est aussi créateur de possibles.

Il n’était certes pas facile d’exposer les grandes lignes d’un tel phénomène de culture, et cependant c’est parce que l’utilité, voire la nécessité nous en est apparue, que voici trois ans, nous avons lancé sur la toile le premier numéro de notre revue. L’écho rencontré par notre initiative auprès de quelques autres, nous a conduits à publier le numéro un de Temps Marranes sur papier en ce début 2009.

Entre temps, de nouveaux auteurs nous ont adressé leurs contributions. Celles-ci témoignent de leur intérêt pour l’acception élargie du nom marrane, que nous tentons d’élaborer, au-delà de l’ancrage historico-religieux.

Ces dernières semaines, et notamment après le numéro cinq, une augmentation des consultations de temps-marranes.info, s’est accompagnée d’une nette extension territoriale. Dans toute l’Europe, mais aussi aux USA, au Canada, au Mexique, à la Réunion. Aussi, nous faisons savoir à nos lecteurs de toutes ces outre-mers, que nous sommes prêts à prendre connaissance de leurs écrits, en anglais, espagnol, allemand, italien, arabe, hébreux, langues que les rédacteurs de temps marranes peuvent lire et traduire.

Claude Corman et Paule Pérez

 

[1] La fameuse Institucion de limpieza de sangre

[2] En 1492 pour l’Espagne et en 1497 pour le Portugal

[3] Celle issue de la péninsule ibérique (en hébreu, Séfarad = Espagne)

[4] Son grand-père maternel Lopez qui acheta le domaine de Montaigne

[5] Voir l’essai Sur la piste des marranes, de Claude Corman , Ed. du Passant, 2000 (N.D.A.).

Sommaire numéro 5

Sous l’arche du ciel
Claude Corman

Obamarrane
Claude Corman et Paule Pérez

L’Amérique articulée d’Obama
Vincent Israël-Jost

Presque… rien
Noëlle Combet

Ménager la durée, le temps, et même l’éternité pour que nos sociétés soient vivables
Jean-Paul Karsenty

Quatre ébauches autour de la question de l’expropriation
Noëlle Combet

Méditation sur séparation, sexe et genre comme possibilité de penser
Paule Pérez

Un secret scélérat
Yves Rocher

Obamarrane

par Claude Corman et Paule Pérez

Dans son discours d’investiture, Barak Hussein Obama a rappelé son  attachement à la tradition américaine afin d’ouvrir un autre chapitre de son Histoire.

En s’abritant derrière les idéaux des pères fondateurs des Etats Unis, Obama a pu adresser son message à un peuple américain désormais considéré dans la multiplicité de ses composantes. Le balancement équilibré entre les origines « mythiques » de la nation américaine et les origines concrètement polyethniques et multiculturelles des Américains, trace une autre perspective géopolitique que celle, paranoïaque et furieuse, d’une guerre sans fin contre l’ennemi terroriste. Par son adresse à tous ses concitoyens blancs, noirs, asiatiques, juifs, chrétiens, musulmans, croyants ou non croyants, hétéro ou homosexuels, Obama parle également aux autres nations du monde, à tous les habitants de la planète. La liberté est universelle ou elle n’est pas. Autrement dit, nous ne pouvons pas ouvrir les frontières du vaste monde à la seule fin de ménager et d’accroître les intérêts de la nation la plus forte.

Mais en délivrant un message de diversité citoyenne, ancré dans la noble tradition de l’Amérique, de Lincoln à Luther King, Obama peut-il trouver d’autres liens, d’autres vecteurs d’unité que ceux du cœur et de la foi? Quand il invite tous les habitants du monde, amis ou ennemis de l’Amérique, à penser la politique avec le cœur, le premier président noir des Etats-Unis fait appel à une valeur ou à une dimension « irrationnelle » de plus en plus évacuée du discours contemporain.

Wladimir Jankélévitch déplorait lui aussi dans ses leçons philosophiques la disparition du cœur. Il voyait dans ce naufrage de la bienveillance et de la bonté sans condition l’un des effets les plus notoirement pervers de la civilisation techno-scientifique. Il suggérait que la morosité, le cynisme, le désarroi et l’agressivité modernes, étaient, d’une manière ou d’une autre, liés au recul des élans simples, primordiaux, vivifiants du cœur humain, quand celui-ci est tourné vers la générosité et l’hospitalité. On pense ici à l’expression bouleversante de Vassili Grossmann, dans « Vie et destin », celle de « la petite bonté, sans idéologie », une sorte de disposition toute anthropologique, en somme.

Quant à la foi, dès lors qu’elle ne se réduit pas à une religiosité fétichiste et naïve, pourquoi n’aiderait-elle pas, en dépit de la multiplicité de ses sources et de ses églises, à bâtir une maison commune, un nouveau monde ? Que Dieu tel qu’il est imaginé par Barack Obama, nous donne cette force, nous éveille tous à la claire conscience des injustices et des malheurs de l’humanité et sans doute alors pourrons-nous avancer vers la paix et la concorde entre les peuples. Par Dieu, on peut y entendre ce qu’on voudra, y compris le vide, l’absence, le presque rien, ou encore modestement quelque immanence avec ou sans nom qui pourrait juste susciter de l’espoir, et même aussi, quelque chose d’opératoire, que nous n’aurions jamais vu, comme le zéro, ou même l’inconscient, mais dont nous aurions simplement intérêt à faire comme s’ils « existaient »…
Face à ce double appel du cœur et de la foi

Quiconque rechigne, fait grise mine, ou se moque en homme « averti » de  ces simagrées pastorales, court évidemment le risque d’apparaître, au moins par anticipation, comme le fossoyeur proclamé d’un grand rêve. Car le discours d’Obama est par-delà la ruse ou l’habileté, un discours de la concorde. Concorde entre les multiples pièces désajustées et hétérogènes du puzzle américain, concorde entre les hommes de bonne volonté de l’ensemble des nations. Il fait droit à toutes les singularités, à toutes les revendications particulières en les abritant sous la tente des idéaux originaires de la République américaine.

Mais voilà : s’il ne s’agit pas d’ergoter sur le cœur, sur la dimension prodigieuse et révolutionnaire des mouvements du cœur (que pourrions-nous faire avec notre seule intelligence ?) nous craignons que la confiance dans le message monothéiste, fût-il décliné dans ses multiples variantes, soit incapable d’établir la concorde entre les nations. Là où précisément, les conflits sont les plus âpres, les plus insurmontables ou tragiques, la foi ne manque pas. Dans l’irrésolution épuisante de la guerre israélo-palestinienne, les appels à la paix des braves, à la main tendue, au pardon réciproque, à la sublimation pacifique des religions cousines, ont tous échoué à fonder ou à promouvoir un esprit communautaire régional. Chacun compte en définitive sur les siens et oublie les autres. La générosité semble toujours asymétrique.

Le discours de concorde enthousiasmant d’Obama ne manque pas d’accents pauliniens. La formule célèbre de Paul « ni grec, ni juif, ni homme, ni femme, ni maître ni esclave » y éprouve sa résonance contemporaine. Certes, le « ni-ni » est ici traduit dans la langue moderne de fusion respectueuse des identités composites, langue instruite des désastres bureaucratiques auxquels mène une synthèse hâtive ou méprisante. Les différences n’annulent pas l’unité, tout au contraire elles la stimulent et la créent en en supprimant la couverture totalitaire et hégémonique. Mais comment oublierions-nous que le ni-ni paulinien ne conduit pas à la communauté universelle des hommes sans communauté, mais bien à l’assomption universelle de la communauté chrétienne ? Notre méditation sur une laïcité marrane, sur une autre laïcité que la laïcité chrétienne[1], procède d’une commune méfiance à l’égard des singularités radicales, des différences tranchées et exhibées de couleur, de sexe, de culture, de religion. Mais c’est à une conversation incessante des identités héritées et préoccupantes, et non à leur déclassement rapide au nom d’un universel foncièrement discutable, que la marranité confie le soin de penser la concorde. Il s’agit de dépasser l’Histoire, non de l’effacer.

 

Seule la distance à soi crée la proximité de l’autre

Les mouvements de cœur sont nécessaires et vitaux, mais ils sont capricieux et annoncent des déceptions et des disputes redoutables. Aussi, sans renoncer le moins du monde au dialogue transversal et honnête des cultures qu’encourage la vision généreuse d’Obama, nous pensons que les éléments de fuite, d’étrangeté, de perplexité, à l’œuvre au cœur même des identités les plus déterminantes, sont indispensables à des  mouvements de conversion durables vers les autres.

L’idée marrane suppose la construction ininterrompue d’identités ouvrantes. Ouvrantes en elles-mêmes, ouvrantes entre elles et ouvrantes sur le vaste monde. On pourra s’irriter, en lisant notre texte, des multiples références juives qui l‘irriguent de part en part. Sans doute aimerait-on passer plus rapidement au concept d’une marranité transversale, « commune », affranchie du va-et-vient entre le marranisme historique et sa signification contemporaine. Mais ce saut est impossible, car nous n’avons nullement la prétention de définir un modèle marrane de l’identité.

C’est bien parce que la marranité fut et demeure une expérience personnelle des chemins de traverse et des itinéraires non balisés, que nous l’imaginons être « appropriable » par tous et devenir de la sorte un concept politique commun.

Claude Corman et Paule Pérez

26 Janvier 2009

 

[1] Ouvrage à paraître, « Laïcités, l’approche marrane, méditation sur le désir de vivre ensemble »

Sommaire du numéro 3

A la recherche de nouvelles lumières
Claude Corman

Des raisons de la colère
Noëlle Combet

A propos de Baruch Spinoza, encore…
Désir, raison, poésie
Noëlle Combet

« Entre » Kant et Spinoza
Yves Rocher

Interstices (marranes?) chez Freud
Ou le ternaire mis au travail
Paule Pérez

Sommaire numéro 1

Quand Samson devient le père des kamikazes palestiniens et les Israéliens les enfants des Romains de Massada
A propos du film de Avi Mograbi
Pour un seul de mes deux yeux
Patrick Hadjadj

Qu’est-ce que l’Europe ?
Claude Corman

L’Urfremde
Bertrand-F. Gérard

Crise du messianisme
Claude Corman

Du Streben faustien, une tension « entre », à l’Emtsa du Maharal, la « diagonale du milieu »
Paule Pérez

Sommaire numéro 0

L’entaille du commencement
Pourquoi créer une revue ?
Claude Corman et Paule Pérez

Sidération préliminaire sur un traité
Entre l’aveu et l’inquiétude, une position intenable
Claude Corman

La vie, telle un chuintement
Schibboleth, être l’autre chez l’autre, une affaire marrane
Paule Pérez

Benny Lévy et l’idée de l’Europe
Claude Corman

L’entaille du commencement

Pourquoi créer une revue ?

Ils mangent du porc pour faire croire qu’ils sont de bons nouveaux chrétiens, mais pour l’Inquisition, ce sont eux-mêmes les porcs : des marranes. La plupart d’entre eux sont issus de la conversion forcée au catholicisme, des juifs hispano-portugais, tout au long du XV ème siècle. Ceux-là naissent donc davantage dans le bruit et la fureur que dans la tiédeur studieuse d’une méditation sur la vérité relative des dogmes, ou encore la ferveur saisissante d’une nouvelle foi.

Le marrane est contraint à renoncer à la religion juive, premier abandon qu’on peut définir en négatif, et qui résulte de l’intolérance ou de la haine de l’autre. Choix difficile, que la conversion ou la mort : s’il ne périt pas en martyr de sa foi pour la sanctification du Nom, il se retrouve dans la peau du converso, catholique convaincu, ou crypto juif. Dans les deux cas où que se loge sa sincérité, il demeure un suspect et une cible : suspect pour le Saint-Office, et cible pour l’Institution de la limpieza de sangre. Porteur d’un opprobre constitutif, combien lui faudra-t-il de générations pour diluer le sang juif et accéder à cette pureté sans laquelle ne saurait advenir le rêve d’Isabelle, celui d’un royaume intégralement catholique? Les marranes sont d’abord des créations négatives, des sous identités ou des contre identités.

Fin du XV ème, en 1492 en Espagne et un peu plus tard au Portugal, un autre choix tout aussi cruel apparaît : se convertir ou quitter la Péninsule ibérique en y laissant tout. Certains partent vers la Méditerranée, errent quelques décennies entre Salonique et Livourne, à la recherche d’une citoyenneté, tandis que d’autres s’installent dans le Sud de la France, dans les territoires d’Afrique du Nord de l’Empire ottoman…Lorsque les provinces du Nord du Royaume d’Espagne sous Philippe II se libèrent, d’autres encore s’en vont vers les Flandres, Anvers et Amsterdam, où les gouvernants leur permettent de pratiquer leur culte.

Retour impossible à l’état antérieur

Tandis qu’ils peuvent de nouveau sans danger revenir à la foi de leurs pères, c’est intérieurement qu’ils ne le peuvent plus. La première entaille faite à l’origine a laissé une trace indélébile. Entre-temps, on a découvert le Nouveau Monde, la Réforme s’est étendue, l’horizon s’est ouvert, et la pensée avec. A l’époque de Galilée, de Spinoza, la mise en lumière de l’illusion, du mensonge ou de l’imposture, dans la dogmatique chrétienne et les autres religions, était le fait d’une pensée désormais scientifique et déjà philosophique, d’une quête d’intelligibilité.

C’est bien dans le second processus d’abandon de son identité, cette fois-ci en positif, c’est-à-dire en refusant la tutelle d’un judaïsme rabbinique sourcilleux et rigide, qui s’est recréé sur les rives libérales de l’Amstel, ou ailleurs, que le marrane naît vraiment à sa singularité radicale.

Et se constitue l’étrange aventure de ces « doublement » marranes, interdits d’être des juifs en Espagne ou au Portugal, naguère convertis dans une foi étrangère et imposée, puis refusant maintenant de couler des jours paisibles dans la foi retrouvée des aïeux : « car vous seuls avez pu être faussement chrétiens, et vraiment juifs là où l’on ne pouvait être juif et faussement juif, là où vous eussiez pu l’être vraiment » (Balthasar Isaac Orobio de Castro).

Nouveau chrétien pourchassé, puis nouveau juif insatisfait, le marrane inaugure une crise sans précédent de la question de l’identité, en brouillant les signes de la filiation, en changeant de nom, en prenant des « alias », en interrompant le cours si ancien des lignages.

Au seuil d’une reconversion enfin possible, malgré l’écrasant héritage d’une histoire emplie de drames, d’injustices, de crimes, de déclassement, de servitude, d’étoiles jaunes (on portait déjà la « rota », un morceau de flanelle cousu sur la pelisse dans certaines judérias d’Aragon), le marrane se dérobe, ratant volontairement ou maladroitement ses retrouvailles avec l’origine et l’appartenance : l’identité ne se forge pas mécaniquement sur la reconnaissance des siens. Avec ce fait capital que la culture matricielle n’est plus disputée exclusivement par des interdits extérieurs, des persécutions ou des reproches étrangers et qu’elle est devenue elle-même aussi, motif d’objections intimes, le marrane ne retrouve pas la paix dans le judaïsme renaissant. Il est désormais arrimé à des instances qui se contrarient et conversent néanmoins entre elles, l’intranquillité de la conscience a creusé son lit dans les esprits.

Ainsi la marranité va, au fil des générations, des migrations plus à l’Est ou bien encore vers le Nouveau Monde…comme une identité « pré » occupée préoccupante.

L’identité n’est pas non plus définissable en creux, en négatif, comme la mémoire oubliée mais en activité, d’une enfance, d’un trauma, ou d’un meurtre. Cela ne veut pas dire qu’on n’en garde pas la trace, ni la douleur. Car il y a eu entaille et que cette entaille poursuit son travail. Mais de quelle nature est donc cette trace, celle d’un désarroi permanent, récurrent, d’une cascade d’ombres revenantes, d’une effigie de soi, ou encore celle d’un « petit reste qui refuserait à se laisser oublier »? Comment se joue-t-elle du conscient et de l’inconscient ? De l’individu et du collectif ? Quelle transmission pourrait y être saisie et comment? Temps, lieux et pensées sont devenus inajustables, pris dans cette conversation intime, contradictoire et contrariante.

Les marranes n’ont pas de lieu de culte ou de rassemblement, aucun lieu ne dit cette histoire-là des marranes, aucun lieu-dit. L’identité, ce terme- même conserve-t-il alors un sens, ne sera plus jamais formulée, établie de la même manière, privée qu’elle est d’une stabilité radicale.

Lui-même, l’autre

Le double processus d’abandon, d’abord forcé puis choisi, est tout aussi bien une double stratégie de contournement de l’altérité. Le mouvement du marrane n’est pas simplement de tourmenter sa double appartenance. Qui l’a mieux fait que Spinoza? C’est aussi d’envoyer à l’autre : si je ne suis pas là où tu me crois, es-tu vraiment si sûr alors, d’être là où tu es? La mise en question en deviendrait une seconde nature.

En tension entre des pôles qui coexistent et se conjuguent ensemble, se déclinant dans toutes les nuances de leurs combinatoires  – à un pôle, le rationalisme spinozien et à l’opposé le messianisme héritier de la Cabbale lourianique de Sabbataï  Tsévi – l’identité  marrane peut donc être conçue comme une fonction d’onde de l’identité, qui présenterait tous les états intermédiaires entre ces deux pôles, cette spectralité du marranisme permettant de s’opposer à la réduction du phénomène marrane à des états stables et confortables.

Tandis que certains sont dérangés dès que s’installe un doute, ou alors tenaillés entre la nécessité de l’intégrité et l’embrasement pour des idéologies nouvelles « faisant table rase » de leur passé, ou de la tradition, le marrane découvre le plaisir de l’incertitude.

 

L’idée marrane

A rappeler l’urgence qu’il y a à toujours ré-interroger de l’intérieur ses propres sources, la part obscure ou refoulée de sa pré-destination, sa généalogie historique, et à re-visiter en acceptant la tension nécessaire, les textes fondamentaux auxquels une identité fait écho, ce que nous aimerions appelerl’idée marrane n’abrite pas de nostalgie de l’origine ou de l’authenticité.

Aussi, passant de l’intime au registre public, viendrait-elle alors proposer une citoyenneté questionnante, désajustée peut-être, elle-même aussi en tension?

Nous souhaitons nous appuyer sur le fait marrane comme sur un rapport vivant au monde, une perspective, ou encore une ligne de fuite, pour la pensée de ces temps heurtés.

Il ne s’agit pas pour nous de garder jalousement les portes d’une marranité issue du tronc du judaïsme mais au contraire de la disperser et de l’étendre comme possible parmi des modèles anthropologiques d’une condition humaine déracinée dans un monde de plus en plus incertain. Ainsi nous pensons à la « théorie de l’archipel » chez Edouard Glissant, l’ « hybridité » de Sherry Simon, les « identités composites » d’Amin Maalouf, tout ce qui a trait au « multiculturalisme », aux « identités croisées »…La marranité ne s’oppose pas à l’explosion de la « multi appartenance », mais ferait plutôt irruption dans le champ politique du « métissage ».

Pourquoi Temps marranes, une intention…

Nous avons le souci de peser les écrits et les réflexions de chacun, non pas de les classer ou de les stigmatiser. S’en remettre à l’hypothétique apaisement des désaccords, par le seul fait d’un dialogue contradictoire des multiples identités, et en cela penser qu’il y a là débat constructif, nous est insuffisant. Nous irons jusqu’à mettre en question à la racine les identités fortes, primaires, sans craindre de déconstruire. Mais les peser, c’est évaluer leur force, leur puissance d’interpellation, leurs leçons, et dans cette pesée, il est rare que l’on rejette en bloc une oeuvre ou que l’on décrie un auteur.

Parce que nous tenant nous mêmes sur une ligne de crête, comme un Sisyphe débarrassé de sa pierre qui roule, mais qui contemple depuis les hauteurs les innombrables cadavres de l’Histoire, nous fuyons, les hommes du procès, les inquisiteurs du ressentiment, de la mise à l’écart, de la vindicte.

Le marrane serait alors celui qui toucherait du doigt la maladie du sérieux et de la suffisance, qui crisperait toute croyance ou corps de paroles, exposée aux bruits et faits de son environnement, autant que la maladie du nihilisme qui, ayant fait main basse sur une époque, se paie désormais avec les agios du cynisme, du consumérisme fébrile et agité et d’un athéisme grossier. Nous n’avons aucune envie d’augmenter liste et nombre de ceux qui gisent au fond. Seules comptent en définitive les paroles qui nous font encore avancer sur la ligne de crête.

Temps marranes, cela veut dire que nous vivons des (ou dans des) temps marranes, c’est-à-dire des temps de rupture, d’exil, de déracinement, de confusion des langues, des croyances, des sexes, mais qui néanmoins font surgir ce qu’ont d’émancipateur, de subversif, de facteur d’espoir, des temps qui confrontent ainsi les êtres, tous les êtres à des contradictions intimes, à des convertibilités inattendues, à des paroles désajustées et inquiétantes, dans un ensemble dialectique et en suspension.

Temps marranes, qui sont donc à considérer autant du point de vue de l’histoire de chacun, comme un temps naissant de la singularité, et non de l’individualisme, que dans une perspective géopolitique plus vaste et plus aléatoire : où l’humanité oscille entre les mille tentations de la haine et de la destruction qui sommeillent dans l’intégrité ou dans un imaginaire de l’intégrité, et la recherche plus modeste et en définitive plus exigeante, d’un avenir habitable et donc négocié.

Temps marranes, parce qu’on y entend aussi le mot marrant!

Claude Corman et Paule Pérez
Co-directeurs